Chapitre IV. La technique de l’analyse des enfants au cours de la période de latence

L’analyse de l’enfant à la période de latence présente des difficultés d’une espèce particulière. À la différence du tout jeune enfant, dont la vive imagination et l’angoisse intense nous livrent plus aisément accès à l’inconscient, il n’a qu’une vie imaginative très restreinte en raison des fortes tendances au refoulement caractéristiques de cet âge. Par ailleurs, son moi n’ayant pas encore atteint un développement comparable à celui de l’adulte, il n’a ni conscience d’être malade ni désir de guérir, de sorte qu’il lui manque à la fois un motif d’entreprendre l’analyse et le soutien nécessaire à sa poursuite. À ces difficultés s’ajoute l’attitude de réserve et de méfiance particulière à cet âge. Cette attitude résulte en grande partie des préoccupations énormes provoquées par la lutte contre la masturbation ; ainsi, l’enfant devient profondément hostile à tout ce qui touche de près ou de loin à une investigation sexuelle ou à des pulsions réprimées à grand-peine.

Ces jeunes malades ne sont pas d’un abord facile pour l’analyste, car ils ne jouent pas comme les tout petits et ne fournissent pas non plus d’associations verbales comme les adultes. J’ai toutefois trouvé moyen d’établir rapidement avec eux une situation analytique en entrant en contact avec leur inconscient, comme je le fais avec les petits enfants, mais selon une démarche adaptée à des esprits plus mûrs. Le jeune enfant subit encore avec force l’influence toute proche des événements et des fantasmes de sa vie instinctuelle et nous les présente d’emblée, si bien que, dès les premières séances, nous pouvons interpréter ses représentations du coït et ses fantasmes sadiques.

Très différent est l’enfant qui, arrivé à la période de latence, a déjà désexualisé bien davantage ces expériences et ces fantasmes, leur donnant ainsi une tout autre forme.

Les deux cas qui suivent serviront d’exemples. À sept ans, Grete était une enfant très renfermée et intellectuellement inhibée, aux traits fortement schizoïdes et d’un abord inaccessible. Elle fit pourtant des dessins, reproduisant de façon primitive des maisons et des arbres, qu’elle alternait sans fin à la manière des obsédés. Je compris, à certaines modifications périodiques et constantes de couleur, de taille et de disposition, que les maisons représentaient Grete et sa mère, les arbres, son père et son frère, et qu’elle n’était pas indifférente aux rapports qui existaient entre eux. Ici, je commençai mes interprétations et lui dis qu’elle était surtout préoccupée par la différence de sexe entre son père et sa mère comme entre elle et son frère et par la différence entre les grandes personnes et les enfants. Elle acquiesça et réagit immédiatement à cette interprétation en apportant des modifications à ses dessins, jusqu’alors d’une extrême monotonie. Je dois cependant signaler que l’analyse se poursuivit encore des mois presque uniquement à l’aide de ses dessins. Avec Inge, une fillette de sept ans, il me fallut plusieurs séances avant d’établir un contact. Je maintins assez péniblement une conversation sur l’école et des activités voisines ; son attitude à mon égard demeurait méfiante et fermée. Elle manifesta un peu plus d’intérêt lorsqu’elle me parla d’un poème qu’elle avait lu en classe ; l’alternance qui y régnait entre mots longs et mots brefs l’avait beaucoup frappée. Elle venait de mentionner qu’elle avait vu des oiseaux pénétrer dans un jardin mais qu’elle ne les avait pas vus en sortir. Avant ces remarques, elle avait dit négligemment qu’elle et une petite camarade avaient joué à un jeu avec le même succès que les garçons. Je lui expliquai qu’elle était préoccupée par le désir de savoir d’où venaient en réalité les oiseaux, c’est-à-dire les enfants, et de mieux connaître la différence de sexe entre les garçons et les filles, comme l’indiquaient l’opposition entre mots longs et mots courts et l’adresse comparée des garçons et des filles. Mon interprétation eut le même effet sur Inge que sur Grete : le contact était établi, le matériel plus riche et l’analyse amorcée.

Dans ces cas comme dans d’autres, nous voyons apparaître au premier plan une curiosité refoulée. Si nous centrons sur ce point nos premières interprétations dans les analyses d’enfants au cours de la période de latence, nous nous trouvons bientôt en présence de la culpabilité et de l’angoisse de l’enfant, et nous avons créé une situation analytique. Évidemment, il ne s’agit pas de donner des explications d’ordre intellectuel, mais bien d’interpréter le matériel qui se fait jour sous forme de doutes, de craintes, de savoir inconscient ou de théories sexuelles93.

L’effet de l’interprétation, directement lié à la suppression partielle du refoulement, se manifeste de plusieurs manières. D’abord, il s’établit une situation analytique. En second lieu, l’imagination de l’enfant devient plus libre : ses représentations gagnent en richesse et en étendue, de même que son langage ; il témoigne d’une plus grande fantaisie dans les histoires qu’il raconte. Enfin, non seulement il éprouve du soulagement, mais il parvient à une certaine compréhension de l’objet de l’analyse comparable à la pénétration que l’adulte acquiert au sujet de sa maladie94. Ainsi, les interprétations parviennent-elles graduellement à triompher des difficultés, signalées plus haut, qui entravent le début et le cours d’une analyse à la période de latence.

À ce stade où l’imagination est plus profondément refoulée et le moi plus développé, les jeux participent davantage de la réalité et moins de l’imagination que dans la petite enfance. Les jeux avec l’eau, par exemple, ne représentent plus de façon aussi directe des désirs de satisfactions orales ou de mouiller et de salir ; les activités sont mises plutôt au service des tendances réactionnelles et revêtent des formes plus rationalisées telles que la cuisine ou le nettoyage. Cette importance prise par l’élément rationnel dans le jeu de l’enfant me paraît due non seulement à un refoulement plus profond de l’imagination, mais aussi à la surenchère obsessionnelle de la réalité qui constitue un des facteurs génétiques de la période de latence.

Les cas typiques de cet âge nous montrent à maintes reprises combien le moi de l’enfant, beaucoup plus faible encore que celui de l’adulte, cherche à fortifier ses positions en mettant toute son énergie au service du refoulement et en se cramponnant à la réalité. Notre travail analytique va à l’encontre de toutes les tendances du moi de l’enfant et c’est pourquoi, il me semble, nous ne pouvons guère, au début du traitement, nous appuyer sur cette instance, mais il nous faut d’abord pénétrer dans les structures inconscientes pour nous assurer progressivement la collaboration du moi.

Alors que les enfants plus jeunes sont portés davantage à se servir de jouets au début de leur analyse, les enfants de cet âge se mettent très tôt à jouer des rôles. Avec des enfants de cinq à dix ans, j’ai joué à des jeux de ce genre qui se poursuivaient d’une séance à l’autre pendant des semaines et des mois ; un jeu ne cédait la place au suivant qu’une fois tous ses détails et ses articulations élucidés par l’analyse. Le jeu qui succède présente les mêmes fantasmes et la même signification complexuelle, mais sous une autre forme et avec de nouveaux détails qui conduisent à des couches plus profondes. Ainsi Inge95, une fillette de sept ans, pouvait passer pour une enfant normale, en dépit de certains troubles dont l’ampleur n’apparut qu’au cours de l’analyse. Pendant très longtemps, elle joua avec moi au bureau ; elle était le directeur qui donnait des ordres de toutes sortes, qui écrivait et dictait des lettres, alors qu’en réalité elle souffrait de très fortes inhibitions à apprendre et à écrire. Ainsi se faisait jour son désir d’être un homme. Puis, elle cessa ce jeu et se mit à jouer avec moi à l’école. Il faut signaler ici que ce n’étaient pas seulement les leçons qu’elle trouvait difficiles et désagréables, mais l’école elle-même qui lui inspirait une vive antipathie. Ce jeu se prolongea aussi pendant un temps considérable. Elle était la maîtresse et j’étais l’élève, et la nature des fautes qu’elle me faisait faire laissait voir les motifs de son propre échec scolaire. Il s’avéra que Inge, la cadette de la famille, avait, malgré les apparences, très mal accepté la supériorité de ses frères et sœurs aînés, et qu’à l’école elle eut le sentiment de retrouver cette même situation. La raison profonde qui l’empêchait de tolérer cette supériorité et par la suite d’accepter l’enseignement de l’école, telle que la révélèrent les détails des leçons qu’elle donnait au cours du jeu, résidait dans l’insatisfaction et le refoulement très précoce de son propre désir de savoir96.

Nous avons vu à quel point Inge s’était identifiée d’abord à son père, puis à sa mère, comme l’indiquent les jeux où elle était en premier lieu le directeur et ensuite la maîtresse d’école. Dans le jeu suivant, elle était une marchande de jouets, et je devais lui acheter toutes sortes d’objets pour mes enfants, tels que des stylos ou des crayons, qui rendraient plus vive leur intelligence. Ces objets étaient tous des symboles du pénis et montraient ce qu’elle avait désiré obtenir de sa mère. Ce jeu, qui mettait de nouveau au premier plan l’attitude homosexuelle de la fillette et son complexe de castration, réalisait le désir de recevoir de la mère le pénis du père, grâce auquel elle supplanterait le père et gagnerait l’amour de la mère. Plus tard, toutefois, elle préféra me vendre de la nourriture pour mes enfants ; il devint alors évident que le pénis du père et le sein de la mère étaient les objets de ses désirs oraux les plus profonds et que des frustrations orales se trouvaient à l’origine de tous ses troubles et plus particulièrement de ses difficultés scolaires.

En raison des sentiments de culpabilité liés à l’introjection sado-orale du sein maternel, Inge avait, à un stade très précoce, considéré cette frustration orale comme un châtiment97. Les pulsions agressives issues de la situation œdipienne et dirigées contre la mère, ainsi que le désir de lui dérober ses enfants, avaient intensifié cette culpabilité précoce et abouti à une crainte profonde, bien que dissimulée, de la mère. C’est pourquoi, étant incapable de se maintenir dans une position féminine, elle essaya de s’identifier au père ; mais sa crainte démesurée du père, dont elle voulait ravir le pénis, l’empêcha également d’adopter une position homosexuelle. À ces facteurs s’en ajoutait un autre, que favorisait sa situation de cadette : l’impression qu’elle ne pouvait agir, parce qu’elle ne pouvait savoir, ce qui était le corollaire de la frustration précoce de ses besoins épistémophiliques. Elle échoua donc à l’école dans les activités qui répondaient à ses tendances masculines, sans pouvoir pour autant élaborer les sublimations liées à la position féminine qu’elle ne pouvait assumer et qui comportait des fantasmes d’imprégnation et d’accouchement. À cause de son angoisse et de sa culpabilité, elle essuya un autre échec dans ses relations avec sa mère, dont l’institutrice était un substitut, car, dans son inconscient, l’ingestion de connaissances était assimilée à la satisfaction de désirs sado-oraux impliquant la destruction du sein de la mère et du pénis du père.

Alors que Inge échouait dans la réalité, elle pouvait en imagination jouer tous les rôles. Ainsi, lorsqu’elle jouait au bureau, elle prenait avec succès, dans la personne du directeur, le rôle du père ; lorsqu’elle était l’institutrice, elle avait de nombreux enfants et substituait à sa condition de cadette celle de l’enfant le plus âgé et le plus intelligent –, enfin, lorsqu’elle vendait des jouets ou de la nourriture, elle se plaçait dans une situation de supériorité et trouvait en même temps une compensation aux frustrations orales qu’elle avait endurées quand elle était bébé.

J’ai exposé ce cas afin de montrer qu’il faut approfondir non seulement tous les détails d’un même jeu mais aussi le motif qui provoque le passage d’un jeu à un autre, si l’on veut mettre à jour les articulations psychologiques sous-jacentes. J’ai souvent constaté qu’à l’occasion d’un changement de jeu on peut saisir les causes qui déterminent des modifications ou des fluctuations dans les positions psychologiques et comprendre ainsi l’interaction dynamique des forces qui s’affrontent dans le psychisme.

L’exemple suivant permettra de décrire l’application d’une technique mixte. C’est pour des difficultés variées qu’on m’adressa Kenneth, âgé de neuf ans et demi, mais de comportement très infantile. Craintif, timide, fortement inhibé et angoissé, il avait très tôt manifesté une tendance marquée à la rumination morbide. Ses études furent un échec complet et il avait le niveau scolaire d’un enfant de sept ans ; à la maison, il était d’une humeur excessivement agressive, insolente et intraitable. Il manifestait pour les choses sexuelles un intérêt insolite, dépourvu de toute sublimation et, apparemment, de toute inhibition ; il usait avec prédilection de mots obscènes, s’exhibait et se masturbait d’une façon particulièrement éhontée pour son âge98.

Voici en quelques mots l’histoire de ce garçon. Alors qu’il était tout petit, il avait été séduit par sa nurse Mary. Il se souvenait encore très bien de cet événement, dont la mère avait eu connaissance par la suite. Elle rapportait que Mary s’était beaucoup attachée à l’enfant, tout en se montrant très exigeante sur les questions de propreté. D’après les souvenirs de Kenneth, la séduction eut lieu au début de sa cinquième année, mais il est certain qu’elle fut bien antérieure. L’enfant racontait, apparemment avec plaisir et sans inhibition, que la nurse le faisait assister à son bain et l’invitait à lui frotter les organes génitaux. Par ailleurs, il n’en disait que du bien, affirmant qu’elle l’avait aimé et niant qu’elle eût été sévère à son égard. Au début de son analyse, il rapporta un rêve qui revenait souvent depuis sa cinquième année : il touchait les organes génitaux d’une inconnue et la masturbait.

La peur que je lui inspirais se fit jour dès la première séance. Peu de temps après, il eut un rêve d’angoisse, dans lequel il voyait soudain un homme assis à ma place ; ensuite, je me déshabillais et il découvrait avec horreur que j’avais des organes génitaux masculins extraordinairement développés. À la suite de l’interprétation de ce rêve, apparut un matériel abondant centré sur sa théorie sexuelle de la « mère au pénis » ; l’analyse prouva que Mary incarnait pour lui très exactement cette image. Il avait eu évidemment très peur d’elle quand il était tout petit, car elle l’avait alors durement battu, mais il ne l’admit qu’après un autre rêve qui modifia son attitude.

Tout infantile qu’il fût sous beaucoup de rapports, Kenneth ne mit pas de temps à comprendre clairement le but et la nécessité de son analyse. Il donnait parfois des associations à la manière d’un enfant plus âgé et s’étendait alors de lui-même sur le divan. C’est là, en fait, que s’est déroulée la plus grande partie de son analyse. Bientôt, cependant, il compléta le matériel verbal par des actes : toujours sur le divan, tantôt il représentait des personnages à l’aide de crayons pris sur la table, tantôt il s’emparait d’agrafes à papiers qu’il avait apportées et qui figuraient successivement des gens en train de se battre et des projectiles ou servaient à construire des édifices. Il finit par découvrir un jeu de construction sur le rebord de la fenêtre, approcha du divan la petite table à jeu et traduisit à l’aide des cubes ses associations verbales.

Le deuxième rêve de Kenneth fit avancer l’analyse d’un grand pas, je n’en rapporterai que les éléments nécessaires à l’illustration de la technique employée. Il était dans la salle de bain en train d’uriner lorsqu’un homme entra, tira sur lui et atteignit son oreille, qui se détacha. Pendant le récit de son rêve, l’enfant manipula les cubes de plusieurs façons et me donna les explications suivantes. Kenneth, son père, son frère et la nurse étaient représentés chacun par un cube. Ils dormaient tous, couchés dans des pièces différentes, délimitées par d’autres cubes. Tout à coup, Mary se leva, prit un gourdin, également figuré par un cube, et s’avança vers l’enfant, avec l’intention de lui faire quelque chose parce qu’il s’était mal conduit ; en fait, il s’était masturbé et mouillé. Pendant qu’elle le frappait avec le gourdin, il se mit à la masturber et elle cessa de le battre. Chaque fois qu’elle recommençait à le frapper, il la masturbait de nouveau et elle cessait de sévir. Ce manège se répéta à maintes reprises, mais à la fin rien n’y fit plus et Mary menaça de le tuer avec son bâton ; le frère vint alors à son secours.

Kenneth se montra extrêmement surpris quand il reconnut, grâce à ce jeu et à ses associations, la crainte réelle que lui avait inspirée la nurse. En même temps, il prit partiellement conscience de sa peur à l’égard de ses parents. Ses associations prouvèrent que sa peur de Mary masquait la peur d’une mère méchante qui était l’alliée d’un père castrateur, figuré en rêve par l’homme qui l’avait amputé de son oreille dans cette même salle de bain où il avait si souvent masturbé sa nurse.

Cette peur des parents unis contre lui dans un coït perpétuel tint une place très importante dans l’analyse de Kenneth. Ce n’est que plus tard, après avoir accumulé des observations analogues, que je découvris les origines de cette crainte de « la femme au pénis »99. Il s’agit d’une théorie sexuelle, constituée à un stade génétique très précoce, selon laquelle la mère incorporerait le pénis du père au cours du coït100, si bien qu’en définitive la femme qui possède un pénis représente les parents accouplés. Le matériel qui vient d’être rapporté nous servira d’illustration. Kenneth était attaqué d’abord, dans son rêve, par un homme, puis dans son jeu, par Mary, armée d’un bâton. La nurse représentait, comme le montrèrent les associations, non seulement « la femme au pénis », mais la mère unie au père ; dans cette image, le père, qui était apparu d’abord sous la forme d’un homme, était figuré par son seul pénis, le gourdin dont Mary frappait l’enfant.

Je voudrais souligner ici une ressemblance entre la technique de l’analyse des jeunes enfants et la technique de l’analyse par le jeu employée dans certains cas avec des enfants plus âgés. Le jeu avec des cubes avait rendu Kenneth conscient d’une partie importante de son enfance. À mesure que son analyse avançait, il était souvent repris par l’angoisse et ne pouvait me faire part de ses associations qu’en les complétant par des jeux avec les cubes ; il arriva même plus d’une fois que, sous l’emprise de cette angoisse, les mots lui manquèrent et qu’il n’eut d’autre moyen d’expression que le jeu. L’angoisse une fois dissipée par les interprétations, il redevenait capable de parler plus librement.

Un autre exemple d’une technique modifiée se trouve dans la méthode que j’ai adoptée dans le cas de Werner, un garçon de neuf ans atteint de névrose obsessionnelle. Cet enfant, qui à maints égards se comportait comme un obsédé d’âge adulte, présentait, outre une rumination morbide très marquée, une angoisse d’une grande intensité qui se manifestait surtout par une irritabilité excessive et des accès de colère101. Une bonne partie de son analyse se déroula à l’aide de jouets et de dessins. Je devais m’asseoir à côté de lui devant la table et participer à ses jeux bien plus que je ne le fais d’habitude même avec des enfants beaucoup plus petits. Par moments, il me fallait tout faire moi-même sous sa direction, édifier des constructions avec les cubes, déplacer les voitures, tandis qu’il se contentait de surveiller les opérations. Le tremblement de ses mains, m’expliqua-t-il, était parfois si intense qu’il ne pouvait mettre les jouets à leur place et qu’il craignait de les déranger ou de les renverser. Ce tremblement annonçait une crise anxieuse, et je pouvais, la plupart du temps, y couper court en poursuivant le jeu comme il l’entendait, tout en interprétant ce que je faisais en rapport avec son angoisse. Il apparut que la peur de sa propre agressivité et que ses doutes sur sa capacité d’amour lui avaient enlevé tout espoir de jamais restaurer dans leur intégrité les parents, frères et sœurs qu’en imagination il avait attaqués et maltraités. De là venait sa crainte de renverser par mégarde les cubes et les objets qui étaient déjà assemblés. C’est parce qu’il manquait de confiance dans ses tendances constructives et réparatrices qu’il était si fortement inhibé au travail et au jeu.

Une fois son angoisse dissipée dans une large mesure, Werner put jouer sans avoir recours à moi. Il dessina beaucoup avec une abondance d’associations. Étendu sur le divan, dans cette position qu’il préférait, tout comme Kenneth, pour associer, il racontait d’interminables fantasmes d’aventures, dans lesquelles des appareils et des dispositifs mécaniques tenaient une place importante, cependant que le matériel, fourni auparavant par les dessins, réapparaissait mais enrichi sous bien des rapports.

Nous savons que son extrême angoisse s’exprimait surtout par des accès de colère, de l’agressivité et une attitude d’arrogance, de provocation et de chicane. Il n’avait nullement conscience d’être malade et répétait qu’il n’avait aucune raison de se faire analyser ; longtemps, dans les périodes de résistance, il se comportait à mon égard avec irritation et insolence. À la maison aussi, c’était un enfant difficile, et son entourage aurait eu grand-peine à lui faire poursuivre son traitement si je n’étais parvenue très tôt à dissiper progressivement son angoisse en l’analysant, jusqu’à ce que l’expression de ses résistances se limitât à la durée des séances.

Nous en arrivons maintenant à un cas qui présentait des difficultés techniques tout à fait exceptionnelles. Egon n’avait pas de symptômes précis, mais toute sa personne n’en produisait pas moins une impression inquiétante. À neuf ans et demi, c’était un garçon très renfermé, même à l’égard de ses proches, qui ne disait que le strict nécessaire et n’avait guère d’attachements, pas d’amis, rien qui l’intéressât ou lui fît plaisir. C’était, il est vrai, un bon élève, mais ses succès scolaires relevaient uniquement de mécanismes obsessionnels que l’analyse mit à jour. Quand on lui demandait si quelque chose lui plaisait ou pas, il avait toujours la même réponse stéréotypée : « Ça m’est égal. » On était frappé par l’expression vieillotte et tendue de son visage, par la raideur de ses mouvements. Il était coupé de la réalité au point de ne rien voir de ce qui se passait autour de lui et de ne pas reconnaître les familiers de la maison quand il les rencontrait. L’analyse révéla l’existence d’une grave évolution psychotique qui, selon toute probabilité, aurait abouti, vers la puberté, à l’installation d’une schizophrénie.

Résumons brièvement l’histoire du garçon. Quand il avait environ quatre ans, son père l’avait à plusieurs reprises menacé à cause de son onanisme et lui avait dit qu’il devait tout au moins se confesser chaque fois qu’il se masturbait. Le caractère de l’enfant s’était profondément modifié à la suite de ces menaces. Egon se mit alors à mentir et à faire de fréquents accès de colère ; puis son agressivité passa au second plan, tandis qu’il adoptait de plus en plus une attitude de résistance passive et apathique, en se retranchant du monde extérieur.

Je fis d’abord étendre Egon sur le divan ; il accepta volontiers, alors qu’il n’aurait sans doute pas voulu d’aussi bon gré se mettre à jouer. Durant plusieurs semaines, j’essayai de faire démarrer le traitement par tous les moyens ordinaires, mais je dus bientôt reconnaître que ces efforts étaient voués à l’échec. Il m’apparut clairement que la difficulté qu’éprouvait l’enfant à parler avait des racines si profondes qu’il me fallait avant tout en triompher par des procédés analytiques. Le peu de matériel que j’avais pu obtenir de lui était fondé principalement sur la manière dont il jouait avec ses doigts lorsqu’il lui arrivait de prononcer un mot ; en fait, ses paroles se réduisaient à quelques phrases par séance. Je compris donc qu’il avait besoin de s’aider par l’action, et je lui demandai une fois de plus si mes petits jouets ne l’intéressaient pas. Il répondit à son accoutumée : « Ça m’est égal. » Il regarda cependant les objets posés sur la table de jeu, s’occupant exclusivement des petites voitures. Ce fut alors un jeu monotone qui dura des séances entières pendant des semaines et des semaines. Egon poussait les voitures le long de la table et les jetait à terre dans ma direction ; à un regard qu’il me lança, je compris que je devais les ramasser et les lui renvoyer. Afin de ne pas prendre le rôle du père inquisiteur dont il se méfiait, je jouai avec lui pendant des semaines en silence et sans lui donner d’interprétations, ne cherchant qu’à établir un contact grâce au jeu. Durant tout ce temps, le jeu demeura absolument identique jusque dans ses détails, mais, bien qu’il fût monotone et, soit dit en passant, très fatigant pour moi, je pus relever quelques points particuliers : chez lui, comme dans l’analyse de tous les garçons, une voiture en mouvement représentait la masturbation et le coït, des voitures qui s’entrechoquent, le coït, tandis que la comparaison de deux voitures de taille différente exprimait la rivalité avec le père ou son pénis.

Quelques semaines plus tard, j’interprétai ce matériel en le reliant à des faits déjà connus102. Les résultats s’en firent bientôt sentir. À la maison, son comportement acquit une aisance qui frappa les parents ; en analyse, il réagit à l’effet libérateur de l’interprétation d’une manière qui me paraît typique : il se mit à introduire dans son jeu si monotone quelques nouveaux détails, d’abord à peine perceptibles en dehors d’une observation minutieuse, mais s’amplifiant graduellement jusqu’à modifier de fond en comble le jeu initial. Alors qu’au début il se contentait de faire rouler les petites voitures, il entreprit un jeu de construction et, rivalisant avec moi, empila les voitures les unes sur les autres jusqu’à une très grande hauteur. Enfin, les cubes furent utilisés pour la première fois, et il devint évident, quel que fût le camouflage, que ces constructions figuraient toujours soit des êtres humains, soit des organes génitaux des deux sexes. De là, Egon passa à des dessins d’un genre fort singulier ; sans regarder le papier, il traçait des lignes en faisant rouler un crayon entre ses deux mains. Dans ces gribouillis, il distinguait ensuite spontanément des formes, toujours des têtes, dont il disait sans hésitation si elles appartenaient à des hommes ou à des femmes. À propos des détails de ces visages et de leurs rapports réciproques, surgit à nouveau le matériel des premiers jeux : ses incertitudes sur la différence entre les sexes et sur le coït des parents, les préoccupations qui y étaient fiées dans son esprit, les fantasmes où il jouait le rôle d’un tiers dans les rapports sexuels de ses parents. Mais c’est aussi sa haine et ses pulsions destructrices qui s’exprimaient lorsqu’il découpait et morcelait ces têtes représentant à la fois les enfants contenus à l’intérieur de la mère et les parents eux-mêmes. Alors seulement apparut la pleine signification de ce que faisait Egon lorsqu’il empilait les petites voitures aussi haut qu’il le pouvait : il figurait ainsi le corps de sa mère, dont il enviait la grossesse et dont il souhaitait vider le contenu. Il éprouvait à l’égard de sa mère de violents sentiments de rivalité et une crainte intense qui provenait du désir de lui dérober ses enfants et le pénis du père. À ces productions s’ajouta par la suite le découpage, où il devint d’une habileté consommée. À l’instar de ses constructions, ses découpages représentaient uniquement des êtres humains. Les divers contacts qu’il établissait entre ces figures, leurs tailles variées, leur sexe, leurs parties en plus ou en moins, le moment où il les morcelait, la manière dont il le faisait, tous ces éléments permirent de pénétrer profondément dans l’œdipe, aussi bien direct qu’inversé, de l’enfant. On discernait de plus en plus clairement sa rivalité avec la mère, fondée sur une attitude homosexuelle passive, et l’angoisse qui en découlait, tant à l’égard du père que de la mère. La haine et les pulsions destructrices que son frère et ses sœurs avaient suscitées chez lui pendant les grossesses de la mère se matérialisaient dans le découpage de figures dont il faisait des êtres humains, petits et mutilés. L’ordre qu’il suivait dans ses jeux n’était pas non plus à négliger. Après avoir découpé et coupé en morceaux, il se mettait à construire, ce qui prenait alors le sens d’une restauration ; de même, poussé par des tendances réactionnelles, il surchargeait de décorations les figures qu’il avait découpées. En outre, dans toutes ces productions réapparaissaient sans cesse les incertitudes et la curiosité intense qui avaient été très tôt refoulées et qui contribuaient largement à ses difficultés à s’exprimer, à son caractère « renfermé » et à la pauvreté de ses intérêts.

Les inhibitions d’Egon au jeu dataient de sa cinquième année et remontaient même en partie à une période antérieure. Il faisait des constructions avant trois ans, et commença à découper un peu plus tard, mais ce dernier jeu ne dura pas longtemps et se limita toujours à des découpages de têtes. À l’âge de quatre ans, il avait cessé de prendre plaisir à ces diverses activités ; par ailleurs, il n’avait jamais dessiné. On voyait apparaître maintenant des sublimations, échappées à un profond refoulement, qui se manifestaient soit par des reviviscences, soit par des créations nouvelles. Son comportement puéril et très primitif au cours de ses jeux ne dépassait pas un niveau de trois ou quatre ans. Je dois ajouter que, parallèlement à ces modifications, le caractère du garçon changea pour le mieux.

Toutefois, ses inhibitions de langage ne cédèrent que très lentement. Il est vrai qu’il répondait d’une manière de plus en plus libre et complète aux questions que je lui posais pendant ses jeux, mais il lui fallut un temps considérable pour associer librement comme les enfants de son âge. Ses difficultés d’expression ne disparurent complètement qu’après la pleine reconnaissance et l’exploration des facteurs paranoïdes sous-jacents qui se manifestèrent beaucoup plus tard, pendant la dernière partie d’un traitement qui occupa en tout quatre cent vingt-cinq séances103. Quand son angoisse eut sensiblement diminué, il donna de lui-même par écrit des associations isolées ; plus tard, il me les chuchotait et exigeait de moi des réponses à voix basse. Il craignait, d’une manière de plus en plus apparente, que quelqu’un surprît ses paroles, et il y avait des endroits dans la pièce dont il ne s’approchait à aucun prix. Sa balle venait-elle à rouler sous le divan, sous l’armoire ou dans un coin sombre, je devais la lui rapporter, cependant que son angoisse croissait et qu’il reprenait l’attitude rigide et l’expression figée caractéristiques du début de son analyse. Ce qu’il redoutait, c’était la présence cachée de persécuteurs qui le surveillaient de tous ces coins et même du plafond ; ces idées de persécution remontaient en dernière analyse à la peur des nombreux pénis contenus à l’intérieur de sa mère et dans son propre corps. Cette crainte paranoïde du pénis considéré comme un persécuteur s’était trouvée exacerbée par l’attitude du père qui le surveillait et l’assiégeait de questions au sujet de la masturbation ; c’est pour le même motif qu’il s’était détourné de sa mère, la « femme au pénis », qui, dans son esprit, s’était liguée avec le père contre lui. À mesure que sa croyance en une « bonne » mère se fortifiait dans le cours de l’analyse, il voyait de plus en plus en moi une alliée qui le protégeait contre les persécuteurs le menaçant de partout. C’est seulement lorsque son angoisse à cet égard se fut atténuée et que le nombre et la malignité de ses persécuteurs eurent diminué, qu’il fut capable de parler et d’agir avec plus de liberté104.

La dernière partie du traitement se déroula presque uniquement à l’aide d’associations libres. Il ne fait pour moi aucun doute que c’est grâce à la technique de l’analyse par le jeu, employée d’ordinaire avec de très jeunes enfants, que je pus accéder à l’inconscient d’Egon et arriver à le traiter et à le guérir. Je ne suis pas convaincue que c’eût été possible avec un enfant plus âgé105.

Il est vrai que, d’une manière générale, nous pouvons avoir recours aux associations verbales chez l’enfant à la période de latence ; toutefois, il nous faut dans bien des cas modifier la technique utilisée avec les adultes. Avec des enfants comme Kenneth, qui ne prit pas de temps à reconnaître consciemment l’aide que lui apportait la psychanalyse et le besoin qu’il en avait, ou comme Erna, pourtant beaucoup plus jeune, qui souhaitait tellement être guérie, on pouvait, même au tout début du traitement, poser parfois une question de ce genre : « Eh bien ? À quoi es-tu en train de penser ? »

Mais chez beaucoup d’enfants de moins de neuf ou dix ans, une telle question serait sans utilité. On ne peut découvrir la manière d’interroger un enfant qu’en tenant compte de ses jeux ou de ses associations.

Quand on observe le jeu d’un tout jeune enfant, on s’aperçoit vite que les cubes, les morceaux de papier et, en fait, tout ce qui l’entoure tient lieu, dans son imagination, d’autre chose. Si nous lui demandons, pendant qu’il est occupé par ces objets : « Qu’est-ce que c’est que cela ? », nous ferons des découvertes de toute sorte, mais à condition d’avoir déjà effectué un travail analytique préliminaire et établi une situation transférentielle. On nous dira souvent, par exemple, que les cailloux au fond de l’eau sont des enfants qui veulent atteindre le rivage ou encore des gens qui se battent. Cette première question en entraîne d’autres : « Que font-ils donc ? » ou bien : « Où sont-ils ? » Avec les enfants plus âgés, il nous faut obtenir les associations par des moyens semblables bien qu’adaptés, mais seulement après avoir triomphé, grâce à un travail préalable et à une situation analytique bien établie, de la méfiance et du refoulement de la vie imaginative, beaucoup plus intenses chez ces sujets.

Revenons à l’analyse de la petite Inge, une fillette de sept ans. Lorsqu’en jouant au directeur elle écrivait des lettres et distribuait des ordres, je lui demandai : « Qu’y a-t-il dans cette lettre ? » Elle répliqua immédiatement : « Vous le saurez quand vous l’aurez. » Je reçus bien la lettre, mais ce n’était que griffonnages106. Peu après, je lui dis donc : « M. X… (un personnage du jeu) m’a chargée de te demander ce qu’il y a dans la lettre, car il a besoin de le savoir ; il serait heureux si tu la lui lisais par téléphone. » Sur ce, elle me communiqua, sans aucune difficulté, tout le contenu imaginaire de la lettre, enrichi d’une série d’associations révélatrices. Une autre fois, elle me fit jouer le rôle d’un médecin. Comme je lui demandais ce qui n’allait pas, elle rétorqua : « C’est sans importance. » Je lui donnai alors une véritable consultation et insistai : « Mais, chère Madame, vous devez me dire à quel endroit exactement vous avez mal. » D’autres questions suivirent : pourquoi elle était tombée malade, quand la maladie avait commencé, et ainsi de suite. Elle répondait volontiers à des questions présentées sous cette forme, et comme elle fut la malade à plusieurs reprises, elle me livra un matériel abondant qui était profondément enfoui. Lorsque les rôles furent renversés, elle me donna des conseils médicaux qui continuèrent de m’éclairer.

Ce que nous avons vu dans ce chapitre montre bien qu’avec les enfants à, la période de latence il importe surtout d’établir un contact avec les fantasmes inconscients par l’interprétation du symbolisme contenu dans le matériel en fonction de l’angoisse et de la culpabilité. Mais comme à cette étape du développement la vie imaginative se trouve plus profondément refoulée qu’aux stades antérieurs, nous devons souvent nous frayer un accès jusqu’à l’inconscient grâce à des productions qui paraissent de prime abord dépourvues de tout caractère fantasmatique. Dans les analyses typiques de cette période, nous devons aussi nous attendre à ne pouvoir débarrasser l’enfant de ses refoulements et libérer son imagination que laborieusement et pas à pas. Dans certains cas, nous voyons passer des semaines et même des mois sans rien obtenir qui ait, semble-t-il, une signification psychologique. L’enfant ne nous rapporte, par exemple, que des échos de journaux, des souvenirs de lectures et les mêmes rengaines sur ce qui se passe à l’école. Bien plus, lorsqu’il se livre de façon monotone et obsessionnelle, et sans guère donner d’associations, à certaines activités telles que le dessin, la couture, la construction ou la fabrication d’objets, l’enfant ne nous offre en apparence aucune prise sur sa vie imaginative. Mais il suffit de nous rappeler Egon et Grete pour nous rendre compte que même des activités et des paroles aussi dénuées de fantasmes ouvrent une brèche sur l’inconscient à condition de les regarder comme un matériel authentique et non simplement comme l’expression de résistances. C’est en prêtant une attention suffisante à des indices minimes et en prenant comme point de départ de nos interprétations ce qui relie le symbolisme à la culpabilité et à l’angoisse associées à ces productions, que nous trouverons toujours moyen de commencer et de poursuivre le travail de l’analyse.

Le moi n’est pas exclu de tout rôle actif dans ce travail, du fait que nous communiquons avec l’inconscient de l’enfant avant même d’avoir approfondi les rapports avec son moi. Il est impossible de ne pas tenir compte de cette instance, puisque le moi est étroitement lié au ça comme au surmoi et qu’il nous faut passer par lui pour accéder à l’inconscient. L’analyste ne s’adresse pourtant pas de manière spécifique au moi, comme le font les éducateurs ; il cherche plutôt à se frayer un chemin jusqu’aux organisations inconscientes du psychisme qui ont une importance décisive dans la formation du moi.

Reportons-nous une fois de plus à nos exemples cliniques. On se souvient que pour l’analyse de Grete, cette fillette de sept ans, j’utilisai presque uniquement ses dessins, des maisons et des arbres de différentes tailles qu’elle faisait alterner de façon obsessionnelle, et qui étaient dépourvus de toute imagination. J’aurais pu, à l’instar d’un pédagogue bienveillant, solliciter sa fantaisie et la rattacher à d’autres activités de son moi. J’aurais pu aussi, m’appuyant sur ses intérêts possibles d’ordre esthétique ou topographique, lui suggérer de décorer et d’embellir ses maisons, de grouper les arbres et les maisons de manière à en faire une rue. J’aurais pu encore, en partant des arbres, l’intéresser à leurs différentes espèces, et peut-être stimuler de la sorte sa curiosité à l’égard de la nature. Devant le succès d’une tentative de ce genre, on s’attendrait à ce que l’analyste prit un contact plus intime avec le moi, dont les intérêts passeraient au premier plan. Mais l’expérience a démontré dans plus d’un cas qu’en stimulant l’imagination de l’enfant on ne parvient pas à triompher du refoulement, ce qui écarte toute possibilité de commencer le travail analytique107. Bien plus, ce procédé est rarement applicable en raison de toute l’angoisse latente dont souffre l’enfant et qui nous oblige à établir une situation analytique le plus rapidement possible et à entreprendre sans tarder une véritable analyse. Même quand le moi peut nous servir de point de départ pour arriver à l’inconscient, les résultats sont minimes en comparaison du temps nécessaire pour les obtenir. Ce que le matériel gagne en richesse et en signification n’est que faux-semblant ; en réalité, c’est le même contenu inconscient, mais sous des dehors plus saisissants. Ainsi, nous aurions pu, en stimulant sa curiosité, amener Grete, si les circonstances s’y étaient prêtées, à s’intéresser aux entrées et aux sorties des maisons, aux différences entre les arbres ou à leur croissance. L’élargissement de ses intérêts n’aurait fait que traduire d’une manière moins déguisée le matériel qu’elle nous livrait dans les dessins monotones du début de son analyse. Les maisons et les arbres de petites et de grandes dimensions qu’elle ne cessait de dessiner compulsivement, c’étaient la mère, le père, le frère et elle-même, reconnaissables aux différences de taille, de forme et de couleur et à l’ordre de succession. Ces dessins cachaient une curiosité refoulée au sujet de la différence des sexes et de problèmes voisins ; en les interprétant de cette manière, j’avais prise sur son angoisse et sa culpabilité et j’engageais l’analyse.

S’il est vrai que les productions intéressantes et complexes ont la même source que les productions pauvres, il importe peu, du point de vue analytique, de choisir les unes plutôt que les autres comme support de l’interprétation. En effet, l’expérience m’a montré que c’est uniquement grâce à l’interprétation que s’amorce et se poursuit l’analyse des enfants. L’analyste peut donc interpréter correctement les productions les plus monotones et en apparence les plus stériles, pourvu qu’il soit à même de comprendre le sens du matériel et de le rattacher à l’angoisse latente du sujet ; en même temps, les intérêts du moi et les sublimations se font jour au fur et à mesure que l’angoisse se dissipe et que le refoulement disparaît. Ainsi, dans le cas de Ilse, que nous examinerons de façon plus détaillée dans le chapitre suivant, des dessins monotones et obsessionnels firent place à un véritable talent pour les arts manuels et décoratifs, en l’absence de toute sollicitation ou suggestion de ma part.

Avant de clore ce chapitre sur les analyses de la période de latence, je voudrais m’arrêter à un problème qui n’est pas strictement technique mais que l’analyste d’enfants ne saurait négliger : il s’agit des rapports avec les parents de nos jeunes malades. Pour l’efficacité de son travail, une certaine confiance doit régner entre l’analyste et les parents. Par suite de la dépendance de l’enfant à leur égard, ils se trouvent inclus dans le champ de l’analyse, mais nous ne les analysons pas et ne pouvons de ce fait agir sur eux que par des moyens psychologiques courants. Leurs rapports avec celui qui analyse leur enfant sont sujets à des difficultés particulières, car ils mettent en jeu leurs propres complexes. La névrose d’un enfant pèse beaucoup sur la culpabilité des parents, qui considèrent la nécessité de recourir à l’analyse comme la preuve de leur responsabilité dans la genèse de sa maladie. H leur est également pénible de voir les détails de leur vie familiale dévoilés à un étranger. Il faut encore mentionner, surtout chez la mère, la jalousie à l’égard des rapports de confiance qui se nouent entre l’enfant et son analyste. Cette jalousie, qui découle en grande partie d’une rivalité avec l’imago maternelle108, se retrouve chez les gouvernantes et les nurses, dont l’attitude est rarement bienveillante à l’égard de l’analyse. Ces facteurs, entre autres, pour la plupart inconscients, sont à l’origine de l’ambivalence des parents et en particulier de la mère, à l’endroit de l’analyste, même s’ils ont pris conscience de la nécessité, pour l’enfant, d’une cure psychanalytique. La famille la mieux disposée, de façon consciente, à l’égard du traitement, le perturbera donc toujours, et les torts qu’elle causera dépendront de son attitude inconsciente et de son degré d’ambivalence. C’est pourquoi j’ai rencontré autant d’obstacles chez les parents qui étaient au courant de l’analyse que chez ceux qui en étaient tout à fait ignorants. C’est pour la même raison que j’estime superflu, voire hors de propos, de donner aux parents des explications théoriques quelque peu profondes avant le début du traitement, à cause de l’action défavorable qu’elles pourraient avoir sur leurs complexes. Je me borne à quelques remarques sur le sens et les effets de l’analyse, j’avertis les parents que leur enfant recevra des éclaircissements dans le domaine de la sexualité, et que de nouvelles difficultés pourront surgir de temps à autre en cours de traitement. Je me refuse toujours à leur révéler les détails de l’analyse : un enfant qui m’accorde sa confiance n’a pas moins droit qu’un adulte à ma discrétion.

Dans nos contacts avec les parents, nous devrions surtout, selon moi, chercher à obtenir d’eux une collaboration essentiellement passive ; ils ne peuvent nous aider que s’ils s’abstiennent, dans la mesure du possible, d’intervenir, soit en posant des questions qui incitent l’enfant à parler de son analyse à la maison, soit en soutenant de mille manières les résistances que reflètent ses propos. Il y a toutefois des circonstances où il nous faut une collaboration plus active : dans les paroxysmes d’angoisse et les moments de résistance accrue, comme ce fut le cas de Ruth et de Trude109, il incombe à ceux qui ont la charge de l’enfant de trouver le moyen de l’amener aux rendez-vous en dépit des difficultés qu’il oppose. À ma connaissance, ce fut toujours chose possible, car une résistance, même très forte, ne va généralement pas sans un transfert positif sur l’analyste ; il s’agit donc d’une attitude ambivalente de l’enfant vis-à-vis de son analyse. Il ne faut toutefois pas laisser cette aide temporaire devenir indispensable au travail analytique. De tels accès de résistance ne peuvent être que rares et brefs : c’est à l’analyste de les prévenir ou, le cas échéant, de les juguler. Si nous parvenons à établir de bons rapports avec les parents et à nous assurer la collaboration de leur inconscient, nous sommes à même d’obtenir des renseignements utiles sur le comportement de l’enfant en dehors des séances, sur toute modification, apparition ou disparition de symptômes en rapport avec la cure. Je préfère néanmoins me passer de cette source d’information, utile mais pas absolument nécessaire, si c’est au prix d’autres difficultés. Je recommande toujours aux parents de ne pas laisser croire à l’enfant que leurs mesures éducatives viennent de moi et de maintenir entre l’éducation et l’analyse une séparation totale. L’analyse demeure ainsi, comme il se doit, une affaire strictement personnelle entre le malade et moi.

Afin de parer à tout déplacement de la situation analytique, il me paraît essentiel, avec les enfants comme avec les adultes, que les séances aient lieu dans le cabinet de travail de l’analyste, à heure fixe, et que la personne amenant l’enfant n’attende pas sur place mais vienne le chercher au moment convenu.

Tant que les fautes ne sont pas trop grossières, j’évite de m’immiscer dans l’éducation de l’enfant, car les erreurs commises dans ce domaine dépendent d’ordinaire à tel point des complexes des parents que les conseils se révèlent pour la plupart inefficaces, et même propres à accroître leur angoisse et leur culpabilité. Il ne peut résulter de ce genre d’interventions que de nouvelles entraves à l’analyse et des changements regrettables dans l’attitude des parents envers leur enfant110.

La situation s’améliore grandement lorsque l’analyse est terminée ou très avancée. En atténuant ou en guérissant la névrose de l’enfant, on agit de manière favorable sur ses parents. Au fur et à mesure que s’estompent les difficultés de la mère vis-à-vis de son enfant, son attitude envers lui s’améliore en même temps que diminue sa culpabilité. Elle devient alors plus accessible aux conseils éducatifs de l’analyste et, c’est là le point essentiel, éprouve intérieurement moins de peine à les mettre en pratique. Mon expérience ne me permet cependant pas de fonder grand espoir sur des modifications apportées à l’entourage ; il vaut mieux miser sur les résultats obtenus chez l’enfant, qui deviendra alors capable d’une meilleure adaptation, même dans des circonstances difficiles, et d’une plus grande résistance aux tensions engendrées par son milieu. Cette résistance n’est pas illimitée, cela va sans dire. Si le climat familial est par trop défavorable, l’analyse risque de ne pas être parfaitement réussie, et une rechute demeure toujours possible. Dans ce dernier cas, toutefois, j’ai constaté à maintes reprises que les résultats obtenus, même s’ils n’ont pas amené une guérison complète, ont apporté un soulagement appréciable à l’enfant qui se débattait dans une situation difficile et lui ont permis de se mieux développer. On serait même en droit de supposer qu’une récidive sera moins grave si des changements fondamentaux ont été opérés aux niveaux les plus profonds du psychisme. Il mérite aussi d’être noté qu’une amélioration de la névrose d’un enfant exerce parfois une influence favorable sur un entourage névrosé111. Il arrive également qu’à la suite d’un traitement couronné de succès l’enfant puisse changer de milieu, aller dans un internat par exemple, alors qu’une telle éventualité eût été auparavant impossible en raison de sa névrose et de son incapacité à s’adapter.

L’analyste peut se demander s’il est préférable de voir les parents assez souvent ou, au contraire, de limiter le plus possible ces rencontres. La réponse varie d’un cas à l’autre ; j’ai opté plus d’une fois pour la seconde alternative, afin d’éviter les occasions de heurt avec la mère.

L’ambivalence que les parents éprouvent à l’égard de l’analyste de leur enfant nous permet aussi d’expliquer leur peu de gratitude pour le traitement, fût-il le plus réussi ; c’est là un sujet de surprise et de tristesse pour l’analyste débutant. Naturellement, j’ai eu souvent affaire à des parents très compréhensifs, mais la plupart oubliaient avec une étonnante facilité les symptômes qui les décidèrent à nous confier leur enfant et minimisaient les progrès accomplis. Nous ne pouvons d’ailleurs pas perdre de vue qu’ils ne sont pas à même de se former une opinion sur certains de nos résultats, et non les moindres. L’analyse d’un adulte témoigne de son efficacité en supprimant les difficultés qui entravent la vie du malade. À la différence des parents, nous savons que l’analyse des enfants constitue le traitement prophylactique des mêmes difficultés, voire des psychoses. Tout en considérant les symptômes graves que peut présenter leur enfant comme une source de contrariétés, les parents n’en reconnaissent presque jamais la véritable importance, car ils ne produisent pas les mêmes perturbations dans la vie quotidienne d’un enfant que la névrose chez un adulte. Et pourtant nous pouvons, je pense, renoncer sans regret à la juste reconnaissance des parents si nous n’oublions pas que notre travail vise au bien-être de l’enfant et non à la gratitude d’une mère ou d’un père.


93 La curiosité sexuelle peut servir ainsi comme moyen d’accès au matériel refoulé. À la suite de mes interprétations, Inge et Grete cessèrent de me demander d’autres explications d’ordre sexuel mais elles apportèrent du matériel qui permit d’aborder leur angoisse et leur sentiment de culpabilité, grâce à la levée d’une partie du refoulement. Inge, tout en s’intéressant à l’origine des enfants, n’était pas consciente de ses préoccupations et de son angoisse concernant la différence des sexes. Grete avait tout refoulé. Le résultat de mes interprétations auprès des deux fillettes est dû au fait que je leur expliquai leur intérêt sexuel à travers le matériel qu’elles m’apportaient et pus ainsi établir un lien entre leur curiosité sexuelle, leur angoisse latente et leur sentiment de culpabilité.

Des explications purement intellectuelles ne réussissent pas à répondre aux véritables questions qui occupent l’esprit de l’enfant ; elles remuent, sans le libérer, le matériel refoulé, et c’est avec répugnance que l’enfant les reçoit. Dans mon article : The Child’s Résistance to Analysis (1921), j’ai suggéré que l’enfant accepte des éclaircissements sexuels dans la mesure où son angoisse et ses conflits intérieurs ne l’en empêchent pas et que par conséquent sa résistance à l’éducation sexuelle doit être traitée comme un symptôme. Cette opinion semble aujourd’hui généralement admise (cf. Über Sexuelle Aufklärung, Sonderheft der Zeitschrift für psychoanalytische Pädagogik, 1927 et Fenichel, Some Infantile Théories not Hitherto Described, 1927). Si une explication intellectuelle apporte un soulagement, c’est qu’elle a eu raison d’un certain refoulement situé aux niveaux supérieurs du psychisme. Les explications franches offertes en réponse aux questions spontanées à ce sujet sont reçues par l’enfant comme une preuve de confiance et d’amour ; elles contribuent à le soulager de son sentiment de culpabilité en permettant une discussion libre de ce qui touche à la sexualité.

94 Comme je l’ai indiqué au chapitre II, il en est de même pour les très jeunes enfants.

95 L’analyse d’Inge (375 séances) fut une cure prophylactique. Sa principale difficulté consistait en une inhibition scolaire, qui ne semblait pas très importante lorsque je la vis pour la première fois ; l’analyse en révéla les origines plus profondes. Inge était une enfant active et pleine d’entrain, bien adaptée à son milieu et tout à fait normale ; néanmoins, l’analyse la transforma sous plusieurs rapports. Il s’avéra que son entrain émanait d’une attitude homosexuelle active et c’est par identification qu’elle s’entendait bien avec les garçons. L’analyse mit à jour en premier lieu la gravité des états dépressifs dont elle souffrait et, sous la façade de son assurance, un sentiment d’infériorité et une crainte de l’échec qui étaient responsables de ses difficultés scolaires. Après son analyse, elle devint plus libre, plus heureuse et plus ouverte de caractère, plus affectueuse et sincère dans ses relations avec sa mère, capable de sublimations plus nombreuses et plus stables. Le changement qui s’opéra dans son attitude sexuelle permit à ses composantes féminines et à ses tendances maternelles de s’affirmer davantage et lui ouvrit des possibilités de réalisations plus satisfaisantes. Sept ans se sont écoulés depuis la fin de son traitement ; elle a évolué harmonieusement et a atteint sans heurts l’âge de la puberté.

96 Dans le chapitre IX, nous verrons que les pulsions épistémologiques apparaissent très tôt, avant même l’acquisition du langage ; nous en trouvons à un stade très primitif du développement les débuts et les plus fondamentales manifestations. Autant que je sache, ces interrogations premières, qui demeurent vraisemblablement en totalité ou en partie inconscientes, surviennent à la même époque que les premières théories sexuelles et l’exacerbation du sadisme, soit vers le milieu de la première aimée ; elles appartiennent donc, selon moi, à la phase qui introduit le conflit œdipien.

97 D’après Ernest Jones, l’enfant considère toujours que les privations lui sont imposées délibérément par les personnes de son entourage (cf. The Early Development of Female Sexuality, 1927, et la contribution de Joan Riviere au Symposium on Child-Analysis, 1928).

98 Le traitement de Kenneth comprit 22 séances et ne put se prolonger en raison de circonstances extérieures. Il ne fut pas véritablement guéri de sa névrose, mais sensiblement amélioré. Les résultats partiels se traduisirent pratiquement par une diminution de plusieurs de ses difficultés ; notamment, il put mieux se conformer aux exigences de sa vie scolaire et, en général, de son éducation.

99 Cette question est traitée avec plus de précisions dans mon article, Early Stages of the Œdipus Conflict (1928) et dans le chapitre VIII de cet ouvrage.

100 Félix Boehm, dans son article Homosexualität und Ödipuskomplex (1926), attribue la qualité pathogène du pénis féminin caché à une association inconsciente avec le pénis redouté du père, caché à l’intérieur de la mère.

101 Werner présentait comme symptômes : une angoisse et une timidité qui se manifestaient diversement, mais particulièrement à l’école et davantage dans la préparation des leçons ; des cérémoniaux obsessionnels qui se compliquaient de plus en plus et duraient des heures ; une grave névrose de caractère qui rendait son éducation extrêmement difficile. Ces troubles cédèrent en grande partie à l’analyse (210 séances). Cinq ans après la fin du traitement, le développement général de cet enfant suit un cours très favorable. Les cérémoniaux obsessionnels ont cessé ; il travaille bien, aime l’école, s’entend bien avec les siens à la maison et ses camarades de classe, s’adapte bien socialement avec son milieu immédiat et plus éloigné. Mais surtout et avant tout, et il en était incapable auparavant, il éprouve un véritable plaisir dans toutes sortes d’activités, y compris le sport, et il se sent bien dans sa peau.

102 La suite de l’analyse montra que cela avait été une erreur que de différer l’interprétation du matériel analytique si longtemps. Je n’ai encore jamais trouvé dans aucune analyse un avantage quelconque à suivre cette politique de non-interprétation. Dans la plupart des cas où je l’ai tentée, j’ai dû y renoncer très tôt parce qu’une angoisse aiguë se développait et nous courions le risque que l’analyse ne soit interrompue. Dans le cas d’Egon, où l’angoisse était si bien contenue, nous pûmes poursuivre plus longtemps l’expérience.

103 Je donnerai plus de précisions sur ce cas au chapitre IX.

104 Melitta Schmideberg a présenté lin cas semblable dans son article : A Contribution to the Psychology of Persecutory Ideas and Delusions (1931). Le patient était un jeune homme de seize ans qui parlait à peine durant les séances d’analyse. Ici également, l’inhibition verbale était due à des idées de persécution, et le jeune homme ne commença à associer librement que lorsque l’analyse eut diminué son angoisse paranoïde.

105 Dans l’ensemble, les résultats de l’analyse d’Egon furent tout à fait satisfaisants. Il n’avait plus la rigidité qui caractérisait son visage et ses mouvements ; il commençait à prendre goût aux jeux, distractions et intérêts des garçons de son âge ; il avait de bons rapports familiaux et sociaux ; il se sentait heureux et satisfait. Trois ans et demi après la fin de son analyse, d’après les dernières nouvelles que j’eus de lui, cette évolution se poursuivait sous le signe de la santé, en dépit de tensions importantes qu’il avait eu à subir et qui ne l’avaient pas perturbé.

106 Inge, qui souffrait comme je l’ai déjà dit, d’une importante inhibition de l’écriture, brûlait d’écrire a vite et beau » comme les grandes personnes. Le compromis entre ce désir et son inhibition aboutissait à un griffonnage qui représentait dans son imagination une calligraphie artistique. Ce souci de surpasser, si possible, les adultes en écriture, cette très vive curiosité et cette extrême ambition, qui allait de pair avec un profond sentiment de ne rien savoir et de ne rien pouvoir faire, contribuaient dans une large mesure à son échec dans la vie réelle.

107 Cf. les analyses d’Egon et de Grete.

108 Dans certains cas où j’ai analysé simultanément la mère et l’enfant, j’ai pu observer que la mère craignait inconsciemment qu’on ne lui ravit ses enfants. Aux yeux de celle-ci, l’analyste de l’enfant était une mère sévère qui exigeait de lui rendre les enfants que la patiente lui avait enlevés et qui démasquait et punissait en elle les pulsions agressives qu’elle avait nourries jadis à l’endroit de ses frères et de ses sœurs.

109 Voir chap. II.

110 Je prendrai comme exemple le cas d’une mère qui était bien familiarisée avec l’analyse et avait grande confiance en cette technique en raison des progrès satisfaisants accomplis par sa fille de dix ans alors en traitement pour une grave névrose. Malgré cela, j’eus du mal à la dissuader de surveiller le travail scolaire de sa fille à la maison, bien qu’il eût été clair, même pour elle, qu’elle augmentait ainsi les difficultés éprouvées par l’enfant avec ses leçons. Lorsque enfin, sur mes instances, elle y renonça, je découvris par l’analyse de la fillette que la mère cherchait sans cesse à lui faire dire comment se déroulait l’analyse. Cette fois encore, à ma demande, elle cessa d’agir ainsi ; mais elle commença alors à dire à l’enfant qu’elle avait les yeux très cernés le matin, réflexion dont elle avait antérieurement accompagné son interdiction de la masturbation. Lorsque ces commentaires, qui nuisaient à l’analyse, prirent fin à leur tour, la mère entreprit de prêter une attention exagérée aux vêtements de la fillette et de commenter le fait que celle-ci passait beaucoup de temps dans les w.-c., augmentant ainsi l’opposition de l’enfant. Arrivée à ce point, j’abandonnai toute tentative d’influencer la mère sur ce genre de sujets et j’acceptai son interférence comme faisant partie du matériel analytique ; et au bout d’une certaine période pendant laquelle je n’émis aucune protestation, les interventions diminuèrent. Dans ce cas, je pus établir que ces interventions avaient toutes la même signification inconsciente pour l’enfant : elles représentaient des questions et des reproches au sujet de la masturbation. Le fait que le désir conscient de la mère de mettre fin aux erreurs éducatives que je désapprouvais restait totalement inefficace prouva qu’elles avaient également une origine complexuelle analogue chez celle-ci ; tout se passait comme si mes conseils n’avaient fait qu’augmenter ses difficultés envers sa fille. Je dois signaler que j’ai eu de semblables expériences dans un grand nombre de cas.

111 Dans le cas d’un garçon de quatorze ans dont la vie de famille était extrêmement malheureuse et difficile et que je pris en analyse pour des troubles du caractère, j’appris que les progrès qu’il réalisa eurent un effet très favorable sur le caractère de sa sœur, d’un an son aînée, qui n’avait pas été analysée, et que l’attitude de sa mère envers lui s’était également améliorée.