Chapitre V. La technique de l’analyse des enfants a l’époque de la puberté

La technique particulière employée dans l’analyse des enfants à l’époque de la puberté diffère, sur plusieurs points essentiels, de la technique utilisée durant la période de latence. L’adolescent a des pulsions plus fortes, une activité fantasmatique plus intense ; son moi poursuit d’autres buts et entretient des rapports différents avec la réalité. Par ailleurs, ce genre d’analyse offre de grandes analogies avec l’analyse des tout jeunes enfants ; en effet, durant la puberté, l’imagination redevient beaucoup plus riche, les émotions et la vie de l’inconscient prennent à nouveau le pas. En outre, l’angoisse et les affects s’expriment avec une intensité infiniment plus grande qu’à la période de latence, comme s’il se produisait une recrudescence de ces décharges d’angoisse caractéristiques de la petite enfance.

L’adolescent, toutefois, s’acquitte beaucoup mieux que le jeune enfant de la tâche qui consiste à réprimer et à atténuer l’angoisse, et qui constitue dès l’origine une des fonctions majeures du moi. Il a en effet largement développé ses intérêts et ses activités dans le but de maîtriser cette angoisse, d’en tirer des surcompensations, de la dissimuler aux autres aussi bien qu’à lui-même. S’il y parvient, c’est en partie grâce à cette attitude de révolte et de défi si caractéristique de l’adolescence, et c’est précisément là une des difficultés techniques essentielles de l’analyse à cet âge. Nous devons en effet aborder très tôt l’angoisse du malade et ses affects, qui se traduisent surtout par une attitude transférentielle négative et provocante ; sinon l’analyse risque fort d’être brusquement interrompue. J’ai pu constater en traitant plusieurs garçons de cet âge que, durant les premières séances, tous s’attendaient à une violente agression physique de ma part.

Willy, quatorze ans, manqua sa seconde séance d’analyse, et sa mère eut beaucoup de peine à le persuader d’ « essayer encore une fois ». Durant la troisième séance, je parvins à lui montrer qu’il m’identifiait au dentiste. Il affirma, il est vrai, qu’il n’avait pas peur de cette personne, que lui rappelait mon physique, mais je pus le convaincre du contraire en interprétant le matériel fourni, et en lui montrant qu’il ne redoutait pas seulement une extraction dentaire, mais le morcellement de tout son corps. Une fois apaisée l’angoisse qu’il en éprouvait, la situation analytique se trouva établie. Certes, il manifesta souvent par la suite une violente angoisse, mais l’essentiel de ses résistances ne déborda pas le cadre de l’analyse, et le traitement put continuer.

Dans d’autres cas également où j’observais des signes d’angoisse latente, j’en donnais l’interprétation dès la première séance afin de réduire immédiatement le transfert négatif de l’enfant. Même dans les cas où l’angoisse n’est pas tout de suite discernable, elle peut éclater brutalement si l’on n’établit pas sans délai la situation analytique grâce à l’interprétation du matériel inconscient. Ce matériel est tout à fait analogue à celui que fournissent les jeunes enfants. Durant les périodes pubertaire et prépubertaire, les garçons se montrent absorbés par leurs fantasmes concernant les gens et les choses tout comme les petits enfants par le maniement de leurs jouets. Ce que Peter exprimait à trois ans et neuf mois avec de petites voitures, des trains et des autos, Willy l’exprimait par de longs discours qui duraient des mois et qui portaient sur les variantes, d’une marque à l’autre, dans la construction des autos, des bicyclettes et des motocyclettes. Alors que Peter faisait avancer des voitures et les comparait entre elles, Willy se demandait avec un intérêt passionné quelles autos et quels conducteurs gagneraient telle ou telle course. Peter rendait hommage à l’habileté d’un bonhomme au volant d’une petite auto et lui faisait accomplir toutes sortes de prouesses ; Willy, de son côté, ne tarissait pas de louanges sur ses idoles du monde sportif.

L’imagination de l’adolescent se traduit pourtant par des activités mieux adaptées à la réalité et aux intérêts accrus de son moi ; aussi leur contenu fantasmatique est-il moins aisément reconnaissable que chez le jeune enfant. D’ailleurs l’activité, à cet âge, devient elle-même plus grande, les relations avec la réalité plus solides, et les fantasmes s’en trouvent à nouveau modifiés112. Le besoin s’affirme de faire montre de courage dans la vie réelle et d’entrer en compétition avec autrui. C’est pourquoi le sport tient tant de place dans la vie et les fantasmes de l’adolescent, en lui offrant, non seulement un moyen de surmonter l’angoisse, mais de multiples occasions d’entrer en rivalité avec les autres et d’admirer leurs brillants exploits.

Ces fantasmes, qui expriment le désir de rivaliser de virilité avec le père et de lui enlever la possession de la mère, sont accompagnés chez le petit enfant de toutes sortes de sentiments de haine et d’idées d’agression, généralement suivis d’angoisse et de culpabilité. Mais durant l’adolescence ces faits, grâce à des mécanismes nouveaux, se trouvent beaucoup mieux dissimulés, car le garçon prend pour modèles des héros et des grands hommes. Il peut s’identifier à eux avec d’autant plus de facilité qu’ils sont plus éloignés de lui, et trouve ainsi une surcompensation durable aux sentiments négatifs que lui inspirent ses imagos paternelles. Grâce à cette division de l’image du père, il détourne sur d’autres objets ses tendances violemment destructrices. Il nous faut donc confronter l’admiration qu’il porte par surcompensation à certains objets avec les sentiments excessifs de haine et de mépris que l’analyse découvre chez lui à l’égard d’autres personnes, telles que des maîtres ou des parents ; ainsi arrivons-nous à analyser son œdipe et les affects qui y sont liés, aussi complètement qu’avec de très jeunes enfants.

Dans certains cas, le refoulement limite si étroitement la personnalité qu’il ne reste plus à l’adolescent qu’un seul intérêt précis, par exemple tel ou tel sport. Cet intérêt unique est l’équivalent du jeu monotone auquel un petit enfant joue invariablement à l’exclusion de tout autre jeu, et qui finit par représenter tous ses fantasmes refoulés, devenant ainsi un symptôme obsessionnel plutôt qu’une sublimation. De monotones histoires de football ou de cyclisme peuvent alimenter à elles seules toute la conversation durant des mois d’analyse. À partir de ces données, qui semblent au premier abord si totalement dénuées d’imagination, nous devons dégager le véritable contenu des fantasmes refoulés. Si nous employons la technique utilisée pour l’interprétation des rêves et du jeu, et si nous tenons compte des divers mécanismes, tels que déplacement, condensation, représentation symbolique, tout en notant les rapports qui existent entre des signes très minimes d’angoisse et l’état affectif général de l’adolescent, nous pouvons dépasser cet intérêt monotone qui occupe le premier plan et pénétrer graduellement jusqu’aux complexes les plus profondément enfouis113. Il existe alors une analogie avec l’analyse que l’on pratique parfois durant la période de latence, dans certains cas limites. Rappelons, par exemple, les dessins de Grete114, dont je dus me contenter durant des mois malgré leur manque total d’imagination, ou bien le cas, plus extrême encore, du petit Egon115. La réduction de l’activité fantasmatique et des moyens d’expression, qui survient normalement durant la période de latence, atteignait chez ces enfants un degré excessif. J’en suis venue à la conclusion suivante : lorsqu’il se produit à la puberté une pareille limitation des intérêts et des moyens d’expression, nous avons affaire à une période de latence prolongée, tandis qu’une limitation importante des activités imaginatives durant la petite enfance, se traduisant par exemple par des inhibitions au jeu, signifie que cette même période commence de façon prématurée. Ces deux situations, début trop précoce ou fin trop tardive, sont des indices de troubles graves dans le développement de l’enfant, car une extension aussi anormale de la période de latence va de pair avec un accroissement non moins anormal des phénomènes qui l’accompagnent généralement.

Je vais maintenant donner un ou deux exemples de la technique d’analyse qui me paraît convenir à l’époque de la puberté. Bill, quinze ans, fournit un abondant matériel se rapportant à son complexe de castration et à la culpabilité que lui inspirait la masturbation116, grâce à une chaîne ininterrompue d’associations autour de sa bicyclette et des différentes pièces qui la composaient ; ainsi il craignait de l’avoir abîmée en allant trop vite. Il manifesta alors de l’angoisse et de la culpabilité à propos de ses relations avec un camarade ; mais ces sentiments n’avaient aucun fondement réel, et remontaient à des relations antérieures avec un garçon nommé Tony. Il me raconta une excursion avec son ami au cours de laquelle ils avaient échangé leurs bicyclettes ; il avait eu peur, sans raison, que la sienne fût endommagée. Utilisant ce souvenir et d’autres du même genre, je lui dis qu’à mon avis sa peur se rapportait aux activités sexuelles qu’il avait eues avec Tony dans sa petite enfance. Devant les raisons que je lui fournissais à l’appui de mon interprétation, il l’approuva et se rappela quelques détails de leurs jeux sexuels. La culpabilité qu’il en ressentait, la peur de s’être causé un préjudice physique et d’avoir abîmé son pénis étaient tout à fait inconscientes117.

J’ai décrit plus haut la phrase préliminaire de l’analyse de Willy (quatorze ans) ; grâce à des thèmes identiques, je pus découvrir le motif de la culpabilité profonde que lui inspirait son frère cadet. Ainsi, après avoir parlé de sa machine à vapeur qui avait besoin d’être réparée, il mentionna immédiatement celle de son frère, disant qu’elle était devenue inutilisable. La résistance qu’il manifesta alors, son désir de voir la séance se terminer provenaient finalement de la crainte de sa mère ; elle pouvait découvrir les relations sexuelles qui avaient existé entre les deux frères et dont il se souvenait en partie. Ces rapports lui avaient laissé une profonde culpabilité inconsciente, car, étant l’aîné et le plus fort, il les avait souvent imposés à son frère. Depuis lors, il se sentait responsable du développement anormal du cadet, qui était très névrosé118.

Comme il projetait une promenade en bateau avec un ami, il se mit à associer sur ce thème et il lui vint à l’esprit que le bateau pourrait couler ; sortant alors de sa poche une carte d’abonnement aux chemins de fer, il me demanda quand cet abonnement expirait. Il prétendait ignorer quels chiffres indiquaient le mois et le jour. La date d’« échéance » de la carte représentait la date de sa propre mort ; la promenade avec son ami, c’était la masturbation pratiquée, dans la petite enfance, avec son frère et aussi avec un ami, qui lui inspirait des sentiments de culpabilité et la crainte de mourir. Willy dit alors qu’il avait vidé sa pile afin de ne pas salir le boîtier qui la renfermait. Il me raconta ensuite une partie de football que son frère et lui avaient jouée à l’intérieur de la maison, avec une balle de ping-pong ; il ajouta que cette sorte de balle n’était pas dangereuse, qu’on ne risquait pas de briser les vitres ou de se casser la tête. Cela lui remémora un incident de sa petite enfance : un ballon de football l’avait frappé violemment et il s’était évanoui. Il n’avait pas été blessé, mais estimait que ses dents ou son nez auraient pu être abîmés. C’est là, évidemment, un souvenir-écran de ses relations avec un garçon plus âgé qui l’avait séduit. Le ballon de football représente le pénis de ce dernier ; la balle de ping-pong, celui, plus petit et inoffensif, du jeune frère. Mais comme il s’était identifié, dans ses relations avec son frère, au garçon qui l’avait autrefois séduit, elles provoquaient en lui une vive culpabilité à cause du mal qu’il croyait avoir fait à son frère. Il s’imaginait l’avoir souillé et avoir altéré sa santé en lui mettant son pénis dans la bouche et en le contraignant à la fellation. S’étant trouvé dans la même situation avec un garçon plus âgé, il se sentait pareillement menacé et l’angoisse qui en découlait le poussait à vider sa pile dans la crainte d’en salir le boîtier. Cette peur d’avoir souillé et abîmé l’intérieur du corps de son frère résultait de fantasmes sadiques dirigés contre le cadet ; à un niveau encore plus profond, ce qui provoquait l’angoisse et la culpabilité, c’étaient des fantasmes masturbatoires à contenu sadique dirigés contre les parents. Ainsi, le point de départ fut constitué par un aveu concernant les relations avec le frère, exprimé d’ailleurs sous la forme symbolique d’associations au sujet du moteur à réparer. De là, nous avons pu accéder non seulement aux autres expériences et événements de la vie de Willy, mais encore aux couches psychiques les plus profondes de son angoisse. Je voudrais également souligner la richesse des symboles sous lesquels le matériel s’est exprimé. Cette richesse est caractéristique de l’analyse de la puberté et nécessite, par le fait même, tout comme l’analyse de la petite enfance, une interprétation très poussée des symboles utilisés.

Abordons maintenant l’analyse de la fillette durant la puberté. Les premières menstruations éveillent en elle une vive angoisse, car, en dehors de toutes les autres significations que nous leur connaissons, elles apportent la preuve extérieure et tangible de la destruction totale de l’intérieur du corps et des enfants qui y sont contenus. C’est pourquoi le développement, chez la fille, d’une attitude tout à fait féminine, requiert plus de temps et se heurte à plus de difficultés que l’instauration chez le garçon d’une position masculine. Ses composantes masculines peuvent donc se trouver renforcées au moment de la puberté, ou bien elle ne réalise qu’en partie son développement, qui se limite surtout au domaine intellectuel, et elle s’attarde à la période de latence, même bien au-delà de la puberté, pour tout ce qui concerne sa vie sexuelle et sa personnalité. Lorsque nous analysons une fillette de type actif, manifestant une attitude de rivalité avec le sexe masculin, nous obtenons au début un matériel semblable à celui que présente le garçon. Mais, très tôt, dès que nous atteignons des couches plus profondes du psychisme, des différences de structure se font sentir entre le complexe de castration de la fille et celui du garçon. Nous constatons alors chez la fillette la présence d’une angoisse et d’une culpabilité qui résultent de ses désirs d’agression à l’égard de la mère et qui, en l’incitant à rejeter le rôle féminin, ont contribué à la formation de son complexe de castration. Nous découvrons alors que c’est la peur de la destruction de son corps par la mère qui l’a empêchée d’adopter une position féminine et maternelle. À ce stade de son analyse, les idées qu’elle exprime ressemblent beaucoup à celles que nous relevons chez les toutes petites filles. Lorsque nous analysons une fillette de type différent, chez qui la vie sexuelle est profondément inhibée, les sujets qui occupent le début du traitement sont les mêmes que durant la période de latence. Une grande partie du temps est consacrée à des histoires concernant son école, son désir de plaire à la maîtresse et de bien s’acquitter de son travail, son goût pour la couture. Dans des cas semblables, nous devons utiliser les méthodes propres à la période de latence, et chercher à atténuer graduellement l’angoisse afin de lever peu à peu le refoulement qui pèse sur les manifestations de la vie imaginative. Si nous y parvenons dans une certaine mesure, l’enfant exprime alors plus clairement les sentiments de crainte et de culpabilité qui l’ont empêchée d’adopter un rôle féminin et ont inhibé toute sa vie sexuelle, alors qu’ils amenaient la fillette du premier type à une identification au père. Chez les adolescentes, l’angoisse risque de devenir plus vive et de se manifester de manière plus aiguë que chez la femme adulte, même si elles ont opté pour une position essentiellement féminine. Une attitude transférentielle négative et provocante est de règle à cet âge et exige l’établissement rapide de la situation analytique. D’ailleurs, l’analyse montrera souvent que la fillette exagère faussement sa position féminine et la met en avant afin de masquer et de réprimer l’angoisse provenant de son complexe de masculinité, et plus profondément encore, les craintes dérivées de sa toute première attitude féminine119.

L’analyse dont je vais donner maintenant quelques fragments n’est pas absolument typique, mais elle illustrera mes remarques sur la technique à employer avec les fillettes à la période prépubertaire ou pubertaire ; elle montrera aussi à quelles difficultés on se heurte en traitant des enfants de cet âge.

À douze ans, lise présentait certains traits tout à fait schizoïdes et un retard étonnant dans le développement de sa personnalité. Non seulement elle n’avait pas atteint le niveau intellectuel de huit ou neuf ans, mais même les intérêts normaux à cet âge lui étaient étrangers. D’ailleurs toute activité inspirée par l’imagination se trouvait chez elle inhibée à un degré frappant. Elle n’avait jamais joué, au sens véritable du terme, et ne prenait plaisir à rien d’autre qu’à faire des dessins de caractère compulsif, tout à fait dénués d’imagination, sur lesquels nous reviendrons plus loin. La compagnie des autres lui était indifférente, elle n’aimait pas se promener dans la rue et regarder autour d’elle, elle détestait le théâtre, le cinéma et toute autre distraction. La nourriture jouait pour elle un rôle capital, et toute déception dans ce domaine la plongeait dans des accès de fureur et de dépression. Elle éprouvait une grande jalousie à l’égard de ses frères et sœurs, mais ce n’était pas tellement parce qu’elle devait partager avec eux l’amour maternel ; elle s’imaginait plutôt que la mère leur témoignait une préférence en leur donnant telle ou telle chose à manger. Cette attitude hostile envers sa mère et ses frères et sœurs allait de pair avec une très médiocre adaptation sociale. Elle n’avait pas d’amis et ne désirait apparemment ni affection ni estime. Ses rapports avec sa mère étaient particulièrement mauvais. De temps à autre, elle entrait en fureur contre elle, tout en lui demeurant extraordinairement fixée. On l’avait mise en pension pendant deux ans, mais cette longue séparation d’avec le milieu familial n’avait apporté à son état aucun changement durable.

Quand Ilse avait environ onze ans et demi, la mère la surprit en train d’avoir des rapports sexuels avec son frère aîné, et certains souvenirs, suscités par cet incident, lui donnèrent à penser que ce n’était pas la première fois. L’analyse montra que la supposition était exacte et que, même après cette découverte, les relations entre Ilse et son frère se poursuivirent.

C’est sur les instances pressantes de la mère que Ilse accepta l’analyse ; cette docilité, cette absence d’esprit critique, insolites chez une enfant déjà grande et accompagnées d’une attitude hostile, étaient caractéristiques de sa fixation maternelle. Au début, je la fis étendre sur le divan. Ses associations, peu nombreuses, portaient surtout sur une comparaison entre le mobilier de mon cabinet et celui de sa maison, en particulier de sa propre chambre. Elle me quitta en pleine résistance, refusa de venir le lendemain et ne se laissa que très difficilement convaincre par sa mère. Dans des cas semblables, il est nécessaire d’établir rapidement la situation analytique, car l’assistance de la famille ne nous est pas acquise pour longtemps. J’avais été frappée des mouvements que Use avait faits avec ses doigts dans sa première séance : tout en comparant mes meubles à ceux de chez elle, elle effaçait continuellement les faux plis de sa robe. Lorsque, au cours de la deuxième séance, elle se mit à comparer ma théière avec celle de la maison, qu’elle trouvait presque semblable, mais pas aussi belle, je commençai à interpréter. Je lui expliquai que sa comparaison entre des objets était en réalité une comparaison entre des personnes ; elle se comparait à moi-même ou à sa mère, et c’était à son propre désavantage, car elle se sentait coupable de s’être masturbée et craignait de s’être causé un dommage physique. Je lui dis qu’en effaçant continuellement les plis de sa robe elle symbolisait la masturbation et essayait en même temps de remettre en bon état ses organes génitaux120. Elle nia énergiquement, mais je constatai l’effet de mon interprétation à l’enrichissement du matériel qu’elle apporta. Elle ne refusa pas non plus de venir au rendez-vous suivant. Cependant, tenant compte du retard de son développement, de sa difficulté à s’exprimer verbalement et de l’angoisse extrême dont elle semblait souffrir, je jugeai bon d’adopter avec elle la technique de l’analyse par le jeu.

Durant les mois qui suivirent, Ilse, en guise d’associations, fit des dessins apparemment tout à fait dénués d’imagination, qu’elle exécutait au compas en prenant surtout soin d’en mesurer et d’en calculer les différents éléments. Le caractère compulsif de cette occupation se révéla de plus en plus clairement121. Après un long travail de patience, je compris que les formes et les couleurs variées de ces éléments représentaient différentes personnes. J’acquis la certitude que le besoin compulsif qu’elle éprouvait de faire des mesures et des calculs dérivait de la curiosité, devenue une véritable obsession, d’être renseignée avec exactitude sur l’intérieur du corps de la mère, le nombre d’enfants qu’il contenait, les différences entre les sexes, et ainsi de suite. Une fois de plus, l’inhibition pesant sur la personnalité entière et sur le développement intellectuel était due à un refoulement très précoce des pulsions épistémophiliques qui, par suite du renversement total de la situation, avaient fait place à une antipathie invétérée pour n’importe quelle sorte de connaissance. Grâce aux dessins, aux mesures et aux calculs, l’analyse avança considérablement et l’angoisse de Ilse s’atténua. Après six mois de traitement, je lui suggérai de s’étendre et elle accepta. Il y eut aussitôt recrudescence de l’angoisse, mais je fus en mesure de l’apaiser et désormais l’analyse progressa plus rapidement. Il est vrai que le type d’analyse qui est normal à cet âge ne put être réalisé durant cette période à cause de la pauvreté et de la monotonie des associations, mais, avec le temps, nous en approchâmes de plus en plus. Ilse, maintenant, souhaitait beaucoup donner satisfaction à son institutrice et obtenir d’elle de bonnes appréciations, mais ce désir était irréalisable à cause de la profondeur de ses inhibitions scolaires. C’est alors seulement qu’elle devint pleinement consciente des souffrances et des déceptions que lui causaient ses insuffisances. À la maison, elle pleurait des heures entières avant de se mettre à ses devoirs sans réussir à les faire. Avant de partir pour l’école, elle était au désespoir de constater qu’elle n’avait pas reprisé ses bas et qu’ils étaient troués. Les associations qu’elle fournissait à propos de ses échecs scolaires aboutissaient invariablement à des questions d’infériorité vestimentaire ou physique. Des mois durant, elle remplit ses séances à la fois avec des histoires d’école et des remarques monotones sur ses manchettes, le col de sa blouse, ses cravates et chaque détail de sa toilette, se plaignant qu’ils étaient trop longs ou trop courts, sales ou d’une couleur qui ne convenait pas122.

Le matériel que j’utilisais alors provenait surtout des détails qu’elle me fournissait à propos des rédactions qu’elle ne savait pas faire. Comme elle se plaignait sans cesse qu’elle ne savait pas quoi écrire sur le sujet donné, je lui demandais toujours d’associer sur ce sujet, et ces fantasmes provoqués123 étaient très instructifs124. Faire ses devoirs signifiait pour elle reconnaître qu’elle était ignorante, c’est-à-dire qu’elle ne savait pas ce qui se passait quand ses parents avaient des rapports sexuels, ni ce qu’il y avait à l’intérieur du corps de sa mère ; toute l’angoisse et toute l’obstination liées à cette ignorance fondamentale se trouvaient réveillées chaque fois qu’elle faisait ses devoirs. Comme pour beaucoup d’autres enfants, la rédaction d’un devoir avait pour elle le sens d’une confession, ce qui touchait de très près à son angoisse et à sa culpabilité. Par exemple, la « description du Kurfürstendamm »125 l’amena à parler des vitrines des magasins, de leur contenu, des objets qu’elle voudrait posséder, en particulier d’une grosse boîte d’allumettes décorée, qu’elle avait vue dans une devanture en se promenant avec sa mère. Elles étaient entrées dans le magasin et sa mère avait frotté une des grosses allumettes pour l’essayer. Use aurait voulu en faire autant, mais se retint, par peur de sa mère et du vendeur, qui était une image paternelle. La boîte d’allumettes et son contenu, ainsi que le contenu des vitrines, représentaient le corps de sa mère, et le fait de frotter une allumette était le symbole du coït parental. L’envie que lui inspirait la mère, possédant le père dans l’acte sexuel, les pulsions agressives qu’elle ressentait à son égard, telles étaient les causes de sa culpabilité la plus profonde. Un autre sujet de devoir était « les chiens Saint-Bernard ». Quand Use eut parlé de l’intelligence dont ils faisaient preuve, en secourant ceux qui étaient gelés à mort, elle se trouva en proie à une vive résistance. Les associations ultérieures montrèrent que, dans son imagination, les enfants ensevelis dans la neige étaient des enfants abandonnés. Les difficultés qu’elle éprouvait devant ce sujet avaient donc pour cause des souhaits de mort à l’égard de ses jeunes sœurs, tant avant qu’après leur naissance, et la peur d’en être punie par l’abandon maternel. D’ailleurs, n’importe quel travail scolaire, aussi bien oral qu’écrit, représentait pour elle une sorte de confession générale. Sur ces difficultés se greffaient des inhibitions spéciales à différentes matières telles que les mathématiques, la géométrie, la géographie126.

Avec la disparition graduelle des inhibitions scolaires, s’opéra une transformation entière de sa personnalité. Use devenait capable d’une certaine adaptation sociale, se faisait des amies et s’entendait mieux avec ses parents, ses frères et sœurs. Ses intérêts ressemblaient maintenant à peu près à ceux d’une fille de son âge ; elle était devenue une bonne élève, la préférée de ses professeurs, et, à l’égard de ses parents, une fille presque trop obéissante, si bien que la famille, satisfaite de ces bons résultats, ne voyait aucune raison de poursuivre l’analyse. Je n’étais pas de cet avis. Il était évident que Use, bien qu’âgée de treize ans et physiquement en pleine puberté, ne faisait seulement que réussir enfin le passage de la période de latence et se montrer capable de répondre aux exigences de cette période et de réaliser une adaptation sociale. Aussi satisfaisants que fussent ces résultats du point de vue analytique, l’enfant que j’avais devant moi n’était encore qu’un petit être tout à fait dépendant et fortement fixé à sa mère. Bien que le cercle de ses intérêts se fût beaucoup agrandi, elle ne parvenait pas encore à avoir des opinions vraiment personnelles. Presque toutes ses phrases commençaient par : « Maman pense que… » C’était à peu près uniquement le désir d’être agréable à sa mère et à ses maîtresses qui expliquait ce besoin de plaire, ce souci de son apparence physique, si opposé à l’indifférence totale de naguère, ce besoin d’amour et d’approbation dont elle faisait preuve maintenant, ainsi que ses efforts pour surpasser ses condisciples. Elle avait une attitude fortement homosexuelle, et l’on ne pouvait jusqu’à présent déceler en elle à peu près aucune tendance hétérosexuelle.

La poursuite de l’analyse, qui se déroulait maintenant de façon normale, amena de grandes transformations non seulement à cet égard mais dans le développement général de la personnalité de lise. Ces progrès furent grandement imputables aux circonstances qui permirent d’analyser la violente angoisse provoquée durant cette période par l’apparition des premières règles. Il était désormais possible de rattacher à l’angoisse et à la culpabilité l’attachement positif, pourtant entrecoupé d’accès de fureur, que Use témoignait à sa mère de façon excessive. Par la suite, en mettant à jour l’attitude de rivalité que la fillette avait primitivement adoptée envers sa mère, les sentiments de haine et d’envie intenses qu’elle avait entretenus à son égard parce que le père et son pénis lui appartenaient et lui étaient une source de plaisir, l’analyse renforça les pulsions hétérosexuelles, diminuant d’autant les tendances homosexuelles. C’est alors seulement que le véritable début de la puberté psychique se produisit. Auparavant, Use ne pouvait critiquer sa mère ni juger par elle-même, car c’eût été pour elle exprimer contre la mère une violente agression sadique. L’analyse de ce sadisme lui permit de réaliser une indépendance de pensée et d’action en rapport avec son âge. L’opposition à la mère se manifesta parallèlement de façon plus nette, mais sans provoquer de difficultés particulières, étant largement compensée par une amélioration dans tous les domaines. Quelque temps après, au terme d’une analyse qui avait nécessité quatre cent vingt-cinq séances, lise put entretenir avec sa mère des rapports basés sur une solide affection, tout en adoptant une attitude hétérosexuelle satisfaisante127.

Le cas clinique de cette fillette nous montre comment l’incapacité à triompher d’une culpabilité excessive avait compromis, non seulement son passage à la période de latence, mais tout le cours ultérieur de son développement. Il s’était produit un déplacement de ses affects, qui s’exprimaient de temps à autre par des accès de fureur, et l’angoisse s’était atténuée de façon peu satisfaisante. Tout en donnant nettement l’impression qu’elle était une enfant malheureuse et mécontente, Use n’avait conscience ni de son angoisse ni de son insatisfaction. Son analyse marqua un grand progrès quand je pus lui faire comprendre qu’elle était malheureuse, qu’elle se sentait dans un état d’infériorité et de privation d’amour qui la mettait au désespoir, et que, dans son accablement, elle ne faisait plus aucun effort pour obtenir l’amour des autres. Cessant alors de paraître indifférente à l’affection et aux éloges de son entourage, elle se mit à y aspirer de façon exagérée ; ce comportement, caractéristique de la période de latence, fit d’elle, comme nous l’avons vu, une enfant extrêmement obéissante et fixée à sa mère. La dernière partie du traitement, qui révéla les causes profondes de ses échecs et de son intense culpabilité, fut grandement facilitée par la pleine conscience qu’elle avait désormais de sa maladie.

J’ai déjà parlé des rapports sexuels que Use avait eus avec son frère, d’un an et demi plus âgé qu’elle. Peu après avoir commencé son analyse, j’entrepris également celle du frère. Les deux traitements prouvèrent que ces relations sexuelles remontaient à la toute petite enfance et s’étaient poursuivies durant la période de latence, bien que plus rarement et plus discrètement. Chose frappante, Use n’avait aucune culpabilité consciente à cet égard, mais détestait son frère. L’analyse du garçon eut pour résultat de lui faire mettre un terme à ces relations, ce qui aviva d’abord la haine que la fillette lui portait. Par la suite, alors que d’autres changements s’opéraient en elle, ces épisodes lui inspirèrent tout à coup de vifs sentiments d’angoisse et de culpabilité128.

Le moyen adopté par Use pour atténuer son angoisse, qui consistait à refuser totalement la responsabilité de ses actes et à prendre à l’égard de son entourage une attitude très désagréable, faite de défi et d’hostilité, est tout à fait caractéristique d’une certaine catégorie d’individus asociaux. Les mêmes mécanismes étaient à l’œuvre chez Kenneth129, par exemple, qui se montrait si complètement indifférent à l’opinion d’autrui, et si extraordinairement à l’abri de la honte. On les retrouve même chez le sujet plus normal qui se conduit simplement comme un « méchant » enfant. Les analyses d’enfant de tout âge prouvent qu’en atténuant leur culpabilité et leur angoisse latentes on améliore leur adaptation sociale et l’on développe leur sens des responsabilités personnelles, avec une efficacité d’autant plus grande que l’analyse est plus profonde.

Ce cas nous fournit aussi des indications permettant de décider quels facteurs, dans le développement féminin, sont indispensables pour accéder avec succès à la période de latence et quels autres permettent le passage ultérieur à la puberté. Nous avons vu que la fillette parvenue à la puberté se trouve souvent encore dans une période de latence prolongée. En analysant les stades primitifs de son développement et les tout premiers sentiments d’angoisse et de culpabilité provoqués par l’agressivité à l’égard de la mère, nous pouvons favoriser son passage, non seulement au stade de la puberté, mais ultérieurement à la vie adulte, et par là même assurer le développement complet de sa sexualité et de sa personnalité féminines.

Reste maintenant à envisager la technique utilisée au cours de ce traitement. Dans la première phase de l’analyse, j’ai fait appel à la technique propre à la période de latence, dans la seconde à celle qui est indiquée à l’époque de la puberté. J’ai mentionné à maintes reprises, au cours de ces pages, les rapports étroits qui existent entre les procédés d’analyse convenant aux différents stades. Avant d’aller plus loin, je dois souligner qu’à mes yeux la technique de l’analyse des tout jeunes enfants est le fondement des autres techniques applicables à chaque âge. Dans le chapitre précédent, j’ai dit que durant la période de latence je me basais entièrement sur la technique d’analyse par le jeu que j’ai élaborée pour les tout petits. Les cas exposés dans ce chapitre prouvent que la même technique s’impose également avec certains adolescents ; nombre de ces cas, souvent très difficiles, se solderaient par un échec si nous ne tenions pas suffisamment compte des besoins, inhérents à cet âge, d’agir et d’exprimer des fantasmes, et si nous ne veillions pas à doser l’angoisse que libère le traitement, et, d’une manière générale, à appliquer une technique excessivement souple.

Dans l’analyse des couches profondes du psychisme, nous devons observer un certain nombre de règles précises. L’angoisse, à ce niveau, se manifeste avec beaucoup plus d’ampleur et d’intensité que dans les couches superficielles, où elle demeure généralement tempérée ; il est donc indispensable d’en contrôler à bon escient la libération, en la rattachant sans cesse à ses origines et en la dissipant par l’analyse systématique de la situation transférentielle.

Nous avons vu dans les premiers chapitres qu’en présence d’un enfant qui se montre dès l’abord très timide ou mal disposé à mon égard, j’analyse immédiatement le transfert négatif, et je relève et interprète en temps utile les signes cachés d’angoisse latente, avant qu’ils ne se manifestent ouvertement et ne provoquent une crise anxieuse. L’analyste ne peut agir ainsi que s’il est tout à fait familiarisé avec les réactions d’angoisse qui marquent les premières phases du développement de l’enfant, et les mécanismes de défense dont le moi se sert pour leur faire obstacle. En fait, une connaissance théorique de la structure des couches les plus profondes du psychisme lui est nécessaire. Dans son travail d’interprétation, il doit utiliser le matériel auquel le plus d’angoisse latente se trouve attachée, et mettre à jour les situations anxiogènes qui ont été réveillées. Il lui faut également rattacher à cette angoisse latente les fantasmes sadiques sous-jacents et les mécanismes utilisés par le moi pour la maîtriser. En somme, l’analyste qui, par ses interprétations, cherche à dissiper l’angoisse sur un point précis, doit tenir compte à la fois des menaces du surmoi, des pulsions du ça et des efforts du moi pour concilier l’un et l’autre. Il amènera ainsi graduellement à la conscience tout le contenu de cette angoisse qui se trouve alors réactivée. Pour atteindre ce but, il ne faut utiliser avec le malade que des méthodes strictement analytiques, car c’est seulement en s’abstenant d’exercer sur l’enfant une influence éducative ou morale qu’on peut analyser les couches les plus profondes de son psychisme. En effet, si l’on empêche certaines pulsions du ça de se manifester, les autres pulsions se trouvent inévitablement réprimées du même coup ; il est bien assez difficile sans cela, même chez le jeune enfant, de parvenir jusqu’aux fantasmes les plus primitifs d’ordre sado-oral et sado-anal.

Si la libération de l’angoisse est systématiquement dosée, l’enfant ne souffrira pas d’une trop grande accumulation d’angoisse durant les intervalles qui séparent les séances, ou après une interruption prématurée de l’analyse. Dans de telles circonstances, l’angoisse, il est vrai, devient plus intense, mais le moi de l’enfant est vite capable de la dominer et de la tempérer, et bien plus aisément qu’avant l’analyse. Il arrive même que l’enfant puisse parfois éviter cette recrudescence transitoire de l’angoisse130.

Après avoir prêté autant d’attention aux similitudes qui existent entre la puberté et les premières phases de la vie de l’enfant, passons maintenant rapidement en revue leurs différences. L’adolescent a un moi plus développé et des intérêts plus évolués qui demandent une technique plus proche de celle qu’on applique aux adultes. Dans certains cas, ou durant certaines périodes du traitement, on peut utiliser d’autres méthodes d’expression, mais il faut en général faire appel aux associations verbales pour permettre à l’adolescent d’entrer complètement en relation avec la réalité et avec un champ d’intérêts normal.

C’est pourquoi l’analyste doit parfaitement connaître la technique appropriée aux adultes avant de prendre en traitement des enfants à l’âge de la puberté. J’estime que l’analyse des enfants est une spécialisation que doit précéder une formation régulière d’analyste d’adultes. Personne ne devrait aborder le terrain, techniquement plus difficile, de l’analyse des enfants, sans avoir au préalable acquis une expérience suffisante et travaillé un certain temps avec des adultes. Afin de préserver les principes fondamentaux du traitement analytique sous la forme modifiée que nécessitent les mécanismes de l’enfant aux différents stades de son développement, il faut non seulement être parfaitement formé à la technique de l’analyse des tout jeunes enfants, mais aussi posséder la parfaite maîtrise de la méthode employée avec les adultes.


112 Dans beaucoup d’analyses de garçons en période prépubertaire ou même en période de latence, la plus grande partie du temps est occupée par des histoires ou de peaux-rouges ou de détectives, de voyages, d’aventures et de combats, racontées en romans-feuilletons et souvent associées à des descriptions d’inventions techniques imaginaires de bateaux, de machines, d’automobiles et d’engins de guerre.

113 Abraham, ainsi qu’il me l’a rapporté lui-même, analysa un enfant de 12 ans principalement à travers ce qu’il appelait « le langage des timbres », dans lequel des détails comme les coins déchirés d’un timbre fournissaient un moyen d’aborder son complexe de castration.

114 Voir chap. IV.

115 Voir chap. XV.

116 On a montré maintes et maintes fois que monter à bicyclette symbolise la masturbation et le coït. Dans Early Analysis (1923), j’ai fait allusion à la signification symbolique générale des balles, ballons de football, bicyclettes, etc., comme étant le pénis, et j’ai plus particulièrement étudié les fantasmes libidinaux liés à certains sports à cause de ces équivalences symboliques. En envisageant les histoires de sports du patient sous leur aspect symbolique et en les rattachant à son état affectif général, l’analyste peut atteindre ses fantasmes libidinaux et agressifs et le sentiment de culpabilité qu’ils engendrent.

117 Bill était un enfant inquiet et inhibé, présentant plusieurs difficultés névrotiques. Son analyse ne s’étendit que sur trois mois (54 séances) ; mais, d’après des informations obtenues à son sujet, six ans plus tard, son développement se poursuivait normalement.

118 L’analyse de Willy avait un but prophylactique. Il souffrait, il est vrai, d’accès dépressifs, bien que sans caractère anormal. De plus il n’aimait pas la compagnie, se montrait plutôt peu actif et renfermé et ne s’entendait guère avec ses frères et sœurs. Mais son adaptation sociale était normale ; il était bon élève et il n’avait rien de vraiment pathologique. Son analyse s’étendit sur 190 séances. Les résultats chez ce garçon, que l’on peut certainement considérer comme un enfant normal (j’ai eu dernièrement, soit trois ans après la fin de l’analyse, de ses nouvelles), se manifestèrent par des changements que même les personnes éloignées de son milieu immédiat et qui ne savaient pas qu’il avait été analysé remarquèrent. Il s’avéra, par exemple, que son manque d’intérêt pour le théâtre ou le cinéma était en relation avec une grave inhibition de ses besoins épistémophiliques, quoique, ainsi que nous l’avons dit, il travaillât bien en classe. Lorsque son inhibition disparut, son horizon mental s’élargit et son intelligence générale s’enrichit. L’analyse de son comportement fortement passif lui permit d’entreprendre de nombreuses activités. Son attitude envers ses frères et sœurs s’améliora ainsi que ses possibilités d’adaptation sociale. Ces transformations, ainsi que d’autres, firent de lui un être plus libre, mieux équilibré et plus mûr ; de plus, ces changements, peut-être peu déterminants en eux-mêmes, en reflétaient de plus profonds, certainement très importants pour son avenir. En même temps que la disparition de son attitude inactive dans la vie quotidienne, il se produisit un changement dans son orientation sexuelle. Ses tendances hétérosexuelles devinrent beaucoup plus fortes et il triompha de difficultés dont on admet qu’elles peuvent causer ultérieurement des troubles de la puissance sexuelle. De plus, il apparut que ses dépressions s’accompagnaient d’idées de suicide et étaient plus profondes qu’il ne paraissait au premier abord. Son repliement sur lui-même et son dégoût de la compagnie étaient basés sur une fuite indéniable de la réalité – je dois ajouter que ces troubles ne représentaient qu’une partie des difficultés que le garçon présentait, ainsi que l’analyse en profondeur le montra.

À ce sujet j’aimerais faire remarquer combien les difficultés des enfants, même normaux, sont importantes (cf. par exemple le cas de Inge). Ce fait d’expérience courante en analyse est confirmé par la vie de tous les jours ; car il est surprenant de voir combien de gens qui paraissaient jusqu’alors tout à fait normaux succombent à une névrose ou se suicident pour une cause très minime. Mais, comme le montrent les traitements d’adultes normaux, même ces personnes non névrosées souffrent d’inhibition dans les domaines intellectuel et sexuel, ainsi que d’une sorte d’insatisfaction dont seule la psychanalyse peut mesurer l’importance.

119 Voir Joan Riviere : Womanliness as a Masquerade (1929).

120 Une interprétation de cette nature n’est pas donnée dans le but de découvrir quelque chose que l’enfant dissimulerait consciemment (par exemple la masturbation) et de pouvoir de la sorte avoir prise sur lui, mais de retracer jusqu’à ses sources les plus profondes et de diminuer ainsi la culpabilité liée à la masturbation ou tout autre conflit.

121 Ilse, en fait, n’avait aucun intérêt véritable dont elle aurait pu parler. Elle était passionnée de lecture, mais ne s’intéressait pas au contenu des livres, la lecture n’étant pour elle qu’un moyen d’échapper à la réalité.

122 Voir J. C. Flügel : The Psychology of Clothes (1930).

123 Voir Ferenczi : On Forced Phantasies (1924).

124 Dans son article : History as Phantasy (1929), Ella Sharpe a rapporté le cas d’un adulte psychotique chez lequel, pendant très longtemps, elle n’obtint pratiquement de matériel analytique qu’à travers l’intérêt du patient pour les événements historiques ; de ce point de départ, elle put atteindre les couches les plus profondes de son psychisme.

125 Un des centres commerciaux les plus importants de Berlin.

126 Dans mon article : The Role of the School in the Libidinal Development of the Child (1923), j’ai traité de l’importance des inhibitions particulières à chacune des branches du savoir.

127 Deux ans et demi après la fin de son analyse, j’appris qu’elle se développait de manière satisfaisante, malgré de grandes difficultés extérieures.

128 Dans le chap. VII nous étudierons un autre aspect de cette relation.

129 Voir chap. IV.

130 Dans un certain nombre de cas, comprenant des enfants âgés de trois à douze ans, dont je dus interrompre l’analyse après un traitement de trois à neuf mois, j’ai observé que l’enfant présentait alors un tableau beaucoup moins inquiétant qu’à sa première consultation. Le lecteur se rappellera les cas de Rita, Trude et Ruth (au chap. II). Je voudrais citer également celui d’un garçon de douze ans qui avait la ferme conviction d’être empoisonné et qui, après six mois d’analyse, dut quitter le pays ; non seulement ses craintes avaient-elles diminué, mais des progrès s’étaient manifestés dans plusieurs secteurs de son comportement, comme en témoignait sa plus grande aisance. (Aux dernières nouvelles, deux ans et demi après la fin du traitement, cette amélioration se maintenait.) Dans chacun de ces cas, l’enfant se sentit mieux. Une analyse non terminée ne peut qu’atténuer la névrose de l’enfant, mais elle constitue, à mon sens, un facteur important dans la prévention d’une psychose ou d’une grave névrose obsessionnelle ultérieures. J’ai acquis la conviction que toute mesure, si faible soit-elle, tendant à résoudre l’angoisse dans les couches les plus profondes du psychisme, a pour résultat, sinon de guérir, tout au moins d’améliorer la condition de l’enfant.