Chapitre VI. La névrose chez l’enfant

Dans les pages précédentes, nous avons traité de la technique qui permet d’analyser en profondeur les enfants aussi bien que les adultes. Nous allons maintenant examiner les indications du traitement.

La première question qui se pose est la suivante : parmi les difficultés que présentent les enfants, lesquelles doit-on considérer comme normales, lesquelles comme névrotiques ? En d’autres termes, comment distinguer un enfant simplement « méchant » d’un enfant réellement malade ? En général, on s’attend à rencontrer certaines difficultés typiques, dont l’importance et l’effet varient considérablement, et qui, aussi longtemps qu’elles ne dépassent pas certaines limites, sont considérées comme l’accompagnement inévitable du développement de l’enfant. Mais, précisément pour cette raison, nous sommes portés, à mon avis, à accorder trop peu d’attention à cette question : dans quelle mesure doit-on regarder ces difficultés quotidiennes comme le début et le signe de troubles graves du développement ?

Des difficultés alimentaires tant soit peu graves et, par-dessus tout, des manifestations d’angoisse, sous la forme de frayeurs nocturnes ou de phobies, sont reconnues en général comme nettement névrotiques. Mais l’étude des jeunes enfants montre que leur angoisse prend toutes sortes de déguisements, et l’on remarque chez eux, dès l’âge de deux ou trois ans, des modifications de l’angoisse qui impliquent l’action d’un processus de refoulement très complexe. Par exemple, quand ils ont triomphé de leurs terreurs nocturnes, pendant quelque temps encore ils sont sujets à des troubles du sommeil : ils s’endorment tard, se réveillent tôt, ont un sommeil agité ou facilement troublé et ne peuvent plus dormir l’après-midi ; autant de traits qui se révèlent à l’analyse comme des modifications du pavor nocturnus initial. À cette catégorie appartiennent aussi les multiples manies et rites, souvent si inquiétants, auxquels se livrent les enfants à l’heure du coucher. De même, ceux qui présentaient au début des difficultés alimentaires131 se mettront souvent par la suite à manger lentement, à ne pas mâcher convenablement, à manquer d’appétit, ou même simplement à se mal tenir à table.

Il est facile de constater que l’angoisse ressentie par les enfants à l’égard de certaines personnes se généralise souvent en timidité. Plus tard encore, elle ne se manifeste plus que par une inhibition dans les rapports sociaux ou par de la sauvagerie. Toutes ces nuances de crainte ne sont que les modifications de l’angoisse primitive qui peuvent déterminer le comportement social ultérieur lorsqu’il s’agit, par exemple, de la crainte de contacts humains. Une phobie de certains animaux fera place à de l’antipathie pour ces animaux ou pour les animaux en général. La peur des objets inanimés qui, aux yeux des jeunes enfants, sont toujours doués de vie, se traduira par une inhibition à l’égard des activités liées à ces objets. Ainsi, la phobie de l’appareil téléphonique que présentait un enfant devint plus tard de la répugnance à téléphoner ; dans d’autres cas, la peur des locomotives donna naissance à de l’aversion pour les voyages ou à une moindre résistance à la fatigue des déplacements. Chez d’autres encore, la peur des rues est devenue un manque de goût pour les promenades. Dans cette catégorie se rangent les inhibitions à l’égard des sports132 et des jeux actifs ; elles peuvent s’exprimer de toutes sortes de manières, soit par un dégoût pour tous les sports ou pour certains d’entre eux, soit par une tendance à la fatigue, à la maladresse. À cette catégorie appartiennent aussi les particularités, habitudes et inhibitions de l’adulte normal. Celui-ci n’a que l’embarras du choix pour justifier ses répulsions en les rationalisant ; l’objet incriminé peut être « ennuyeux », « de mauvais goût », ou « non hygiénique ». Chez l’enfant, au contraire, des répulsions et des habitudes de ce genre, indiscutablement plus intenses et moins bien adaptées que chez l’adulte, sont attribuées à la « méchanceté ». Et pourtant, elles traduisent toujours l’angoisse et la culpabilité. Elles ont une parenté étroite avec la phobie, et aussi, d’ordinaire, avec le cérémonial obsessionnel, et chaque détail en est déterminé de façon complexe ; c’est pourquoi les mesures éducatives ont en général si peu de prise sur elles, alors que l’analyse peut souvent les faire disparaître comme tout autre symptôme névrotique.

La place manque pour mentionner plus d’un ou deux exemples pris dans un domaine aussi intéressant. Un garçon se prouvait à lui-même qu’il n’était pas en train de devenir aveugle, en ouvrant grands les yeux et en faisant une grimace ; un autre se rassurait en clignant des paupières. En gardant la bouche ouverte, puis en sifflant, un troisième avouait qu’il s’était livré à la fellation, puis se rétractait. Comme je l’ai constaté à maintes reprises, la révolte des enfants qu’on baigne et dont on lave les cheveux n’exprime rien d’autre qu’une peur cachée de castration ou de destruction totale du corps. Le geste des enfants ou des adultes qui se mettent les doigts dans le nez revêt, entre autres significations, celle d’une attaque anale contre les parents. C’est invariablement à cause de leur angoisse qu’il est si difficile d’obtenir des enfants menus services et attentions ; souvent ils rendent par là assez désagréable la tâche des parents ou des nurses. Par exemple, un enfant qui répugne à sortir un objet d’une boîte traduit fréquemment de cette manière un fantasme d’agression contre le ventre de sa mère.

Les enfants manifestent souvent une sorte de vitalité excessive, allant presque toujours avec une attitude autoritaire et provocante, que l’on interprète à tort, selon les points de vue, comme une marque particulière de « tempérament », ou comme de la désobéissance. Un tel comportement est, au même titre que l’agressivité, une surcompensation à l’angoisse, qui se trouve ainsi modifiée ; il en résulte des conséquences sensibles pour la formation du caractère et pour l’attitude ultérieure de l’enfant à l’égard de la société133. La « nervosité » qui accompagne souvent cette exubérance est, à mon sens, un symptôme important. Les décharges motrices que le petit enfant libère par son agitation s’organisent souvent, au seuil de la période de latence, en mouvements stéréotypés bien définis qui se perdent habituellement dans le tableau général de gesticulation présenté par l’enfant. À l’âge de la puberté, ou même parfois plus tôt, ces mouvements réapparaissent ou deviennent plus évidents et se constituent en tic134.

On a insisté à maintes reprises sur l’importance capitale des inhibitions au jeu. Camouflées sous les formes les plus diverses, elles existent à tous les degrés d’intensité. La répugnance pour certains jeux bien définis et un manque de persévérance dans n’importe quel jeu sont des exemples d’inhibition partielle. Certains enfants ont besoin de quelqu’un qui participe très activement au jeu, qui prenne les initiatives, qui aille chercher les objets nécessaires. D’autres aiment seulement les jeux aux règles précises qu’ils observent rigoureusement ; ou bien ils n’aiment que certaines catégories de jeux, et, dans ce cas, y jouent d’habitude avec une grande assiduité. Ces enfants souffrent d’un profond refoulement de leurs fantasmes, accompagné, en règle générale, de compulsions ; leurs jeux ont le caractère d’un symptôme obsessionnel plutôt que d’une sublimation.

Certains jeux servent de prétexte à des mouvements stéréotypés ou rigides, surtout durant la transition qui mène à la période de latence. Par exemple, un garçon de huit ans jouait à l’agent de police ; il faisait des gestes qu’il répétait pendant des heures, gardant longtemps, immobile, la même attitude. Dans d’autres cas, un jeu déterminé servira de prétexte à une agitation particulière, étroitement liée à un tic.

Un dégoût pour les jeux actifs en général et un manque d’adresse à ces jeux annoncent des inhibitions ultérieures dans le domaine sportif ; c’est toujours un bien mauvais signe.

En général, les inhibitions au jeu sont à la base des inhibitions scolaires. Pourtant, j’ai vu plusieurs enfants inhibés au jeu qui étaient de bons élèves ; mais leur goût du savoir se révéla surtout obsessionnel, et certains d’entre eux rencontrèrent plus tard, surtout à la puberté, d’extrêmes difficultés à étudier. Les inhibitions scolaires, comme les inhibitions au jeu, peuvent prendre tous les degrés d’intensité et toutes les variétés de forme : paresse, manque d’intérêt, répugnance pour certaines matières, impossibilité d’apprendre les leçons autrement qu’au dernier moment ou que par contrainte. De telles inhibitions scolaires sont souvent à l’origine d’inhibitions professionnelles ultérieures ; c’est donc dans les inhibitions au jeu du tout jeune enfant qu’on en décèle souvent les signes avant-coureurs.

J’ai écrit en 1921, dans un article intitulé Le développement d’un enfant, que la résistance opposée par l’enfant aux explications d’ordre sexuel est un très mauvais signe. S’il s’abstient de toute question sur ce sujet, et habituellement ce silence fait suite à des questions obsédantes ou alterne avec elles, il nous faut voir là un symptôme lié à des perturbations souvent très graves des besoins épistémophiliques. Comme chacun sait, les questions fastidieuses de l’enfant se retrouvent fréquemment chez l’adulte obsédé par des idées noires auxquelles sont toujours associés des troubles névrotiques.

On doit considérer la tendance de certains enfants à se plaindre, et leur habitude de tomber, de se cogner et de se faire mal, comme l’expression de peurs variées et de sentiments de culpabilité. L’analyse de ces petits accidents répétés, ou d’autres plus graves, m’a persuadée que l’enfant cherche par ce moyen à s’attaquer à lui-même de façon plus sérieuse, voire à se suicider, mais avec des moyens insuffisants. Chez beaucoup d’enfants, les garçons en particulier, une sensibilité excessive à la douleur fait souvent place, de très bonne heure, à une indifférence exagérée à son endroit ; mais cette indifférence, à mon avis, ne fait que modifier l’angoisse, et constitue par là même une défense complexe contre elle.

L’attitude de l’enfant à l’égard des cadeaux est aussi tout à fait révélatrice. Beaucoup d’enfants se montrent à cet égard vraiment insatiables, et aucun présent ne peut leur donner une satisfaction réelle et durable ni leur apporter autre chose qu’une déception. D’autres encore ne désirent à peu près rien et sont indifférents à tout ce qu’on leur offre. Chez les adultes, nous pouvons observer deux attitudes identiques. Parmi les femmes, il en est qui désirent toujours de nouveaux vêtements, mais qui n’en sont jamais vraiment satisfaites ; on croirait qu’elles n’ont jamais « rien à se mettre ». Ce sont généralement ces femmes qui recherchent sans cesse un nouveau plaisir, changent très facilement d’objet d’amour, et ne peuvent trouver de vraie satisfaction sexuelle. Par ailleurs, il y a celles qui s’ennuient et qui ne ressentent vivement aucun plaisir. À l’analyse, il apparaît clairement que les cadeaux représentent pour l’enfant tous les témoignages d’amour dont il a dû se passer : le lait et le sein de la mère, le pénis du père, l’urine, les selles et les bébés. Les cadeaux atténuent aussi sa culpabilité en symbolisant le don gratuit de ce qu’il a voulu prendre par des moyens sadiques. Dans son inconscient, il considère le fait de ne pas recevoir de présents, au même titre que toutes les autres frustrations, comme le châtiment des pulsions agressives liées à ses désirs libidinaux. Dans d’autres cas, l’enfant se trouve dans une situation encore plus défavorable à l’égard du sentiment intense de sa culpabilité, ou bien il n’a pas réussi à le modifier ; aussi sa peur de nouvelles déceptions ramènera-t-elle à réprimer totalement ses désirs libidinaux, si bien que les cadeaux reçus ne lui feront plus vraiment plaisir.

L’enfant qui, pour ces raisons, est incapable de supporter les premières frustrations, considère comme une punition toute frustration subie au cours de son éducation ultérieure j il deviendra intraitable et s’adaptera mal à la réalité. Les enfants plus âgés, et parfois de jeunes enfants, dissimulent souvent sous un semblant d’adaptation leur intolérance à la frustration, afin de plaire à leur entourage. Une adaptation aussi superficielle risque de masquer des difficultés plus profondes, surtout pendant la période de latence.

L’attitude de nombreux enfants à l’égard des jours de fête est aussi très caractéristique. Après avoir attendu Noël ou Pâques avec une grande impatience, ils demeurent, une fois la fête passée, complètement insatisfaits. Sur des jours comme ceux-là, quelquefois même sur le dimanche, repose l’attente plus ou moins vive d’un renouveau, d’une sorte de « nouveau départ » ; l’espoir, lié aux cadeaux attendus, que l’on transformera en bien tout le mal subi ou commis. Les fêtes de famille touchent très profondément aux complexes liés à la situation de l’enfant à la maison. Un anniversaire, par exemple, représente toujours une nouvelle naissance, et les anniversaires des autres enfants réactivent les conflits liés à la naissance de frères et sœurs réels ou imaginaires. La réaction de l’enfant à ces circonstances peut donc servir à déceler chez lui la présence d’une névrose.

Un manque d’attrait pour le théâtre, le cinéma et les spectacles de toutes sortes est en rapport étroit chez l’enfant avec les perturbations des tendances épistémophiliques. J’ai constaté qu’à l’origine de ces troubles réside un intérêt refoulé pour sa propre vie sexuelle et pour celle de ses parents. Cette attitude, qui finit par inhiber beaucoup de sublimations, se rattache, en dernière analyse, à l’angoisse et à la culpabilité d’un stade très primitif du développement, résultats de fantasmes agressifs dirigés contre les rapports sexuels des parents.

Je voudrais également insister sur le rôle joué par les facteurs psychologiques dans les diverses maladies organiques auxquelles sont exposés les enfants. J’en suis convaincue, c’est avant tout leur angoisse et leur culpabilité que beaucoup d’enfants expriment en tombant malades, et, dans ce cas, une amélioration atténue leur angoisse ; les nombreuses affections dont ils sont atteints à un certain âge me semblent en partie d’origine névrotique. Cet élément psychogène a pour effet d’accroître non seulement la susceptibilité de l’enfant à la contagion, mais aussi la gravité et la longueur de la maladie135. D’une façon générale, j’ai noté qu’après l’analyse l’enfant est, par exemple, beaucoup moins sujet aux rhumes ; dans certains cas, il en est pratiquement débarrassé.

Nous savons que névrose et formation du caractère sont intimement liées, et que dans beaucoup d’analyses d’adultes se produisent des changements importants du caractère. Or, tandis que l’analyse des enfants assez âgés suscite presque toujours des transformations favorables du caractère, l’analyse des jeunes enfants, en supprimant la névrose, repousse à l’arrière-plan les difficultés d’ordre éducatif Ces difficultés semblent donc présenter chez le jeune enfant une certaine analogie avec ce que l’on considère chez l’enfant plus âgé et chez l’adulte comme des troubles caractériels. Il est intéressant de noter qu’en parlant de « caractère » nous pensons essentiellement à l’individu, même quand son caractère a une influence perturbatrice sur l’entourage ; mais quand nous parlons de difficultés d’éducation, nous songeons d’abord et avant tout aux difficultés qu’ont à subir les personnes chargées de l’enfant. Ainsi oublions-nous souvent que les difficultés d’ordre éducatif traduisent des processus fondamentaux du développement qui arrivent à maturité avec le déclin du complexe d’Œdipe. Ce qui nous apparaît chez l’enfant comme des difficultés considérables d’ordre éducatif résulte des processus grâce auxquels s’est formé et se forme encore son caractère, et qui sont à la base de toute névrose ultérieure ou de toute insuffisance éventuelle du développement ; aussi devrait-on plutôt parler dans ce cas de troubles caractériels et de symptômes névrotiques.

Nous constatons ainsi le caractère névrotique des difficultés inhérentes au développement du jeune enfant. En d’autres termes, tous les enfants passent par une névrose qui ne diffère de l’un à l’autre que par son intensité136. Puisque la psychanalyse a été reconnue comme le moyen le plus efficace de guérir les névroses des adultes, il semble logique d’en faire usage pour combattre les névroses des enfants, et même d’en faire bénéficier tous les enfants, s’il est vrai que chacun d’entre eux passe par une névrose. À l’heure actuelle, on ne peut, pour des raisons d’ordre pratique, traiter par l’analyse les difficultés névrotiques des enfants normaux qu’en de rares circonstances. Dans les indications thérapeutiques, il importe donc de préciser les signes qui révèlent la présence d’une névrose grave, c’est-à-dire d’une névrose qui, sans l’ombre d’un doute, infligera encore à l’enfant des difficultés considérables dans les années à venir.

Nous laisserons de côté les névroses infantiles dont la gravité est évidente, en raison de l’ampleur et du caractère que prennent les symptômes, pour ne considérer qu’un ou deux cas dont la véritable nature a été méconnue parce qu’on n’a pas accordé une attention suffisante aux signes distinctifs des névroses de l’enfance.

La raison pour laquelle ces névroses ont beaucoup moins attiré l’attention que celles des adultes vient, à mon avis, du fait que leurs manifestations extérieures diffèrent essentiellement des symptômes des adultes. Évidemment, les analystes savaient que, sous-jacente à la névrose de l’adulte, existe toujours une névrose infantile, mais pendant longtemps ils n’ont pas su en déduire la seule conclusion possible, à savoir l’extrême fréquence de la névrose chez les enfants ; et pourtant l’enfant lui-même en étale suffisamment de preuves à leurs yeux.

Pour juger de ce qui est névrotique chez un enfant, nous ne pouvons appliquer les critères qui conviennent à un adulte. Les enfants les moins névrosés ne sont nullement ceux qui se rapprochent le plus des adultes non névrosés. Prenons par exemple le cas d’un petit enfant qui, se conformant à toutes les exigences de son éducation et refusant de s’abandonner à sa vie fantasmatique et instinctuelle, semblerait parfaitement adapté à la réalité et manifesterait fort peu d’angoisse ; cet enfant ne serait pas seulement vieillot et dépourvu de tout charme, mais anormal au sens plein du terme. Si nous complétons ce tableau en supposant que sa vie imaginative a subi le considérable refoulement nécessaire à un tel développement, nous pourrions avec raison être inquiets de son avenir. Sa névrose ne présenterait pas une intensité inférieure à la moyenne mais serait tout simplement asymptomatique, et nous savons, par l’analyse des adultes, qu’une telle névrose est habituellement grave.

On devrait normalement s’attendre à retrouver les traces visibles des luttes et des crises sérieuses que traverse l’enfant au cours de ses premières années. Toutefois, ces manifestations diffèrent sur bien des points des symptômes qui caractérisent la névrose de l’adulte. L’enfant normal laisse percer jusqu’à un certain point son ambivalence et ses affects, sa soumission aux poussées instinctuelles et aux fantasmes, et les pressions exercées sur lui par son surmoi ; il oppose certains obstacles à son adaptation à la réalité, donc à son éducation, et n’est rien moins qu’un enfant toujours « facile ». Mais si son angoisse, son ambivalence et les obstacles qu’il oppose à son adaptation à la réalité dépassent une certaine limite, et si les difficultés dont il souffre et fait souffrir son entourage sont trop grandes, alors on doit le considérer comme un enfant incontestablement névrosé. Je crois pourtant qu’une névrose de ce genre est souvent moins grave qu’une autre où le refoulement des affects a été si fort et si précoce qu’il ne reste chez l’enfant à peu près aucun signe apparent d’émotion ou d’angoisse. Ce qui distingue en réalité l’enfant moins névrosé de celui qui l’est davantage, c’est non seulement une question d’ordre quantitatif, mais encore son comportement à l’égard de ses difficultés.

Les caractéristiques de la névrose infantile, telles que nous venons de les décrire, fournissent une introduction précieuse à l’étude tant des moyens, souvent fort obscurs, par lesquels l’enfant a modifié son angoisse, que de l’attitude fondamentale qu’il a prise. Si, par exemple, un enfant n’aime ni le théâtre, ni le cinéma, ni aucune autre sorte de spectacle, s’il ne prend aucun plaisir à poser des questions et se montre inhibé au jeu, incapable de jouer dès qu’il doit faire appel à son imagination, on peut admettre que cet enfant souffre d’une profonde inhibition de ses besoins épistémophiliques et d’un refoulement considérable de sa vie imaginative, quoiqu’il puisse être par ailleurs bien adapté et ne présenter apparemment aucun trouble bien défini. Plus tard, son désir de savoir trouvera à se satisfaire surtout d’une façon très obsessionnelle et conduira souvent à d’autres formes de névrose.

On sait que beaucoup d’enfants dissimulent leur intolérance primitive à la frustration sous une adaptation générale aux exigences de leur éducation. Ils deviennent très tôt des enfants « sages » et « éveillés ». Mais c’est précisément chez eux que se retrouve le plus souvent cette indifférence aux cadeaux ou gâteries dont nous venons de parler. S’ils manifestent en outre une inhibition considérable au jeu et une fixation excessive à leurs objets, il est fort probable qu’ils seront victimes d’une névrose dans les années à venir, car ils ont adopté une attitude de pessimisme et de renoncement à l’égard de la vie. Leur principal but est de juguler à tout prix leur angoisse et leur culpabilité, même s’ils doivent par là s’interdire tout bonheur et toute satisfaction instinctuelle. Par ailleurs, ils sont plus dépendants de leurs objets qu’il n’est habituel, car ils cherchent dans leur entourage protection et secours contre leur angoisse et leur culpabilité137. Plus évidentes, bien que sous-estimées, sont les difficultés que présentent les enfants dont le désir insatiable de cadeaux va de pair avec une intolérance aux frustrations imposées par leur éducation.

Dans des cas aussi typiques, on ne peut guère s’attendre, pour l’avenir, à un véritable équilibre psychique. En règle générale, l’impression d’ensemble produite par l’enfant – tenue, physionomie, gestes et parole – trahit l’échec de son adaptation intérieure. De toute façon, l’analyse seule peut déterminer l’importance de ces troubles. J’ai plus d’une fois insisté sur le fait que la présence d’une psychose ou de traits psychotiques chez un enfant ne se révèle qu’après une très longue période d’analyse. La raison en est que les psychoses des enfants, comme leurs névroses, diffèrent en bien des points, dans leur mode d’expression, des psychoses des adultes. Chez quelques-uns de mes jeunes malades dont la névrose avait déjà, malgré leur âge très tendre, le caractère d’une grave névrose obsessionnelle d’adulte, l’analyse a décelé des traits paranoïdes importants138.

La question qui se pose maintenant est celle-ci : comment l’enfant témoigne-t-il d’une adaptation intérieure satisfaisante ? Il est de bon augure qu’il prenne plaisir aux jeux et y donne libre cours à son imagination, tout en étant bien adapté à la réalité – comme on peut le reconnaître à des signes précis – et qu’il montre un attachement réel, mais non excessif, à ses objets. C’est également bon signe de voir, du même coup, les tendances épistémophiliques se développer en dehors de trop grandes perturbations et s’orienter dans diverses voies sans avoir par ailleurs les caractères de compulsion et d’intensité propres à la névrose obsessionnelle. Quelques manifestations d’émotivité et d’angoisse constituent, selon moi, une condition préalable à un heureux développement. Ces raisons, parmi d’autres, qui militent pour un bon pronostic, n’ont pourtant, d’après mon expérience, qu’une valeur relative et n’offrent pas une garantie absolue pour l’avenir ; car la réapparition éventuelle de la névrose dans les années ultérieures dépend souvent d’imprévisibles circonstances extérieures, favorables ou défavorables, que rencontre l’enfant au cours de son développement.

En outre, il me semble que nous ne savons pas grand-chose sur la structure psychique de l’individu normal, ou sur les difficultés qui assiègent son inconscient, étant donné que l’investigation psychanalytique a porté infiniment moins sur le normal que sur le névrosé. Grâce à mon expérience analytique avec des enfants en bonne santé et d’âges différents, j’ai pu constater que, malgré les réactions normales de leur moi, ils doivent aussi faire face à une angoisse considérable, à une forte culpabilité inconsciente et à un profond état dépressif ; dans certains cas, ils ne se distinguent des enfants névrosés que par leur comportement plus assuré et plus actif à l’égard de leurs difficultés. Les résultats obtenus justifient, à mon sens, l’utilité du traitement analytique pour des enfants qui sont à peine névrosés139. Il n’est pas douteux qu’en atténuant l’angoisse et la culpabilité et en provoquant des modifications fondamentales de la vie sexuelle, l’analyse peut exercer une grande influence sur les enfants tant normaux que névrosés140.

Il nous faut maintenant savoir apprécier à quel moment on peut dire que l’analyse d’un enfant est terminée. Certains critères nous guident lorsqu’il s’agit d’un adulte : il est devenu capable de travailler et d’aimer, de se suffire à lui-même dans la situation présente et de prendre toutes les décisions nécessaires à la conduite de sa vie. Si nous connaissons les facteurs responsables des échecs de l’adulte, et si nous sommes attentifs à la présence de ces mêmes facteurs chez l’enfant, nous possédons là un moyen sûr de décider si l’analyse a atteint son terme.

Un adulte peut devenir la proie d’une névrose, de défauts caractériels, d’une difficulté à sublimer, ou de troubles de la vie sexuelle. Pour ce qui est de la névrose, on peut en déceler la présence très tôt, comme j’ai tenté de le montrer, à divers indices légers mais caractéristiques, et une guérison à un âge tendre constitue la meilleure garantie contre une rechute ultérieure. Quant aux défauts et aux difficultés d’ordre caractériel, il n’y a pas non plus de meilleur moyen de les prévenir que de les éliminer dès l’enfance. Enfin, l’observation du jeu, qui nous permet de pénétrer si intimement dans le psychisme des enfants, nous montre quand l’analyse est finie sous le rapport de leur aptitude future à la sublimation. On ne peut considérer l’analyse d’un enfant comme terminée, avant que ses inhibitions au jeu aient considérablement diminué141. À ce moment, l’intérêt qu’il témoigne pour les jeux de son âge se sera accru et stabilisé, et aura même gagné divers autres domaines.

Si, grâce à l’analyse, l’intérêt obsessionnel d’un enfant pour un seul jeu s’étend graduellement jusqu’à inclure d’autres formes de jeu, ce progrès correspond à l’élargissement des intérêts et à l’accroissement de la capacité de sublimation qui se produisent dans l’analyse d’un adulte. Aussi pouvons-nous, en étudiant le jeu des enfants, prévoir leur capacité ultérieure de sublimation et déterminer le moment où l’analyse les protège suffisamment contre d’éventuelles inhibitions à l’étude et au travail.

Le développement des intérêts ludiques de l’enfant, leurs transformations en nombre et en nature nous permettent d’estimer s’il a établi des bases solides pour sa sexualité adulte. Nous en trouverons l’illustration dans l’analyse de deux jeunes enfants, un garçon et une fille. Kurt, âgé de cinq ans, ne s’occupait d’abord, comme la plupart des garçons, que des petites autos et des trains de ma table de jeu. Il les choisissait de préférence aux autres objets et jouait quelque temps avec eux. Il comparait leur taille et leur puissance, les faisait rouler vers un but déterminé, et exprimait de cette façon symbolique et d’après moi, tout à fait typique, une comparaison entre son père, ses frères et lui-même sous le rapport de son pénis, de sa puissance et de sa personnalité dans son ensemble. On aurait pu croire que ces actions indiquaient une attitude hétérosexuelle normale et active de sa part. Mais sa nature craintive et féminine à l’excès donnait une impression toute contraire 142, qui se confirma au cours de l’analyse. Ses jeux traduisant une rivalité avec le père pour la possession de la mère furent bientôt interrompus par l’apparition d’une très forte angoisse. Il se révéla que Kurt avait adopté une position où dominait l’homosexualité passive, mais qu’en raison de son angoisse il ne pouvait pas non plus s’y maintenir et avait trouvé refuge dans des fantasmes de mégalomanie. Sur cette base irréelle, il pouvait mettre au premier plan et exagérer à ses yeux et à ceux des autres une part des tendances actives et masculines demeurées encore vivantes en lui.

J’ai souvent signalé que le jeu, à l’instar du rêve, comporte une façade et que c’est seulement grâce à une analyse approfondie que nous découvrons son contenu latent, tout comme celui du rêve. Mais puisque le jeu subit une plus forte élaboration secondaire, en vertu de ses rapports plus étroits avec le réel et de sa situation privilégiée comme moyen d’expression des fantasmes, c’est seulement d’une manière très graduelle, en observant ses changements successifs, que nous arrivons à découvrir ses sources intellectuelles et affectives.

Nous avons vu que, chez Kurt, l’attitude de virilité active qu’il affichait dans ses jeux au début de l’analyse était avant tout un faux semblant, qui s’évanouit avec l’apparition d’une grande angoisse. Je pus alors me mettre à analyser son attitude d’homosexualité passive, mais l’angoisse qui lui faisait échec ne s’atténua qu’après un grand nombre de séances, le traitement ayant exigé en tout 450 séances. Ce résultat obtenu, les petits animaux qu’il avait d’abord pris comme alliés imaginaires dans sa lutte contre le père devinrent des enfants ; son attitude de passivité féminine et, par suite, son désir d’avoir des enfants s’exprimèrent dès lors plus clairement143.

Après avoir analysé la peur que lui inspirait la « mère au pénis » et la terreur excessive qu’il avait de son père144, l’attitude hétérosexuelle active de Kurt se trouva renforcée et ramenée au premier plan. Il put exprimer davantage, par ses jeux, sa rivalité à l’égard du père. Il reprit les jeux du début de son analyse, mais, cette fois, avec plus de persévérance et d’imagination. Par exemple, il se donnait beaucoup de peine pour construire des garages où étaient remisées les voitures et, infatigable, ne cessait d’ajouter de nouveaux éléments pour les rendre parfaits ; ou bien il bâtissait différentes sortes de villages et de villes où les voitures devaient se rendre, et ces voyages symbolisaient la rivalité avec le père pour la possession de la mère. Par le plaisir et le soin qu’il prenait à faire ces villages, ces villes et ces garages, il exprimait le désir de rétablir dans son intégrité la mère qu’il avait attaquée en imagination. En même temps, son attitude à l’égard de sa mère, dans la vie réelle, changea complètement et il devenait beaucoup plus affectueux à son égard, au fur et à mesure que diminuaient son angoisse et sa culpabilité, et qu’il se montrait plus capable de tendances réactionnelles.

Le renforcement graduel de ses pulsions hétérosexuelles se manifesta par de nombreuses transformations dans ses jeux. D’abord, des détails isolés montrèrent que là aussi ses fixations prégénitales dominaient encore, ou plutôt alternaient avec ses fixations génitales. Par exemple, la charge que le train apportait à la ville, ou que le camion livrait à la maison, symbolisait souvent les excréments ; et dans ce cas, la livraison se faisait toujours à la porte de derrière. Ces jeux représentaient un violent coït anal avec la mère, comme il ressort de certains détails ; ainsi, au cours d’une livraison de charbon par un camion, le jardin ou la maison était souvent abîmé, les gens qui habitaient la maison se mettaient en colère, et Kurt cessait bientôt de jouer, en proie à sa propre angoisse.

Toute une partie de cette analyse tourna autour du transport de charges variées, effectué avec un grand luxe de détails145. C’étaient tantôt des camions qui livraient des denrées au marché ou qui en rapportaient, tantôt des gens qui partaient pour un long voyage avec tous leurs biens, et, dans ce dernier cas, les associations fournies par le jeu prouvaient qu’il s’agissait d’une fuite avec des objets pris ou volés dans le ventre de la mère. L’évolution que subirent certains détails est des plus instructives. Ainsi, Kurt exprimait la prédominance de ses fantasmes d’ordre sado-anal en livrant ses marchandises à la porte de derrière146. Un peu plus tard, il recommença le même jeu, mais cette fois sous le prétexte qu’il devait éviter la porte de devant. D’après ses associations se rapportant au jardin de devant, c’est-à-dire les organes génitaux féminins, il apparut que sa fixation anale était renforcée par un dégoût de ces organes. Cette répulsion provenait d’une crainte à leur égard dont un des nombreux motifs consistait en un fantasme au cours duquel il rencontrait le pénis de son père alors qu’il était lui-même en train d’accomplir l’acte sexuel avec sa mère.

Cette peur, qui agit souvent de façon inhibitrice, a parfois pour effet de stimuler le développement de certains fantasmes d’ordre sexuel. Quelques particularités de la sexualité adulte peuvent résulter des efforts que fait le garçon pour préserver ses pulsions hétérosexuelles, en dépit de sa crainte et de sa fuite devant le pénis du père. Parmi ces fantasmes du garçon, il en est un typique qui se retrouve aussi chez Kurt, représentant le coït du père et du fils, ensemble ou à tour de rôle, avec la mère. Il peut s’agir ici soit d’une combinaison de fantasmes d’ordre génital et prégénital, soit uniquement de fantasmes à prédominance génitale. Dans les jeux de Kurt, par exemple, deux petits hommes ou deux voitures pénétraient par l’entrée principale d’un édifice qui représentait le corps maternel, l’entrée de derrière représentant l’anus. Ces deux petits hommes étaient souvent d’accord pour entrer ensemble ou à tour de rôle ; ou bien encore, l’un d’entre eux l’emportait sur l’autre par la force ou par la ruse. Au cours de cette lutte, c’est en devenant un géant que le plus petit des deux, Kurt lui-même, triomphait du plus grand, son père. Mais peu après, une réaction d’angoisse apparaissait et il prenait la fuite en empruntant l’entrée de derrière et en laissant à son père celle de devant. Nous voyons par là comment la peur de la castration entrave l’avènement du stade génital chez l’enfant et renforce sa fixation, ou plutôt sa régression, aux stades prégénitaux. Mais le résultat immédiat n’est pas toujours une régression aux stades prégénitaux. Si l’angoisse de l’enfant n’est pas trop forte, il peut avoir recours à toutes sortes de fantasmes d’ordre génital, en plus de ceux que nous venons de voir.

Ce que l’enfant traduit, par des fantasmes ludiques de ce genre, constituera chez l’homme une des conditions nécessaires à sa vie amoureuse. Le comportement des deux petits hommes qui, dans les fantasmes de Kurt, entrent dans un édifice par des côtés différents ou par le même côté, ensemble ou alternativement, représente les diverses manières dont un homme peut réagir à une « situation triangulaire » où il occupe le troisième rôle. Dans une telle situation, il sera soit « le troisième qui est lésé », soit l’ami de la famille qui berne le mari ou entre en lutte avec lui. Il est également possible que l’angoisse restreigne la fréquence des jeux figurant des rapports sexuels, et provoque plus tard une diminution ou des perturbations de la puissance virile. C’est en fonction de nombreux facteurs du développement, et en particulier de son expérience du réel, que les fantasmes sexuels de l’enfant trouveront à s’accomplir chez l’adulte ; mais ce qui déterminera essentiellement sa vie amoureuse est annoncé, dans les moindres détails, par les fantasmes ludiques de ses premières années.

L’évolution de ces fantasmes met en évidence les rapports étroits qui existent entre la sublimation et la sexualité, car la capacité de sublimation se développe au fur et à mesure que les pulsions sexuelles se rapprochent du niveau génital. Kurt, par exemple, fit une maison qui devait n’appartenir qu’à lui. Cette maison était sa mère, dont il voulait la possession exclusive. En même temps, il ne faisait jamais assez pour améliorer le plan de sa maison et l’embellir.

Des fantasmes ludiques de ce genre esquissent déjà la manière dont l’enfant se détachera de ses objets d’amour. Un de mes petits malades représentait sa mère par des cartes géographiques. Il commença par demander des feuilles de papier de plus en plus grandes afin de dessiner des cartes aussi grandes que possible. Après une interruption due à une crise d’angoisse, il se mit à agir à l’opposé et à faire de très petites cartes, traduisant ainsi son désir d’autonomie et de détachement à l’égard de la mère. Mais cette tentative échoua ; de nouveau, ses dessins s’agrandirent jusqu’à atteindre leurs dimensions initiales, et, de nouveau, l’angoisse le contraignit à s’arrêter. Il reprit le même thème en découpant des poupées de papier. La petite poupée, qu’il finissait toujours par écarter en faveur d’une plus grande, était, en fin de compte, une petite amie dont il essayait de faire son objet d’amour à la place de sa mère. La capacité de détachement libidinal à l’égard des objets, qui se manifeste au moment de la puberté, plonge donc, elle aussi, ses racines dans les toutes premières années de la vie. L’analyse du jeune enfant facilite grandement ce processus.

À mesure que son analyse avance, le garçon devient plus apte à traduire par ses jeux et ses sublimations les fantasmes hétérosexuels dans lesquels il ose affronter le père pour la possession de la mère. Ses fixations prégénitales perdent en intensité, et le caractère même de la lutte change profondément. Son sadisme décroît ; aussi son rôle devient-il moins difficile dans une lutte qui provoque moins d’angoisse et de culpabilité. Ainsi, son aptitude accrue à transposer avec calme et constance ses fantasmes dans ses jeux et à les enrichir d’un élément de réalité indique que sont déjà établies les bases de sa puissance sexuelle ultérieure. Ces modifications dans le caractère de ses jeux et de ses fantasmes s’accompagnent de transformations qui affectent sa personnalité entière ; il adopte un comportement plus libre et plus actif, comme en témoignent la disparition d’un grand nombre d’inhibitions et le changement de son attitude à l’égard de l’entourage immédiat ou plus éloigné.

Considérons maintenant un second exemple de la façon dont les fantasmes ludiques de l’enfant éclairent la vie sexuelle adulte. Rita, âgée de deux ans et neuf mois, était très inhibée au jeu. Elle pouvait jouer seulement avec ses poupées et ses animaux, et encore de très mauvaise grâce et avec des inhibitions évidentes. D’ailleurs, cette occupation ressemblait plutôt à un symptôme obsessionnel, car la fillette se contentait pratiquement de laver ses poupées et de changer sans cesse leurs vêtements d’une manière compulsive. Dès qu’elle introduisait un élément imaginatif dans ses activités, c’est-à-dire dès qu’elle commençait à jouer au vrai sens du terme, elle avait une crise d’angoisse et cessait de jouer147. L’analyse montra la pauvreté de ses dispositions féminines et maternelles. Ses rapports avec sa poupée n’étaient pas vraiment ceux d’une mère, et se jouaient surtout sur le plan de l’identification. À cause de sa propre terreur d’être sale, méchante ou détruite à l’intérieur, elle était continuellement amenée, par identification, à nettoyer sa poupée et à la changer de vêtements. C’est seulement après l’analyse partielle de son complexe de castration qu’apparut le sens de son jeu compulsif ; celui-ci avait exprimé, dès le début de l’analyse, son angoisse profonde, c’est-à-dire sa crainte de voir la mère lui enlever ses enfants.

Au moment où le complexe de castration occupait le premier plan, Rita fit d’un petit ours l’image du pénis qu’elle avait dérobé au père148 et grâce auquel elle voulait le supplanter dans l’affection de sa mère. Dans cette période de l’analyse, elle éprouvait une angoisse liée à des fantasmes masculins de cet ordre. Une fois analysée l’angoisse encore plus profonde qui provenait de ses tendances féminines et maternelles, elle changea tout à fait d’attitude et se montra vraiment maternelle avec sa poupée et son ours. Tout en embrassant son ours, en le serrant dans ses bras et en lui donnant de petits noms tendres, Rita dit une fois : « Maintenant je ne suis plus du tout malheureuse, parce que, après tout, j’ai un petit enfant chéri149. » On voyait à bien des signes, entre autres, à la transformation de son comportement à l’égard de ses objets, qu’elle avait maintenant atteint le stade où les tendances génitales, les pulsions hétérosexuelles et l’attitude maternelle étaient souveraines. Son aversion pour son père, si marquée auparavant, fit place à de l’affection150.

C’est parce que les jeux et les sublimations des enfants découlent tous de fantasmes masturbatoires que nous pouvons prédire, d’après la nature et l’évolution de leurs fantasmes ludiques, ce que sera leur vie sexuelle ultérieure. Si, comme je le crois, leurs jeux sont un moyen d’exprimer leurs fantasmes masturbatoires et de leur fournir une issue, il s’ensuit que le style de leurs fantasmes ludiques annonce le caractère que prendra leur vie sexuelle adulte151 ; il s’ensuit également que l’analyse des enfants est à même non seulement de réaliser une stabilité et une capacité de sublimation plus grandes au cours de l’enfance, mais d’assurer, pour l’âge mûr, la santé mentale et des perspectives de bonheur.


131 Dans le chap. IX, nous étudierons la nature de l’angoisse que recouvrent les troubles de l’alimentation chez l’enfant.

132 Voir mon article : Infant Analysis (1923).

133 Voir Reich, Phobie und Charakterbildung (1930).

134 Dans mon article, Zur Genese des Tic (1925), j’ai montré que l’on devait souvent considérer un tic comme un indice d’un développement défectueux et de troubles très profonds quoique masqués.

135 Dans certains cas de coqueluche, par exemple, où le traitement analytique a repris après une courte interruption, j’ai observé que les accès de toux augmentaient en violence pendant la première semaine d’analyse, pour diminuer ensuite rapidement, et que la maladie se terminait beaucoup plus tôt qu’il n’est habituel. Chaque accès de toux, en raison de sa signification inconsciente, libérait une angoisse considérable, laquelle, à son tour, renforçait le besoin de tousser.

136 Ce point de vue que je soutiens depuis des années a reçu dernièrement un appoint de valeur. Dans Die Frage der Laienanalyse (1926), Freud écrit : « Nous avons appris à mieux voir et sommes maintenant tenté de considérer la névrose infantile non comme l’exception mais comme la règle : il semblerait que, sur le chemin menant du plan primitif de l’enfant à celui du civilisé adapté à la vie sociale, la névrose fût pour ainsi dire inévitable » (p. 61).

137 Voir M. N. Searl, The Flight to Reality (1929).

138 Voir les analyses d’Erna (chap. III) et d’Egon (chap. IV).

139 Voir les analyses de Willy (chap. V) et de Inge (chap. IV).

140 À l’appui de cette hypothèse, je dois citer plusieurs cas que j’ai traités. Ces enfants ont réussi à franchir le stade suivant de leur développement j certains d’entre eux, l’étape cruciale de la puberté et le passage de cette période à l’âge adulte.

141 Chez les enfants plus grands, les inhibitions dans l’apprentissage et les jeux actifs doivent être réduites de façon analogue.

142 L’attitude passive de Kurt se trouvait renforcée par le fait qu’il était de plusieurs années le plus jeune après de nombreux frères. Sous maints rapports, il se trouvait dans la situation de l’enfant unique et souffrait beaucoup des comparaisons avec ses frères aînés, plus actifs, dont la supériorité était d’autant plus étouffante qu’ils ne cessaient de la lui faire sentir.

143 Dans mon article Early Stages of the Œdipus Conflict (1928), j’ai traité de la toute première position féminine chez le garçon et tenté de montrer que très tôt son complexe de féminité subissait une modification et était masqué par le complexe de castration, auquel il contribuait du reste dans une certaine mesure. C’est pour cette raison que le garçon renonce très vite à des jeux comme celui de la poupée qui correspondent à ses composantes féminines, et passe à des jeux qui font ressortir exagérément sa virilité.

144 Dans ce cas également, les sentiments agressifs à l’égard des rapports sexuels de ses parents étaient la cause la plus profonde de son angoisse et « la femme au pénis » représentait la mère qui avait incorporé le pénis du père.

145 Il s’agit ici d’un jeu typique chez les enfants.

146 Je n’ai choisi dans cette description que deux ou trois des fantasmes de ses jeux dans le but d’illustrer, à travers leur développement, l’évolution générale des fantasmes ludiques. Le matériel présenté ici a été confirmé par un grand nombre de représentations de différents types. Par exemple, les voitures qui transportaient de la marchandise à la ville prenaient un chemin dont on vit, grâce à plusieurs détails, qu’il représentait l’anus.

147 Dans les deux premiers chapitres j’ai étudié un autre aspect des causes plus profondes de l’angoisse de Rita et du refoulement de ses fantasmes.

148 Rita faisait semblant de s’être libérée du chef de train et de voyager maintenant avec son ours, pour aller dans la maison d’une « bonne » dame où l’on s’occuperait bien d’elle. Mais le chef de train revenait et la menaçait. Ainsi la crainte de son père, à qui elle avait volé le pénis (l’ours), l’empêchait de maintenir son identification avec lui.

149 Rita souffrait de graves épisodes dépressifs, pendant lesquels tantôt elle montrait d’intenses sentiments de culpabilité, tantôt elle s’asseyait seule dans un coin et pleurait. Lorsqu’on lui demandait la raison de ses larmes, elle répondait : « Parce que je suis si malheureuse », et quand on lui demandait pourquoi elle était si malheureuse, elle répondait : « Parce que je pleure. »

150 Voir chap. II.

151 Dans la série de conférences On the Technique of Psycho-Analysis, qu’il donna en 1923 à Berlin, Hanns Sachs mentionna l’évolution des fantasmes masturbatoires de la phase sadique-anale à la phase génitale parmi les critères de fin d’analyse dans la névrose obsessionnelle.