Chapitre Premier. Les fondements psychologiques de l’analyse des enfants15

Les découvertes de la psychanalyse ont conduit à une nouvelle psychologie de l’enfant. Elles nous ont appris que, dès son plus jeune âge, l’enfant éprouve non seulement des pulsions sexuelles et de l’angoisse, mais aussi de profonds désenchantements. Avec la croyance en l’asexualité de l’enfant a disparu le mythe du « paradis de l’enfance ». Ces notions, que nous avons acquises par la psychanalyse des adultes et l’observation directe des enfants, ont été confirmées et complétées par l’analyse des jeunes enfants.

Esquissons d’abord, en recourant à des exemples, un tableau du psychisme dans la petite enfance, tel que nous le révèle cette analyse des jeunes enfants. Rita, qui avait deux ans et neuf mois quand je la pris en traitement, avait manifesté une préférence pour sa mère jusqu’à la fin de sa première année. Par la suite, elle témoigna un attachement beaucoup plus fort à l’égard de son père, et devint du même coup très jalouse de sa mère. Ainsi, à l’âge de quinze mois, elle exigeait souvent de rester seule avec son père pour s’asseoir sur ses genoux et regarder des livres avec lui. À dix-huit mois, l’attitude de l’enfant changea de nouveau : la mère fut de nouveau la préférée. Elle se mit alors à éprouver des terreurs nocturnes et à avoir peur des animaux. Elle se fixa de plus en plus à sa mère et conçut une violente aversion pour son père. Au début de sa troisième année, elle se montra toujours plus ambivalente et difficile, jusqu’au jour où on me la confia pour un traitement analytique. Âgée de deux ans et neuf mois, elle avait déjà une névrose obsessionnelle très nette qui se manifestait par des cérémoniaux compulsionnels et des oscillations entre une excessive « sagesse », accompagnée de remords, et une « méchanceté » sans frein. Elle présentait des troubles intermittents de l’humeur, avec tous les caractères de la dépression mélancolique ; elle était en outre affligée d’une extrême angoisse, d’une forte inhibition au jeu, d’une incapacité totale à supporter toute frustration, d’une douilletterie excessive. Ces difficultés rendaient l’éducation de l’enfant à peu près impossible16.

Le pavot noctumus de Rita, apparu à l’âge de dix-huit mois, s’avéra être une élaboration névrotique de son conflit œdipien. Ses crises d’angoisse et de rage, qui rééditaient en fait ses frayeurs nocturnes, étaient très étroitement liées, ainsi que ses autres difficultés, à de vifs sentiments de culpabilité d’origine œdipienne17.

Pour entrer plus avant dans le contenu et les causes de ces premiers sentiments de culpabilité, nous nous reporterons à un autre cas. Au cours de son analyse, Trude, âgée de trois ans et neuf mois18, prétendait souvent qu’il faisait nuit et que nous étions toutes deux endormies. Alors, venant d’un coin qui figurait sa chambre, elle se dirigeait doucement vers moi et me menaçait de différentes manières : elle voulait m’égorger, me jeter par la fenêtre, me brûler, me livrer à la police. Elle essayait de me ligoter les mains et les pieds, soulevait la couverture du divan et expliquait qu’elle faisait « Po-Kacki-Kucki ». Il s’avéra qu’elle voulait chercher, dans le postérieur de sa mère, le « Kackis » (les selles), qui représentaient pour elle des enfants. Une autre fois, elle voulait me frapper au ventre, affirmant qu’elle en retirait les « A-As » (selles) pour m’appauvrir. Elle s’emparait alors des coussins, qui avaient souvent tenu lieu d’enfants, et se blottissait avec eux en arrière du divan, où elle se livrait à toutes les manifestations de la peur, se couvrant de coussins, suçant ses doigts, et se mouillant. Ce comportement se reproduisait en entier après chacune des attaques dont j’étais l’objet et correspondait en tous points aux réactions qu’elle avait eues, à moins de deux ans, lorsqu’elle se trouva en proie à de très violentes terreurs nocturnes. C’est à cette époque qu’elle faisait régulièrement irruption en pleine nuit dans la chambre de ses parents, sans pouvoir dire ce qu’elle voulait. L’analyse montra qu’en se mouillant et en se souillant, elle attaquait ses parents au cours de leurs rapports sexuels, et les symptômes disparurent à la suite de cette interprétation. Trude avait voulu dérober les enfants de sa mère, qui était alors enceinte, la tuer et la remplacer dans les rapports sexuels avec le père19. Ce sont ces pulsions de haine et d’agressivité qui déclenchèrent, au cours de sa deuxième année, une excessive fixation maternelle et un sentiment de culpabilité qui se traduisait, entre autres, par des frayeurs nocturnes. Ces faits nous montrent que les premiers sentiments d’angoisse et de culpabilité découlent des pulsions agressives liées au conflit œdipien20. À l’époque où Trude présentait avec le plus de netteté le comportement que je viens de décrire, elle trouvait presque toujours le moyen de se faire mal avant sa séance d’analyse. Il s’avéra que les objets qui la blessaient – table, armoire, cheminée – représentaient pour elle, conformément à l’identification infantile primitive, sa mère ou son père dans un rôle punitif21.

L’origine précoce de ce sentiment de culpabilité, nous pouvons en trouver l’explication en observant les jeux des enfants. Revenons à Rita, qui, au cours de sa deuxième année, se faisait remarquer par le repentir qui suivait chacun de ses méfaits, si minime fût-il, et par son hypersensibilité aux reproches. Il lui arriva, par exemple, de fondre en larmes parce que son père menaçait par plaisanterie l’ours de son livre d’images. Elle craignait le mécontentement de son père au point de s’identifier à l’ours. Son inhibition au jeu provenait également de son sentiment de culpabilité. Déjà, à l’âge de deux ans et trois mois, quand elle jouait à la poupée, d’ailleurs sans plaisir, il lui arrivait fréquemment de dire qu’elle n’était pas la mère. L’analyse montra qu’elle n’avait pas le droit d’être la mère, car la poupée représentait, entre autres, le petit frère qu’elle avait voulu prendre à sa mère pendant sa grossesse. L’interdiction ne venait pas de la mère véritable, mais d’une mère introjectée, qui la traitait avec infiniment plus de rigueur et de cruauté. À l’âge de deux ans, apparut chez Rita un symptôme de type obsessionnel, un cérémonial du coucher qui réclamait un temps considérable. Il consistait essentiellement à se faire border étroitement dans ses couvertures, de peur, disait-elle, qu’une souris ou qu’un « Butzen » n’entrât par la fenêtre pour lui enlever d’un coup de dents son propre « Butzen »22. La poupée devait aussi être bordée, et ce double cérémonial se compliqua et s’allongea de plus en plus, en une exécution marquée de tous les signes de l’attitude compulsionnelle qui avait envahi son psychisme. Un jour, pendant sa séance d’analyse, elle plaça un éléphant à côté du lit de la poupée ; il devait empêcher la poupée de se lever, sinon elle irait dans la chambre des parents et leur « ferait ou leur emporterait quelque chose ». L’éléphant tenait le rôle des parents intériorisés, dont elle n’avait cessé de ressentir les interdictions depuis qu’elle avait voulu, entre quinze mois et deux ans, remplacer la mère auprès du père, lui enlever l’enfant qu’elle portait, blesser et châtrer les parents.

Désormais, le sens du cérémonial devenait clair : elle se faisait border dans son lit afin de ne pouvoir se lever ni réaliser ses désirs agressifs à l’égard des parents. Mais comme elle s’attendait à être punie de manière semblable par eux, elle se faisait aussi border pour se défendre contre leurs attaques. Celles-ci auraient pu être, par exemple, l’œuvre d’un « Butzen », le pénis paternel, capable de lui abîmer les organes génitaux et de lui couper son propre « Butzen », comme châtiment de ses désirs castrateurs. Dans ces jeux, après avoir puni sa poupée, elle était saisie d’un accès de rage et de peur ; ce qui montrait qu’elle jouait à la fois le rôle de l’autorité qui punit et le rôle de l’enfant qui est puni.

Il paraît aussi évident que cette angoisse ne se rapporte pas uniquement aux véritables parents, mais plus particulièrement aux parents introjectés, qui sont d’une extrême sévérité. Nous nous trouvons ici en présence de ce que nous appelons, chez l’adulte, le surmoi23.

C’est seulement quand le complexe d’Œdipe atteint son point culminant et que son déclin est imminent, qu’apparaissent dans toute leur netteté les phénomènes qui le caractérisent ; ils ne traduisent que le dénouement d’une évolution s’étendant sur des années. L’analyse) des jeunes enfants démontre que le conflit œdipien s’installe dès la seconde moitié de la première année et que l’enfant commence dès lors à en modifier la structure et à édifier son surmoi.

Mais si, comme nous le constatons, le tout jeune enfant est déjà sous le poids de la culpabilité, c’est là au moins une excellente voie d’accès pour l’analyse. Toutefois, bon nombre des conditions requises pour le succès du traitement semblent faire défaut. Les rapports que l’enfant entretient avec la réalité sont fragiles ; il n’a, apparemment, pas de raison de se soumettre aux difficultés d’une analyse, puisque, en général, il ne se sent pas malade ; enfin et surtout, il est moins capable que l’adulte de fournir les associations verbales qui constituent, chez un sujet plus âgé, le principal instrument de l’analyse.

Considérons d’abord cette dernière objection. C’est en partant des différences entre le psychisme infantile et celui de l’adulte que j’ai pu avoir accès aux associations de l’enfant et à son inconscient.

La technique de l’analyse par le jeu, que j’ai mise au point, se fonde sur ces particularités mêmes de la psychologie infantile. Par le jeu, l’enfant traduit sur un mode symbolique ses fantasmes, ses désirs, ses expériences vécues. Ce faisant, il utilise le même mode d’expression archaïque et phylogénétique, le même langage, pour ainsi dire, qui nous est familier dans le rêve ; nous ne pouvons comprendre ce langage qu’en l’abordant à la lumière des enseignements de Freud sur la signification des rêves. La seule interprétation symbolique ne rend pas compte de tout. Si nous voulons vraiment comprendre le jeu dans ses rapports avec le comportement de l’enfant au cours de la séance, nous ne devons pas nous contenter d’isoler le sens de chaque symbole, souvent si frappant ; mais il nous faut tenir compte de toutes les transpositions et des autres mécanismes propres à l’élaboration du rêve, sans jamais perdre de vue le lien qui unit chaque élément à la situation dans sa totalité. L’analyse des enfants nous montre constamment qu’un seul jouet ou qu’un seul détail du jeu peut revêtir bien des sens différents et que nous ne pouvons les interpréter que dans la perspective de leurs relations plus lointaines et dans l’ensemble de la situation analytique. La poupée de Rita, par exemple, représentait tantôt un pénis, tantôt un enfant dérobé à la mère, tantôt la fillette elle-même. Les vrais résultats de l’analyse ne peuvent être atteints qu’en tirant au clair le rapport fondamental qui unit la culpabilité de l’enfant à ces éléments du jeu, en les interprétant dans les moindres détails. Le spectacle que nous offre l’enfant au cours d’une seule séance nous semble en quelque sorte kaléidoscopique et souvent dépourvu de tout sens apparent, qu’il s’agisse du contenu des jeux, de sa manière de jouer, des moyens auxquels il a recours, attribuant les rôles tantôt à ses jouets tantôt à lui-même, des raisons qui le poussent à changer de jeu, par exemple à passer de l’eau au découpage ou au dessin. Pourtant, ces divers éléments ne sont pas. l’effet d’un hasard et livrent leur signification si nous les soumettons à la même interprétation que les rêves. Souvent un enfant répétera dans son jeu le contenu même d’un rêve qu’il vient de nous raconter, ou bien fournira des associations à son rêve dans le jeu qui fait suite à son récit, car le jeu est pour l’enfant le moyen d’expression par excellence. Dans l’application de cette technique du jeu, nous constatons vite que l’enfant ne nous apporte pas moins d’associations aux éléments isolés du jeu que l’adulte n’en apporte aux éléments du rêve. Les détails du jeu constituent des indices pour l’observateur averti ; les propos de toute espèce que l’enfant y entremêle doivent être pris comme des associations au plein sens du terme.

On est surpris de la facilité, voire du plaisir, avec lesquels l’enfant accueille parfois les interprétations qu’on lui propose. L’explication en est sans aucun doute qu’à certains niveaux du psychisme infantile la communication est encore relativement facile entre le conscient et l’inconscient, et la voie de retour d’autant plus simple à rétablir. L’Interprétation a souvent un effet rapide, même si elle ne semble pas avoir été acceptée consciemment. Ainsi l’enfant qui aura interrompu son jeu sous l’influence d’une inhibition, le reprendra, le transformera, l’enrichira, pour y laisser apparaître des couches plus profondes de son psychisme. L’angoisse une fois dissipée et le plaisir du jeu retrouvé, le contact avec l’analyste en est, du même coup, renforcé. Le plaisir accru que l’enfant prend au jeu naît de l’interprétation qui rend superflue la dépense d’énergie exigée par le refoulement. Mais parfois nous butons sur des résistances très difficiles à vaincre. C’est généralement le cas lorsque nous touchons à une angoisse ou à une culpabilité de niveau plus profond.

Les modes d’expression archaïques et symboliques utilisés par l’enfant sont liés à un autre mécanisme primitif. Lorsqu’il joue, il agit au lieu de parler. L’action, plus primitive que la pensée ou la parole, constitue la trame de son comportement. Dans son Histoire d’une névrose infantile (p. 475), Freud écrit : « Il va sans dire que l’analyse d’un enfant névrosé semble plus digne de créance, mais son contenu ne saurait être très riche ; on doit prêter à l’enfant trop de mots et de pensées, et peut-être trouvera-t-on néanmoins que les couches les plus profondes sont impénétrables à la conscience. » Quand nous abordons l’enfant avec la technique de l’analyse d’adulte, nous ne pouvons certes pas atteindre à ces profondeurs ; c’est pourtant de leur exploration que dépendent, tant chez l’enfant que chez l’adulte, le succès et la valeur d’une analyse. Mais si nous tenons compte de ce qui distingue le psychisme infantile du psychisme adulte, c’est-à-dire un contact encore plus étroit entre l’inconscient et le conscient, ainsi que la coexistence des pulsions les plus primitives et de processus mentaux très complexes, si d’autre part nous appréhendons correctement le mode de pensée et d’expression de l’enfant, alors tous ces inconvénients et ces désavantages disparaissent, et nous pouvons prétendre à une investigation aussi profonde et aussi étendue chez l’enfant que chez l’adulte. En fait, l’enfant se trouve favorisé, car il est à même de nous offrir un contact direct avec des expériences et des fixations que l’adulte ne peut souvent que reconstituer24.

Dans une communication présentée au Congrès de Salzbourg, en 192425, j’ai émis l’opinion que toute activité ludique libère des fantasmes masturbatoires, agissant comme une perpétuelle stimulation au jeu ; comparable à une compulsion à la répétition, ce processus serait un mécanisme fondamental du jeu et des sublimations qui en dérivent ; quant à l’inhibition au jeu et à l’étude, elle tiendrait au refoulement excessif de ces fantasmes et, par suite, de toute la vie imaginative de l’enfant. Les fantasmes masturbatoires s’intriquent aux expériences sexuelles de l’enfant, et le jeu offre aux uns comme aux autres un moyen d’expression et d’abréaction. Parmi ces expériences revécues, la scène primitive tient un rôle très important et occupe généralement le premier plan dans l’analyse des jeunes enfants. Dans la plupart des cas, ce n’est qu’après une assez longue période d’analyse, qui a fait apparaître jusqu’à un certain point la scène primitive et les pulsions génitales, que surgissent les expériences et les fantasmes prégénitaux. Ainsi, Ruth, âgée de quatre ans et trois mois, qui avait été insuffisamment nourrie parce que sa mère avait peu de lait, appelait, en jouant chez moi, le robinet à eau un « robinet à lait ». Quand l’eau passait par les ouvertures du tuyau d’écoulement, elle disait que du lait entrait dans des « bouches », mais en très petite quantité. Cette avidité orale inassouvie se manifestait par d’innombrables jeux ou fictions et par toute son attitude, lorsqu’elle prétendait, par exemple, être pauvre, ne posséder qu’un seul manteau, de ne pas manger à sa faim, ce qui ne correspondait nullement à la réalité.

L’apprentissage de la propreté qui avait fortement contribué à la névrose obsessionnelle d’Erna, une petite malade de six ans26, lui avait laissé de vives impressions qu’elle reproduisait en détail au cours de son analyse. Par exemple, elle asseyait une poupée sur une brique et la faisait déféquer devant une rangée d’autres poupées admiratives. Puis le même thème revenait, mais cette fois, nous devions jouer nous-mêmes les rôles : j’étais le bébé qui se souille et elle, la mère. Elle félicitait et choyait le poupon, pour ensuite se mettre en colère et prendre le personnage d’une gouvernante sévère qui maltraitait l’enfant. Elle m’illustrait dans cette scène ce qu’elle avait ressenti, toute petite, quand on lui avait imposé les premières règles éducatives et qu’elle avait cru perdre l’amour intense de naguère.

On n’attachera jamais trop d’importance, dans l’analyse d’un enfant, au caractère de compulsion à la répétition que présentent ses actions et ses fantasmes. Naturellement, l’enfant utilise surtout l’action quand il est tout jeune, mais, même plus âgé, il continue à avoir recours constamment à ce mécanisme primitif. Le plaisir qu’il obtient ainsi constitue le stimulant indispensable à la poursuite de son analyse, mais ce bénéfice ne saurait être autre chose qu’un moyen au service d’une fin.

Une fois l’analyse commencée et une partie de l’angoisse dissipée grâce à l’interprétation, le soulagement qu’en éprouve notre petit malade – il suffit souvent de quelques séances – l’encouragera à aller plus avant. Jusqu’ici, rien ne le poussait à l’analyse, mais l’enfant arrive alors à une compréhension de l’usage et de la valeur d’une telle méthode, et cette compréhension fournit un motif aussi valable à l’analyse que la connaissance qu’un adulte a de sa maladie. Par cette aptitude à comprendre une situation, l’enfant fait preuve d’un remarquable contact avec la réalité. C’est là un sujet qu’il nous faudra approfondir plus loin.

Au fur et à mesure que l’analyse avance, nous constatons que la relation, d’abord si précaire, de l’enfant avec le réel gagne en force et en richesse. Ainsi, le petit malade commencera à distinguer sa véritable mère de la mère fictive, son véritable frère du jouet qui le représente ; il affirmera qu’il s’en prenait uniquement au jouet figurant son frère et qu’il aime beaucoup son véritable frère. Il faut vaincre des résistances très vives et très tenaces avant que l’enfant ne reconnaisse le véritable objet de ses agressions ; de la part d’un enfant aussi jeune, cette prise de conscience constitue un progrès capital dans son adaptation à la réalité.

Revenons à ce propos au cas de Trude, âgée de trois ans et neuf mois, qui, après une seule séance d’analyse, partit pour un voyage de six mois avec sa mère. Je repris l’analyse à son retour. De tout ce qu’elle avait vécu entre temps, elle parla seulement après une assez longue période ; ce fut à l’occasion d’un rêve qu’elle me rapporta : Elle se retrouvait avec sa mère en Italie dans un restaurant qu’elle connaissait bien. La serveuse ne lui donnait pas de sirop de framboise parce qu’il n’en restait plus. L’interprétation montra, entre autres, que Trude n’avait pas surmonté la souffrance çhi sevrage ni sa jalousie à l’égard de sa sœur cadette27. Alors qu’elle m’avait raconté toutes sortes d’incidents apparemment secondaires et m’avait mentionné à plusieurs reprises des détails de la première séance, elle ne manifesta d’autre intérêt pour son voyage que dans cette allusion, provoquée par la situation analytique, à la frustration qui avait marqué le début de son existence.

C’est parce que toute frustration lui est intolérable que l’enfant névrosé supporte mal la réalité ; il la nie pour s’en protéger. Mais sa plus ou moins grande tolérance aux frustrations d’origine œdipienne, voilà qui est capital pour ses possibilités ultérieures d’adaptation à la réalité. Par conséquent, même chez le très jeune enfant, un refus catégorique de la réalité, souvent masqué par une docilité et une facilité d’adaptation apparentes, est révélateur d’une névrose et ne diffère que par l’expression, de la fuite du réel chez le névrosé adulte. L’un des résultats de l’analyse devrait donc être de faciliter l’adaptation du très, jeune enfant à la réalité. Les difficultés éducatives s’en trouveront réduites, car il sera désormais à même de tolérer les frustrations inhérentes à la réalité.

Nous avons pu constater que dans l’analyse de l’enfant la méthode diffère quelque peu de celle qui est employée dans l’analyse de l’adulte. Sans nous attarder plus qu’il ne faut au moi de l’enfant, nous nous attachons en premier lieu à son inconscient, pour aborder ensuite graduellement le moi. L’analyse contribue largement à fortifier ce moi encore si faible, et à favoriser son développement, en abaissant la pression excessive d’un surmoi beaucoup plus écrasant chez l’enfant que chez l’adulte28.

J’ai mentionné l’action rapide des interprétations faites aux enfants ; elle se traduit de toutes sortes de manières : enrichissement du jeu, renforcement du transfert, réduction de l’angoisse. Néanmoins, les enfants, pendant quelque temps, ne paraissent pas assimiler consciemment ces interprétations ; à mon avis, ce travail s’opère plus tard, en liaison avec la croissance du moi et les progrès de l’adaptation au réel. Leurs connaissances sexuelles se développent de la même manière. Longtemps, l’analyse ne fournit qu’un matériel concernant des théories sexuelles et des fantasmes autour de la naissance. La vérité se fait jour peu à peu, à mesure que tombent les résistances inconscientes qui l’étouffaient. La pleine acquisition des connaissances sexuelles, au même titre que l’adaptation adéquate à la réalité, est donc une conséquence de la fin de l’analyse, qu’on ne saurait considérer comme réussie sans cette condition.

De même que le mode d’expression, la situation analytique diffère de l’enfant à l’adulte ; et pourtant, les principes essentiels de l’analyse restent identiques dans les deux cas. L’interprétation systématique, l’analyse continuelle des résistances, le parallèle constant entre le transfert, positif ou négatif, et des événements antérieurs, tels sont les moyens de créer et de maintenir une vraie situation analytique, aussi bien chez l’enfant que chez l’adulte. À cette fin, l’analyste d’enfants, dans le maniement du transfert et dans l’exclusion de toute influence non analytique ou pédagogique, devrait observer les mêmes règles que l’analyste d’adultes. Comme ce dernier, il verra alors les symptômes et les difficultés s’insérer dans la situation analytique. Les anciens symptômes, ou bien les difficultés et les accès de « méchanceté » qui en sont l’équivalent, se reproduiront. Ainsi, le petit malade recommencera à mouiller son lit ; on verra même, dans des circonstances qui rééditent un événement antérieur, un enfant de trois ou quatre ans se mettre à parler comme s’il en avait un ou deux.

Comme l’assimilation des connaissances s’opère surtout de façon inconsciente, leur acquisition ne suffit pas à modifier d’emblée la conception que l’enfant se fait de ses parents ; un revirement s’effectue d’abord dans le domaine affectif. J’ai toujours constaté que cette initiation graduelle procure un grand soulagement à l’enfant et améliore considérablement ses rapports avec les parents, facilitant à la fois son adaptation sociale et son éducation. Moins asservi, donc plus fort, le moi peut répondre plus aisément aux exigences du surmoi qui ont été tempérées par l’analyse.

Dans le cours ultérieur de son analyse, l’enfant devient capable, dans une certaine mesure, de substituer au refoulement un refus soumis à son examen critique. C’est particulièrement visible au moment où il se détache suffisamment des pulsions sadiques, qui naguère le dominaient et dont l’interprétation se heurtait aux résistances les plus vives, pour les juger à l’occasion avec humour. J’ai entendu de tout petits enfants rire à l’idée qu’ils avaient réellement voulu manger leur maman ou la couper en morceaux29. L’atténuation de la culpabilité, qui est liée à cette transformation, rend du même coup possible la sublimation des désirs sadiques, jusque-là totalement refoulés. Aussi voit-on cesser l’inhibition au jeu et à l’étude, en même temps que surgit une multitude d’activités et d’intérêts nouveaux.

Je suis partie, dans ce chapitre, de ma technique d’analyse pour les très jeunes enfants, car elle est à la base de ma méthode, quel que soit l’âge de l’enfant. Il m’a paru nécessaire de me servir de la même technique dans la mesure où persistent, à un âge plus avancé, les traits primitifs de la mentalité infantile. De toute évidence, le moi plus mûr de la période de latence et de la puberté exige des modifications techniques. Ce sujet sera traité avec soin par la suite ; je ne m’y appesantirai donc pas ici. La méthode à employer se rapprochera plus ou moins de l’analyse du très jeune enfant ou de l’analyse de l’adulte, selon l’âge du sujet, mais aussi selon le caractère particulier de chaque cas.

D’une façon générale, mon choix d’une méthode d’analyse appropriée à chaque période de l’enfance dépend avant tout des considérations qui suivent. L’enfant et l’adolescent ressentent l’angoisse avec plus d’intensité que l’adulte ; aussi faut-il avoir prise sur leur angoisse et leur culpabilité inconsciente, et établir la situation analytique le plus tôt possible. Chez le petit enfant, l’angoisse trouve une issue dans les crises anxieuses ; durant la période de latence, elle adopte plutôt la forme de la méfiance et de la réserve ; à l’époque de la puberté, avec ses violentes manifestations affectives, on en revient aux décharges aiguës d’angoisse,^ qui, en raison du plus grand développement du moi, s’expriment toutefois par des résistances tenaces, capables de provoquer l’interruption de l’analyse. D’après mon expérience, la manière de liquider rapidement une part de cette angoisse consiste, quel que soit l’âge de l’enfant, à s’attaquer immédiatement et systématiquement au transfert négatif. Afin d’atteindre les fantasmes de l’enfant et son inconscient, nous devons nous attacher aux moyens d’expression symbolique indirecte qu’il emploie à tout âge. Une fois l’imagination de l’enfant libérée grâce à l’atténuation de son angoisse, nous n’avons pas seulement trouvé l’accès de son inconscient, mais nous avons aussi déclenché et mis à sa disposition des moyens de plus en plus efficaces pour traduire sa vie fantasmatique30. Et ceci reste encore valable quand nous partons d’un matériel apparemment dépourvu de toute imagination.

Pour conclure, je voudrais résumer brièvement ce qui a été dit dans ce chapitre. Le caractère primitif du psychisme infantile exige une technique analytique appropriée que nous offre l’analyse par le jeu. Cette méthode nous permet de remonter jusqu’aux expériences et aux fixations les plus profondément refoulées, et d’exercer ainsi une influence décisive sur le développement de l’enfant. Il n’existe entre nos procédés et ceux de la psychanalyse d’adultes qu’une différence de technique, non de principe. Nous retrouvons dans notre méthode l’analyse de la situation transférentielle et des résistances, la suppression de l’amnésie infantile et des effets du refoulement, ainsi que la révélation de la scène primitive. L’analyse par le jeu conduit donc aux mêmes résultats et reconnaît les mêmes critères psychanalytiques que l’analyse des adultes ; elle n’en diffère que dans la mesure où elle s’adapte au psychisme de l’enfant.


15 Ce chapitre est une version augmentée de mon article : The Psychological Principles of Infant Analysis (1926).

16 Rita avait partagé pendant prés de deux ans la chambre à coucher de ses parents. Elle exprima dans l’analyse les conséquences produites par la vue de la scène primitive. La naissance d’un frère, alors qu’elle avait deux ans, déclencha sa névrose. Son analyse comprit 83 séances et dut être interrompue par le départ de ses parents pour l’étranger. Néanmoins, sur tous les points essentiels, le résultat fut une amélioration très importante. L’angoisse de l’enfant diminua et ses cérémoniaux obsessionnels disparurent. Ses symptômes dépressifs et son incapacité à tolérer les frustrations diminuèrent considérablement. Dans la mesure où l’analyse atténua son ambivalence vis-à-vis de sa mère et améliora ses relations avec son père et son frère, les difficultés de son éducation devinrent normales. Je pus me rendre compte moi-même, quelques années plus tard, du caractère durable des résultats de son analyse. Ma petite patiente était entrée dans la période de latence et son intelligence comme son caractère se développaient de manière satisfaisante. Cependant, lorsque je la revis, j’eus l’impression qu’il eût été souhaitable de continuer son analyse pendant un certain temps. De tout son être se dégageaient les signes incontestables d’une disposition obsessionnelle. Sa mère souffrait, il est vrai, d’une névrose obsessionnelle grave et avait eu avec l’enfant, dès sa naissance, une relation ambivalente. Un des résultats que Rita devait à l’analyse était l’amélioration de l’attitude de sa mère à son endroit ; même ainsi, cette attitude constituait encore un handicap sérieux au développement de l’enfant. Si son analyse avait pu être terminée avec une liquidation de ses traits obsessionnels, il ne fait aucun doute qu’elle eût été mieux protégée contre son milieu familial névrotique et pathogène. Sept ans après la fin de son traitement, j’eus de ses nouvelles par sa mère qui m’assura qu’elle évoluait de manière satisfaisante.

17 Dans le chapitre VIII, j’expliquerai davantage les raisons qui me font dire que ces émotions sont déjà l’expression du conflit œdipien ou de ses premiers stades.

18 Ici, comme dans les autres cas, l’âge indiqué est celui qu’avait l’enfant au début de son analyse.

19 Sa sœur naquit lorsqu’elle avait deux ans.

20 Dans le travail dont est issu ce chapitre (The Psychological Principles of Infant Analysis, 1926), j’avais déjà soutenu que les pulsions de haine et d’agression se trouvent à l’origine profonde du sentiment de culpabilité ; depuis lors, j’ai apporté dans d’autres travaux de nouvelles preuves à l’appui. Dans ma communication au Congrès d’Oxford en 1929 : The Importance of Symbol-Formation in the Development of the Ego, j’ai donné une formulation plus complète en ces termes : « C’est seulement dans les stades ultérieurs du conflit œdipien que la défense contre les pulsions libidinales fait son apparition ; dans les premiers stades, elle est dirigée contre les pulsions destructrices qui les accompagnent. » Cette opinion me semble rejoindre sur certains points les conclusions auxquelles Freud est arrivé dans son dernier ouvrage, Civilization and its Discontents (1929), où il dit : « C’est donc uniquement l’agression qui se change en culpabilité dès l’instant où, étant refoulée, elle investit le surmoi. Je suis convaincu que de nombreux processus s’expliqueront plus simplement et plus clairement si nous reportons aux instincts agressifs les découvertes psychanalytiques sur l’origine du sentiment de culpabilité » (p. 131). Et, à la page suivante, il ajoute : « Nous sommes tenté de suggérer en ces termes une formulation possible : lorsqu’une tendance instinctuelle est refoulée, ses éléments libidinaux se transforment en symptômes et ses éléments agressifs en sentiment de culpabilité. »

21 Une certaine tendance à se plaindre, à tomber et à se blesser, qui est d’observation courante chez les tout petits, relève, d’après mon expérience, du sentiment de culpabilité.

22 Le complexe de castration de Rita se manifesta i travers tout un ensemble de symptômes ainsi que dans son développement caractériel. Son jeu démontra également de façon évidente l’intensité de son identification au père et, par suite de son complexe de castration, sa crainte d’échec dans le rôle masculin.

23 L’auteur soutient que les toutes premières identifications de l’enfant méritent déjà la désignation de surmoi et expliquera sa position dans le chapitre VIII.

24 La raison pour laquelle, à mon avis, l’analyse des jeunes enfants offre l’un des champs les plus fertiles pour la psychothérapie analytique, tient précisément à la capacité que possède l’enfant d’exprimer directement son inconscient ; il peut ainsi, non seulement atteindre à une abréaction affective des plus intenses, mais aussi vivre réellement dans l’analyse la situation originelle et, grâce à l’interprétation, liquider en grande partie ses fixations.

25 Travail non publié.

26 On trouvera dans le chapitre III un exposé plus détaillé du cas d’Erna.

27 Ce rêve était un rêve de châtiment qui avait son origine dans des désirs de mort dérivés de la frustration orale et de la situation œdipienne, dirigés contre la mère et la sœur, ainsi que dans le sentiment de culpabilité résultant de ces désirs. L’analyse des rêves chez les très jeunes enfants m’a montré que dans leurs rêves comme dans leurs jeux, ils expriment non seulement leurs désirs, mais également les contre-investissements procédant du surmoi et que, même dans le plus simple des rêves de désir, le sentiment de culpabilité intervient sous une forme latente.

28 À la différence de l’adulte, l’enfant ne peut, après sa cure, changer ses conditions de vie. Mais l’analyse l’aura beaucoup aidé si elle l’a rendu capable de s’adapter et de se sentir plus heureux dans son milieu réel. En outre, la disparition de sa propre névrose a très souvent pour effet d’améliorer le comportement de ceux qui l’entourent. Mon expérience m’a démontré qu’une mère réagit de façon beaucoup moins névrotique dès que l’analyse opère des changements favorables chez son enfant.

29 Cette observation, selon laquelle les enfants révèlent un sens de l’humour lorsque diminue la sévérité du surmoi, confirme la théorie de Freud sur la nature de l’humour qui, selon lui, provient d’un surmoi amical. Il termine ainsi son article sur l’Humour (1928) : « Et enfin, si le surmoi cherche à réconforter le moi par l’humour et à le protéger contre la souffrance, il n’en demeure pas moins un dérivé de l’institution parentale ».

30 Ainsi nous réussirons à transformer le langage, dans la mesure où l’enfant possède cette faculté, en un instrument de son analyse. La raison pour laquelle nous devons, chez les petits enfants, travailler pendant de longues périodes sans associations verbales, ne provient pas seulement de ce qu’ils ne parlent pas avec aisance, mais aussi du fait que l’angoisse intense dont ils souffrent ne leur permet d’utiliser qu’une forme moins directe d’expression. Le mode de représentation primaire et archaïque, à travers les jouets et l’action, étant un moyen essentiel d’expression infantile, aucune analyse complète d’un enfant ne peut se faire exclusivement par le langage, mais aucune, selon moi, ne peut être considérée comme réellement terminée tant que l’enfant n’a pas utilisé dans l’analyse toutes ses ressources linguistiques, car le langage constitue l’un des points de contact entre l’individu et le monde extérieur.