Chapitre II. La technique de l’analyse des jeunes enfants

Dans le chapitre précédent, j’ai tenté de montrer à la fois les différences et les similitudes psychologiques entre le jeune enfant et l’adulte, telles qu’elles apparaissent à l’analyste d’enfants ; les unes et les autres exigent une technique particulière et m’ont amenée à mettre au point ma méthode d’analyse par le jeu.

Sur une table basse, dans la pièce qui sert à mes analyses, se trouvent une quantité de petits jouets en bois, très simples : bonshommes et bonnes femmes, charrettes, voitures, autos, trains, animaux, cubes et maisons, ainsi que du papier, des crayons et des ciseaux. Même un enfant généralement inhibé au jeu touchera à ces jouets ou leur accordera tout au moins un regard furtif. Par sa manière de s’en servir ou de les écarter, par toute son attitude à leur égard, il me donnera un premier aperçu de sa vie complexuelle.

Afin de bien saisir les principes de l’analyse par le jeu, reportons-nous à un cas précis. Peter, à trois ans et neuf mois, était un enfant très difficile. Fortement fixé à sa mère et très ambivalent, ne supportant aucune frustration, tout à fait inhibé au jeu, il était timide, douillet et n’avait rien d’un garçon. Il se montrait de temps en temps agressif et autoritaire, et s’entendait mal avec les autres enfants, surtout avec son petit frère. Comme il y avait eu plusieurs grands névrosés dans la famille, on me l’avait confié dans un but essentiellement prophylactique ; mais je découvris par la suite qu’il souffrait lui-même d’une névrose et d’une inhibition si prononcées qu’il n’aurait pu répondre aux exigences de la vie scolaire et que, tôt ou tard, il serait tombé malade31.

Dès le début de sa première séance, Peter prit les voitures et les autos, les mit les unes derrière les autres, puis côte à côte, faisant alterner à plusieurs reprises ces deux façons de les disposer. Il saisit ensuite une voiture à cheval, qu’il fit entrer en collision avec une autre, de sorte que les chevaux se heurtèrent les pattes, et il dit : « J’ai un nouveau petit frère qui s’appelle Fritz. » Je lui demandai ce que faisaient les voitures. « Ce n’est pas beau », répondit-il, et il cessa son manège pour le reprendre aussitôt. Il cogna alors, de manière semblable, deux chevaux l’un contre l’autre. Je lui dis : « Écoute, les chevaux sont deux personnes qui se rentrent dedans. » Il commença par déclarer que ce n’était pas beau, puis acquiesça : « Oui, ce sont deux personnes qui se rentrent dedans », et ajouta : « Les chevaux eux aussi se sont rentrés dedans, et maintenant ils vont dormir. » Après les avoir recouverts de cubes, il conclut : « Maintenant ils sont bien morts ; je les ai enterrés. » À la deuxième séance, il disposa tout de suite, comme la fois précédente, autos et charrettes à la file indienne et de front ; en même temps, il heurtait à nouveau l’une contre l’autre deux charrettes, puis deux locomotives. Il mit alors deux balançoires l’une à côté de l’autre et m’en montra le siège, en disant : « Regardez, ça pendille, et ça se rentre dedans. » À ce moment, j’intervins, et, désignant les balançoires qui « pendillaient », les locomotives, les voitures et les chevaux, je les lui interprétai comme deux personnes, son papa et sa maman, dont les « machins » (les organes génitaux, dans son langage) se rentraient dedans32. Il me rétorqua : « Non, ce n’est pas beau », mais continua à cogner entre elles les charrettes, et déclara : « Voilà comment leurs machins se rentraient dedans. » Il se remit aussitôt à parler de son frère. On se souvient que, pendant la première séance, il avait mentionné l’existence d’un nouveau petit frère après la collision des deux attelages. Je continuai mon interprétation : « Tu as pensé que ton papa et ta maman se sont rentré leurs machins dedans et que c’est ça qui a fait naître ton petit frère Fritz. » Il ajouta une petite charrette et fit entrer les trois en collision. « C’est là ton machin, lui dis-je. Tu voulais le faire rentrer dans les machins de papa et de maman. » Il prit une autre petite charrette et dit : « C’est Fritz. » Il choisit ensuite deux des plus petites voitures et les rattacha chacune à une locomotive. Désignant un attelage : « C’est papa », dit-il, puis un autre : « C’est maman. » Désignant successivement les deux attelages, il dit, pour chacun d’eux : « C’est moi » ; il illustrait ainsi son identification tant au père qu’à la mère au cours de leurs rapports sexuels. Il heurta ensuite à plusieurs reprises les deux petites voitures l’une contre l’autre et me raconta qu’ils avaient, lui et son petit frère, laissé entrer dans leur chambre deux poussins pour les faire tenir tranquilles, mais les poussins s’étaient battus et cognés et avaient craché par terre. Fritz et lui, ajouta-t-il, n’étaient pas de vilains petits voyous et ne crachaient pas. Je lui expliquai que les poussins n’étaient autres que son machin et celui de Fritz qui se rentraient dedans et qui crachaient, c’est-à-dire qui se masturbaient. Après quelque résistance, il accepta mon interprétation.

Je ne puis que rappeler brièvement la libération progressive, par une interprétation vigilante, des fantasmes que traduisait le jeu de Peter, l’élargissement graduel du champ de son activité ludique, la manière dont certains thèmes inlassablement repris disparurent, une fois interprétés, pour faire place à des thèmes nouveaux. Le jeu, comme le rêve, recèle un contenu latent ; à partir de ses éléments, certains détails qui ont la valeur d’associations permettent d’en découvrir la signification cachée. Au même titre que l’analyse d’adultes, l’analyse par le jeu offre à l’enfant la possibilité d’une abréaction et d’un travail d’élaboration sur un mode fantasmatique de la situation primitive, vraie ou imaginaire, en la rattachant à la situation actuelle, traitée systématiquement comme une situation transférentielle. L’analyse par le jeu met aussi en évidence les expériences infantiles et la genèse du développement sexuel. Ainsi parvient-elle à diminuer l’intensité des fixations et à corriger les déviations qui ont perturbé le cours de l’évolution de l’enfant.

Un autre fragment de l’analyse de Peter montrera que les interprétations données au cours des premières séances se trouvèrent justifiées par la suite. Quelques semaines plus tard, Peter eut un accès de rage quand il arriva à un des petits bonshommes de basculer. Il me demanda aussitôt comment était faite une petite auto et pourquoi elle tenait debout. Il attira ensuite mon attention sur un petit daim qu’il fit basculer, puis dit qu’il voulait uriner. À la toilette, il me dit : « Je fais pipi. J’ai un machin. » Revenu à ses jouets, il prit un bonhomme assis dans une maison, affirmant qu’il s’agissait d’un garçon à la toilette, et plaça à côté de lui un chien de telle manière qu’il ne pût « ni le voir ni le mordre ». Mais la femme qu’il posa ensuite pouvait voir le garçon : « C’est seulement son papa, dit-il, qui ne doit pas le voir. » De toute évidence, le père était identifié au chien, un animal qui faisait grand peur à Peter, et Peter s’identifiait lui-même au garçon qui déféquait33. Il se remit alors à jouer avec l’auto, dont il avait admiré la construction, et la fit rouler. Soudain, il s’écria avec colère : « S’arrêtera-t-elle jamais ? » Puis il dit que certains de ses bonshommes ne devaient pas y monter, les renversa, pour les relever, le dos tourné à la voiture, et de nouveau plaça près de celle-ci toute une rangée d’attelages et d’automobiles, cette fois côte à côte. Il eut alors une brusque envie d’aller à la selle, mais se contenta de demander au bonhomme assis (le garçon qui déféquait) s’il avait fini. Il retourna à l’auto, ne cessant de passer de l’admiration à la colère devant son mouvement continuel, voulut aller à la selle et demanda au « garçon » s’il avait terminé.

La séance que je viens de raconter nous fournit divers éléments. Le bonhomme et le daim qui tombaient sans arrêt représentent le pénis de Peter et son état d’infériorité devant la verge en érection du père. C’est pour me prouver le contraire et se le prouver à lui-même qu’il alla uriner immédiatement après. L’auto, qui ne voulait pas s’arrêter et qui provoquait à la fois son admiration et sa colère, figure le pénis du père dans un coït interminable. À l’admiration succédèrent la rage et l’envie de déféquer. Ainsi était-il allé à la selle quand il avait assisté à la scène primitive, voulant déranger ses parents et s’imaginant leur faire du mal avec ses excréments.

À la lumière des interprétations précédentes, nous allons dégager brièvement la signification générale des premières séances de Peter. En mettant les autos en file au cours de la première séance, il faisait allusion au puissant pénis de son père ; et en les plaçant côte à côte, à la fréquence des coïts, symboles de la puissance du père que représentait l’auto en mouvement continuel. La colère éprouvée en assistant au coït des parents s’exprimait déjà, lors de la première séance, par le souhait de voir « morts et enterrés » les deux chevaux sur le point de dormir, et par l’affect qui accompagnait ce désir. Je pus vérifier, grâce au témoignage des parents, l’exactitude de ces images de la scène primitive, qui correspondaient à des expériences, vécues et refoulées, de la première enfance. L’enfant n’avait, semble-t-il, partagé la chambre des parents qu’en une seule occasion, à l’âge de dix-huit mois, pendant les vacances d’été. Il s’était alors montré particulièrement difficile ; il dormait mal et se souillait de nouveau, bien que propre depuis plusieurs mois. Il semble que les barreaux de son petit lit ne l’empêchaient pas d’observer les rapports sexuels de ses parents, mais en rendaient la vue plus difficile ; c’est pourquoi il renversait, en jouant, les bonshommes et les plaçait ensuite le dos aux véhicules. La chute des jouets traduisait aussi son propre sentiment d’impuissance. Avant cet été-là, il savait fort bien s’amuser avec ses jouets, mais par la suite ne faisait plus que les briser. Dès la première séance, apparut le rapport qui existait entre la destruction des jouets et la vue du coït. Après avoir placé parallèlement les autos, symboles du pénis paternel, et les avoir fait rouler, il s’impatienta et les lança à travers la pièce en criant : « Nous brisons toujours tout de suite nos étrennes ; nous n’en voulons pas. » La destruction de ses jouets représentait pour son inconscient la destruction des organes génitaux du père. Ce plaisir à détruire et cette inhibition au jeu qu’il manifestait dans son analyse s’estompèrent peu à peu au cours du traitement, pour disparaître avec ses autres difficultés.

En reconstituant, détail par détail, la scène primitive, je pus atteindre l’homosexualité passive, très prononcée, de Peter. Après avoir décrit les rapports sexuels de ses parents, il eut des fantasmes de coït à trois. Il en éprouva une violente angoisse et eut d’autres fantasmes où il se voyait sodomisé par son père : dans un de ses jeux, il faisait monter sur une charrette ou un bonhomme, qui le représentait, tantôt un chien, tantôt une auto, tantôt une locomotive, autant de figures paternelles ; la charrette en sortait endommagée et le bonhomme mutilé, et alors Peter manifestait une vive frayeur ou une forte agressivité à l’égard du jouet qui tenait lieu de père.

Je voudrais maintenant développer quelques-uns des points les plus importants de ma technique, à la lumière des fragments d’analyse que je viens de rapporter. J’estime que l’interprétation peut et doit commencer dès que l’enfant m’a laissé entrevoir ses complexes, soit par ses jeux, ses dessins ou ses fantasmes, soit par l’ensemble de son comportement. Ce principe ne va pas à l’encontre de la règle bien établie qui veut que l’analyste attende, pour interpréter, l’installation du transfert. Dans l’analyse des enfants, le transfert s’établit en effet dès le début et l’analyste peut en constater souvent le caractère très positif. Mais si l’enfant se montre timide, angoissé ou seulement un peu méfiant, ce comportement trahit un transfert négatif, et il devient encore plus urgent d’interpréter le plus tôt possible, car l’interprétation atténue le transfert négatif en ramenant les affects qui l’accompagnent à la situation et aux objets auxquels ils étaient liés à l’origine. Ainsi, chaque fois que Rita34, qui était une enfant très ambivalente, voulait quitter la pièce, je devais interpréter sur-le-champ cette résistance. Sitôt expliquée et rapportée à la situation et à l’objet primitifs, la résistance tombait et la fillette se montrait à nouveau bien disposée et confiante ; elle reprenait son jeu, confirmant par toutes sortes de détails l’interprétation que je venais de lui donner.

J’ai vu très clairement la nécessité d’une interprétation rapide dans le cas déjà cité de Trude, une enfant qui, à trois ans et trois mois, était très névrosée et anormalement fixée à sa mère35. Après une seule séance, le traitement dut être interrompu en raison de circonstances extérieures. Trude entra dans la pièce, remplie d’angoisse et de mauvaise volonté ; je fus obligée de l’analyser à voix basse, la porte restant ouverte. Mais elle ne tarda pas à révéler la nature de ses complexes. Elle insista pour qu’on enlevât les fleurs qui se trouvaient dans un vase ; elle arracha d’une charrette un petit bonhomme qu’elle y avait placé, pour l’accabler ensuite de mauvais traitements ; elle voulut retirer du livre d’images qu’elle avait apporté un homme coiffé d’un grand chapeau ; elle affirma enfin qu’un chien avait bouleversé l’ordre des coussins dans la pièce. J’interprétai immédiatement ces propos comme un désir de supprimer le pénis paternel36, à cause du mal qu’il infligeait à la mère, représentée par le vase, la charrette, le livre d’images et le coussin. L’angoisse de Trude s’en trouva aussitôt diminuée, et la fillette me quitta dans de bien meilleures dispositions ; elle dit même à la maison qu’elle aimerait revenir me voir. Quand, six mois plus tard, je pus reprendre son analyse, je constatai que Trude n’avait pas oublié les détails de cette unique séance, et que mes interprétations avaient provoqué un certain transfert positif, ou, plutôt, atténué son transfert négatif.

Un autre principe fondamental de l’analyse par le jeu est d’interpréter assez en profondeur pour atteindre la couche du psychisme qui est intéressée. Ainsi Peter, pendant sa deuxième séance, fit rouler des voitures, puis coucha un bonhomme sur un banc, qu’il appela un lit, et ensuite le jeta à terre en disant qu’il était mort et fini. Il fit de même avec deux petits hommes, choisissant à cette intention des jouets qui étaient déjà abîmés. Je lui fournis alors l’interprétation qui s’imposait : le premier bonhomme était son père, qu’il voulait chasser du lit de sa mère pour le tuer, et le second, c’était Peter lui-même, à qui son père rendait la pareille37. Plus tard, alors que je reconstituais dans ses moindres détails la scène primitive, l’enfant reprit sous diverses formes le thème des deux bonshommes cassés, mais le jeu semblait, cette fois, provoqué par l’angoisse qu’il ressentait, dans le cadre de la scène primitive, à l’égard de la mère castratrice. Il imaginait que sa mère avait reçu, à l’intérieur d’elle-même, le pénis du père et ne l’avait pas rendu ; elle était désormais un objet d’angoisse, parce qu’elle portait en elle, croyait-il, le pénis terrifiant du père, c’est-à-dire le père lui-même.

Voici un autre exemple tiré de la même analyse. D’après le contenu de sa seconde séance, j’avais dit à Peter qu’il s’était livré avec son frère à la masturbation réciproque. Sept mois plus tard, alors qu’il avait quatre ans et quatre mois, il me raconta un long rêve, riche en associations, dont j’extrais le passage suivant : Il y avait deux cochons dans une étable ainsi que dans son lit. Ils mangeaient ensemble dans l’étable. Il y avait également deux garçons dans son lit sur un bateau, mais ces garçons étaient assez grands, comme l’oncle G… et comme E… (G… était un adulte, son oncle maternel, et E… une compagne de jeux plus âgée, qui, aux yeux de Peter, était presque une grande personne.)38. La plupart des associations qui se rapportaient à ce rêve étaient de nature verbale. Les cochons en train de manger représentaient à la fois Peter et son frère pratiquant entre eux la fellation, et les parents au cours de leurs rapports sexuels. J’en déduisis que l’activité sexuelle de Peter avec son frère s’expliquait par une identification aussi bien au père qu’à la mère, dont il assumait tour à tour les rôles. Après que je lui eus fourni cette interprétation, Peter, à la séance suivante, commença par jouer autour du lavabo et des robinets. Il posa deux crayons sur une éponge en disant : « Voilà le bateau sur lequel je suis monté avec Fritz. » Il prit alors sa grosse voix, comme à chaque manifestation de son surmoi, pour crier aux deux crayons : « Vous n’allez pas vous promener tout le temps ensemble pour faire des choses dégoûtantes. » La remontrance que son surmoi adressait aux deux frères était aussi dirigée contre les parents, figurés par l’oncle et la camarade plus âgée ; ainsi se trouvèrent libérés des affects semblables à ceux qu’il avait ressentis en assistant à la scène primitive. Les mêmes affects s’étaient déjà exprimés, lors de la seconde séance, quand Peter voulait voir « morts » et « enterrés » les chevaux qui s’étaient « rentré dedans » ; et pourtant, après sept mois, l’analyse de ce matériel n’était pas encore épuisée. Nous voyons donc que mes premières interprétations en profondeur n’avaient fait obstacle ni au travail d’élaboration de ce matériel, ni à la mise en évidence des rapports qui liaient cette expérience au développement sexuel de Peter, et en particulier à la nature de ses relations avec son frère.

J’ai apporté ces exemples afin d’étayer une opinion basée sur l’observation : je crois en effet que l’analyste ne devrait pas craindre les interprétations en profondeur au début d’une analyse, puisque le matériel provenant des couches profondes du psychisme resurgira et s’élaborera par la suite. Comme je l’ai déjà dit, l’interprétation en profondeur a pour seule fin de fournir une issue à l’inconscient, d’apaiser l’angoisse qu’on a réveillée, et de frayer ainsi la voie au travail de l’analyse.

J’ai beaucoup insisté jusqu’ici sur l’aptitude de l’enfant à un transfert spontané. Je crois que cette capacité est due en partie à l’angoisse qu’il ressent bien plus vivement que l’adulte, d’où une plus grande appréhension de sa part. C’est à dominer l’angoisse que l’enfant consacre la majeure partie de son énergie psychique, et c’est là une des plus grandes tâches, sinon la plus grande qui lui incombe. Les objets intéressent donc l’inconscient infantile surtout dans la mesure où ils engendrent ou dissipent l’angoisse ; de l’un ou l’autre de ces caractères dépend la forme positive ou négative du transfert qu’ils suscitent. Chez le jeune enfant, dont l’appréhension est très vive, le transfert négatif se traduit souvent, dès le premier abord, par une peur non dissimulée, alors que chez l’enfant plus âgé, surtout durant la période de latence, il prendra souvent l’aspect de la méfiance, de la réserve ou de l’aversion. Dans sa lutte contre la peur des objets les plus proches, l’enfant a tendance à reporter cette peur sur des objets plus éloignés, puisque le déplacement est un moyen d’écarter l’angoisse, et à voir en eux une incarnation du « mauvais » père ou de la « mauvaise » mère. C’est pourquoi l’enfant vraiment névrosé, qui vit sous la menace perpétuelle du danger, toujours à l’affût des « mauvais » parents, se sentira angoissé devant toute présence étrangère.

Nous ne devons jamais perdre de vue l’existence de cette appréhension chez les jeunes enfants, et même, dans une certaine mesure, chez les plus âgés. Une attitude positive en début d’analyse ne doit pas nous donner le change : le transfert négatif ne tardera pas à se manifester, il apparaîtra dès que surgiront des éléments complexuels. Aussitôt que l’analyste en découvre les premiers signes, il ne peut assurer le maintien de la situation analytique que s’il la rattache tant à lui-même qu’aux situations et aux objets primitifs, liquidant ainsi une certaine part d’angoisse. L’interprétation, pour livrer accès à l’inconscient de l’enfant, devrait porter sur un élément du matériel inconscient qui exige une intervention urgente. Deux indices permettent de trouver ce point sensible. On tiendra compte, en premier lieu, de la répétition, sous des formes multiples et variées, du même « thème ludique » ; ainsi Peter ne cessait, durant sa première séance, de disposer les véhicules de deux manières différentes, et d’entre-choquer locomotives, attelages et chevaux. On cherchera à déterminer, en second lieu, l’intensité de l’émotion liée à ces diverses représentations, car elle donne la mesure de l’affect qui est associé à leur contenu. Si on néglige d’interpréter sur-le-champ un tel matériel, on peut rencontrer une vive résistance et une angoisse visible chez l’enfant, qui cesse alors de jouer, quand il n’exprime pas le désir de se sauver. Même dans les cas où l’analyse a commencé sous le signe d’un transfert positif, l’analyste peut donc mettre fin à l’angoisse de l’enfant, ou tout au moins l’atténuer, si l’interprétation qui s’impose a été faite en temps opportun, c’est-à-dire dès que le matériel apporté le permet. Nous avons déjà vu la nécessité absolue d’interpréter le plus tôt possible, quand, dès le début, apparaissent les résistances et l’angoisse, et que prédomine un transfert négatif.

Nous pouvons conclure de ce qui précède que la profondeur d’une interprétation compte autant que son opportunité. Si nous ne perdons pas de vue le caractère pressant du matériel analytique, nous sommes obligés de suivre jusqu’à leur couche psychologique profonde les origines tant des jeux et des fantasmes que de l’angoisse et de la culpabilité inséparables de ce contenu. Mais si, appliquant les principes de l’analyse des adultes, nous nous attaquons d’abord à la zone superficielle du psychisme, la plus voisine du moi et du réel, nous n’arriverons pas, comme j’en ai souvent fait l’expérience, à établir la situation analytique ni à dissiper l’angoisse de l’enfant. La même critique s’adresse à une méthode qui se contenterait de traduire les symboles, d’interpréter la signification purement symbolique du contenu, sans tenir compte de l’angoisse et de la culpabilité sous-jacentes. Une interprétation qui « n’atteint pas les profondeurs d’où proviennent à la fois le contenu et l’angoisse, ou qui, en d’autres termes, épargne la région où se trouve la résistance la plus forte et laisse subsister l’angoisse là où elle est la plus intense et la plus visible, une telle interprétation n’aura aucun effet sur l’enfant ou ne servira qu’à susciter des résistances plus vives qu’elle ne parviendra pas à vaincre par la suite. Mais, comme j’ai essayé de le montrer par des fragments de l’analyse de Peter, il ne suffit pas de pénétrer jusqu’à ces profondeurs pour faire disparaître l’angoisse qu’elles recèlent ou pour nous dispenser d’explorer les couches superficielles du psychisme et d’analyser à ce niveau le moi de l’enfant et ses rapports avec la réalité. L’établissement de ses rapports avec la réalité et la consolidation de son moi ne se réalisent que peu à peu, et, loin d’être une condition préalable à l’analyse, en constituent l’un des résultats.

Jusqu’ici, j’ai surtout voulu exposer et illustrer par des exemples la conduite d’une analyse de type usuel chez les jeunes enfants. J’envisagerai maintenant certaines difficultés plus rares qu’il m’est arrivé de rencontrer et qui m’ont obligée à adopter des techniques particulières. Nous avons déjà vu avec Trude39, si angoissée dès sa première séance, la nécessité, dans de pareils cas, d’interpréter sans retard afin d’atténuer l’angoisse et d’amorcer l’analyse. Encore plus instructive me paraît l’observation de Ruth40, âgée de quatre ans et trois mois ; c’était un de ces enfants dont l’ambivalence se manifeste à la fois par une extrême fixation à la mère et à quelques femmes, et par une vive antipathie à l’égard d’une autre catégorie de femmes, principalement des étrangères. Elle n’avait pu s’habituer, toute petite, à une nouvelle nurse, et n’arrivait pas sans peine à se faire des amis parmi les autres enfants. En plus d’une indiscutable angoisse qui se déchargeait en de fréquentes crises anxieuses, et de divers autres symptômes névrotiques, elle souffrait d’une très grande timidité. Comme elle refusait absolument, lors de sa première séance, de rester seule avec moi, je décidai de commencer le traitement en présence de sa sœur aînée41. Je voulais ainsi obtenir un transfert positif, dans l’espoir de parvenir à travailler seule avec elle ; j’eus beau jouer avec elle, l’encourager à parler, toutes mes tentatives demeurèrent vaines. Au cours de ses jeux, elle m’ignorait tout à fait et ne s’occupait que de sa sœur, qui pourtant s’effaçait le plus possible. Celle-ci me déclara que mes efforts étaient voués à l’échec et que je n’avais aucune chance de gagner la confiance de l’enfant, même si je devais passer avec elle des semaines d’affilée au lieu d’heures isolées. Je me trouvai contrainte de prendre d’autres mesures, lesquelles apportèrent une fois de plus la preuve éclatante de l’efficacité de l’interprétation poux la réduction de l’angoisse et du transfert négatif. Un jour que Ruth accordait comme de coutume une attention exclusive à sa sœur, elle dessina un gobelet de verre contenant des billes et fermé par un couvercle. Je lui demandai en vain à quoi servait ce couvercle. À la même question, posée cette fois par sa sœur, elle répondit que c’était « pour empêcher les billes de rouler au-dehors ». Elle avait auparavant fouillé dans le sac de sa sœur, puis l’avait soigneusement fermé, « de manière que rien n’en sortît ». Elle avait agi de même avec le porte-monnaie qui se trouvait dans ce sac, pour y enfermer précieusement les pièces. Les séances précédentes laissaient déjà prévoir la signification de ce matériel. Je me hasardai alors à lui expliquer que les billes du gobelet, les pièces du porte-monnaie, le contenu du sac, tout cela représentait des enfants dans le ventre de sa maman, et qu’elle voulait les y maintenir enfermés afin de ne plus avoir de frères ou de sœurs. L’effet de mon interprétation fut surprenant ; Ruth me porta attention pour la première fois et se mit à jouer d’une manière différente, avec moins de gêne. Et pourtant, elle ne pouvait demeurer seule avec moi sans réagir par des crises anxieuses. Me rendant compte que, grâce à l’analyse, son transfert négatif cédait peu à peu la place à un transfert positif, je décidai de continuer en présence de sa sœur. Mais, trois semaines plus tard, celle-ci tomba soudain malade, et je me trouvai devant l’alternative de cesser l’analyse ou de risquer une crise d’angoisse. D’accord avec les parents, je choisis cette dernière solution. La nurse me confia la petite sans entrer dans la pièce et s’éloigna malgré ses cris et ses pleurs. Placée dans une aussi pénible situation, je fis ce que toute personne aurait fait : j’essayai d’apaiser l’enfant d’une manière maternelle et non analytique, de la rassurer, de la distraire, de jouer avec elle, mais ce fut en vain. Elle me suivit avec peine dans la pièce, et je ne pus obtenir davantage : elle pâlit, se mit à crier et manifesta tous les signes d’une violente angoisse. Cependant, je m’assis à la table de jeu et commençai à jouer seule, tout en décrivant ce que je faisais à l’enfant épouvantée, assise dans un coin. Prise d’une inspiration soudaine, je choisis comme thème de mon jeu le contenu même de la séance précédente. Pour finir, elle s’était affairée autour du lavabo et avait nourri ses poupées à pleins pots de lait. Faisant de même, je couchai une poupée, annonçant que j’allais lui donner quelque chose à manger et je demandai à Ruth ce qu’elle voudrait que ce fût. Elle cessa de crier pour répondre : « Du lait ! » J’observai qu’elle faisait mine de porter à sa bouche les deux doigts qu’elle avait coutume de sucer avant de s’endormir, mais elle s’interrompit aussitôt. Je lui demandai si elle voulait les sucer : « Oui, répondit-elle, mais pour de vrai et pour de bon ! » Je compris qu’elle souhaitait reproduire la scène qui se déroulait à la maison chaque soir ; aussi je l’étendis sur le divan et, à sa demande, posai sur elle une couverture. Elle se mit alors à sucer ses doigts. Toujours pâle et les yeux clos, elle était pourtant beaucoup plus calme et avait cessé de pleurer. Quant à moi, je poursuivais avec les poupées le jeu de la séance précédente. Comme je mettais, à son exemple, une éponge mouillée près d’une poupée, elle fondit de nouveau en larmes et hurla : « Non, elle ne doit pas avoir la grosse éponge ; ce n’est pas pour les enfants, c’est pour les grandes personnes ! » C’est le moment de signaler que les deux dernières séances avaient révélé une intense envie à l’égard de la mère. Centrant alors mon interprétation sur la grosse éponge, symbole du pénis paternel, je montrai à la fillette, avec toutes sortes de détails, qu’elle enviait et détestait sa mère parce que celle-ci s’était incorporé le pénis du père au cours du coït, qu’elle voulait dérober le pénis et les enfants contenus dans le ventre de la mère, et qu’elle voulait tuer la mère elle-même. Je lui expliquai que c’était la raison pour laquelle elle était effrayée et s’imaginait avoir tué sa mère ou être abandonnée par elle42. Je prenais soin de toujours commencer mes interprétations par le détour de la poupée43, laissant voir à travers mes jeux son effroi et ses pleurs et en indiquant le motif, puis je reportais ces interprétations sur la fillette. C’est ainsi que je pus établir parfaitement la situation analytique. Entre-temps, Ruth se calmait, ouvrait les yeux, me laissait approcher du divan la table sur laquelle je jouais, et continuer mon jeu et mes interprétations tout près d’elle 44. Bientôt, elle s’assit, observa mon jeu avec un intérêt croissant et commença même à y participer. Quand la nurse vint chercher l’enfant à la fin de la séance, elle fut stupéfaite de la trouver gaie et contente, et de l’entendre me dire au revoir d’une manière amicale et même affectueuse. Au rendez-vous suivant, Ruth manifesta, il est vrai, une certaine angoisse au départ de la nurse, mais elle n’eut pas de véritable crise anxieuse et ne pleura point. Elle se réfugia d’elle-même sur le divan, et, comme la veille, s’étendit les yeux fermés et les doigts dans la bouche. Je pus m’asseoir auprès d’elle et poursuivre d’emblée mon jeu de la fois précédente. Les événements de la veille se répétèrent, mais sous une forme raccourcie et atténuée. Après quelques séances de ce genre, la situation avait si bien évolué que la fillette ne présentait plus que de légers signes d’angoisse au début de la séance.

L’analyse des crises anxieuses de Ruth révéla qu’elles reproduisaient le pavor nocturnus dont l’enfant avait beaucoup souffert à l’âge de deux ans45. Sa mère se trouvait alors enceinte, et Ruth souhaitait lui enlever l’enfant qu’elle portait, lui faire mal et la tuer ; la fillette en avait éprouvé une culpabilité telle qu’elle s’était trop fortement fixée à sa mère. Quand elle lui disait bonsoir avant de s’endormir, elle s’imaginait lui faire un adieu éternel, car ses désirs de voler et de tuer sa mère lui faisaient craindre d’être abandonnée pour toujours46, ou de ne plus jamais la revoir en vie, ou encore de trouver, à la place de la mère tendre et affectueuse qui lui disait bonsoir, une « mauvaise » mère dont elle aurait à subir d’effrayantes attaques nocturnes. C’est pour les mêmes motifs qu’elle redoutait d’être livrée à elle-même ; lorsqu’on la laissait seule avec moi, il lui semblait que sa « bonne » mère l’abandonnait, et sa terreur de la mère « punitive » se reportait sur moi. En analysant et en élucidant cette situation, je parvins, comme nous l’avons vu, à enrayer ses crises d’angoisse, et je pus commencer son analyse dans des conditions normales47.

La technique qui me permit d’analyser les crises anxieuses de Ruth se montra efficace dans un autre cas. Pendant l’analyse de Trude, sa mère tomba malade et dut aller en clinique48. Il en résulta une interruption du traitement, au moment même où prédominaient chez la fillette des fantasmes sadiques dirigés contre la mère. J’ai déjà décrit avec quelle minutie cette enfant de trois ans et neuf mois jouait devant moi des scènes d’agression, et comment, sous l’empire de l’angoisse qui y faisait suite, elle se cachait sous les coussins, derrière le divan, mais sans jamais avoir de véritables crises anxieuses. C’est seulement après l’interruption due à la maladie de sa mère que celles-ci apparurent de façon caractérisée plusieurs jours consécutifs ; elles ne traduisaient que la réaction de la fillette à ses pulsions agressives, c’est-à-dire la peur qu’elle en ressentait. Au cours de ces crises, Trude, tout comme Ruth, prenait une attitude particulière, celle qu’elle adoptait le soir quand elle commençait à éprouver de l’angoisse. Elle se traînait dans un coin, serrant contre elle les coussins, qu’elle appelait souvent ses enfants, et se mettait à sucer ses doigts et à se mouiller. Ici encore, l’interprétation de l’angoisse mit fin à ces crises49.

Ces procédés techniques se sont révélés efficaces dans d’autres cas aussi, comme l’ont confirmé mes expériences ultérieures, ainsi que celles de Miss M. N. Searl et d’autres analystes d’enfants. Durant les années de travail qui se sont écoulées depuis ces deux traitements, il m’est apparu avec évidence que c’est dans une compréhension sûre du matériel fourni par le sujet que réside la condition essentielle de l’analyse d’un tout jeune enfant et de l’analyse en profondeur d’un enfant plus âgé. Pour être exacte, une interprétation doit venir au bon moment et atteindre la zone du psychisme qui se trouve alors ébranlée par l’angoisse ; une telle interprétation doit se fonder sur une appréciation juste et rapide du sens de ce matériel, qui nous instruit à la fois de la structure du cas et de l’état actuel de l’affectivité du malade, et encore davantage sur une perception immédiate de son contenu latent d’angoisse et de culpabilité. On peut réduire au minimum le nombre de crises anxieuses en cours d’analyse si cette technique est rigoureusement appliquée. Dans les cas où ces crises se déclenchent au début du traitement, comme il peut arriver avec les enfants névrosés qui y sont sujets dans la vie quotidienne, on parvient d’ordinaire, par l’emploi fidèle et systématique de cette méthode, à ramener promptement ces crises à des proportions telles qu’une analyse normale devient possible. Les résultats qu’on obtient par l’analyse des crises anxieuses apportent en outre, me semble-t-il, des arguments en faveur de la validité de certains principes qui sont à la base de l’analyse par le jeu. On se souvient que je pus analyser d’emblée et sans provoquer de crise anxieuse caractérisée, le matériel que m’apportait Trude, pourtant très angoissée, parce que, dès le début, j’interprétais toujours en profondeur et libérais ainsi graduellement son angoisse, qui s’en trouvait pour autant diminuée. Il fallut alors interrompre son analyse, à un moment peu favorable et dans des circonstances difficiles, en raison de la maladie et du départ de sa mère. Quand Trude revint chez moi, elle avait tant accumulé d’angoisse qu’elle fit de véritables crises, mais elles disparurent tout à fait après quelques séances, pour ne plus donner lieu qu’à des accès sporadiques.

Je voudrais ajouter ici quelques observations théoriques au sujet de ces crises anxieuses. Je les ai déjà assimilées à des répétitions du pavor nocturnus ; me reportant à l’attitude qu’adopte le malade pendant ses crises ou plutôt lorsqu’il s’efforce de les maîtriser, j’ai signalé qu’il reproduit la situation anxiogène vécue au cours de la nuit dans son lit. Mais j’ai aussi mentionné une de ces situations, spécifique et très précoce, qui me semble être à l’origine à la fois du pavor nocturnus et des crises anxieuses. J’ai été amenée, par ce que j’ai observé chez Trude, Ruth et Rita, et par ce que j’ai appris au cours de ces dernières années, à reconnaître l’existence d’une angoisse ou d’une situation anxiogène qui est particulière à la fille et équivaut à l’angoisse de castration chez le garçon. Cette angoisse atteint son paroxysme avec la peur qu’éprouve la fillette de voir sa mère détruire son corps, en anéantir le contenu et en arracher les enfants. Je reviendrai plus longuement sur ce point dans la Seconde Partie de cet ouvrage ; je voudrais simplement attirer ici l’attention du lecteur sur certaines concordances entre les données que j’ai pu recueillir au cours de mes analyses de jeunes enfants et ce qu’exposait Freud en 1926 dans un ou deux passages de Inhibition, symptôme et angoisse. Il y affirme que l’équivalent, pour la fille, de la peur qu’éprouve le garçon d’être châtré, est la crainte de n’être plus aimée. On voit clairement, par les exemples que j’ai cités, combien les petites filles redoutent d’être laissées seules ou abandonnées par leur mère. Mais, à mon avis, cette peur remonte encore plus loin ; elle a son origine dans les pulsions agressives dirigées contre la mère, et dans les désirs de la tuer et de la voler, issus des premiers stades du conflit œdipien. Ces pulsions engendrent non seulement de l’angoisse et la crainte d’être attaquée par la mère, mais aussi la peur de son abandon ou de sa mort.

Reprenons maintenant quelques points de technique. Les termes de l’interprétation ont une grande importance ; ils devraient être choisis en fonction du mode concret de pensée et d’expression de l’enfant50. On se rappelle que Peter, montrant la balançoire, avait dit : « Regardez, ça se rentre dedans ! » Aussi n’eut-il aucune difficulté à saisir ma réponse : « Voilà comment les machins de papa et de maman se rentraient dedans. » Autre exemple, à deux ans et neuf mois, Rita me dit que les poupées avaient troublé son sommeil, car elles ne cessaient de répéter à Hans, le conducteur du métro (un petit bonhomme sur roues) : « Continuez à faire marcher votre train. » Une autre fois, elle prit dans le jeu de construction un élément triangulaire et le posa sur un côté en disant : « C’est une petite bonne femme. » Elle saisit ensuite un élément de forme allongée qu’elle appela un petit « marteau », en frappa la boîte de jeu juste à l’endroit où il n’y avait qu’une épaisseur de papier et fit ainsi un trou. « Quand le marteau a frappé fort, dit-elle, la petite bonne femme a eu tellement peur ! » Conduire le métro et frapper avec le marteau représentaient pour elle le coït de ses parents, auquel elle avait assisté jusqu’à près de deux ans. Je fis alors une interprétation qui s’adaptait parfaitement à sa manière de penser et de parler : « Voilà comment ton papa a frappé fort dans l’intérieur de ta maman avec son petit marteau, et tu as eu tellement peur ! »

En décrivant mes méthodes analytiques, j’ai souvent parlé des petits jouets mis à la disposition des enfants. J’aimerais expliquer en quelques mots pourquoi ces jouets sont d’une telle utilité dans la technique de l’analyse par le jeu. Leur taille réduite, leur nombre et leur grande diversité laissent le champ libre aux jeux les plus variés, tandis que leur simplicité permet une infinité d’usages différents. Ainsi de tels jouets peuvent-ils parfaitement servir à exprimer avec variété et en détail les fantasmes et les expériences infantiles. Les divers « thèmes ludiques », comme les affects qui les accompagnent et que nous pouvons à la fois observer directement et déduire du contenu même du jeu, se présentent dans un voisinage et un cadre étroits ; ainsi rien ne nous échappe de l’enchaînement et de la dynamique des processus mentaux en action, ni de la chronologie des expériences et des fantasmes de l’enfant, la contiguïté spatiale tenant souvent lieu de contiguïté temporelle.

On pourrait croire, mais à tort, qu’il suffit, pour analyser un enfant, de lui présenter des jouets et qu’il se mettra aussitôt à jouer sans la moindre inhibition et avec une parfaite aisance. En réalité, l’inhibition au jeu, comme je l’ai indiqué à maintes reprises, se rencontre chez beaucoup d’enfants de manière plus ou moins marquée, et constitue un symptôme névrotique des plus courants. Mais c’est précisément en de pareils cas, lorsque ont échoué tous les autres moyens de prendre contact avec le malade, que les jouets font preuve d’une si grande efficacité en début d’analyse. Il est rare qu’un enfant, quelles que soient ses inhibitions au jeu, ignore les jouets au point de ne pas leur jeter un coup d’œil, de n’en saisir et de n’en manipuler aucun. Même si, comme Trude, il cesse bientôt de jouer, il nous aura quand même livré un aperçu de son inconscient qui rendra possible le travail de l’analyse ; parmi ces divers indices, nous pouvons relever le choix particulier d’un jeu, le moment où est apparue une résistance, le comportement de l’enfant en regard de cette résistance, ou encore un commentaire fortuit. Le lecteur sait déjà comment l’analyste peut, grâce à l’interprétation, rendre de plus en plus libre, de plus en plus riche et productif le jeu de l’enfant et en réduire graduellement les inhibitions.

L’analyse par le jeu n’utilise pas seulement des jouets. Il doit y avoir en outre dans la pièce une quantité d’objets susceptibles d’utilisation symbolique, dont le plus important est un lavabo avec eau courante. Ce dernier ne sert habituellement qu’à un stade avancé de l’analyse, mais il joue alors un rôle de grande importance. Toute une phase de l’analyse se déroulera autour du lavabo, où l’enfant trouve également une éponge, un gobelet de verre, un ou deux petits plats, des cuillères et du papier. Ces jeux avec de l’eau nous dévoilent les fixations prégénitales51 les plus primitives de l’enfant et illustrent ses théories sexuelles, nous montrant les rapports qui existent entre les fantasmes sadiques et les formations réactionnelles, en même temps que la parenté qui unit les pulsions génitales aux pulsions prégénitales52.

Le dessin et le découpage occupent souvent une part importante de l’analyse. D’autres fois, surtout lorsqu’il s’agit de fillettes, l’enfant consacre beaucoup de temps à confectionner de petits articles pour lui-même, ses poupées et ses animaux, ou à se parer de rubans et autres ornements. Chaque enfant a à sa portée du papier, des crayons de couleurs, un canif, des ciseaux, des aiguilles et du fil, des morceaux de bois et de la ficelle. Souvent, il apporte ses propres jouets. Et pourtant, la simple énumération de ces objets est loin d’être exhaustive. D’abord, il est instructif de voir les divers usages que l’enfant attribue à chacun d’eux, et la manière dont il opère des changements d’un jeu à l’autre. En outre, il met à contribution l’ameublement de la pièce, par exemple les chaises et les coussins ; c’est même à cet effet que l’analyste doit choisir le mobilier de son cabinet. Il faut attacher une grande valeur aux fantasmes et aux jeux d’imagination que l’enfant crée tout en jouant avec ses jouets. Il arrive à l’enfant, au cours de ses jeux de fiction, d’incarner certains personnages prêtés à ses jouets à d’autres moments de l’analyse, mais c’est d’ordinaire après leur avoir fait tenir ces rôles qu’il les assumera lui-même. L’analyste aussi se voit généralement confier un ou plusieurs rôles, et d’habitude je demande à l’enfant de me les décrire dans leurs moindres détails.

Certains enfants manifestent une préférence pour les jeux de fiction, d’autres pour un mode de représentation moins direct et utilisant des jouets. Jouer à la maman et à l’enfant, ou à l’école, construire ou aménager une maison à l’aide de chaises, de meubles et de coussins, faire un voyage, prendre le train, aller au théâtre, jouer au médecin, à l’employé de bureau ou à la marchande, voilà autant d’exemples typiques de jeux d’imagination. Ils tirent leur valeur, aux yeux de l’analyste, du caractère plus direct de leur symbolisme, et, par conséquent, de la richesse particulière des associations verbales qu’ils suscitent. En effet, je l’ai déjà dit dans le chapitre précédent, on ne peut parler du succès d’un traitement que si l’enfant, quel que soit son âge, a tiré parti au cours de son analyse de toutes les ressources de langage dont il dispose.

Aucune description, me semble-t-il, ne peut rendre la couleur, la vie et la complexité des séances d’analyse par le jeu, mais j’espère en avoir assez dit pour donner au lecteur quelque idée des résultats précis et sûrs qui récompensent nos efforts dans cette voie.


31 Je dois ajouter qu’à la fin de son analyse (278 séances), ses difficultés avaient disparu et qu’il s’était produit une grande amélioration de son caractère et de son humeur. Peter avait vaincu son inhibition au jeu et il ne présentait plus de terreurs morbides ni de timidité généralisée ; il était devenu un enfant vif et gai, qui se sentait à l’aise parmi d’autres enfants, spécialement en compagnie de son petit frère. Son développement se poursuivit normalement. Aux derniers renseignements, six ans après la fin de son analyse, il était un bon élève, intéressé par une quantité de choses ; il apprenait avec facilité et excellait dans les sports. En outre, il était maintenant capable de s’adapter aux exigences sociales de son âge. Ceci est d’autant plus remarquable que, pendant l’analyse et dans les quelques années qui suivirent, il eut à supporter de fortes tensions, hors de l’ordinaire, dues à des bouleversements dans sa vie familiale.

32 Je m’informe toujours à l’avance, auprès de la mère, des expressions particulières que l’enfant utilise pour désigner ses organes génitaux, la défécation, etc., et je m’en sers dans mes interprétations. Par souci de clarté, je ne reproduirai pas ces termes dans les cas que je rapporte.

33 Dans le chapitre Ier, j’ai expliqué pourquoi la situation analytique ne peut s’établir et se maintenir, aussi bien avec les enfants qu’avec les adultes, que par l’adoption, de la part de l’analyste, d’une attitude purement analytique. Cependant, certaines modifications s’imposent avec des enfants, sans pour autant s’écarter de cette règle. Si, par exemple, un petit patient veut aller aux w.-c. et n’est pas encore habitué à y aller seul à la maison, je l’accompagne. Mais je l’aide le moins possible et j’attends derrière la porte qu’il ait terminé, prenant soin, comme dans toute autre occasion, d’observer l’attitude amicale mais réservée qui me paraît aussi nécessaire avec l’enfant qu’avec l’adulte pour l’établissement et le maintien d’une situation analytique. En outre, il est essentiel d’interpréter cette satisfaction obtenue de l’analyse par le patient de même que les motivations profondes de ce désir de satisfaction, comme il faut tenir compte des associations ou des jeux qui la précèdent ou la suivent immédiatement. Ainsi, Peter, après avoir uriné et dit : « Je fais pipi ; j’ai un machin », continua en jouant au jeu du bébé dans les w.-c. Aussi instructive que fût cette remarque, les détails des jeux qui la suivirent furent d’un intérêt plus grand encore. Le chien, substitut du père, ne devait pas voir l’enfant, occupé aux w.-c., mais la femme par contre devait le regarder ; ceci me permit de comprendre pourquoi Peter avait voulu uriner juste avant et souhaité ma présence auprès de lui. De la même manière et pour les mêmes raisons, j’analyse toujours à fond tel ou tel rôle que l’enfant m’assigne dans les jeux de fiction, ou la demande d’une aide, aussi petite soit-elle, pour lui, ses poupées ou ses animaux. Cette situation analytique peut être réalisée dans le traitement des enfants ; il arrive rarement, même en période intense de transfert positif, qu’un enfant monte sur mes genoux ou m’embrasse et il est également exceptionnel que même les plus jeunes fassent de l’exhibitionnisme ou de l’incontinence en cours de séance.

34 Voir chap. Ier.

35 Ibid.

36 Le complexe de castration exceptionnellement intense de Trude joua un rôle essentiel et, pendant un certain temps, apparut au premier plan dans son analyse. Sous-jacente à ce complexe, l’analyse mit en lumière une autre angoisse qui s’avéra plus fondamentale : celle d’être attaquée par la mère, d’être dépouillée du contenu de son corps et de ses enfants et d’être gravement abîmée intérieurement (voir chap. Ier).

37 Je dois ajouter que cette interprétation – comme toutes celles qui se rapportent aux désirs de mort dans une analyse d’un enfant – provoqua de très vives résistances chez Peter. Mais il confirma l’interprétation dans la séance suivante lorsqu’il demanda subitement. « Et, si moi j’étais le papa et que quelqu’un veuille me faire tomber derrière le lit, me tuer et en finir avec moi, qu’est-ce que moi j’en penserais ? »

38 Il avait choisi dans un assortiment de toutes les tailles deux longs crayons exprimant ainsi une fois de plus (ce qui avait déjà été mis en lumière par ses associations de la veille), que les deux coupables – les cochons – ne représentaient pas seulement lui-même et son frère mais aussi ses parents, et que dans la masturbation réciproque, il s’identifiait ainsi que son frère à ceux-ci.

39 Voir chap. Ier.

40 Voir chap. Ier.

41 C’était en réalité sa demi-sœur. Elle avait près de vingt ans de plus que Ruth ; c’était une fille très intelligente et qui avait elle-même été en analyse. J’ai eu un autre cas pour lequel j’ai dû me résigner à la présence d’une tierce personne. Dans ces deux cas, l’arrangement se fit dans des circonstances exceptionnellement favorables ; mais je dois dire que, pour de nombreuses raisons, je ne recommanderai jamais un tel procédé, sauf en dernier ressort.

42 Les thèmes dominants de cette analyse furent, dès le début, le désir de dérober l’intérieur de la mère et les sentiments d’angoisse et de culpabilité qui en étaient la conséquence. D’ailleurs, sa névrose apparut à la suite de la grossesse de sa mère et de la naissance d’une sœur.

43 Comme nous l’avons dit, l’interprétation a pour effet de modifier la qualité du jeu de l’enfant et de rendre plus claire la signification du matériel.

44 Dans les cas particulièrement difficiles, j’ai recours à cet artifice technique pour faire démarrer l’analyse. Avec les enfants que leur angoisse latente rend totalement inaccessibles, j’ai trouvé souvent utile de lancer, pour ainsi dire, un mot stimulus, en prenant l’initiative du jeu. (Je limite l’application de cette méthode au strict minimum). Par exemple, je construirai des chaises avec des cubes et je placerai à côté de petites poupées ; certains y verront une école, d’autres un théâtre, et ils se mettront à jouer en conséquence.

45 Voir chap. Ier.

46 Selon Helene Deutsch (The Genesis of Agoraphobia, 1928), la peur de la mort de la mère, qui dérive des désirs hostiles dont celle-ci est l’objet, constitue l’une des manifestations les plus courantes de la névrose infantile ; le même auteur relie cette crainte à celle d’être séparé de la mère et à la nostalgie.

47 Le traitement de Ruth fut interrompu, ses parents ayant dû regagner leur pays. Elle ne put donc être entièrement guérie de sa névrose. Mais, au cours de son analyse (190 séances), j’obtins certaines améliorations, qui s’étaient maintenues aux dernières nouvelles que je reçus, deux ans après son départ. Son angoisse, et plus spécifiquement les diverses formes de timidité dont elle souffrait, s’étaient considérablement atténuées ; aussi s’entendait-elle mieux avec les enfants et les adultes et s’adaptait-elle parfaitement aux exigences de la vie familiale et scolaire. Sa fixation maternelle avait diminué ; son attitude envers son père, ses relations avec son frère et ses sœurs s’étaient grandement améliorées. Toute son évolution continua à se dérouler dans un sens favorable, particulièrement dans les domaines de son éducation, de son adaptation sociale et de sa capacité de sublimation.

48 Voir chap. Ier.

49 Trude présentait les symptômes névrotiques suivants : d’intenses terreurs nocturnes, de l’angoisse diurne quand elle se trouvait seule, de l’énurésie, une timidité généralisée, une fixation excessive à sa mère et une aversion pour son père, une jalousie exagérée à l’égard de ses frères et de ses sœurs, et diverses difficultés dans son éducation. Son analyse (82 séances) amena la disparition de son énurésie, une réduction importante de son angoisse et de sa timidité, une amélioration notable de ses rapports avec ses frères et ses sœurs. Elle souffrait également de rhumes, dont l’analyse démontra l’origine en grande partie psychique et dont la fréquence et la gravité baissèrent considérablement. Malgré ces améliorations, sa névrose n’était pas complètement liquidée quand l’enfant dut, pour des raisons extérieures, interrompre son analyse.

50 Freud écrit, dans Fragment of an Analysis of a Case of Hysteria (1905) : « Il est toujours possible pour un homme d’aborder avec des jeunes filles et des femmes toute question sexuelle sans les blesser et sans se rendre suspect à leurs yeux, à deux conditions : il doit s’y prendre d’une certaine manière et les convaincre qu’on ne peut éviter d’en parler. (…) La meilleure façon est de le faire avec détachement et sans détour ; c’est aussi ce qui ressemble le moins à la manière scabreuse dont on traite ces sujets dans le « monde » (…) J’appelle un chat un chat. » C’est l’attitude que j’adopte, mutatis mutandis, avec les enfants que j’ai en analyse. Je leur parle de sexualité en termes simples et adaptés à leur mode de pensée.

Il ne faut pas oublier que la vie de l’enfant est encore, pour une grande part, sous l’empire de l’inconscient, dont le langage, comme le montrent les rêves et le jeu, est concret et imagé. C’est un fait d’observation courante que l’enfant a une tout autre attitude que l’adulte à l’endroit des mots ; il leur accorde surtout la valeur des images et des fantasmes qu’ils évoquent en lui. En analyse, nous ne pourrons avoir accès à l’inconscient de l’enfant (par le moi et grâce au langage, bien entendu) qu’en évitant les circonlocutions et en utilisant des mots simples et clairs.

51 Cf. le cas de Ruth (p. 38-41). C’est en jouant au lavabo qu’elle montra avec le plus d’intensité ses désirs oraux insatisfaits.

52 Ces jeux avec l’eau ont une contrepartie intéressante dans les jeux avec le feu. Très souvent, l’enfant commence par jouer avec de l’eau, puis brûle du papier et des allumettes, ou suit l’ordre inverse. Ce comportement exprime clairement le rapport qui existe entre mouiller et brûler et souligne l’importance du sadisme urétral (voir chap. VIII).