Chapitre III. Une névrose obsessionnelle chez une fillette de six ans53

Nous avons exposé, dans le chapitre précédent, les principes fondamentaux dont relève la technique de l’analyse des jeunes enfants. L’histoire d’un cas nous permettra maintenant de comparer cette technique avec celle qui est propre à l’analyse des enfants pendant la période de latence. Cet exemple nous offrira du même coup l’occasion de traiter certains points d’intérêt général et théorique, et aussi de décrire la méthode employée dans l’analyse d’une névrose obsessionnelle infantile ; je puis ajouter que cette méthode fut élaborée au cours du traitement de ce cas d’une difficulté et d’un intérêt exceptionnels.

À six ans, Erna présentait plusieurs symptômes sérieux. Elle souffrait d’insomnies causées à la fois par de l’angoisse, surtout la crainte des voleurs et des cambrioleurs, et par une série d’activité obsessionnelles. Elle se couchait sur le ventre et frappait violemment sa tête contre l’oreiller, se balançait assise ou couchée sur le dos, suçait compulsivement son pouce et se masturbait à l’excès. Toutes ces pratiques obsessionnelles, qui l’empêchaient de dormir pendant la nuit, se poursuivaient également dans la journée ; c’était particulièrement vrai de la masturbation, à laquelle elle se livrait même devant des étrangers et presque sans arrêt au jardin d’enfants. Elle souffrait de dépressions profondes, qu’elle décrivait en ces termes : « Il y a quelque chose que je n’aime pas dans la vie. » À l’égard de sa mère, elle témoignait d’une affection excessive, qui tournait par moments à l’hostilité ; elle la dominait entièrement, ne lui laissant aucune liberté de mouvement et l’accablant sans cesse de son amour et de sa haine. Sa mère disait : « Cette enfant me pompe. » On aurait pu dire également qu’elle était inéducable. Ses idées noires obsédantes et son caractère vieillot se devinaient à l’aspect douloureux de son petit visage. Elle donnait en outre l’impression d’une rare précocité sexuelle. Un autre symptôme, une très grave inhibition intellectuelle, apparut en cours d’analyse. On la mit à l’école quelques mois après le début du traitement, et l’on s’aperçut bientôt qu’elle était inapte à l’étude et aussi peu capable de s’adapter à l’école qu’à ses camarades. L’analyse se trouva grandement facilitée du fait qu’elle avait conscience de sa maladie ; elle m’avait en effet demandé de l’aider tout au début du traitement.

Erna se mit à jouer en prenant, parmi les jouets disposés sur la table, une petite voiture qu’elle poussa vers moi. Elle dit qu’elle venait me chercher, mais, se ravisant, plaça dans la voiture d’abord une petite bonne femme, puis un bonhomme, qui s’embrassaient comme des amoureux et se promenaient de long en large. Ensuite, le conducteur d’une autre voiture entra en collision avec eux, les écrasa, les tua, les fit rôtir et les mangea. Une autre fois, le combat se termina autrement ; l’agresseur fut renversé, mais la femme le secourut, le réconforta et l’épousa après avoir divorcé de son premier mari. Ce troisième personnage tenait les rôles les plus divers dans les jeux d’Erna. C’était par exemple un cambrioleur s’introduisant dans la maison que défendait le premier couple ; la maison brûlait, l’homme et la femme éclataient, et le troisième était le seul à survivre. C’était aussi un frère qui venait en visite, mais qui, tout en embrassant la femme, lui arrachait le nez d’un coup de dent. Ce petit homme, ce troisième personnage, c’était Erna. Toute une série de jeux similaires traduisait son envie de supplanter le père auprès de la mère, tandis que dans beaucoup d’autres jeux se manifestaient ses désirs œdipiens positifs d’évincer la mère et de conquérir le père. Ainsi, un jouet représentait un professeur qui donnait des leçons de violon en se frappant la tête contre son instrument54 ou qui lisait en se tenant la tête en bas ; puis il abandonnait livre ou violon et se mettait à danser avec sa jeune élève ; finalement, ils s’embrassaient et s’étreignaient. C’est alors qu’Erna me demanda brusquement si je permettrais le mariage d’un professeur avec son élève. Une autre fois, un maître et une maîtresse d’école, figurés par des jouets, donnaient aux enfants des leçons de maintien et leur apprenaient à faire des saluts et des révérences. Les enfants se montraient d’abord obéissants et polis, tout comme Erna, qui faisait toujours de son mieux pour être gentille et se bien conduire ; puis soudain, ils attaquaient le maître et la maîtresse, les piétinaient, les tuaient et les faisaient rôtir : ils étaient maintenant devenus des diables, qui exultaient devant les tourments infligés à leurs victimes. Mais subitement, le maître et la maîtresse se trouvaient en Paradis et les diables s’étaient transformés en anges qui, d’après Erna, ignoraient tout de leur état antérieur : en fait, « ils n’avaient jamais été des diables ». Le maître, devenu Dieu le Père, se mettait à embrasser la femme et à l’étreindre passionnément, les anges les adoraient, et tout allait bien à nouveau, jusqu’au moment tout proche où les choses recommenceraient à mal aller d’une façon ou d’une autre.

Erna jouait souvent à la maman. J’étais l’enfant, et l’un de mes plus graves défauts était de sucer mon pouce. Le premier objet que je devais porter à ma bouche était une locomotive. La fillette en avait déjà beaucoup admiré les phares dorés, qu’elle disait « si jolis, tout rouges et flamboyants », et qu’elle mettait à la bouche pour les sucer. Ils tenaient lieu pour elle du sein de la mère et du pénis du père. À ces jeux succédaient invariablement des accès de fureur, d’envie et d’hostilité à l’égard de sa mère, puis, saisie de remords, elle s’efforçait de se corriger et de se faire pardonner. Par exemple, lorsqu’elle jouait avec des cubes, elle les répartissait entre nous de manière à en avoir plus que moi ; ensuite, pour me dédommager, elle s’attribuait la plus petite part, mais s’arrangeait chaque fois pour en conserver à la fin le plus grand nombre. La construction que je devais faire n’avait d’autre but que de lui permettre soit de la détruire, en apparence accidentellement, soit de montrer que la sienne était la plus belle. Elle prenait parfois pour arbitre un petit bonhomme qui reconnaissait la supériorité de la maison qu’elle avait édifiée. Les particularités de ce jeu se rapportant à nos maisons respectives laissaient voir la rivalité de longue date qui opposait Erna à sa mère ; dans une phase ultérieure de l’analyse, cette attitude se manifesta sous une forme directe.

Outre ces jeux, elle se mit à couper du papier et à faire des découpages. Elle me dit un jour qu’elle faisait du « hachis » et que le sang sortait du papier ; sur ce, elle frissonna et déclara qu’elle ne se sentait pas bien. Une fois, elle parla d’une « salade d’yeux », et une autre fois dit qu’elle découpait mon nez en « franges ». Elle renouvelait par ce moyen le souhait de m’arracher le nez d’un coup de dent, qu’elle avait exprimé dès sa première séance et qu’à plusieurs reprises elle tenta même de réaliser. De plus, elle révélait ainsi son identité avec le « troisième personnage », le petit bonhomme qui cambriolait et incendiait la maison, et qui tranchait les nez. Son analyse, comme celle d’autres enfants, prouva que le découpage a de multiples déterminants. Ce jeu offrait une issue à ses pulsions sadiques et cannibales et représentait en même temps la destruction des organes génitaux de ses parents ou du corps entier de sa mère. Mais il exprimait du même coup ses tendances réactionnelles, car, en découpant un objet, comme un joli tapis, elle recréait ce qu’elle avait détruit.

Après avoir fait des découpages, Erna se mit à jouer avec l’eau. Un petit morceau de papier qui flottait dans le lavabo figurait un capitaine dont le bateau avait sombré. Il pouvait se sauver, parce qu’il avait, au dire d’Erna, quelque chose de « long et de doré », qui le maintenait sur l’eau. Elle lui arracha la tête et annonça : « Sa tête est partie ; maintenant il est noyé. » Ces jeux avec l’eau conduisirent à l’analyse en profondeur de ses fantasmes d’ordre sado-oral, sado-urétral et sado-anal. Elle jouait par exemple à la blanchisseuse, et des morceaux de papier représentaient le linge sale d’un enfant. C’était moi l’enfant et je devais salir sans arrêt mes sous-vêtements. Incidemment, Erna manifesta alors avec évidence ses pulsions coprophiles et cannibales en mâchant les morceaux de papier, qui étaient des excréments et des enfants aussi bien que du linge sale. Dans son rôle de blanchisseuse, elle ne manqua pas d’occasions de punir et d’humilier l’enfant ; elle fut la mère cruelle. Mais comme elle s’identifiait aussi à l’enfant, elle donnait en même temps satisfaction à ses désirs masochistes. Elle prétendait souvent que la mère obligeait le père à punir l’enfant et à lui donner la fessée. Erna, dans ses fonctions de blanchisseuse, recommandait cette punition comme un moyen de guérir l’enfant de son amour de la saleté. Une fois, ce fut un magicien qui vint au lieu du père. Il frappa l’enfant à l’anus puis sur la tête avec un bâton, et un liquide jaunâtre sortit alors de la baguette magique. Une autre fois, l’enfant, maintenant tout petit, eut à prendre une poudre qui était un mélange « rouge et blanc ». Grâce à ce traitement, il devint parfaitement propre, capable tout d’un coup de parler, et aussi intelligent que sa mère55. Le magicien figurait le pénis, et le coup de bâton, le coït. Le liquide et la poudre étaient l’urine, les selles, le sperme et le sang, que la mère, dans les fantasmes d’Erna, accumulait en elle au cours du coït buccal, anal et génital.

À un autre moment, Erna, de blanchisseuse, se transforma en marchande de poisson et se mit à faire l’article. Durant ce jeu, elle ouvrit le robinet à eau, qu’elle appelait aussi le « robinet à crème fouettée », après l’avoir entouré de papier. Quand le papier, une fois imbibé, tomba dans le lavabo, elle le déchira et le vendit pour du poisson. L’avidité compulsive avec laquelle Erna but au robinet et mâchonna le poisson imaginaire traduisait avec une grande clarté l’envie orale ressentie au cours de la scène primitive et dans les fantasmes qui l’entourent. Cette envie avait marqué très profondément l’évolution de son caractère et constituait un trait essentiel de sa névrose56. D’après ses associations, il ne subsistait aucun doute sur l’équivalence qu’elle établissait entre le poisson d’une part et, d’autre part, le pénis du père, les selles et les enfants. Erna vendait toutes sortes de poissons, parmi lesquels des « Kokelfische » qu’elle appela soudain « Kakelfische »57. Pendant qu’elle coupait ceux-ci en morceaux, elle eut un besoin urgent d’aller à la selle, et montra ainsi que les poissons équivalaient à des fèces et l’acte de les couper à celui de déféquer. En jouant à la marchande, Erna me vola de mille manières ; elle acceptait beaucoup d’argent sans rien me donner en retour. Je ne pouvais me défendre, car elle était soutenue par un agent de police ; ensemble, ils « barbotaient » les pièces que je lui avais données et qui représentaient à la fois de l’argent et des poissons. Cet agent figurait le père, avec qui elle avait des rapports sexuels et qui était devenu son allié contre la mère. Je devais me contenter de regarder pendant qu’ils « barbotaient »58 les pièces de monnaie ou les poissons, puis il me fallait les récupérer par ruse. En réalité, je devais feindre d’agir comme elle avait souhaité faire à l’égard de sa mère, lorsqu’elle avait assisté aux rapports sexuels de ses parents. Ces pulsions et ces fantasmes sadiques étaient à la base de l’angoisse profonde que lui inspirait sa mère. Elle exprima à plusieurs reprises sa peur d’une « voleuse », qui la « viderait de tout son intérieur ».

Au cours de l’analyse d’Erna, il apparut clairement que le théâtre et les spectacles de tout genre avaient la signification symbolique du coït parental59. À maintes reprises, elle était une actrice ou une danseuse adulée par tous les spectateurs, témoignant par là de l’immense admiration, mêlée d’envie, qu’elle portait à sa mère. Par identification à la mère, elle jouait souvent aussi à la reine, devant qui chacun s’inclinait. Dans toutes ces scènes, c’était toujours l’enfant qui avait la mauvaise part. Toute l’attitude d’Erna dans le rôle de sa mère, sa tendresse à l’égard de son mari, sa manière de s’habiller et de se laisser admirer, n’avaient d’autre but que de provoquer l’envie de l’enfant et de heurter ses sentiments. Quand, par exemple, elle eut célébré son mariage avec le roi, elle s’étendit sur le divan et me demanda, car j’étais le roi, de me coucher auprès d’elle. Devant mon refus, elle me fit asseoir à ses côtés sur une petite chaise et frapper le divan avec mon poing. Elle appelait cela « baratter », en d’autres termes, avoir des rapports sexuels. Tout de suite après, elle déclara qu’il sortait d’elle un enfant, et elle mima l’événement de façon très réaliste, avec des contorsions et des gémissements. Cet enfant imaginaire devait partager la chambre des parents et assister à leurs rapports sexuels. S’il les dérangeait, la mère ne cessait de s’en plaindre au père, et on battait l’enfant. Si Erna couchait son enfant, c’était seulement pour s’en débarrasser et retourner plus vite auprès du père. L’enfant endurait des sévices et des mauvais traitements continuels. On lui faisait manger du mauvais gruau qui le rendait malade, pendant que le père et la mère savouraient des mets exquis renfermant de la crème fouettée ou un lait spécial, préparés par un certain « Dr Schanka » ou « Schlanka »60. Cet aliment particulier, réservé aux parents, servait à représenter, avec des variations infinies, l’échange de substances au cours du coït. À la base de la haine et de l’envie d’Erna à l’égard de ses parents, il y avait des fantasmes d’incorporation du pénis et du sperme par la mère, du sein et du lait par le père.

Dans un autre jeu d’Erna, c’était un prêtre qui donnait la « représentation ». Il ouvrait le robinet et sa partenaire, une danseuse, y venait boire. L’enfant, qui s’appelait Cendrillon, devait se contenter de regarder sans faire le moindre mouvement. Soudain, un violent accès de colère s’empara d’Erna ; elle manifestait de la sorte les sentiments de haine qui coloraient ses fantasmes et qu’elle était mal parvenue à intégrer. Ses relations avec sa mère s’en trouvaient toutes faussées. Elle ressentait chaque mesure d’éducation, ou de discipline, comme un acte purement sadique infligé par la mère en vue de l’humilier et de la maltraiter.

En jouant à la mère, Erna témoignait toutefois de l’affection à son enfant imaginaire tant qu’il demeurait un bébé. Elle en prenait soin et le lavait avec tendresse, allant même jusqu’à lui pardonner s’il se souillait. Elle agissait ainsi parce que, prétendait-elle, on ne l’avait entourée d’amour qu’aussi longtemps qu’elle avait été au berceau. Lorsque son « enfant » devenait plus grand, elle le traitait avec une extrême cruauté, et l’abandonnait à des démons qui le soumettaient à mille tortures et finalement le mettaient à mort61. Cet enfant était en même temps la mère transformée en enfant ; c’est ce que démontre un fantasme que je vais maintenant vous décrire. Erna joua à l’enfant qui s’était souillée et fit de moi la mère qui devait la gronder ; sur ce, elle devint insolente et, pour me défier, se salit de plus en plus. Pour contrarier plus encore la mère, elle vomit tous les mauvais aliments que je lui avais donnés. La mère appela alors le père, mais il prit le parti de l’enfant. Une maladie appelée « Dieu lui a parlé » s’empara ensuite de la mère ; l’enfant fut atteinte à son tour d’un mal qu’elle nomma « l’agitation maternelle », et en mourut ; puis le père tua la mère pour la punir. L’enfant, ressuscitée, épousa le père, qui ne cessa de chanter ses louanges aux dépens de la mère. Celle-ci revint également à la vie, mais le père la châtia aussitôt en la transformant en enfant par un coup de baguette magique, et il lui fallut subir à son tour le mépris et les mauvais traitements qui avaient été le lot de l’enfant. Dans de nombreux fantasmes similaires sur le thème de la mère et de l’enfant, Erna reproduisait ce qu’elle avait elle-même éprouvé, et adoptait en même temps l’attitude sadique qu’elle voudrait prendre à l’égard de sa mère si la relation mère-enfant se trouvait inversée.

Des fantasmes d’ordre sado-oral dominaient la vie psychique d’Erna. À une période ultérieure de l’analyse, partant, une fois de plus, de jeux avec l’eau, elle développa des fantasmes dans lesquels des excréments « collés » à des vêtements sales étaient cuits et mangés. Elle imagina qu’elle était assise sur le siège de la toilette et qu’elle y mangeait ses produits ou que nous nous les passions pour les manger. Au cours de l’analyse apparurent de plus en plus clairement des fantasmes où nous ne cessions de nous souiller l’une l’autre d’urine et de fèces. Dans un nouveau jeu, elle expliqua que la mère se salissait sans arrêt et que par sa faute tout le contenu de la pièce était changé en excréments. On jetait donc la mère en prison, où elle mourait de faim. Il incombait à Erna de tout nettoyer après sa mère, aussi se nommait-elle « Madame Parade Merde », c’est-à-dire qu’elle paradait au milieu d’excréments. Par son amour de l’ordre et de la propreté, elle méritait l’admiration et la reconnaissance de son père, qui la plaçait bien au-dessus de la mère et l’épousait. Elle lui faisait la cuisine, et les boissons et les aliments qu’ils échangeaient étaient encore de l’urine et des excréments, cette fois de bonne qualité et non plus nocifs. C’est là un exemple des fantasmes multiples et extravagants d’ordre sado-anal que l’analyse rendit conscients.

Dans son imagination, Erna, qui était fille unique, se préoccupait beaucoup des frères et sœurs qu’elle pourrait avoir. De tels fantasmes méritent une attention particulière, car mon expérience m’a appris qu’ils ont une portée générale. D’après les fantasmes d’Erna et d’enfants dans la même situation, il semblerait qu’un enfant unique est beaucoup plus sensible que d’autres à l’angoisse que suscite l’attente continuelle d’un frère ou d’une sœur, et à la culpabilité qu’il éprouve à leur égard en raison des pulsions agressives inconscientes dirigées contre leur existence imaginaire à l’intérieur de la mère, car il lui est impossible de prendre dans la réalité une attitude positive envers eux. C’est pourquoi l’adaptation sociale est plus difficile pour l’enfant unique. Longtemps Erna eut des accès de fureur et d’angoisse au début et à la fin de ses séances ; c’était en partie dû à la rencontre de l’enfant qui avait rendez-vous immédiatement avant ou après elle et qui représentait à ses yeux le frère ou la sœur dont elle attendait sans cesse la venue62. Pourtant, malgré ses rapports difficiles avec les autres enfants, elle avait parfois grand besoin de leur compagnie. Je découvris plusieurs motifs au souhait qu’elle exprimait, de temps à autre, d’avoir un frère ou une sœur. D’abord, ce désir traduisait celui d’avoir un enfant à elle, mais il se trouvait bientôt contrarié par de vifs sentiments de culpabilité, car il serait la preuve qu’elle avait volé l’enfant à sa mère. Ensuite, l’existence d’un frère ou d’une sœur lui aurait fourni l’assurance que les attaques fantasmatiques perpétrées sur les enfants qu’elle imaginait à l’intérieur de sa mère n’avaient atteint ni eux ni la mère et que, par la suite, l’intérieur de son propre corps demeurait intact. De plus, ces enfants lui apporteraient les satisfactions sexuelles refusées par le père et la mère. Enfin et surtout, ils deviendraient des alliés non seulement dans ses pratiques sexuelles, mais dans ses luttes contre des parents redoutables. Ensemble, ils tueraient la mère et s’empareraient du pénis du père63.

Mais à ces fantasmes d’Erna succédaient très vite des sentiments de haine à l’égard de ses frères et sœurs imaginaires, qui n’étaient, finalement, que des substituts du père et de la mère ; il s’y ajoutait une profonde culpabilité motivée par les actes de destruction qu’elle avait, en fantasme, accomplis avec leur aide contre les parents. Cela se terminait habituellement par un accès de dépression.

Ces fantasmes contribuaient aussi à rendre impossible une bonne entente entre elle et les autres enfants. Elle les évitait parce qu’elle les identifiait à ses frères et sœurs imaginaires, de sorte qu’ils étaient à la fois des complices dans sa lutte contre les parents et des ennemis redoutés à cause de ses propres tendances agressives à l’égard de ces frères et sœurs.

Le cas d’Erna met en lumière un autre point qui me paraît avoir une portée générale. Dans le premier chapitre, j’ai attiré l’attention sur le caractère particulier des rapports que l’enfant entretient avec le réel. J’ai montré qu’on pouvait déceler à travers le jeu des tout jeunes enfants une adaptation défectueuse à la réalité, et que l’analyse devait les amener graduellement, même à l’âge le plus tendre, à prendre avec elle un contact satisfaisant. Après un travail psychanalytique considérable, je n’étais pas encore parvenue à obtenir d’Erna des renseignements précis sur sa vie réelle. Elle m’apportait un matériel abondant se rapportant aux extravagantes pulsions sadiques dont la mère était l’objet, mais je ne relevais jamais la moindre plainte ou critique concernant la mère véritable et ses faits et gestes. Erna avait fini par admettre que ses fantasmes visaient sa vraie mère, après l’avoir nié à une période antérieure de l’analyse, et il était de plus en plus évident qu’elle copiait sa mère d’une façon caricaturale et odieuse ; il fut pourtant difficile de trouver le lien entre ses fantasmes et la réalité. Tous mes efforts pour intégrer plus complètement sa vie réelle à l’analyse demeurèrent vains tant que je n’eus pas franchi une étape décisive en analysant les raisons les plus profondes qui la poussaient à se couper du réel. Il s’avéra que les relations d’Erna avec la réalité étaient pour une grande part factices, bien plus encore que ne l’aurait laissé supposer son comportement. En fait, elle cherchait par tous les moyens à maintenir l’existence d’un monde imaginaire et à le défendre contre la réalité64. Ainsi imaginait-elle dans ses jeux que les petites voitures avec leurs cochers étaient à son service, obéissaient à ses ordres, lui apportaient tout ce qu’elle désirait et que les petites bonnes femmes étaient ses servantes. Même au cours de ces fantasmes, elle était saisie de fréquents accès de fureur et de dépression. Elle se rendait alors à la toilette et y fabulait à haute voix tout en allant à la selle. Lorsqu’elle en sortait, elle se précipitait sur le divan, commençait à sucer son pouce avec ardeur, se masturbait et se mettait les doigts dans le nez. Je réussis à lui faire raconter les fantasmes qui accompagnaient ces diverses activités. Grâce à ces satisfactions physiques et aux fantasmes qui en étaient inséparables, elle s’efforçait de perpétuer à tout prix l’état de rêve qu’elle avait entretenu en jouant. L’angoisse, la colère et la dépression qui s’emparaient d’elle au cours de ses jeux étaient dues à la perturbation qu’apportait à ses fantasmes toute intrusion de la réalité. Elle se rappelait également à quel point elle était contrariée si quelqu’un s’approchait de son lit le matin alors qu’elle était en train de sucer son pouce ou de se masturber. Ce n’était pas uniquement par peur d’être prise sur le fait, mais aussi pour se défendre contre la réalité. Une fabulation, qui apparut au cours de son analyse et atteignit des proportions fantastiques, lui permit de modeler selon ses désirs une réalité qui lui était intolérable. Ce retrait marqué du réel, accentué par des fantasmes de mégalomanie, provenait en partie de la crainte que lui inspiraient ses parents et plus particulièrement sa mère. C’était pour apaiser cette peur qu’Erna en venait à s’imaginer sous les traits d’une puissante et cruelle dominatrice à l’égard de sa mère ; de ce fait, son sadisme se trouvait considérablement renforcé.

Le caractère paranoïde des fantasmes de persécution par la mère commença d’apparaître plus distinctement. Comme je l’ai déjà noté, elle considérait toutes les mesures éducatives, et jusqu’aux moindres détails de son habillement, comme autant de persécutions exercées par la mère. Bien plus, tout ce que pouvait faire sa mère, par exemple son attitude à l’égard du père ou ses distractions, prenait pour Erna le sens d’une persécution dont elle était l’objet ; en outre, elle se sentait constamment épiée. Parmi les causes de son extrême fixation à la mère, il y avait le besoin compulsif d’exercer sur elle une surveillance continuelle. L’analyse montra qu’en raison de ses propres fantasmes d’agression, Erna se rendait responsable de toutes les maladies de la mère et s’attendait à en être punie. La rigueur et la cruauté de son surmoi se trahissaient à maints détails de ses jeux et de ses fantasmes qui oscillaient sans cesse de la mère qui punissait à l’enfant qui se révoltait. Il fallut une analyse très poussée pour élucider ces fantasmes, identiques aux idées délirantes des adultes paranoïaques. L’expérience que j’ai acquise depuis la première rédaction de cette observation m’a permis de conclure que le caractère particulier de l’angoisse d’Erna, de ses fantasmes et de ses rapports avec la réalité sont typiques des cas où se retrouvent des traits fortement paranoïaques65.

C’est le moment de signaler les tendances homosexuelles qui avaient marqué profondément Erna depuis sa plus tendre enfance. Même après l’analyse d’une bonne part de la haine qu’elle portait à son père et qui découlait de la situation œdipienne, cette homosexualité, bien que nettement atténuée, demeurait encore vivace, et au premier abord, il semblait impossible d’aller plus loin dans sa liquidation. Il fallut briser des résistances tenaces et durables pour mettre en évidence la véritable nature de ses fantasmes de persécution, leur pleine intensité et leurs relations avec son homosexualité. Alors se firent jour des désirs érotiques de nature anale sous leur forme positive, qui alternaient avec des fantasmes de persécution. Erna se remit à jouer à la marchande ; il ne fait pas de doute que ses marchandises étaient des excréments, puisque, dès le début du jeu, elle dut s’arrêter pour aller à la selle. J’étais une acheteuse, et je devais fréquenter sa boutique de préférence aux autres et trouver à ce qu’elle vendait une qualité exceptionnelle. À son tour, elle était l’acheteuse et me témoignait son amour ; elle représentait ainsi l’amour anal qui l’unissait à sa mère. Ces fantaisies anales étaient vite interrompues par des accès de dépression et de haine qui étaient dirigés surtout contre moi mais qui, en fait, visaient sa mère. C’est alors qu’elle apporta des fantasmes se rapportant à une puce « noire et jaune », qu’elle assimila spontanément à une parcelle d’excrément, dangereux et empoisonné à ce qu’il apparut. Cette puce, affirmait-elle, sortait de mon anus, se forçait un passage dans le sien et la blessait66.

En étudiant le cas d’Erna, j’ai pu vérifier la présence incontestable des phénomènes que nous savons être à l’origine du délire de persécution, soit la transformation en haine de l’amour pour le parent du même sexe, et l’importance exceptionnelle du mécanisme de projection. La suite de l’analyse révéla pourtant que, par-delà l’attitude homosexuelle d’Erna, et beaucoup plus profondément encore, se dissimulait une haine violente de la mère remontant aux débuts de l’œdipe et au sadisme oral. Cette haine donna lieu à une extrême angoisse qui, à son tour, eut une part prépondérante dans l’élaboration des moindres détails de ses fantasmes de persécution. Il se présenta alors une nouvelle série de fantasmes sadiques qui dépassèrent en sadisme tout ce que j’avais pu rencontrer jusqu’ici dans cette analyse. Ce fut la partie la plus difficile du travail et il fallut toute la bonne volonté d’Erna pour qu’elle y collaborât, malgré la terrible angoisse qu’elle en ressentait. À la racine de sa haine, je découvris l’envie orale suscitée par les satisfactions génitales et orales qu’elle attribuait à ses parents pendant leurs rapports sexuels. Elle exprima inlassablement cette haine dans d’innombrables fantasmes dirigés contre ses parents unis dans le coït : elle se livrait contre eux et surtout contre la mère à toutes sortes d’attaques, excrémentielles entre autres. Ce que recouvrait sa peur de mes selles, représentées par la puce, qu’elle imaginait pénétrant en elle, c’étaient ses propres fantasmes où elle se voyait détruire l’intérieur du corps de sa mère avec ses fèces dangereuses et empoisonnées67.

Une fois analysés plus profondément ces fantasmes et pulsions sadiques remontant à un stade de développement très ancien, la fixation homosexuelle d’Erna à sa mère s’atténua et ses tendances hétérosexuelles se trouvèrent renforcées. Jusque-là, ses fantasmes étaient essentiellement déterminés par son attitude à la fois d’amour et de haine à l’égard de la mère. Le père n’offrait en somme d’autre intérêt que son rôle dans le coït et semblait tirer uniquement son importance des relations entre la mère et la fille. Dans l’imagination d’Erna, tout le comportement de la mère à l’égard du père, chacune des marques d’affection qu’elle lui témoignait, ne servaient qu’à la frustrer, à la rendre jalouse et à dresser son père contre elle. De même, quand la fillette, dans ses fantasmes, enlevait le père à la mère pour l’épouser, c’est la haine de la mère et le désir de l’humilier qui apparaissaient au premier plan. Si, au cours de ces jeux, Erna se montrait affectueuse avec son mari, on s’apercevait bientôt que sa tendresse n’était qu’un prétexte pour blesser les sentiments de sa rivale. Parallèlement à ses grands progrès dans l’analyse, l’enfant se rapprocha du père et commença à nourrir pour lui des sentiments vraiment positifs. La situation cessant d’être sous le signe exclusif de la haine et de la peur, des relations œdipiennes directes purent s’amorcer. En même temps, la fixation d’Erna à la mère s’atténua et les rapports, jusqu’ici tellement ambivalents, qu’elle entretenait avec elle, s’améliorèrent. Cette modification d’attitude à l’égard tant du père que de la mère provenait d’une transformation profonde de la vie fantasmatique. Le sadisme décrût, les fantasmes de persécution diminuèrent de fréquence et d’intensité. D’importants changements s’opérèrent aussi dans les rapports avec la réalité, se faisant sentir, entre autres, par une infiltration croissante du réel dans les fantasmes.

Pendant cette période de l’analyse, Erna, après avoir traduit dans ses jeux ses idées de persécution, me demandait souvent, tout étonnée : « Mais maman n’a pas pu avoir réellement l’intention de faire cela ? Elle m’aime réellement beaucoup. » Mais à mesure que son contact avec la réalité se renforçait et que l’enfant prenait conscience de sa haine à l’égard de la mère, elle se mettait à critiquer la mère réelle de plus en plus ouvertement. Du même coup, leurs rapports s’améliorèrent et, parallèlement, Erna montra une véritable tendresse maternelle envers son enfant imaginaire. Un jour qu’elle avait été particulièrement cruelle pour lui, elle demanda, toute bouleversée : « Est-ce que j’aurais réellement traité ainsi mes enfants ? » L’analyse de ses idées de persécution et la réduction de son angoisse avaient donc réussi non seulement à renforcer sa position hétérosexuelle, mais à améliorer ses rapports avec la mère et à lui permettre d’éprouver elle-même des sentiments plus maternels. À ce sujet, je voudrais préciser qu’à mon avis l’un des critères de réussite dans toute analyse d’enfant consiste dans la mise au point de ces attitudes fondamentales qui conditionnent le choix ultérieur d’un objet d’amour et le déroulement de la vie tout entière.

La névrose d’Erna était apparue très tôt. Elle n’avait pas un an que sa maladie était déjà prononcée. Il est vrai que c’était une enfant d’une précocité intellectuelle singulière. Dès lors, ses difficultés ne cessèrent de croître : vers deux ou trois ans, son éducation constituait un problème insoluble ; elle présentait des anomalies de caractère et souffrait d’une véritable névrose obsessionnelle. Ce ne fut toutefois qu’à l’âge de quatre ans qu’on reconnut ce qu’il y avait d’insolite dans sa façon de se masturber et de sucer son pouce. Il s’agissait donc, chez cette enfant de six ans, d’une névrose obsessionnelle de caractère chronique. La même expression névrotique et tourmentée qu’elle avait à six ans se retrouve sur des photos prises à trois ans.

Je voudrais bien souligner la gravité exceptionnelle de ce cas. Les symptômes obsessionnels qui étaient partiellement responsables d’un état d’insomnie à peu près permanent, les accès de dépression et les autres manifestations morbides, de même que le développement anormal du caractère, n’étaient qu’un pâle reflet de la nature totalement perturbée, extravagante et effrénée de la vie instinctuelle chez cette malade. Dans une névrose obsessionnelle qui évoluait, comme celle-ci, depuis des années, un pronostic sombre s’imposait. On peut affirmer sans crainte que le seul traitement, en pareille circonstance, est une psychanalyse en temps opportun.

Nous allons maintenant approfondir en détail la structure de ce cas. Dès l’âge d’un an, Erna était devenue propre sans aucune difficulté et sans l’emploi de mesures coercitives ; l’amour-propre de cette enfant précoce avait suffi à stimuler son adaptation aux exigences de la propreté68. Mais à cette réussite extérieure correspondit un échec intérieur complet. Le débridement des fantasmes d’ordre sado-anal montra l’extrême fixation d’Erna à ce stade, toute la haine et l’ambivalence qui en dérivaient. Dans cet échec, outre une tendance constitutionnelle sado-anale très marquée, il faut faire la part d’un facteur dont Freud a souligné le rôle dans la prédisposition à la névrose obsessionnelle, à savoir le retard du développement de la libido sur celui du moi69. D’autre part, l’analyse révéla que la fillette n’avait franchi qu’apparemment une autre étape critique de son développement ; elle n’avait jamais accepté son sevrage. Enfin, elle eut à subir une troisième frustration : sa mère remarqua qu’elle éprouvait, entre six et neuf mois, un plaisir sexuel évident lorsqu’elle lui prodiguait des soins corporels et surtout quand elle lui lavait l’anus et les organes génitaux ; on ne pouvait méconnaître l’hyperexcitabilité de la zone génitale. La mère s’astreignit dès lors à une plus grande discrétion en lavant cette région, et sa tâche se trouvait facilitée à mesure que l’enfant devenait plus âgée et plus propre. Mais, aux yeux d’Erna, les soins plus minutieux qu’elle avait d’abord connus constituaient une forme de séduction, et par suite elle ressentit cette réserve comme une frustration. Ce sentiment d’être séduite, qui cachait un désir de l’être, se répétait sans cesse dans la vie d’Erna. À l’égard de sa nurse et de tous ceux qui s’occupaient de son éducation, comme à l’égard de l’analyste, elle cherchait soit à recréer une situation où elle était séduite, soit à accuser les autres de la séduire. Grâce à l’analyse de cette manifestation particulière du transfert, on put remonter à des situations antérieures, puis à la situation initiale, ce qui permit de rattacher cette attitude à l’expérience des premiers soins reçus par le bébé.

Ainsi pouvons-nous discerner la part des facteurs constitutionnels dans chacun des trois faits déterminants de la névrose d’Erna70. Reste à voir comment l’impression que lui laissa à deux ans et demi la scène primitive se combina avec ces facteurs constitutionnels pour achever de structurer sa névrose obsessionnelle. C’est en effet à deux ans et demi et à nouveau une année plus tard71 qu’elle partagea la chambre de ses parents au cours d’une villégiature, et eut ainsi l’occasion d’observer leur coït. Les conséquences non seulement s’en firent sentir dans l’analyse, mais, comme je pus le vérifier, s’étaient traduites, dès l’été contemporain de la scène primitive, par une aggravation du comportement de l’enfant. L’analyse montra que le spectacle du coït parental amena le déclenchement de la névrose dans toute son intensité, accrut son sentiment de frustration et d’envie à l’égard des parents et renforça démesurément les fantasmes et pulsions sadiques dirigés contre leurs satisfactions sexuelles72.

Voyons comment j’ai pu reconstituer la genèse des symptômes obsessionnels d’Erna73. La manière compulsive dont elle suçait son pouce était due à des fantasmes dans lesquels elle suçait, mordait et dévorait le pénis du père et les seins de la mère ; pénis et seins représentent respectivement le père et la mère tout entiers74. Nous avons vu, en outre, que la tête signifiait inconsciemment le pénis ; lorsqu’elle se frappait la tête contre l’oreiller, elle figurait les mouvements du père au cours du coït. Elle me raconta que, la nuit, elle avait peur des voleurs et des cambrioleurs dès qu’elle cessait de se heurter la tête. Elle se libérait donc de sa crainte en s’identifiant à l’objet qu’elle redoutait.

Ses habitudes masturbatoires avaient une structure obsessionnelle fort compliquée. Elle distinguait plusieurs formes d’onanisme : quand elle pressait ses jambes l’une contre l’autre, elle « grimpait »75 ; quand elle se livrait au mouvement de balancement que nous avons déjà décrit, elle « sculptait »76 ; quand elle tirait sur son clitoris, c’était le « jeu du placard »77, duquel elle « voulait sortir quelque chose de très long ». En outre, elle pressait contre son vagin un coin de drap qu’elle introduisait entre ses jambes. Plusieurs identifications entraient en jeu dans ces diverses formes de masturbation, selon qu’Erna prenait, dans ses fantasmes, le rôle actif du père, le rôle passif de la mère, ou bien les deux à la fois. Ces fantasmes masturbatoires, fortement sado-masochistes, montraient clairement leur rapport avec la scène primitive et avec les fantasmes qui l’entourent. Son sadisme était dirigé contre les parents unis dans le coït, et, par réaction, l’enfant y répondait par des fantasmes de nature masochiste.

Durant plusieurs séances successives, Erna se masturba de ces différentes manières. Grâce à un transfert bien établi, il fut toutefois possible de l’amener à décrire, entre-temps, ses fantasmes masturbatoires. Je fus ainsi à même de découvrir les causes de son onanisme compulsif et, par suite, de l’en délivrer. Les mouvements de balancement, qui apparurent entre six mois et un an, provenaient du désir de se faire masturber et se rattachaient aux contacts occasionnés par les soins de toilette qu’on donnait au bébé. Pendant toute une période de l’analyse, Erna imita dans ses jeux les formes les plus variées du coït parental, pour donner ensuite libre cours à la fureur provoquée par la frustration qu’elle en ressentait. Au cours de ces scènes, il lui arrivait immanquablement de se balancer dans une posture assise ou à demi couchée et de s’exhiber ; elle me demandait même ouvertement de toucher ses organes génitaux et parfois de les sentir. À cette époque, elle étonna sa mère en la priant, après son bain, de soulever une de ses jambes et de la toucher ou de la tapoter par en dessous, cependant qu’elle reprenait l’attitude, abandonnée depuis des années, du bébé dont on poudre les parties génitales. Une fois élucidé, le symptôme de balancement disparut tout à fait.

Le plus tenace des symptômes que présentait Erna était son inhibition scolaire, qui atteignait de telles proportions que, malgré tous ses efforts, elle avait tout juste assimilé en deux ans des connaissances ordinairement acquises en quelques mois. Cette difficulté ne m’offrit de prise que pendant la dernière partie du traitement, et au terme de l’analyse elle avait diminué sans cesser complètement.

Nous avons déjà parlé des progrès qui se produisirent, grâce à l’analyse, tant dans les rapports d’Erna avec ses parents que dans son orientation libidinale ; de même, seule l’analyse rendit possible un début d’adaptation sociale. Elle fut débarrassée de ses symptômes obsessionnels – nous avons vu qu’elle se masturbait, suçait son pouce et se balançait de manière compulsive – assez importants pour être en partie responsables de ses insomnies. Une fois ces symptômes disparus et l’angoisse considérablement diminuée, elle retrouva le sommeil et ne présenta plus d’accès dépressifs78.

En dépit de ces résultats favorables, je ne considérai nullement l’analyse comme terminée lorsqu’elle fut interrompue pour des motifs extérieurs, après 575 séances réparties sur deux années et demie. L’extrême gravité du cas, qui se manifestait non seulement par les symptômes de l’enfant, mais aussi par des déviations du caractère et par une personnalité tout à fait anormale, aurait nécessité la poursuite de l’analyse afin de lever les difficultés dont elle souffrait encore. La précarité de son équilibre se trahissait, dans les moments de grande tension, par une tendance à revenir à ses anciens troubles, mais ces rechutes étaient moins aiguës qu’autrefois. Dans ces conditions, il était toujours à craindre que se déclarât une nouvelle maladie ou quelque autre manifestation morbide lors d’une période de tension particulièrement pénible ou même au début de la puberté.

Nous touchons ici à une question de première importance : à quel moment peut-on dire que l’analyse d’un enfant est terminée ? À la période de latence, d’excellents résultats, même s’ils donnent entière satisfaction à l’entourage, ne suffisent pas à prouver, selon moi, que l’analyse est vraiment achevée. Mon expérience m’a montré qu’il ne suffit pas d’obtenir, grâce à l’analyse, un développement satisfaisant au cours de la période de latence, quelque important qu’il soit ; le succès de l’évolution ultérieure du malade n’en est pas pour autant assuré79. C’est le passage à la puberté, puis à l’âge adulte, qui permet de juger si l’analyse d’un enfant a été poussée assez loin. J’étudierai plus en détail cette question au chapitre VI ; je me borne ici à constater que l’analyse ne garantit l’équilibre futur d’un enfant que dans la mesure où aura été liquidée l’angoisse des couches psychiques les plus profondes. C’est par la disparition de cette angoisse et par le caractère des fantasmes inconscients de l’enfant, ou plutôt par les transformations qu’ils subissent, que nous pouvons savoir si nous avons mené l’analyse jusqu’à son terme.

Revenons à Erna. Nous avons vu qu’à la fin de son analyse ses fantasmes de persécution avaient beaucoup diminué en fréquence et en intensité. À mon avis, il eût été toutefois possible et souhaitable de réduire davantage son sadisme et son angoisse afin de parer à l’éventualité d’une rechute au moment de la puberté ou à l’âge adulte. Mais comme je ne pus alors poursuivre son analyse, on envisagea de l’achever plus tard.

À propos de l’observation d’Erna, je vais aborder maintenant certaines questions d’ordre général, dont quelques-unes, en fait, se posèrent pour la première fois au sujet de son analyse. J’ai noté que le rôle prédominant des préoccupations sexuelles dans son traitement et la liberté octroyée à ses jeux et à ses fantasmes, atténuèrent, au lieu de les accroître, son excitation sexuelle et l’intérêt qu’elle portait aux choses sexuelles80. La précocité peu commune d’Erna dans ce domaine avait frappé son entourage. Non seulement la nature de ses fantasmes, mais toute sa manière d’être et d’agir évoquait une adolescente extrêmement sensuelle. C’était particulièrement visible dans sa conduite provocante à l’égard des hommes et des garçons ; ce comportement s’améliora aussi en cours d’analyse, et à la fin du traitement, Erna avait en tout une attitude plus conforme à son âge. En outre, l’analyse de ses fantasmes masturbatoires eut pour résultat de faire cesser son onanisme compulsif81.

Je voudrais insister sur un autre point de doctrine analytique : il est absolument nécessaire de rendre aussi conscients que possible les critiques et les doutes que l’enfant nourrit dans son inconscient à l’égard de ses parents, et tout particulièrement à l’endroit de leur vie sexuelle. Les rapports avec l’entourage ne peuvent qu’en bénéficier, car, en devenant conscients, ces griefs inconscients et ces jugements défavorables sont soumis à l’épreuve de la réalité et perdent ainsi leur virulence première ; du même coup s’améliorent les relations de l’enfant avec le réel. J’ajouterais que l’enfant parvient à critiquer consciemment ses parents, comme nous l’avons vu dans le cas d’Erna, parce qu’il est déjà mieux adapté à la réalité82.

J’en viens maintenant à un point particulier de technique. J’ai indiqué à maintes reprises qu’Erna avait de fréquents accès de colère au cours de ses séances ; ses crises de rage et son sadisme prirent souvent à mon égard des formes menaçantes. Il est bien connu que l’analyse libère chez les obsédés des affects violents, que les enfants extériorisent d’une manière beaucoup plus directe et moins contrôlée que les adultes. Dès le début, je fis clairement comprendre à Erna qu’elle ne devait pas s’attaquer à ma personne. Mais elle était libre d’abréagir ses affects de plusieurs autres façons ; je la laissais briser ses jouets et les mettre en morceaux, renverser les petites chaises, lancer les coussins un peu partout, piétiner le divan, répandre de l’eau, barbouiller du papier, salir les jouets ou le lavabo et parler grossièrement83. Cependant, j’analysais sa colère, qui alors s’atténuait et parfois se dissipait. Devant les violentes manifestations émotives de l’enfant, l’analyste dispose des trois techniques suivantes. En premier lieu, l’enfant doit contrôler une partie de ses affects, mais seulement dans la mesure où la réalité l’exige ; en deuxième lieu, il peut donner libre cours à ses affects par des injures ou par les autres moyens que je viens de décrire ; enfin, on tempère l’intensité des affects et l’on en fait disparaître les manifestations si l’on donne des interprétations continuelles et que l’on ramène la situation présente à la situation initiale.

Évidemment, l’application de ces diverses méthodes exige un certain dosage. Avec Erna, par exemple, je dus tout au début de son analyse recourir à un stratagème. Il fut un moment où elle se mettait en colère dès que je lui annonçais la fin de la séance ; j’y coupais court en ouvrant simultanément les doubles portes de mon cabinet, car il lui aurait été extrêmement pénible de se montrer dans cet état à la personne qui venait la chercher. Ai-je besoin d’ajouter qu’à cette époque la pièce ressemblait, après son départ, à un champ de bataille ? Par la suite, Erna se contentait de jeter rapidement les coussins à terre avant de s’en aller ; plus tard encore, elle me quittait dans le plus grand calme. L’analyse de Peter, âgé de trois ans et neuf mois, nous offre un exemple analogue. Il fut un temps sujet, lui aussi, à des accès de colère, mais, au cours du traitement, il en vint à me dire spontanément, à propos d’un jouet : « Je peux aussi bien imaginer que je l’ai cassé »84.

L’analyste doit inévitablement réclamer un contrôle partiel des affects, bien que l’enfant ne puisse toujours s’y conformer rigoureusement. Je tiens à souligner qu’il ne s’agit pas ici d’une mesure pédagogique –, ces exigences, fondées sur les nécessités de la situation réelle, sont telles que l’enfant le plus jeune peut les comprendre. Dans un même ordre d’idées, il m’arrive de ne pas exécuter toutes les actions que l’enfant m’impose dans un jeu si elles me paraissent par trop difficiles ou désagréables. Toutefois, je me soumets aux suggestions de l’enfant dans toute la mesure du possible. Il importe aussi que l’analyste évite, autant qu’il le peut, de manifester son émotion lorsque l’enfant s’abandonne à ses affects.

Je me propose maintenant d’utiliser les données fournies par ce cas pour illustrer les considérations théoriques que j’ai formulées par la suite et que j’exposerai dans la seconde partie de cet ouvrage 85. Les phares dorés de la locomotive qu’Erna trouvait « si jolis, tout rouges et flamboyants » et qu’elle suçait, représentaient – à la fois les seins de la mère et le pénis du père, également figuré par « quelque chose de long et de doré » qui maintenait le capitaine sur l’eau. La culpabilité intense qu’elle éprouvait à sucer les objets se manifesta lorsqu’elle m’attribua le rôle de l’enfant et me blâma de sucer les phares, ce qu’elle jugeait être mon plus grave défaut. Ce sentiment de culpabilité s’explique si l’on considère que sucer signifiait aussi mordre et dévorer à la fois les seins de la mère et le pénis du père. Je renvoie ici le lecteur à ma thèse d’après laquelle le conflit œdipien est déclenché par le sevrage, associé au désir qu’a l’enfant d’incorporer le pénis du père et aux sentiments d’envie et de haine qu’il éprouve à l’égard de la mère. À l’origine de cette envie se trouve la théorie sexuelle primitive de l’enfant : il s’imagine en effet que la mère, au cours du coït, incorpore et retient le pénis du père86.

Cette envie se révéla être le noyau de la névrose d’Erna. On se souvient qu’au début de son analyse, la fillette, dans le rôle du « troisième personnage », se livrait à des assauts contre une maison habitée seulement par un couple ; c’était l’image de ses pulsions destructrices à l’égard du corps de sa mère et du pénis paternel qu’elle y croyait inclus. Renforcées par l’envie orale, ces pulsions se manifestaient aussi dans le jeu où elle coulait le bateau figurant sa mère, et arrachait au capitaine, son père, la tête et la « longue chose dorée » qui le faisait flotter, le châtrant ainsi pendant son coït avec la mère. On voit, aux détails de ses fantasmes d’agression, quel degré de raffinement sadique pouvaient atteindre ses attaques dirigées contre le corps de la mère. Elle transformait par exemple ses excréments en matières combustibles et explosives afin de le détruire par le dedans ; c’est ce que représentaient l’incendie et l’anéantissement de la maison, avec « l’explosion » de ses occupants. Lorsqu’elle faisait un « hachis » et une « salade d’yeux » en découpant du papier, Erna souhaitait la destruction totale de ses parents unis dans l’acte sexuel. En voulant m’arracher le nez d’un coup de dent et y faire des « franges », ce n’est pas uniquement à ma personne qu’elle s’en prenait, mais, symboliquement, au pénis paternel incorporé par moi, comme le démontra le matériel qu’elle fournit à propos de ces désirs87.

Au cours de ses agressions fantasmatiques contre l’intérieur du corps de la mère, ce n’est pas seulement le pénis paternel qu’Erna visait à saisir et à détruire, mais encore les fèces et les enfants qui s’y trouvaient ; ainsi s’explique la variété des poissons que se disputaient par tous les moyens possibles, dans une lutte désespérée, la « marchande de poisson », c’est-à-dire la mère, et l’analyste dans le rôle de l’enfant elle-même. Elle imagina en outre, comme nous l’avons vu, qu’après l’avoir observée en train de « barboter »88 avec un agent de police de l’argent ou du poisson, j’essayais de m’emparer à tout prix de ce poisson. Le spectacle des rapports sexuels des parents avait éveillé son désir de s’approprier le pénis du père et tout ce que pouvait contenir l’intérieur du corps de la mère. On se rappellera qu’Erna réagissait à cette intention de voler et d’annihiler l’intérieur du corps de la mère en exprimant, à la suite de ses luttes avec la marchande de poisson, la crainte de se faire vider tout l’intérieur du corps par une voleuse. Il s’agit ici de la peur, décrite au chapitre XI89, qui appartient à la toute première situation de danger chez la fille et qui fait pendant à l’angoisse de castration du garçon. Je voudrais maintenant attirer l’attention du lecteur sur le rapport étroit, confirmé par d’autres analyses, entre cette situation anxiogène archaïque et une inhibition scolaire très marquée90. Comme je l’ai déjà signalé, les difficultés d’Erna pour l’étude ne commencèrent à céder qu’une fois analysées les couches les plus profondes de son sadisme et la situation œdipienne primitive. L’extrême sadisme d’Erna était à ce point inséparable d’une tendance épistémophilique fortement développée qu’en se défendant contre ses pulsions sadiques elle bloquait toute une série d’activités commandées par son besoin de savoir. Le calcul et l’écriture avaient pour son inconscient la signification de violentes attaques sadiques dirigées contre le pénis du père, qu’elle châtrait, et contre le corps de la mère qu’elle déchirait, coupait en morceaux et brûlait, avec les enfants qu’il contenait91. La lecture aussi, en raison de l’équivalence symbolique entre les livres et le corps de la mère, en était venue à représenter un arrachement brutal des matières et des enfants qui se trouvaient à l’intérieur de la mère92.

Ce cas me permet de soulever un dernier point, auquel j’ai pu, grâce à mon expérience ultérieure, accorder une portée générale. La nature des fantasmes d’Erna et de ses rapports avec le réel était caractéristique des malades qui présentent des traits paranoïdes dominants ; bien plus, les mécanismes à l’origine des traits paranoïdes d’Erna et de l’homosexualité qui leur était liée se sont révélés, selon moi, fondamentaux dans Pédologie de la paranoïa. Cette question sera traitée avec plus de détails dans la Seconde Partie de cet ouvrage, au chapitre IX. Qu’il me suffise ici de signaler brièvement que j’ai découvert des éléments fortement paranoïaques chez beaucoup de mes jeunes patients ; j’en suis venue à la conviction que l’une des tâches les plus importantes et les plus riches de promesses de l’analyse des enfants est la mise à jour et la guérison des traits psychotiques au cours des premières années.


53 Ce chapitre est basé sur une communication présentée par l’auteur au Ier Congrès des Psychanalystes allemands à Würzburg en octobre 1924.

54 À rapprocher de son symptôme obsessionnel de se frapper la tête contre l’oreiller. Voici un autre jeu montrant clairement que dans l’inconscient d’Erna la tête a la signification d’un pénis : un bonhomme veut prendre place dans une voiture et introduit sa tête par la glace de la portière ; l’automobile lui dit : « Entre donc dedans ! ». L’automobile représente la mère qui invite le père à avoir des rapports sexuels.

55 Ces fantasmes se rapportent au pénis dans son aspect « bon » et curatif. Nous traiterons ce sujet plus en détail aux chapitres XI et XII.

56 Nous étudierons ultérieurement le rapport qui existe entre l’observation par Erna des relations sexuelles de ses parents et sa propre névrose.

57 « Kaki » – « selles » (expression des nurses allemandes).

58 « Wurlt », néologisme rappelant : « fouetter de la crème », « barboter ». (N. du T.)

59 Dans mon article : Infant Analysis (1923), j’ai étudié plus en détail la signification symbolique universelle du théâtre, des spectacles et des pièces qui représentent les relations sexuelles entre les parents. Je puis également citer Rank, Das Schauspiel im Hamlet (1919).

60 Néologisme composé de schlagen (fouetter) et einschenken (verser à boire). (N. du T.)

61 Lorsque, comme dans ce cas, la rage de l’enfant contre l’objet est vraiment excessive, il s’est produit un retournement du surmoi contre le ça. Le moi échappe à cette situation intolérable grâce à une projection. Il présente l’objet comme un ennemi, afin que le ça puisse le détruire sadiquement avec l’approbation du surmoi. Si le moi peut réaliser de la sorte une alliance entre le surmoi et le ça, il peut momentanément projeter le sadisme du surmoi, qui était dirigé contre le ça, dans le monde extérieur. Ainsi les pulsions sadiques primaires dirigées contre l’objet sont-elles renforcées par la haine primitivement dirigée contre le ça (voir chap. VIII ainsi que mon article Personification in the Play of Children, 1929).

62 Erna n’avait ni frère ni sœur. C’est dans l’analyse que sa peur et sa jalousie inconscientes à leur endroit, qui tenaient une place si importante dans sa vie psychique, furent révélées et vécues. Cet exemple illustre une fois de plus l’importance de la situation transférentielle dans l’analyse des enfants.

63 Dans mon article : Early Stage of the Œdipus Conflict (1928), j’ai attiré l’attention sur les fantasmes d’être ligués contre leurs parents chez les enfants qui entretiennent des rapports sexuels entre eux, surtout s’ils sont frère et sœur ; leur angoisse et leur culpabilité s’en trouvent souvent ainsi diminuées. Cette question fera l’objet d’une étude plus détaillée dans le chapitre XII.

64 Beaucoup d’enfants ne reviennent qu’en apparence à la réalité quand leurs jeux s’arrêtent et ne cessent d’être absorbés dans leurs fantasmes.

65 Cette question fera l’objet d’une étude plus détaillée dans la deuxième partie de cet ouvrage.

66 Abraham écrit à ce sujet, dans : A Short Study of the Development of the Libido (1924), ce qui suit : « Van Ophuijsen (On the Origin of the Feeling of Persécution, 1920) et Stärcke (The Reversai of the Libido-Sign in Delusions of Persécution, 1919) ont tous deux fait la même découverte dans leur expérience psychanalytique : le « persécuteur », dans la paranoïa, est un dérivé de l’image inconsciente des selles contenues dans l’intestin du malade, qui les a identifiées au pénis du « persécuteur », un individu du même sexe qui fut d’abord un objet d’amour. C’est ainsi que le paranoïaque transforme son persécuteur en une partie de son corps qu’il croit porter en lui et dont il cherche en vain à se délivrer comme d’un élément étranger. »

67 Mon expérience analytique plus récente m’a permis de découvrir que la peur d’excréments empoisonnés et dangereux renforce la fixation de l’enfant aux stades prégénitaux, car il doit constamment se convaincre de la « bonne » qualité de ces excréments en lui comme en ses objets (voir le chap. VII de cet ouvrage). C’est pourquoi, dans les jeux d’Erna, nous étions censées échanger de « bons » présents anaux et nous aimer. Mais l’état dépressif qui faisait suite à ces jeux de soi-disant amour indiquait bien qu’au fond elle était terrifiée de ce que nous faisions, sa mère et elle, en nous persécutant et nous empoisonnant l’une l’autre.

68 On peut faire remonter en partie cette ambition précoce d’Erna aux fantasmes dans lesquels elle surpassait en propreté sa mère, était nommée « Madame Parade Merde » par le père, et se faisait pour ce motif épouser par lui alors que la mère allait mourir de faim en prison.

69 The Prédisposition to Obsessional Neurosis (1913).

70 Par la suite, je suis arrivée à la conclusion, que le chapitre VIII étayera encore davantage, qu’un excès de sadisme oral amène un développement précoce du moi et accélère l’évolution de la libido. Ainsi, dans la névrose d’Erna, y a-t-il interaction des facteurs constitutionnels qui ont été mentionnés, de son sadisme excessif, du développement précoce de son moi et de l’activité prématurée de ses pulsions génitales.

Depuis que j’ai traité cette malade, j’ai découvert encore un autre facteur constitutionnel dans la genèse des névroses ; il s’agit d’une incapacité partielle du moi à tolérer l’angoisse. Dans plusieurs cas, dont celui d’Erna, le sadisme de l’enfant suscite très tôt une angoisse dont les proportions dépassent le pouvoir de maîtrise du moi. Il faut reconnaître qu’il existe des variations individuelles dans la capacité qu’a le moi de dominer une angoisse normale ; c’est là une donnée qui a son importance dans l’étiologie des névroses.

71 Ce cas se compare à celui qu’a rapporté Freud dans Front the History of an Infantile Neurosis (1918). À l’âge de cinq ans, soit dix-huit mois après la dernière occasion qu’elle eut d’observer les rapports sexuels de ses parents, Erna se rendit avec eux chez sa grand-mère et partagea pendant quelque temps leur chambre. Bien qu’elle ne fût, cette fois, témoin d’aucune activité sexuelle, elle déclara un matin, à la stupéfaction de la grand-mère : « Papa est allé au lit avec maman et ils se sont ensuite secoués tous deux. » Le récit de l’enfant demeura incompréhensible jusqu’à ce que son analyse montrât que ce qu’elle avait vu à l’âge de deux ans et demi, et oublié, avait été enregistré et était resté gravé dans son esprit. À trois ans et demi, ces impressions furent réveillées et de nouveau oubliées. Enfin, dix-huit mois plus tard, lorsqu’elle passa la nuit dans la chambre de ses parents, la similitude de la situation éveilla l’expectative inconsciente de revoir la même scène et ranima ses expériences antérieures. Dans le cas d’Erna, comme dans le cas de « l’Homme aux loups », la scène primitive fut entièrement refoulée, puis réactivée et momentanément ramenée à la conscience.

72 Dans Hemmung, Symptom und Angst (1926), Freud rattache à l’intensité de l’angoisse le facteur déclenchant des névroses (p. 96). À mon avis, l’angoisse est libérée par les pulsions destructrices dont la recrudescence serait véritablement responsable des manifestations névrotiques (voir à ce sujet les chap. VIII et XI). C’est l’intensification de la haine qui, engendrant l’angoisse, provoqua la maladie d’Erna.

73 L’analyse révéla la présence d’importants aspects mélancoliques dans sa maladie. Au cours des séances, Erna se plaignait fréquemment d’un sentiment étrange qui s’emparait d’elle et qui lui faisait se demander si elle n’était pas un animal. C’était là l’expression de sa culpabilité à l’endroit de ses pulsions cannibales. Sa dépression (qu’Erna traduisait en ces termes : « Il y a quelque chose dans la vie que je n’aime pas »), correspondait à un véritable taedium vitae et s’accompagnait d’idées suicidaires ; cette dépression découlait des sentiments d’angoisse et de culpabilité provenant de l’introjection sado-orale de ses objets d’amour. »

74 Voir Abraham : A Short Study of the Development of the Libido (1924), Part II.

75 « Rankem ». (N. du T.)

76 « Bilhauern ». (N. du T.)

77 « Schrankspielen ». (N. du T.)

78 Aux dernières nouvelles que je reçus à son sujet, deux ans et demi après l’interruption de son analyse, ces améliorations s’étaient maintenues.

79 Dans le chapitre V, à propos de l’analyse d’Ilse, une fillette de douze ans, je traiterai plus particulièrement des facteurs qui déterminent le passage normal de l’enfance à la période de latence et de celle-ci à la puberté.

80 J’ai déjà indiqué, dans les chapitres précédents, que l’analyse de l’enfant, comme celle de l’adulte, doit se dérouler dans l’abstinence ; toutefois, en raison de la différence entre l’enfant et l’adulte, on ne peut appliquer aux deux les mêmes critères. Ainsi l’analyste qui participe aux jeux et aux fantasmes de l’enfant lui accorde plus de satisfactions réelles qu’à l’adulte, mais beaucoup moins qu’il n’apparaît à première vue. Le jeu est un mode d’expression naturel à l’enfant et la part qu’y prend l’analyste ne se distingue pas essentiellement de l’attention qu’il porte aux verbalisations de l’adulte qui décrit ses fantasmes. D’ailleurs, ces satisfactions de l’enfant relèvent surtout de son imagination. Erna, il est vrai, pendant une certaine période de son analyse, se masturbait régulièrement au cours des séances ; mais ce cas était exceptionnel et sa masturbation obsessionnelle était telle qu’elle se masturbait pendant la majeure partie de la journée et parfois même en présence de témoins. Avec la baisse de cette compulsion, la situation analytique amena l’enfant à l’abandon de la masturbation au cours des séances pour une simple représentation de ses fantasmes masturbatoires.

81 Il faut comprendre qu’elle ne renonça pas entièrement à la masturbation, mais qu’elle cessa de se masturber compulsivement à l’excès et publiquement.

82 Aussi longtemps qu’elle demeura à ce point coupée de la réalité, je ne pus qu’analyser le matériel en fonction de ses fantasmes, mais j’étais constamment à l’affût des indices les plus infimes qui permettraient de relier ces fantasmes à la réalité. Par ce moyen et par une atténuation systématique de son angoisse, je pus graduellement renforcer sa relation à la réalité. Dans le chapitre suivant, je tenterai de montrer plus clairement qu’au cours de la période de latence l’analyste doit très souvent et pendant très longtemps s’intéresser à ce matériel fantasmatique avant d’avoir accès à la vie réelle et aux intérêts du moi de l’enfant.

83 Il me paraît essentiel que le cabinet du psychanalyste soit aménagé de telle sorte que l’enfant puisse donner libre cours à l’abréaction. Les dommages causés aux meubles ou au parquet doivent être acceptés, jusqu’à une certaine limite, comme faisant partie des risques du métier.

84 Les enfants, même très jeunes, démontrent par leurs observations et commentaires qu’ils comprennent parfaitement la nature de la situation transférentielle et qu’ils relient l’atténuation de leurs affects à l’interprétation de la situation originelle et des affects correspondants. Peter, par exemple, avait coutume de faire la distinction entre moi, qui étais « comme sa maman » et sa « vraie maman ». Une fois, en faisant rouler sa voiture en long et en large dans la pièce, il me cracha à la figure et voulut me battre en m’appelant « sale bête ». Il s’opposa d’abord violemment à mon interprétation, mais par la suite se calma et redevint affectueux, pour me demander : « Alors, dis, quand papa mettait sa chose dans maman comme ça, c’est ma vraie maman que je voulais appeler une « bête » ? »

85 Voir mon article : Early Stages of the Œdipus Conflict (1928).

86 Voir chap. VIII.

87 Dans d’autres analyses également, j’ai découvert que les attaques dirigées contre mon nez, mes pieds, ma tête, etc., ne s’adressaient jamais simplement à ces différentes parties de mon corps en tant que telles, mais aussi contre les représentations symboliques du pénis paternel annexé ou incorporé par moi, c’est-à-dire par la mère.

88 « Gewurlt » – cf. « wurlt », déjà cité au début du chapitre. (N. du T.)

89 Voir également : Early Stages of the Œdipus Conflict (1928).

90 Op. cit., où est discutée la relation entre l’inhibition au travail et l’identification sadique à la mère.

91 Sur ce point, voir également mon travail sur : The Role of the School in the Libidinal Development of the Child (1923).

92 Dans son article : Some Unconscious Factors in Reading (1930), James Strachey a signalé cette signification inconsciente de la lecture.