4 La démarche de l’analyse transitionnelle en psychanalyse individuelle

(avec des commentaires sur l’observation de la cure de Mme Oggi) par Didier ANZIEU

I. Psychanalyse « classique » et psychanalyse « transitionnelle »

1. Les phases d’analyse transitionnelle dans la cure psychanalytique individuelle

L’expression d’analyse transitionnelle a été forgée par René Kaës vers 1976100 à partir d’observations et d’expériences sur les caractères opératoires de la situation de groupe propres à susciter l’évolution des personnes et des institutions ainsi qu’à partir de ses réflexions sur la notion d’appareil psychique groupai. Une fois que j’en eus pris connaissance, je passai par une période de résistance épistémologique et d’hésitation conceptuelle : j’étais gêné par la confusion des deux sens possibles de l’adjectif « transitionnel ». Ce terme évoquait d’une part l’instauration « transitoire » d’un lieu et d’un temps de « transition » pour des adolescents ou des adultes affrontés à des changements socio-professionnels ou socio-culturels ; d’autre part il renvoyait à l’hypothèse émise par Winnicott d’une « aire transitionnelle » entre la réalité interne et la réalité externe – aire simultanément – aménagée par la mère et créée par le nourrisson, comme condition de l’accès de celui-ci à la symbolisation et à l’expérience culturelle. Mais, après plusieurs discussions avec René Kaës, et pour des raisons complémentaires et différentes des siennes, j’adoptai son expression. En effet, elle convenait tout à fait aux modifications techniques de la psychanalyse individuelle dont la cure de certains types de patients, à pathologie caractérielle ou narcissique prédominante, m’avait enseigné l’utilité ou la nécessité, modifications qu’avait confortées la lecture de Balint, de Bion, de Kohut, de Winnicott et plus près de nous en France des textes de Bergeret. Leur bien fondé m’avait été confirmé par ma pratique des réanalyses : une première psychanalyse, classiquement conduite par un confrère ou par moi-même, avait éclairé les problèmes névrotiques et « œdipiens » du patient, sans le guérir nécessairement de ses inhibitions, de son vide interne, de son mal être, et la nouvelle expérience psychanalytique qu’il me demandait de lui assurer mettait en lumière, notamment, des troubles de la continuité du Soi, des frontières de celui-ci, de la localisation des pulsions dans l’espace psychique, une distorsion du fonctionnement psychique sous la juridiction du Moi idéal et un sous-développement du préconscient, entraînant une carence de sa fonction médiatrice entre l’inconscient et le conscient. Des pathologies psychiques de cette sorte s’avéraient améliorables à condition de réorganiser la situation psychanalytique de façon qu’elle permette : a) le rétablissement chez le patient d’une aire d’illusion, au sens Winnicottien du terme ; b) l’analyse, dans le transfert, du type d’empiétements101 destructeurs de cette illusion et responsables, par là-même, des failles du Soi, des arrêts brusques de certaines fonctions du Moi et de la fragilité de l’équilibre psychosomatique du sujet. Les expériences que René Kaës et moi-même avions menées, tantôt ensemble, tantôt avec d’autres collègues, en matière de formation-intervention auprès des personnels d’institutions éducatives ou soignantes apportaient une confirmation de ce principe fondamental : l’instauration d’une aire potentielle est aussi nécessaire, pour leur évolution, à un groupe, à un organisme social, à une culture qu’à un nourrisson, ou qu’à un adulte exposé à la blessure et à l’hémorragie narcissiques, et marqué par l’inhibition de certaines fonctions du Moi et par une dépendance anaclitique à l’objet. Cette aire d’illusion est transitionnelle en ce qu’elle assure la transition vers un changement qui ne soit pas catastrophique. Mais elle est et a à être transitoire sinon elle se perpétue, se fige et se commémore en illusion groupale dans les collectivités et elle peut se retourner, dans la psychanalyse individuelle devenue interminable, en réaction thérapeutique négative. Cette aire transitionnelle avait été pressentie par Groddeck, attentif à la création d’un espace maternel entre le malade somatique et son médecin.

Ainsi l’analyse transitionnelle ne m’est plus apparue comme une simple transposition ou extension de l’intuition winnicottienne à la situation groupale, à la formation des adultes et à l’intervention de type psychanalytique dans les organisations sociales. Elle s’applique d’abord à la cure psychanalytique individuelle d’où elle tire son origine et continue de lui fournir un champ privilégié quant à sa mise à l’épreuve théorique, quant à sa fécondité clinique et quant à ses conséquences techniques. Comme l’a montré R. Gori dans son ouvrage Le corps et le signe dans l’acte de parole (1978), la situation potentiellement transitionnelle entre la réalité psychique interne et la réalité externe est aussi celle d’où l’acte de parole tire son pouvoir structurant, – à condition toutefois que le sujet parlant donne sens à ce qui n’était que corps et son poids de chair à ce qui n’était que signe. De ce point de vue, l’analyse transitionnelle permet de redonner naissance à une parole signifiante qui sache émerger du corps dans lequel elle s’enracine. En psychanalyse individuelle, l’analyse transitionnelle consiste en des aménagements particuliers du cadre psychanalytique, de ses variables temporelles et spatiales, de certaines des règles qui le constituent, des attitudes intérieures du psychanalyste, de la stratégie de ses interventions, des références théoriques qui les garantissent. Des aménagements sont requis dans deux cas : a) comme étape préalable – par exemple dans les états dits limites, dans certaines dépressions narcissiques ou face à des régressions globales ou partielles à symptomatologie psychosomatique survenant dans des organisations psychiques évoluées – jusqu’à ce que le patient soit apte à s’engager dans un travail et dans un contrat psychanalytiques « classiques » ; b) au cours d’une cure « classique » quand le patient a à aborder une rupture importante survenue dans son enfance et qu’il se sent menacé d’en vivre la réviviscence sous forme d’un effondrement : R. Kaës commence son Introduction à l’analyse transitionnelle (1979) en évoquant précisément « ce qu’il advient lorsque nous avons à vivre et à élaborer une expérience de rupture102 dans la continuité des choses, de Soi, des relations avec notre environnement ».

Le premier cas correspond à celui de Mme Oggi, dont Raymond Kaspi relate, dans le présent ouvrage, la conduite de la cure. Le fait saillant qui ressortait de son anamnèse était une rupture réelle, précoce et grave : entre deux et trois ans, la fillette avait été abandonnée par sa mère, partie vivre sa vie ailleurs, et elle avait été élevée, ainsi que sa sœur aînée, par son père et sa grand-mère maternelle. Mais les difficultés considérables qui ont ponctué cette cure mirent en évidence deux autres dimensions de la rupture, qui furent agies répétitivement dans le transfert par la patiente avant de pouvoir être peu à peu élaborées conjointement par l’analyste et par elle. D’une part l’abandon maternel avait fait revivre à la fillette, en leur donnant un caractère irréparable, des défaillances antérieures dans les soins premiers de la mère et dans l’investissement libidinal et narcissique de son enfant par celle-ci. D’autre part, à l’adolescence, l’attitude surmoïque, incompréhensive et distante de la grand-mère avait répété les frustrations primitives subies de la part d’une mère indifférente, ravivé le traumatisme de sa disparition, et entraîné un état grave et durable de retrait schizoïde. La cure s’est révélée particulièrement difficile parce que ces trois niveaux ont, pendant toute une première période, été constamment mêlés, parce qu’ils se sont exprimés dans des agirs multipliés et intenses d’autant plus difficilement déchiffrables que l’analyste s’est trouvé vivement sollicité dans son contre-transfert, enfin parce que le premier de ces niveaux (relatif à la non-satisfaction par la mère des besoins du Moi naissant de sa petite fille et aux empiètements de celle-là sur l’unité et la continuité du Soi de celle-ci) renvoyait à l’état de faible différenciation topique de l’appareil psychique naissant et à la période préverbale de la petite enfance et qu’il se situait dans une zone asymbolisée du fonctionnement interne. L’analyse transitionnelle a permis à Mme Oggi :

1) de reproduire dans la cure, par un processus intermédiaire entre la psychose de transfert et la névrose de transfert, ces carences, ces empiétements, ces non-symbolisations, et de les faire – non sans mal – accepter totalement de son analyste,

2) de régresser en deçà, jusqu’aux expériences bonnes du contact peau à peau avec sa mère (car celle-ci n’avait pas été négligente dans ses soins physiques) et de découvrir à la fois son désespoir de la perte du corps chaud de sa mère et la certitude de base que ce contact lui avait été donné, certitude à partir de laquelle elle a pu progresser dans sa cure, reconstruire son Moi et différencier davantage l’organisation interne de sa topique subjective.

Dans le premier cas, l’analyse transitionnelle prépare le patient à la psychanalyse proprement dite, tout comme l’aire transitionnelle donne confiance au Moi et assure la continuité du Soi103 du tout-petit pour aborder le monde extérieur comme une réalité distincte, compréhensible et relativement maîtrisable sans le secours constant de sa mère et de son milieu familial et sans l’effroi désorganisateur d’un lâchage trop précoce ou trop brusque de leur part. Les patients dont la cure requiert de tels aménagements n’ont pas suffisamment expérimenté dans leur enfance l’aire potentielle dans ce qu’elle a de positif, parce que leur environnement maternel et familial n’a pas été suffisamment bon (je propose de dire qu’ils ont fait une expérience « négative » de l’aire transitionnelle), parce que la continuité de leur Soi est fragile et prompte à se rompre en raison des traces laissées par les empiétements prématurés, ou incohérents, ou cumulatifs de leur environnement primitif (ils vivent ces interruptions de leur propre continuité comme une menace catastrophique d’anéantissement) et parce que certaines fonctions de leur Moi (les fonctions de perception et de conscience, et le travail de la pensée verbale) leur font souvent brusquement défaut face à une certaine quantité ou à une certaine qualité des difficultés rencontrées dans l’existence. Ainsi la phase pré-psychanalytique de la cure de Mme Oggi est sous le signe de la discontinuité dans le rythme, la régularité et la durée des rendez-vous.

Dans le second cas, la psychanalyse est d’un commun accord entre le psychanalyste et le psychanalysant, à la fois suspendue sous sa forme classique et continuée en analyse transitionnelle (il est indispensable que le patient éprouve un sentiment de continuité dans le changement, et sache qu’il s’agisse d’une phase transitoire, dont la durée peut d’ailleurs être très variable). Les circonstances qui appellent ces modifications sont par exemple soit la décompensation du patient (généralement à l’occasion d’interruptions de la cure pour les vacances ou même pendant des week-ends), décompensation pouvant prendre une forme psychosomatique, soit une expérience de dépersonnalisation, soit des tentatives, dans sa vie, de passages à l’acte de nature persécutive ou suicidaire ou allant dans le sens d’un retrait de la réalité. Ces réactions du patient constituent des manœuvres de détournement du travail psychique quand celui-ci s’approche de son défaut fondamental. Elles se produisent quand le système pare-excitations présente des déchirures importantes, quand la différenciation du mien et du non-mien et celle du Moi corporel et du Moi psychique sont devenues incertaines et sources d’erreurs dommageables dans l’existence, quand la pulsion diffuse dans tout le corps et envahit le Soi sans que sa décharge n’amène ni du plaisir ni même une résolution de la tension, quand ce que j’ai appelé ici l’inquiétante familiarité (D. Anzieu, 1978), là le transfert paradoxal (D. Anzieu, 1975a) grèvent le processus psychanalytique et bloquent le recours à l’interprétation, quand il s’avère qu’un noyau à forte charge émotionnelle a été repoussé par le sujet à la périphérie ou à l’extérieur de son écoice psychique où il a été enkysté (et non pas refoulé) et où il continue d’opérer inconsciemment sous forme projective et qu’à la place un vide angoissant et déstructurant occupe l’espace intérieur désorienté et délesté. Dans le cas de Mme Oggi ce noyau projectif doublement inconscient parce qu’excentré et non symbolisé s’avérera rempli du « fantôme » de la mère, dont le retour n’a cessé de faire l’objet d’une attente irrépressiblement agie et toujours gravement déçue.

2. Rapports de l’analyse transitionnelle au Moi-peau et aux actes-signes corporels

Mes recherches antérieures théoriques et cliniques sur le Moi-peau (D. Anzieu, 1974) se sont alors trouvé converger avec la notion méthodologique d’analyse transitionnelle. Je définirais volontiers cette notion comme le système des règles, des attitudes et des références conceptuelles qui permet de restaurer, chez un individu ou un groupe d’individus, dans leurs relations entre eux et avec l’environnement, un Moi-peau, une enveloppe psychique et un appareil à penser les contenus psychiques.

Plusieurs remarques préalables s’imposent. La méthode des associations d’idées libres que les patients adolescents ou adultes sont invités à exprimer sous forme verbale vaut pour la cure psychanalytique classique, celle des psycho-névroses. Mélanie Klein a découvert que le jeu avec du matériel mis à la disposition de l’intéressé ou trouvé par lui rendait possible la psychanalyse des jeunes enfants. La difficulté de l’analyse transitionnelle vient de ce que les types de patients auquel elle s’applique non seulement ne sont plus des enfants à qui on pourrait proposer un matériel mais qu’ils ne savent guère jouer, en tout cas pas à des jeux symboliques (ce dont témoigne aussi leur manque d’humour) et que, par ailleurs, en raison du faible développement de leur préconscient, en raison des attaques répétitives de leur envie destructrice détournée de l’objet sur leur propre pensée verbale, en raison de la précocité des empiècements subis par leur Soi avant l’acquisition de la parole, ils ne peuvent pas verbaliser les carences de l’environnement primitif à leur égard (carences qui peuvent être par excès, ou par défaut, ou par alternance brutale et accumulée d’excès et de défaut) puisqu’ils ne possédaient alors pas un appareil à penser suffisamment organisé ou exercé pour identifier une carence et pour en attribuer la cause à un environnement distinct d’eux-mêmes. Faute de pouvoir signifier la carence, ce qui leur permettrait d’articuler ensuite celle-ci à sa cause (un des buts de l’analyse transitionnelle est de les rendre aptes à le faire), ils expriment ses effets. Ils déploient dans l’espace-temps de la séance les traces laissées sur leur fonctionnement psychique par celle-ci, ils manifestent les failles et les distorsions de leur topique subjective. C’est leur corps, leur corps sensoriel, pos-tural et moteur (avec ses marques réelles, grossies ou cachées sous des déformations fantasmatiques) qui fournit le matériel de la séance. Sur lui, par lui, ces traces, ces failles, ils les donnent à voir, à toucher, à sentir (par les odeurs qu’ils introduisent dans la pièce), à entendre (au sens acoustique du terme, par la force de leur voix ou par sa baisse de volume, par leurs intonations rauques ou aiguës, par les saccades du rythme, par le flux submergeant du débit ou par son reflux, par les moments de brusques coupures du son), à respirer (par leurs halètements, étouffements, apnées et dyspnées)104 et, dans un jeu fondé sur la réciproque, ils cherchent avidement, nécessairement, vitalement, à voir, à toucher, à sentir, à entendre, à respirer le psychanalyste afin à la fois de vérifier que ce qui leur fait défaut ne lui manque pas et de retrouver sur lui les mêmes marques qu’en eux. Si on les accompagne par la pensée et la parole jusqu’au terme ultime visé par leur régression, ils demandent d’être – en actes, en gestes, et non au seul niveau des mots – goûtants et goûtés, tétants et tétés, tenus, portés, réchauffés, rythmés et, plus avant même parfois, d’être réintégrés dans la sécurité chaude, souple, enveloppante et régulatrice de l’œuf-sein primordial, à partir de quoi ils peuvent entreprendre de renaître autrement.

Telle est l’insistance de Mme Oggi à vouloir toucher le corps de son psychothérapeute et à dénuder et exhiber le sien en réclamant qu’il soit non seulement vu mais touché par lui. Cette demande exprime, au plan manifeste, une sollicitation et une séduction sexuelles rendues plus intenses :

1)par  l’état de privation de Mme Oggi qui écarte les rapports avec son mari, qui ne connaît pas d’autres hommes, et qui investit son psychanalyste d’un double transfert libidinal et narcissique massif ;

2)  par le besoin de compenser ses échecs d’adolescente à retenir son père à la maison et à le détourner de rejoindre ses maîtresses supposées, échecs que le père lui signifiait sous forme de réactions et contraintes brutales (il la ramenait de force à la maison alors qu’elle voulait-le suivre et il l’enfermait à clé dans sa chambre) ; ces réactions contrastaient avec la conduite habituelle du père, par ailleurs ouvert au dialogue avec sa fille et à qui celle-ci pouvait parler, ce qui n’était pas le cas avec la grand-mère maternelle.

Le transfert s’avère complexe car il met l’analyste à la fois à la place d’un père à qui Mme Oggi puisse parler – mais qui n’ait pas d’autres relations féminines – et d’une mère dont elle puisse retrouver la chaleur, le contact physique – mais pour cela il lui faut établir avec l’analyste une peau commune.

Le psychanalyste ne peut interdire à Mme Oggi de se dévêtir (une telle interdiction la mettait dans un état d’agitation et d’angoisse catastrophique qui faisait redouter une décompensation) ni rester indifférent à cette jeune femme, bien faite, à la lingerie raffinée, attirante et offerte. Il est pris d’un mouvement intérieur de désir pour elle, qui provoque son affolement. Ce furent des moments difficiles qu’il surmonta à la fois en m’en parlant et en faisant retour sur lui-même : il put rapprocher sa situation avec Mme Oggi d’autres situations qu’il avait eu l’occasion d’éclaircir dans sa psychanalyse personnelle et où il s’était senti physiquement troublé et psychiquement affolé.

Dès lors il ne fut plus gagné par un émoi charnel quand Mme Oggi s’offrait à lui ; il pouvait continuer à fonctionner en psychanalyste dans cette circonstance et il toléra qu’elle fasse ses séances dans la tenue qu’elle voulait, du moment qu’elle tolérait que lui-même s’en tienne aux seules relations de parole avec elle. Il fut très important pour Mme Oggi de sentir qu’elle avait le pouvoir de troubler l’homme à travers le psychanalyste – qu’elle était donc capable d’intéresser et de retenir quelqu’un – et d’entendre en même temps ce dernier lui dire qu’il n’était pas là pour lui apporter des satisfactions sexuelles, qu’il était nécessaire à la bonne marche de la cure de s’en abstenir, et qu’ils avaient, elle et lui, à chercher ce que signifiait cette compulsion chez elle à se montrer si crûment désirante et désirable.

Il devint évident que la sollicitation sexuelle était, de la part de Mme Oggi, une façon consciente d’attirer un partenaire dont elle attendait inconsciemment la satisfaction des besoins du Moi que la carence des soins et de l’investissement maternels avait laissés insuffisamment exercés. Sur ce plan d’ailleurs, le psychanalyste pouvait répondre en favorisant, par ses remarques, le développement des fonctions de perception, de remémoration, de jugement, de communication, et plus généralement l’établissement de liens par la pensée. Mais le Moi psychique était chez Mme Oggi mal différencié du Moi corporel. Perdre sa mère avait été perdre son Moi naissant. Toucher la peau de l’autre et être touchée sur sa peau par l’autre restait pour elle une nécessité constante pour se sentir assurée de son être. C’était rétablir le premier échange signifiant entre le corps de l’enfant et le corps de la mère, échange qui avait été défaillant avant l’abandon par celle-ci ; c’était aussi recoller à elle sa mère disparue. Non seulement son psychanalyste put, par des interprétations appropriées, lui en donner acte mais il lui fournit la possibilité de trouver dans l’échange de paroles vraies avec lui une équivalence symbolique des contacts corporels primordiaux. Raymond Kaspi dut consentir à ce que l’échange verbal à distance prenne appui sur des gestes corporels intermédiaires à la fois dése-xualisés et symboliques : Mme Oggi acceptait de partir en fin de séance si elle pouvait appuyer un instant sa tête contre l’épaule de son.psychanalyste : signe de confiance, marque garantissant sa sécurité dans l’intervalle des séances, matérialisation de la relation d’objet anaclitique constitutive d’un niveau plus structuré de son Moi, confirmation que tout ce qui est psychique s’étaie sur de l’organique : le haut de son corps prend appui sur le haut du corps de l’autre ; son activité de pensée pourra prendre ensuite appui par auto-étayage sur son propre corps.

À ces demandes exprimées, non dans un langage utilisant principalement un système de signifiants, mais par des signes, c’est-à-dire par des morceaux de corps mélangés à des morceaux de code, le psychanalyste qui pratique l’analyse transitionnelle répond non par des gestes réels, ni par un maternage qui apaiserait sur le moment le patient mais ne résoudrait rien au fond, il ne répond non plus ni par un silence censé attendre des associations libres en fait impossibles ou inexistantes car il s’agit d’un matériel non encore symbolisé par le patient, ni par des interprétations du style de celles qui débusquent l’organisation fantasmatique ou la relation d’objet sous-jacente à un symptôme névrotique, interprétation inappropriée icij mais il répond (son mutisme répéterait l’indifférence ou le rejet d’une mère ou d’un environnement primitif plus porté à se protéger narcissiquement de l’enfant ou à se refléter en lui qu’à l’investir libidinalement) et il en répond en psychanalyste. Ceci veut dire deux choses. Il répond d’une part par l’acceptation neutre et bienveillante du matériel qui lui est, dans le transfert, proposé (il a à accepter la nature de ce matériel, en rapport non avec des fantasmes ou des symptômes, mais avec des carences, des excès ou des discordances de stimulation de tel ou tel besoin du corps ou du Moi et il a à accepter la forme, sensorielle, posturale ou motrice, sous laquelle ce matériel lui est présenté). D’autre part il répond par le seul outil dont peut user un psychanalyste au travail et qui est la symbolisation : c’est à lui de transformer en communication symbolique ces signes corporels émis à son intention, remplissant ainsi auprès du patient la fonction maternelle, décrite par Bion, de contenant et de rêverie ou celle, décrite par Piera Aulagnier-Castoriadis (1975), de porte-parole des sensations-images-affects du tout-petit. L’exposé par Raymond Kaspi de la cure de Mme Oggi en contient de nombreux exemples. Il montre notamment qu’avant de pouvoir mettre en mots acceptables et utilisables par l’intéressée, le sens de ces actes-signes de la patiente (ici sa demande corporelle de toucher et d’être touchée), il convient éventuellement de passer par une étape intermédiaire, celle du simulacre corporel. Le psychanalyste « transitionnel » a fait semblant, par un geste symbolique, de toucher le corps entier de sa patiente allongée, sa main restant à plusieurs centimètres au-dessus de ce corps et s’attardant successivement sur chaque partie sauf sur les zones sexuelles, de façon à envelopper l’ensemble de la surface de la peau et à fournir à l’intéressée une représentation pré-symbolique de son unité corporelle. Mon expérience du psychodrame analytique et ma théorie du Moi-peau m’avaient fait suggérer à R. Kaspi d’agir ainsi. Mais c’est en se fiant à sa propre expérience de la relaxation d’inspiration psychanalytique qu’il a pu le faire avec naturel et assurance. En effet si, dans la méthode du training autogène de Schultz, le relaxateur induit la chaleur dans une main, puis dans les deux, puis par contiguïté dans les régions successives du corps, le relaxateur psychanalyste termine l’induction en désignant la peau dans son ensemble, comme costume adapté à chacun, comme enveloppe qui retient la chaleur de s’échapper, et c’est par les mots qu’il communique au patient cette peau. La relaxation ainsi conçue est bien une forme de l’analyse transitionnelle : elle opère par établissement d’une peau de mots.

C’est également à son habitude de la relaxation que R. Kaspi doit, lors de sa première visite à Mme Oggi au chevet de laquelle il a été appelé et qu’il trouve chez elle prostrée dans son lit, de l’avoir touchée. Le toucher, en relaxation, permet une communication de peau à peau, communication libidinalement investie mais non sexualisée puisque le relaxateur ne touche pas les parties sexuelles. Alors que, dans la méthode de Schultz, le toucher a pour but essentiel de contrôler la détente musculaire du relaxant (par exemple en soulevant son bras), en relaxation psychanalytique le toucher est utilisé en fonction du transfert : il arrive que l’induction de lourdeur conduise le relaxant à fantasmer son corps comme mort ; lorsqu’il touche la main ou les parties découvertes du corps, le relaxateur permet au relaxant de surmonter cette angoisse en lui apportant le sens du tonus et un moyen de différencier ce dernier du non-tonus. Le toucher est aussi un moyen, là où les mots n’ont pas suffi, de rassembler les parties clivées du corps et du Soi du patient, en reconstituant une surface de peau commune avec lui à la manière des frères siamois, et en lui donnant accès à l’identification adhésive. La technique du pack (enveloppement corporel réel dans des couvertures, accompagné de contacts et de massages) utilisée avec des malades autistiques en représente la systématisation la plus poussée que nous connaissions. Mais nous entrons là dans le domaine des états psychotiques graves et nous sortons de celui de l’analyse transitionnelle.

J’ai moi-même publié divers exemples de recours à des présymbolisations corporelles et à une technique d’enveloppe de mots, en psychanalyse individuelle, dans mes articles sur le Moi-peau (1974), le transfert paradoxal (1975a), l’enveloppe sonore du Soi (1976), la machine à décroire (1978). En matière de formation-intervention par la méthode des petits groupes de psychodrame et par celle du groupe large auprès de soignants d’institution accueillant des enfants psychotiques, on peut en trouver une illustration dans le chapitre 3, section 3, (pp. 192-198), de la nouvelle édition de mon livre sur Le psychodrame analytique chez l’enfant et l’adolescent (1979).

Pour pouvoir parler comme porte-parole du patient – afin que celui-ci trouve à partir de là par identification introjective à parler en vérité de lui-même –, le psychanalyste a besoin de deux qualités. La première est une disposition intérieure adéquate d’écoute et de réponse à ce niveau : écoute de l’autre comme ensemble indissocié psyché-soma, possibilité de ressentir dans son propre corps la souffrance autant physique que morale du patient. Ainsi R. Kaspi, lors de sa première visite à Mme Oggi, couchée douloureusement en chien de fusil, entre en contact avec elle par le toucher. Cette disposition empathique peut être cultivée par la pratique du psychodrame, de la relaxation, par une supervision psychanalytique individuelle ou par l’analyse inter-transférentielle au sein d’une équipe de psychanalystes conduisant des groupes de formation ou de psychothérapie. La seconde qualité requise du psychanalyste « transitionnel » consiste en une gamme assez étendue de références théoriques suffisamment précises pour orienter sa perception des signes mi-corporels mi-verbaux qui lui sont adressés, pour guider leur compréhension et pour trouver l’assurance et l’aisance de leur formulation (ceci suppose un travail de réflexion personnelle qui se soutient de lectures, de discussions scientifiques avec des collègues, et qui tisse des liens entre la théorie et la pratique, entre la pratique et la théorie). Quel postulat fonde une telle activité psychanalytique ? Par une face c’est un postulat empirique, celui du primat du sensible : il n’y a rien dans l’esprit qui ne soit d’abord passé par les sens (mais ce témoignage intime des sens s’est heurté très vite, chez celui qui sera ainsi prédisposé à une névrose narcissique, aux gestes et aux propos dénégateurs de l’entourage). Par l’autre face, c’est un postulat intellectualiste : tout ce qui existe est en droit intelligible ; il n’y a rien dans la réalité psychique qui ne soit explicable (sauf à respecter la part de lui-même que l’individu tient à tenir secrète, et son besoin, dans certains cas, de ne pas communiquer).

Mais la communication intersubjective repose sur l’acceptation et l’intériorisation de règles communes, celles du code langagier, ressenti par le sujet comme extérieur, voire comme étranger, ou même comme étrange et persécuteur. R. Gori (1977) a souligné la double allégeance de la parole, à un espace corporel et à un espace sémantique. Il en a déduit les deux grandes formes de pathologie de la communication, qui apparaissent quand ces deux espaces sont dissociés, c’est-à-dire quand il y a eu une expérience négative de l’aire transitionnelle : ou l’acte de parole s’hypostasie dans un pur discours-signe où se perd le sens, le code n’étant plus qu’une machine à signifier, ou cet acte s’enferre et s’enferme dans le corps, « chose-en-soi » exclue de la transaction intersubjective.

Le psychanalyste a, dans ce cas, à dégager le sens de la réalité corporelle à laquelle ce sens est fusionné ; il a à trouver – inventer un sens transmissible en signifiants prélinguistiques puis verbaux pour des états psychiques que les patients ne peuvent mettre qu’en actes, qu’en gestes, qu’en attitudes, qu’en signes corporels. La règle de la psychanalyse classique qui prohibe au patient le « passage à l’acte » est justifiée à l’égard du névrosé qu’elle oblige à dire son désir pour le reconnaître, et le faire reconnaître. Elle n’est pas de mise quand le problème du psychanalysant concerne non plus les mécanismes de défenses tissés autour et à l’encontre de l’un de ses désirs mais les besoins du Moi sous-stimulés, dédaignés ou déniés par l’environnement primitif. L’acte du patient est un appel à une prise en considération de ces besoins, et répète le scénario par lequel ils furent autrefois délaissés, condamnés ou rejetés. Michel Mathieu, dans sa contribution judicieusement intitulée Dont acte au volume collectif Psychanalyse et langage (1977) que j’ai dirigé a montré combien la psychothérapie des enfants utilise naturellement ces actes-signes. Je serai pour ma part tenté de les rapprocher de ce qu’Hanna Segal (1957) a dénommé l’équation symbolique, acte (auquel recourt faute de mieux le schizophrène) où un morceau de sens est projeté dans un morceau d’objet mais qui représente une étape intermédiaire vers la constitution du symbole proprement dit, puisqu’un tel acte recèle une intention symbolique, encore que le symbole y reste fusionné avec la chose qu’il symbolise.

Ainsi en est-il de cette conduite de Mme Oggi qui a longtemps embarrassé – et parfois exaspéré – Raymond Kaspi, voire moi-mème. Souvent elle refusait, à la fin de sa séance, de quitter le bureau du psychanalyste, ne cédant qu’après vingt ou trente minutes aux explications puis aux objurgations de celui-ci, le mettant en retard pour recevoir ses patients suivants ou condescendant à se rendre au salon d’attente, d’où elle pourrait partir à sa convenance mais où il lui arrivait de rester plusieurs heures dans l’espoir et avec la revendication de reprendre sa séance après la fin des consultations. Une fois même, elle réclama d’être poussée de force (« Foutez-moi dehors ») et, faute de l’obtenir, elle s’incrusta interminablement dans le bureau, ce qui obligea son psychanalyste à décommander plusieurs rendez-vous consécutifs, au prix on s’en doute, chez lui, d’une angoisse croissante mêlée de vifs sentiments de culpabilité et.de colère. Raymond Kaspi fut alors à deux doigts de mettre fin à la psychanalyse de Mme Oggi et, sans plus chercher à dissimuler son irritation, il dit explicitement à la patiente combien par son comportement elle cherchait à le pousser à bout, le mettait hors d’état de poursuivre un travail psychanalytique, et l’amenait à envisager de renoncer à la traiter. Mais les interprétations portant sur la compulsion à répéter le traumatisme de la séparation de la mère et sur le fait que Mme Oggi n’avait pu faire son deuil de celle-ci s’avéraient inefficaces. Plus le psychanalyste insistait pour la faire partir, plus elle résistait à ce qu’elle ressentait de sa part – non sans quelque raison – comme des tentatives de la mettre dehors. La menace d’arrêter la psychanalyse ne fut qu’un palliatif provisoire : Mme Oggi la ressentit comme profondément injuste, comme la répétition de l’incompréhension et de la méchanceté dont son entourage n’avait cessé de faire preuve à son égard (sa mère, puis, après le départ de celle-ci, son père, et maintenant son mari). Elle laissa entendre sa déception devant l’incapacité du Dr Kaspi à faire son travail de psychanalyste. Celui-ci ne put donc que continuer : Mme Oggi n’en était pas encore au point de pouvoir entendre et admettre quelque chose qui ressemble à un contrat psychanalytique.

J’avais eu moi aussi l’expérience d’un patient qui refusait que sa séance se terminât : il voulait venir vivre chez moi de façon permanente et exigeait l’engagement écrit de ma part d’être enterré après notre mort dans le même tombeau : deux ou trois fois il occupa mes locaux pendant des heures à la manière d’un piquet de grève. J’en parlai à Raymond Kaspi pour l’aider.

Il fallut attendre, pour résoudre ce problème que lui posait sa patiente, qu’il se montre sinon plus tolérant, du moins plus résigné, et surtout qu’il envisage qu’il y avait là quelque chose de plus précis à comprendre : je lui communiquai ma conviction psychanalytique profonde que, quoi que ce soit qui arrive dans une cure psychanalytique, il y a toujours quelque chose à comprendre, que de tels actes sont aussi des signes et que le patient ne peut pas s’exprimer autrement, là où des liens symboliques n’ont été établis ni par l’entourage ni par lui avec un ensemble de sensation, d’affect et de fantasme par lequel il a été précocement submergé. Dans ma cure avec le patient évoqué plus haut, il avait fini par apparaître qu’il reproduisait une scène très précise survenue vers deux ans, où sa mère l’avait arraché de force à la rampe de l’escalier – à laquelle il s’accrochait désespérément – de la maison de sa grand-mère par laquelle il avait été jusque là élevé. Il fallut attendre aussi que Mme Oggi, plus assurée de la coopération de son psychanalyste, plus consciente de son besoin de se faire rejeter, plus apte, grâce au progrès de sa cure, à réfléchir sur son comportement, mette enfin Raymond Kaspi sur la voie en lui apportant un élément nouveau.

Ce qu’il y avait de plus précis à comprendre, c’est qu’elle ne refusait pas n’importe comment de partir. Elle se levait du divan ou de la chaise, elle s’habillait lentement, remettant son manteau, ou sa robe si elle l’avait quittée, et fait sa séance en slip et soutien-gorge, (parfois même elle s’était allongée sur le divan entièrement nue mais recouverte de son manteau), elle allait jusqu’à la porte, là elle s’arrêtait et s’y fixait, obstinément figée, quasi absente et à peu près inattentive aux propos que lui tenait alors le psychanalyste. L’élément nouveau qu’elle apporta fut le suivant : petite fille, elle nia longtemps le départ de sa mère ; elle croyait que celle-ci était revenue et se tenait debout immobile à l’extérieur de la porte d’entrée, attendant qu’on l’y trouve. Raymond Kaspi put alors effectuer le rapprochement et donner l’interprétation décisive : Mme Oggi restait réellement devant la porte en symétrie – avec sa mère qui restait imaginairement derrière la porte. Ce scénario agi faute de pouvoir être représenté me confirme dans l’idée :

1)  qu’un Moi-peau insuffisant ne permet pas à l’enfant de consolider la différence entre le dedans et le dehors, entre le réel et l’imaginaire ;

2)  qu’en l’occurrence l’insuffisance du Moi-peau consistait en une confusion de la paroi interne et de la paroi externe de la surface du corps et de l’enveloppe psychique qui en dérive par étayage.

Au lieu que le Moi-peau devienne cet emboîtement d’enveloppes plus ou moins concentriques grâce auquel il peut remplir la multiplicité de ses fonctions, il présentait, chez Mme Oggi, une structure paradoxale, analogue à l’anneau de Moebius, où la face interne se replie en face externe et inversement de façon indéfinie, c’est-à-dire que le contenant en se retournant vers l’extérieur ne contenait plus ce qui était à l’intérieur : Mme Oggi ne pouvait plus penser ce qui lui arrivait et se trouvait réduite à décharger dans des actes répétitifs de plus en plus insupportables à l’entourage, un affect interne dont la violence irrépressible et envahissante était en corrélation avec l’effacement des limites du Soi qui auraient pu le contenir.

L’interprétation donnée par Raymond Kaspi eut des effets immédiats sur Mme Oggi : l’angoisse de la perte de l’objet fut ramenée à un niveau tolérable, désormais compatible avec un travail psychanalytique de perlaboration, Mme Oggi se sentit déculpabilisée d’avoir cette conduite qui lui était autant insupportable qu’aux autres et elle n’eut plus besoin d’y recourir que de façon plus rare et sur un mode atténué ; la preuve ainsi donnée que des affects incompréhensibles, source d’une terreur sans nom, pouvaient entrer dans un réseau d’intelligibilité, s’avérait désangoissante et affermissait sa confiance dans la cure ; enfin elle put commencer de se représenter son propre mode de fonctionnement psychique. L’interprétation eut aussi pour effet sur le psychanalyste, non seulement de le déculpabiliser et de le désangoisser également, mais aussi, plus spécifiquement, de l’amener à prendre conscience du contre-transfert paradoxal dans lequel il se trouvait plongé et d’être ainsi moins pris au dépourvu quand Mme Oggi réitérait ses sollicitations transférentielles.

Les patients qui relèvent de l’analyse transitionnelle ont un Moi-peau insuffisamment consistant ou ajusté ou continu ou différencié et qui manque à remplir sa triple fonction d’enveloppe contenante et rassemblante, de barrière protectrice contre l’excès quantitatif d’excitations, et de filtre discriminant les diverses catégories de qualités sensibles. Pour que le Moi-peau se constitue, il faut que l’enfant rencontre dans les réactions de son environnement familial tantôt une imitation en miroir de ses sons et de ses actes (écho-lalies, échopraxies), tantôt une compréhension qui satisfasse ses besoins et apaise ses peurs, et qu’il trouve, principalement sur le visage de sa mère, un miroir et un écho de son amour, de son plaisir, de sa douleur, de son vécu sensoriel et émotionnel, de ses états psychiques naissants, miroir et écho qui lui permettent de se former, par appui sur ses perceptions tactiles, une enveloppe visuelle et une enveloppe sonore. Faute d’un Moi-peau effectif et efficace, le sujet se construit une armure musculaire, ou un faux-soi, ou une illusoire paroi idéale, ou une crypte, ou une suture idéologique pour protéger sa sensorialité et sa sensibilité à vif, mais au prix d’un colmatage qui risque d’être incessant ou d’un emmurement qui restera définitif. En mettant en chaînes de mots lourds de leur poids de chair ce que le patient ne sait que mettre dans la répétition et la disjonction d’actes et de signes préverbaux ou infralinguistiques, le psychanalyste tisse autour de lui cette « peau de mots » sur laquelle le psychanalysant va prendre appui pour se reconstituer un authentique Moi-peau. Chez l’enfant l’acquisition de la parole s’étaie sur l’existence préalable d’un emboîtement de plusieurs Moi-peau : tactile, visuel et sonore. Chez le patient adulte en psychanalyse transitionnelle l’acquisition du Moi-peau trouve appui, à l’inverse, sur les paroles reçues, à condition qu’elles soient justes, opportunes, répétées et suffisamment nombreuses. Trouver ces paroles requiert de tolérer les particularités du transfert propre à ces cas : transfert agi, qui prend de court le psychanalyste et tend à court-circuiter ses possibilités d’élaboration, transfert intense en ce qu’il véhicule de détresse, de rage, de revendication, d’exigences narcissiques de tout ou rien, de « ou moi ou l’autre », et qui appelle des réactions contre-transférentielles d’impuissance et de rejet. Raymond Kaspi est venu me parler chaque semaine, pendant des mois, de la cure de Mme Oggi, des problèmes théoriques et techniques qu’elle lui posait et qui se trouvaient souvent obscurcis par des difficultés contre-transférentielles. Ma démarche envers lui au cours de ce travail de supervision a consisté essentiellement à instaurer entre nous une aire transitionnelle afin qu’à son tour, par emboîtement des espaces psychiques in ter individuels, il crée une aire transitionnelle entre sa patiente et lui, qui permette à lui-même de trouver et de formuler les interprétations appropriées et à elle de les recevoir. Pour cela, je me suis efforcé d’être le conteneur de ses émois contre-transférentiels, de lui apporter des garanties théoriques dans son action et de faire résonance à ses difficultés en lui parlant des problèmes que j’avàis rencontrés avec des cas présentant des analogies avec le sien.

II. Principes et règles de l’analyse transitionnelle

La psychanalyse, qu’elle soit individuelle ou groupale, classique ou transitionnelle, requiert un cadre stable, fixé à l’avance : c’est l’invariant, l’institué-instituant à l’intérieur des limites duquel un processus psychanalytique va pouvoir se dérouler, c’est-à-dire un changement. Le propre du cadre, c’est qu’une fois établi, son existence et sa nature sont oubliées. Le mérite de l’école argentine de psychanalyse, notamment de José Bleger (dont la contribution à cette question est traduite dans le présent ouvrage) est de s’être attaché à l’étudier et d’avoir mis en évidence que le cadre est le lieu du dépôt par le patient (et peut-être par le psychanalyste) de ses fixations symbiotiques. Parce que la symbiose avec le psychanalyste s’établit là et qu’elle est maintenue tout en étant non reconnue, l’analysant peut s’engager, pour le reste, dans un processus : pour le reste, c’est-à-dire quant à ses troubles névrotiques, voire quant à ses positions et à ses angoisses psychotiques. Le cadre doit en effet apporter au départ la sécurité symbiotique sans laquelle le patient ne supporterait pas le difficile travail psychanalytique même si au terme de la cure psychanalytique ce qui y avait été déposé et oublié demande à être repris en considération et analysé. J’ajouterai ceci : ce que le patient ne supporte pas du cadre analytique habituel est révélateur des empiètements précoces de l’environnement dont son Soi garde les marques. Dans ce cas, un cadre nouveau doit être trouvé-créé par les deux parties contractantes (le psychanalyste et le patient), intermédiaire entre le cadre psychanalytique classique, qui reste l’objectif du psychanalyste, et le cadre-prothèse, exactement ajusté afin de les compenser aux manques du patient, qui le réclame de façon explicite ou implicite. Ce cadre transitoire et médiateur, nous allons maintenant indiquer selon quels principes et quelles règles il peut être instauré afin que s’y institue à son tour le processus de l’analyse transitionnelle.

Les invariants psychanalytiques

Comme on l’a vu, la neutralité bienveillante c’est-à-dire l’acceptation du patient tel qu’il est, l’abstinence de toute gratification réelle à ses désirs sexuels, agressifs ou autodestructeurs, le recours quasi exclusif de la part du psychanalyste à la parole, (éventuellement préparée ou accompagnée par des expressions corporelles ou des gestes de nature nettement symbolique), la compréhension de tout ce qui se passe dans la séance comme matériel transférentiel, la perlaboration du contre-transfert constituent des requisit imprescriptibles de l’analyse, fut-elle classique ou transitionnelle.

Le principe de progressivité

Toutes les autres variables du dispositif psychanalytique sont susceptibles d’aménagements selon le cas ou selon le moment de la cure. Il convient évidemment de modifier non pas sans arrêt les variables ni la plupart d’entre elles en même temps mais seulement de façon exceptionnelle telles ou telles, selon ce que le Moi et le Soi du patient le mettent en état d’assumer. Arriver à une régularité dans le rythme, la durée et les horaires des séances est, en-dehors des invariants ci-dessus rappelés, le premier objectif recherché par le psychanalyste mais il n’est pas toujours possible de l’imposer d’emblée. Une certaine souplesse (séances longues ou supplémentaires, ou par téléphone, rendez-vous non fixés à l’avance mais accordés à la demande) peut en effet s’avérer au début une transition nécessaire au patient pour qu’il acquière la confiance lui permettant de s’engager dans un travail suivi. C’est ainsi que Mme Oggi est progressivement passée de consultations espacées à une psychothérapie régulière en face à face et enfin à une psychanalyse classique allongée.

Le principe de non-répétition du pathogène

En ce qui concerne le choix des variables à maintenir ou à modifier, un principe fondamental de l’analyse transitionnelle me semble être le suivant : toute variable du cadre psychanalytique qui répéterait pour le patient une situation primitivement pathogène de son enfance, par exemple une carence spécifique de son environnement, doit être suspendue jusqu’à ce que l’analyse et le dépassement de cette situation, de cette carence, aient pu s’effectuer ; sinon la situation psychanalytique ne fait qu’augmenter et confirmer un processus de traumatisme cumulatif qui devient alors inanalysable. Cette règle joue par exemple dans la fixation du taux des honoraires. Ainsi, un de mes patients, à la vie intérieure et affective restreinte par un environnement précoce soit indifférent ou maladroit soit généreux mais brusquement perdu, dispose par sa famille de revenus importants. Mais cet argent reçu en abondance de ses parents, ne lui apparaît que comme un ersatz de l’affection et de la compréhension qu’il n’a pas suffisamment obtenues de leur part. Aussi ne peut-il accepter de payer des honoraires proportionnés à ses rentes. Il réclame d’être traité en patient ordinaire, payant un taux moyen d’honoraires, qui corresponde seulement au salaire qu’il gagne par son travail professionnel, – c’est-à-dire qu’il demande d’être normalement aimé. De plus les séances sont vécues par lui comme une hémorragie narcissique : j’exige beaucoup de lui sans rien lui donner, je le vide. Il n’a pu poursuivre sa psychanalyse et traverser un long moment dépressif très pénible pour lui que parce que j’ai consenti provisoirement à un taux moyen d’honoraires. Quand il eut, après quelques années, suffisamment recouvré de ressources psychiques, nous pûmes tenir compte davantage de ses ressources financières et d’un commun accord augmenter significativement le prix de ses séances. Cette dernière phase de sa cure permit d’analyser son sentiment d’avoir été victime d’une injustice irréparable, noyau de sa réaction thérapeutique négative, et enfin son fantasme, jusqu’ici gardé secret, d’être une personne exceptionnelle.

Le psychanalyste, auxiliaire des besoins du Moi qui ont souffert de carence

Le psychanalyste transitionnel, avant d’interpréter (ce qui suppose chez le patient, pour qu’il entende l’interprétation, un bon fonctionnement de l’attention, de la perception, de la mémoire, du jugement, et plus généralement de l’ensemble de la pensée verbale) a à fonctionner en auxiliaire des besoins du Moi du patient non exercés, refusés ou dévoyés par son environnement primitif. Le recueil d’articles de Masud Khan (1974) traduits en français sous le titre Le Soi caché contient un justificatif détaillé et de nombreuses illustrations de ce principe. Ainsi le besoin d’être seule à côté de son psychanalyste – mère à la fois présente et respectueuse de son autonomisation – a trouvé à s’accomplir pour Mme Oggi quand sa cure a pu en arriver à une phase de psychanalyse classique.

La règle de repérage des besoins du Moi se manifestant à travers des désirs d’origine pulsionnelle

Le psychanalyste refuse, je l’ai dit, d’apporter toute gratification aux désirs de nature pulsionnelle (libidinaux, agressifs, autodestructeurs) que le patient lui demande de satisfaire, mais il refuse en cherchant éventuellement quel besoin du Moi, inhibé par suite de privation précoce, reste caché en arrière-plan et attend silencieusement de se faire reconnaître à travers la mise en avant de ces désirs. Le chapitre 16, L’œil entend, de l’ouvrage de Masud Khan cité ci-dessus en présente un cas exemplaire. C’est l’espoir tacite mais toujours vivant d’obtenir un jour une telle reconnaissance qui soutient le patient dans sa démarche auprès d’un psychanalyste, puis dans l’épreuve que représentent les moments persécutifs et dépressifs de sa cure. C’est à ce mélange d’espoir et de détresse qui émanait de Mme Oggi à travers ses conduites compulsives pénibles (se déshabiller, refuser de partir) que son psychanalyste a été sensible quand il a résolu de tenir bon et qu’il a maintenu la situation psychanalytique mais en l’aménageant dans le sens transitionnel.

L’acceptation de la présentation ou du dépôt d’objets-signes

Le psychanalyste accepte que lui soit présenté un matériel non-verbal (dessins, lettres, photographies, etc.) dans la mesure où ce sont là des actes ou des signes corporels par lesquels le patient peut faire entendre la nature ou la cause de sa souffrance ou l’authenticité de son espoir. Semblablement le psychanalyste accepte le dépôt de certains objets soit parce que ce dépôt fait de lui (selon l’expression de Meltzer) un « sein-toilettes » dans lequel le patient peut se débarrasser de ses parties mauvaises sans crainte de rétorsion, soit parce l’objet déposé – une série de quatre galets durs et lisses de plus en plus petits, pour citer le cas d’un autre de mes patients –, figure une équation symbolique importante pour la santé psychique du patient qui ne peut pas encore la formuler sous forme d’un véritable symbole différencié : ici ces pierres matérialisaient les noyaux solides du Soi que ce patient découvrait en lui par sa psychanalyse mais qui étaient encore clivés, ainsi que le vrai Soi du psychanalyste que le patient avait eu besoin de pressentir sinon de rencontrer, et dont, par identification projective, il avait réuni des morceaux aux fragments de son vrai Soi.

Mme Oggi a apporté en dépôt à son psychanalyste, avant la séparation des grandes vacances, une pierre unique, beaucoup plus grosse – pierre naturelle décorative montée sur un socle. R. Kaspi l’a évidemment acceptée à titre de dépôt et il l’a entendue à la fois comme désignant le psychanalyste comme pierre de touche et comme figurant le besoin vital pour la patiente de retrouver la première pierre qui lui avait manqué, l’appui primitif nécessaire à l’édification de son Moi : un sein inaltérable à introjecter. En même temps qu’elle confiait cette pierre à celui sur lequel elle avait, grâce à l’analyse transitionnelle, étayé le rétablissement de son fonctionnement psychique, elle annonçait son intention de passer à un contrat psychanalytique plus classique : son Moi rétabli pouvait entreprendre de fonctionner par auto-étayage.

Si le patient trouve dans sa psychanalyse, non pas cette première pierre fondatrice, mais seulement des pierres substitutives, il y a des chances pour que se produise en lui, bien qu’ayant réalisé des progrès manifestes, une réaction thérapeutique négative.

La règle d’affirmation de l’intelligibilité possible du psychique

Même quand le psychanalyste ne comprend pas tout de suite (le temps pour comprendre est une nécessité que les patients relevant de l’analyse transitionnelle admettent mal pour eux-mêmes et pour les autres, en raison de la domination de leur Moi idéal, avec ses exigence d’immédiateté et de totalité), il communique au patient des conjectures, que celui-ci est invité, s’il y a lieu, à rectifier afin de mieux mettre celui-là sur la voie. 11 est d’autant plus important de pousser un patient à se faire entendre activement qu’il a tendance à juger inutile d’émettre des signes parce que ceux-ci autrefois ont été ignorés de son entourage précoce ; c’est là une autre forme de la réaction thérapeutique négative : « Ce que je n’ai pas eu jadis, pense inconsciemment le patient, je ne pourrai jamais l’avoir de personne ; inutile donc de manifester mes besoins et de communiquer ce que j’éprouve ». Le psychanalyste peut également faire savoir qu’il n’a pas encore trouvé la bonne explication mais en affirmant sa confiance dans l’existence d’une explication, qui est à chercher en commun. Il est en effet désangoissant et restructurant pour le Soi d’un patient qui a subi dans l’enfance les empiètements répétés, incompréhensibles et imprévisibles de l’entourage, d’obtenir la confiance et la garantie que les mouvements intérieurs et les réactions déplaisantes et douloureuses qui sont les siennes, qu’il vit comme inexplicables, inévitables et irrationnelles, ou dont il s’estime fautif sans savoir pourquoi et sans pouvoir rien y faire, ont une intelligibilité accessible par la psychanalyse et qu’elles sont déterminées par les traces des interactions qu’il a eues avec son environnement maternel et familial primitif.

La règle de rechercher ce qui se répète

Quand le patient manifeste en séance une de ces réactions émotionnelles irrépressible, incompréhensible et envahissante et que le psychanalyste craint d’être débordé dans sa capacité de neutralité bienveillante, dans ses possibilités d’accueillir et de contenir, et qu’il risque d’être tenté de recourir à des actes, pour se défendre, ou pour céder à la sollicitation ou à la provocation du patient (actes de nature sexuelle ou agressive, par exemple mise à la porte manu militari du patient qui ne veut pas partir une fois sa séance terminée), la seule solution psychanalytique est d’indiquer au patient : 1) que la violence incontrôlée de sa réaction met le psychanalyste, qui est un être humain avec ses limites, au bord de ne plus pouvoir continuer à travailler psychanalytiquement avec lui ; 2) que le patient, par cette réaction, répète vraisemblablement une scène réelle ou fantasmatique de son enfance qui a dû être si particulièrement traumatisante qu’il n’a pas pu penser ce qui lui arrivait ni décharger l’affect mis là en jeu ; et 3) qu’il a à faire un effort, sinon pour se. remémorer cette scène, du moins pour apporter au psychanalyste des éléments permettant à celui-ci de la reconstruire.

La règle de l’interprétation cumulative

Dans la cure des psycho-névroses, une seule interprétation, correcte, opportune et bien préparée, peut être mutative. Face à une angoisse du vide, à des défaillances de fonctions mentales ou organiques, au sentiment du patient de vivre en spectateur de sa vie, à côté d’elle, sans y croire, l’interprétation demande à être activement réitérée de façon variée. C’est que des mécanismes de défense non plus névrotiques mais psychotiques sont à l’œuvre. Le clivage, l’identification projective, le fonctionnement en « tout ou rien », ou en « ou lui ou moi », la désunion des pulsions de vie et de mort et la libération consécutive de la pulsion d’autodestruction tout cela requiert une répétition interprétative. Tout traumatisme cumulatif appelle une interprétation cumulative.

L ’usage bien tempéré du face à face

L’analyse transitionnelle n’implique pas une position particulière du patient dans l’espace. J’ai pu la pratiquer aussi bien avec des patients classiquement allongés sur le divan que.eçus régulièrement ou exceptionnellement en face à face, voire, dans certaines circonstances où la nécessité en surgissait, debout sur le pas de la porte ou au cours d’un échange téléphonique. Tout dépend de la nature des failles qui ont handicapé l’échange signifiant avec l’entourage maternel et familial et du niveau d’organisation du Moi quand ces failles se sont produites. Si la faille concerne le rapport du corps de la mère au corps de l’enfant pendant les soins (mauvaise réponse ou absence de réponse des gestes de la mère aux besoins corporels de l’enfant), et ceci à un moment où le Moi corporel et le Moi psychique de l’enfant sont faiblement différenciés, le face à face peut s’avérer nécessaire car la position allongée sans voir le Psychanalyste répète la situation pathogène de non-émission et de non-réception par la mère de signes corporels appropriés aux besoins de l’enfant. Le patient a besoin d’une saisie sensorielle globale de son psychanalyste : non seulement de l’entendre (et au début il entend plus le bain de paroles dont celui-ci l’enveloppe qu’il ne comprend et retient le contenu précis de son discours) mais aussi de le voir, de se repérer sur ses mimiques, ses attitudes, ses gestes, c’est-à-dire en quelque sorte de toucher son corps par l’intermédiaire du regard et de l’imitation posturale. En même temps et réciproquement, il satisfait dans cette situation son propre besoin d’être touché, tenu, réchauffé, manipulé (cf. le holding et le handling selon Winnicott) à faible distance par la présence, visible et « tangible » de son psychanalyste, par son sourire, sa solidité, sa stabilité, ses messages sonores, ses réactions en miroir et en écho. Le premier miroir, qui fut autrefois défaillant ou insuffisant sur certains points, du visage de la mère et des réactions écholaliques et échopraxiques de l’entourage familial est ainsi peu à peu restauré dans son fonctionnement, la relation contenant-contenu peut être mieux intériorisée par le patient, et, comme le dit Bion, un appareil à penser ses propres pensées se constitue ou du moins se rétablit et s’affermit en lui. La règle qui commande le recours à la position de face à face me semble être la suivante : le face à face est souhaitable quand la pulsion d’attachement au sens de Bowlby a été précocement frustrée (alors que la pulsion libidinale était pour l’essentiel satisfaite), que la sécurité narcissique de base n’a pas été acquise par le patient et qu’il a besoin de vivre pleinement une relation symbiotique dépourvue d’empiétements prématurés avant de pouvoir s’autonomiser.

La règle de matérialisation de l’aire transitionnelle

Il n’est guère de cabinet de psychanalyste qui ouvre directement sur le dehors : un couloir, un vestibule, un salon d’attente, une pièce à traverser assurent un espace intermédiaire entre la porte d’entrée de l’appartement ou de la maison et le bureau où le patient est reçu ; dans le cas d’un appartement sis dans un immeuble collectif, il y a même, symétriquement à l’espace intermédiaire interne (constitué par le corridor et par la ou les salles intercalaires) un espace intermédiaire externe, entre la porte de l’appartement et celle de l’immeuble avec un hall, un escalier (ou un ascenseur) et un palier. Il est d’ailleurs souhaitable qu’il en soit ainsi. Cet espace de l’entre-deux sert souvent d’étayage matériel à l’aire transitionnelle psychique. C’est là qu’il arrive que le patient pose des questions, extériorise des affects, manifeste des actes-signes corporels, répète des scénarios traumatiques inconscients. Aussi est-il indispensable au psychanalyste de considérer qu’une séance de psychanalyse est terminée non pas quand le patient se lève du divan ou de la chaise, mais quand il a passé la porte d’entrée du local, voire de l’immeuble, d’être attentif et disponible à ce qui peut surgir là et de se tenir intérieurement prêt, à pouvoir, le cas échéant, interpréter sur le champ. On a vu plus haut tout ce qui s’est joué chez Mme Oggi devant la porte de sortie de l’appartement de son psychanalyste.

Cette remarque s’applique aux méthodes de formation psychologique et d’intervention institutionnelle utilisant des groupes d’inspiration psychanalytique. Pour que les phénomènes transitionnels et l’illusion (au sens de Winnicott) puissent y être opérants, c’est-à dire pour qu’ils permettent aux participants de faire face à une situation de rupture du milieu de vie habituel pa. un changement non pas catastrophique mais évolutif, il est souhaitable que le lieu du séminaire ou de la session soit marginal (entre ville et campagne, entre travail et loisirs) par rapport à la vie sociale et professionnelle quotidienne et qu’en plus des salles de réunions, l’emplacement comporte des coulisses, des annexes, un jardin, un parc, un sas, ou même une simple différenciation interne de l’espace par un paravent, un rideau, toutes configurations spatiales aptes à matérialiser une aire potentielle où la symbolisation et la créativité puissent se développer.

La règle de l’interprétation en première personne

Les patients qui, enfants, ont été traités par leur mère en Moi-reflet ou dont l’éprouvé sensoriel et affectif a été disqualifié par l’entourage, ont d’importantes distorsions du jugement (ils ont Par exemple du mal à savoir ce qui leur est bon ou ce qui leur est mauvais, ou à discriminer ce qui est de leur fait et ce qui est du fait des autres). Il leur est non seulement nécessaire de s’entendre souligner par leur psychanalyste les erreurs d’appréciations qu’ils commettent dans ces matières et le fait qu’après une intuition de départ souvent spontanément juste, ils l’ont dépréciée et détruite presque aussitôt ; de plus à certains moments d’incertitude profonde, ils ont, au niveau de l’être, besoin de sentir, derrière le psychanalyste qui interprète, un être humain réel dans la plénitude et avec la densité de sa présence. Il leur faut à ces moments-là rencontrer quelqu’un qui leur témoigne, en son nom propre, c’est-à-dire en première personne, de son expérience de la condition humaine et de la réalité psychique. À ces moments particuliers, et qui ne peuvent être qu’exceptionnels, le psychanalyste est amené à parler de ce qu’il croit à la fois en tant que psychanalyste et en tant qu’homme ou femme : par exemple (à un patient dont la mère, quand elle était enceinte de lui, a tenté d’avorter et qui aime à s’en vanter), il affirmera que les pulsions de vie peuvent être plus fortes que les pulsions de mort ; ou (à celui dont certains besoins du Moi ont été déniés) il dira sa conviction que ce qui n’a pas été exercé autrefois dans le psychisme reste potentiellement intact et peut toujours être développé à condition de se choisir des partenaires et des activités qui le permettent105.

L’interprétation en première personne se particularise en interprétation en double miroir pour répondre à certaines exigences d’un transfert en miroir. Le patient a en effet besoin, à certains moments ou dans certains cas, de savoir ce que le psychanalyste éprouve comme sentiments et comme pensées réelles à son égard, pour pouvoir structurer son Moi dans une identification spéculaire. La demande du patient que ce soit le tour du psychanalyste de parler de lui (« À quoi pensez-vous ? » ; « Qui êtes-vous ? » ; « Qu’est-ce que je suis pour vous ? »,…) ne représente pas qu’une résistance narcissique : c’est la demande que l’entourage proche fonctionne envers lui comme ce premier miroir qu’auraient dû être le visage, les attitudes et les mots de la mère et que ni celle-ci, ni par la suite le père, les frères et les sœurs, n’ont été suffisamment. L’interprétation en double miroir communique au patient une pensée ou un sentiment réel que le psychanalyste éprouve personnellement comme être humain (en s’abstenant évidemment de toute confidence autobiographique) en même temps qu’elle met explicitement en relation ce vécu personnel du psychanalyste avec une carence spécifique dont souffre le patient et qui motive sa demande. Ainsi la demande reçoit une double réponse : elle est prise en considération d’une façon satisfaisante pour le patient ; elle est interprétée dans un sens qui lui permet une prise de conscience du défaut fondamental.

La vigilance à l’égard des attaques contre les progrès de la cure

Les patients qui entrent dans la catégorie des névroses narcissiques et des états limites ont en commun avec les psychotiques, mais à un moindre degré, de mal supporter les progrès de la cure. Aussi une analyse transitionnelle est-elle, à un moment ou à un autre, décevante pour les deux parties. Le psychanalyste a non seulement à le savoir et à s’y préparer mais à en faire comprendre les causes et le sens au patient quand cela se produit. Cette déception se présente sous bien des formes. Le patient vient-il d’effectuer un progrès apparemment décisif qu’il rechute, avec un retour des inhibitions, de l’angoisse du vide, de l’autodestruction, qui avaient été antérieurement analysées avec fruit : si le psychanalyste les interprète de nouveau, il se fait accuser de redites, et s’il n’interprète pas, il se fait taxer d’impuissance. Ou encore le psychanalyste est satisfait du travail d’interprétation qu’il a pu accomplir au cours d’une séance parce que ce travail a amené la mise à jour d’un matériel nouveau, ou qu’il produit la sédation d’un symptôme somatique envahissant (crise de migraine ou d’asthme, ou, comme dans le cas de Mme Oggi, de vomissement, etc.) et à sa grande surprise le patient, à la fois suivante, se déclare mécontent de sa psychanalyse et de son psychanalyste, allant jusqu’à mettre en question l’utilité de continuer. Il arrive même que le patient ait oublié tout le contenu de la séance en question. Ou encore le patient, tant qu’il est dans le bureau du psychanalyste, sent le bénéfice du travail qui vient d’être accompli ; à peine a-t-il franchi la porte qu’une rupture se produit, le soutien anaclitique a disparu, et avec lui le bienfait qu’il avait apporté.

Ces exemples convergent autour du même point : ce que le patient a pu recevoir de bon de la psychanalyse, il faut qu’une partie de lui le détruise. Cette destruction peut même prendre la forme, dans l’intervalle des séances, d’accidents, de maladies infectieuses, d’erreurs professionnelles fâcheuses qui affectent soit le sujet lui-même soit, par contagion inconsciente, un de ses proches. Ce sont là quelques-unes des variantés de la réaction thérapeutique négative à laquelle j’ai déjà fait plusieurs allusions. La dynamique sous-jacente demande a être repérée avec précision et assez vite interprétée. Le patient veut faire éprouver au psychanalyste la même déception qu’il a lui-même subie de la part de sa mère ou de son entourage précoce. Ou bien il répète, pour les maîtriser en les agissant, la brusquerie, la discordance, la discontinuité, les empiétements dont il a été la victime passive. Ou bien il retourne contre la fécondité de son propre travail de pensée l’envie haineuse et destructrice qui visait à l’origine la fécondité redoutable du sein maternel : les symbolisations restent pour lui trop marquées de leurs origines corporelles pour qu’il n’y retrouve pas des morceaux de la mère mauvaise, frustrante et détestée. Ou bien il estime plus économique de continuer de fonctionner selon le seul principe d’éviter la souffrance et de rechercher le plaisir, plutôt que de passer par la désillusion pour accéder au mode de pensée en vrai ou faux auquel le conduit nécessairement la progression de sa psychanalyse. Ou bien il ne. veut pas renoncer au procès interminable qu’il entretient dans sa tête à l’égard du parent qui a été indifférent ou injuste à son égard. Ou bien il se suspecte d’agir par pure complaisance envers le psychanalyste quand il reconnaît les vérités que sa cure lui a permis de mettre au jour. Enfin, quels que soit les bienfaits que la psychanalyse ou le psychanalyste lui aient apportés, ceux-ci ne valent rien car ils viennent trop tard et surtout car ils ne proviennent pas de la personne dont il les a vainement attendus pendant son enfance. La forme la plus subtile que peut prendre la réaction thérapeutique négative chez certains patients informés de psychanalyse est même la suivante : puisque vous pratiquez avec moi une analyse aménagée et non une « vraie » psychanalyse, c’est que je suis incurable, ou c’est que votre façon de travailler est sujette à caution et ne saurait donner de bons résultats. L’interprétation répétitive correcte de la réaction thérapeutique négative finit par en avoir raison, à condition que le Moi du patient ait suffisamment mûri pour préférer aux satisfactions imaginaires infinies des satisfactions réelles limitées.

III. Conclusions : l’analyse transitionnelle et le passage du clivage du Moi au dédoublement intérieur

Le but de l’analyse transitionnelle est d’amener le Moi du patient au degré de structuration nécessaire et suffisant pour pouvoir s’engager dans une situation psychanalytique plus classique (c’est le cas de Mme Oggi) ou, si celui-ci a suivi au préalable une phase d’analyse classique, pour lui permettre de faire intérieurement la paix avec les auteurs des blessures en voie de cicatrisation de son Soi, pour reconnaître et conserver ce qu’il a par ailleurs reçu de bon de ceux-ci, et de quelques autres par la suite ou à leur place, pour dire adieu et merci à son psychanalyste, voire à la psychanalyse, et pour s’occuper de vivre en habitant enfin sa vie.

La cure de Mme Oggi permet de préciser quelle est cette structuration du Moi : il s’agit du dépassement des clivages entre Moi-réalité et Moi-idéal, et de l’accès au narcissisme secondaire et au dédoublement intérieur de la conscience et du Moi.

À la fin de la séance marathon où elle est arrivée ivre, où elle a dû se coucher dans la pièce contigüe au bureau du psychanalyste pour cuver son vin, la collègue qui partage le cabinet de R. Kaspi l’a trouvée là, lui a parlé, lui a proposé de la reconduire et, Mme Oggi voulant finalement partir seule, lui a laissé prendre dans la bibliothèque de R. Kaspi un livre (la Vie devant soi d’Emile Ajar, au titre-programme) et lui a prêté un gilet chaud (symbolique du Moi-peau). Mme Oggi, au lieu de rentrer chez elle, va à l’hôtel : elle éprouve le besoin de faire l’expérience d’être seule – seule, comme l’a montré, Winnicott pour l’enfant, en présence d’une mère qui respecte par son silence sa solitude, mère symbolisée dans le cas de Mme Oggi par le livre appartenant au psychanalyste et par le vêtement appartenant à sa collègue.

Dans cette chambre d’hôtel, elle fait une seconde expérience importante : elle se regarde dans une glace et elle se reconnaît dans le miroir. Elle va désormais, quand elle reviendra, faire ses séances en position allongée ; et les choses les plus importantes la concernant, comme souvent, elle les dira debout, en partant, au moment de franchir la porte du bureau, c’est-à-dire à la limite de l’espace et du temps psychanalytiques, dans l’intervalle entre le dedans et le dehors, dans l’entre-deux de la réalité extérieure et de la réalité intérieure. Elle parachèvera ainsi la constitution de son Moi par un double étayage sur l’expérience de sa peau comme lisière et comme transition et sur l’expérience du bureau psychanalytique comme surface englobante.

À la première séance suivante, elle accepte sans difficulté de s’en aller en n’ayant qu’un simulacre de contact corporel avec son psychanalyste et c’est un contact englobant (être entourée de ses bras) qu’elle lui demande ainsi. À la deuxième séance suivante, où elle vient vêtue d’une légère robe estivale (qui dédouble souplement sa peau en y étant ajustée), elle sent qu’elle a froid (son Moi est devenu mieux capable de percevoir les différences thermiques) et elle emprunte à son psychanalyste un foulard, avec lequel elle va dormir, comme elle avait dormi, après le départ de sa mère, avec un sous-vêtement oublié par celle-ci, jusqu’à ce que son père le jette. L’objet transitionnel est restauré. Le lendemain elle fait, par reconnaissance, porter une corbeille de fleurs au psychanalyste. À la troisième séance suivante, elle rapporte le foulard mais demande qu’il lui soit reprêté, et elle fait état d’une évolution décisive dans sa structuration psychique : – « J’ai l’impression de pouvoir dire ouf, d’avoir fait un pas. Avant je sentais que j’étais deux : une toute petite partie de moi-même me disait que l’autre partie, énorme, était complètement folle, envahie ». La disproportion et le clivage entre la part psychotique et la part non-psychotique de sa personne se sont donc atténués. À la quatrième séance suivante, elle quitte la problématique orale à laquelle elle était restée fixée jusque là dans sa cure pour entrer dans la problématique anale à travers laquelle l’autonomie de son Moi. va s’affirmer. – « Je suis une enfant pipi-caca – je mange, je pisse et je chie ». Le psychanalyste par sa réponse (inspirée en partie par son expérience de la relaxation) l’aide à perlaborer l’angoisse de morcellement subsistante en affermissant son Moi-peau : – « Mais vous avez aussi un cœur, un cerveau, un ventre, des bras et des jambes… »

Elle se sent détendue, rassérénée, et demande au psychanalyste pourquoi il paraît, lui, si bien. Et après un court silence elle ajoute : – « Est-ce que vous n’auriez pas un double à me prêter pour que je puisse l’emporter avec moi ? ». En partant elle fait allusion à une émission de télévision à caractère historique, qu’elle avait suivie la veille au soir et à laquelle participait précisément le frère de Raymond Kaspi : – « Par moments je me demande si ce n’est pas votre double qui est assis là. Ou au moins votre frère ? ».

Mme Oggi a jusqu’ici ressenti son psychanalyste, dans le transfert, comme frustrant, rejetant, abandonnant et indifférent à ses vrais besoins psychiques. Il est désormais doté d’un « double » idéalisé que Mme Oggi a envie d’avoir en permanence auprès d’elle et qu’elle peut intérioriser comme Moi idéal. Grâce à l’expérience positive de l’aire transitionnelle que sa cure lui a permis de faire, ce Moi idéal est non plus en conflit mais en continuité avec son Moi, qui s’en trouve renforcé pour la conquête confiante de son autonomie et pour la prise en compte de la réalité.

Récapitulons l’évolution du dédoublement du Moi chez elle. Les premières allusions à un double au cours de la première phase, chaotique, de sa cure, l’est à un double d’elle-même : elle se souvient qu’enfant, elle cherchait son double derrière la porte. Elle-même se sentait si niée dans son être qu’elle déléguait à la fois son existence et sa haine destructrice à un double. Puis, dans le transfert, ce double est projeté sur le psychanalyste : elle fait un rêve où elle est assassinée par son double, qui pourrait être Raymond Kaspi. Ce double est lui-même clivé en bon sein et en sein persécuteur. Quand Raymond Kaspi refuse de la recevoir en dehors de ses heures de rendez-vous, elle l’agresse, se demande si elle peut lui faire confiance et si elle a à faire non pas à son psychanalyste, mais à un double de celui-ci. Inversement, quand elle comprend qu’elle a, dans le transfert, un besoin vital du contact peau à peau et que l’objet transitionnel lui fait gravement défaut, elle se demande si le psychanalyste qui se trouve là n’est pas le jumeau de Raymond Kaspi. Ayant ainsi projeté sur le psychanalyste son propre dédoublement (qui est tantôt celui du Moi-réalité et du Moi-idéal106, tantôt celui du bon sein et du sein persécuteur, tantôt celui de la partie psychotique et de la partie non-psychotique de sa personne), elle peut, à partir de sa séance marathon, réunifier le psychanalyste non seulement comme objet total mais aussi comme Moi auxiliaire à sa totale disposition et lui garantissant sa sécurité narcissique. Il se constitue alors en elle un Moi-idéal qui est dans une double continuité transitionnelle avec son propre Moi-réalité d’une part (dont il n’est plus clivé), avec cette nouvelle représentation du psychanalyste d’autre part (qu’elle peut progressivement introjecter comme double de sa permanence d’être et de son amour de soi). Le double inhérent au processus de dépersonnalisation est devenu l’alter ego du narcissisme secondaire, apte à fournir une enveloppe psychique sûre (autrement dit un Moi-peau) à l’appareil psychique du sujet et à transformer celui-ci en appareil à penser. Le signe de cette transformation est l’instauration, alors rapide, chez Mme Oggi, d’un nouveau dédoublement intérieur, celui de la conscience et du Moi : la conscience devient l’enveloppe différenciée et contenante du Moi. Cette acquisition de la conscience de Soi va entraîner la prise de conscience, par l’intéressée, des clivages antérieurs de son Moi. Dans une étape plus tardive de sa psychanalyse devenue « classique » (phase que Raymond Kaspi ne rapporte pas dans son observation), elle révèle qu’avant d’entrer dans sa longue phase de retrait à l’adolescence, elle avait fait de sa sœur aînée, exigeante et dominatrice, son double et qu’elle avait aussi vécu comme des doubles d’elle-même des animaux répugnants, notamment des chiens qu’elle avait vus couramment maltraités dans son milieu social et ethnique.

Ce « double » idéal du psychanalyste signe l’émergence, dans l’appareil psychique de Mme Oggi, d’une représentation qui est un objet transitionnel de nature purement mentale et qu’elle peut désormais garder à l’intérieur et emporter avec elle. Cette représentation est à la fois celle du premier objet aimé et perdu (le sein maternel, identifié, dans le transfert, au psychanalyste) et celle d’un objet total (réunifiant le bon sein et le mauvais sein). Elle se compose d’une partie de la mère (la peau de celle-ci, dans l’expérience sensible et ancienne que l’enfant en a eue) et d’une partie du sujet (sa propre peau comme possibilité de contenir son vécu psychique). Le double deuil d’une mère frustrante puis abandonnante peut être accompli par la constitution d’une telle représentation qui permet de conserver ce que le corps maternel a donné de bon. Cette représentation est la « première pierre » sur laquelle se fonde l’édifice entier de la pensée symbolique et sans laquelle Mme Oggi se sentait devenir folle. Ce double du psychanalyste-mère assure, par intériorisation, le dédoublement intérieur de la conscience par rapport aux contenus de la pensée. Mme Oggi peut désormais se parler à elle-même, observer ce qui se passe en elle pendant qu’elle est allongée sur le divan et le dire au psychanalyste, au lieu de décharger ses pulsions, ses angoisses et ses fantasmes dans des agirs. Ce « double », qui est l’ultime avatar de l’objet transitionnel, en possède une caractéristique essentielle : il est paradoxalement à la fois trouvé (sur l’écran de télévision où elle voit le frère réel de Raymond Kaspi) et créé (en tant que symbole substitué à une absence) par Mme Oggi. Tel est l’aboutissement du parcours évolutif dans la structuration du Moi et dans l’unité et la continuité du Soi que permet une analyse transitionnelle réussie.


100 C’est du moins cette année-là qu’il a rédigé et fait circuler auprès de quelques psychanalystes, psychologues sociaux et sociologues un document ronéoté à usage interne. (1976c).

101 Une des tâches de l’analyse transitionnelle sera, dans des publications ultérieures, d’identifier les principaux types d’empiétements (par exemple l’injonction paradoxale, la disqualification, la fascination, la pénétration de la pensée, la discordance brusque…), d’en décrire le mécanisme central, l’origine, les effets et la démarche curative.

102 C’est moi qui souligne, en plein accord d’ailleurs avec R. Kaës.

103 Les états psychotiques affectent le sentiment d’identité du Soi ; les déficits narcissiques se rapportent aux troubles de la continuité du Soi.

104 Une autre des tâches de l’analyse transitionnelle est de mettre au jour la ou les spécificités psychiques inconscientes de chaque organe des sens et de chaque catégorie de sensations. Il serait utile de commencer par une étude clinique des couples d’opposés primitifs entrant dans la constitution de l’appareil à penser : chaud-froid, pesant-léger, plein-creux, vertical-horizontal, interne-externe, proche-distant, doux-rugueux, lisse-granuleux, uni-troué, souple-rigide, aigu-grave, rauque-harmonieux, ample-saccadé, sec-humide, clair-obscur, convergent-divergent, etc., et de continuer par l’analyse des états psychiques qui s’y trouvent associés (en premier lieu, plaisir-douleur) et des processus psychiques susceptibles de dépasser, de généraliser ou de fixer ces couples d’opposés particuliers : contenant-contenu, pénétration-projection, morcellement-réunion, surstimulation-retrait, localisation-irradiation, écart-fusion, inclusion-exclusion, réversibilité-irréversibilité, mutualité-symétrie, familiarité-étrangeté, imitation de soi-imitation de l’autre, affirmation-négation, etc. L’hypothèse directrice est ici que le sensoriel précède et permet le fantasmatique et que le fantasmatique s’appuie sur le sensoriel en le réinterprétant et en l’occultant. Les travaux de Sami-Ali, particulièrement son ouvrage Corps réel, corps imaginaire (1977), proposent des exemples cliniques et des modèles méthodologiques de telles études.

105 Pour un exposé plus détaillé, cf. A. et D. Anzieu, La interpretacion en primera persona, in L. Grinberg et coll., Practicas psycoanaliticas comparadas en las neurosis, Paidos, Buenos Aires, 1977, pp. 17-26.

106 Il serait possible de rendre compte des troubles de Mme Oggi en recourant à la double notion, émise par Kohut (1971), de clivage vertical et horizontal du Moi-réalité et du Soi grandiose.