Chapitre VII. Les activités sexuelles des enfants

La constatation qu’il existe une vie sexuelle propre à l’enfant, s’exprimant à la fois par des activités et des fantasmes de caractère sexuel, est à mettre au nombre des principales découvertes de la psychanalyse.

Nous savons que la masturbation débute en général durant le stade oral de succion, et très souvent se prolonge plus ou moins jusqu’à la période de latence, bien qu’il y ait évidemment peu de chance que les enfants, même lorsqu’ils sont petits, se masturbent au vu et au su de tout le monde. Avant et surtout pendant la puberté, l’onanisme redevient très fréquent. C’est au cours de la période de latence que les activités sexuelles de l’enfant sont le moins marquées, en raison de l’affaiblissement des pulsions instinctuelles qui accompagne le déclin du complexe d’Œdipe. Il faut aussi tenir compte du fait, encore inexpliqué, que c’est précisément à cette époque que la lutte de l’enfant contre la masturbation est à son paroxysme. Dans Inhibition, symptôme et angoisse (1926), Freud déclare que durant la période de latence presque toutes les énergies de l’enfant paraissent absorbées par la résistance à la tentation de se masturber. Cette affirmation semble impliquer que, même alors, la pression exercée par le ça n’a pas diminué autant qu’on le suppose d’ordinaire, ou que la culpabilité opposée par l’enfant aux tendances du ça a acquis une puissance accrue.

À mon avis, l’extrême culpabilité que les activités masturbatoires suscitent chez les enfants vise en réalité les tendances destructrices qui s’expriment dans les fantasmes accompagnant la masturbation152. C’est ce sentiment de culpabilité qui contraint les enfants à cesser complètement l’onanisme, et qui aboutit souvent, en cas de succès à une phobie du toucher. Les analyses d’adultes prouvent avec évidence qu’une crainte de ce genre, tout comme une masturbation compulsive, est un indice sérieux de trouble du développement, car la peur de la masturbation produit souvent chez les malades de profonds désordres de la vie sexuelle. Bien entendu, ces perturbations ne peuvent se remarquer chez l’enfant, car elles n’apparaissent qu’ultérieurement sous forme d’impuissance ou de frigidité, suivant le sexe du sujet ; mais on peut conclure à leur – existence en raison de certaines autres difficultés qui signent invariablement un développement sexuel défectueux.

Les analyses de phobies du toucher montrent que la suppression trop radicale de la masturbation non seulement provoque l’apparition de toutes sortes de symptômes, tels que des tics153, mais encore, par le refoulement excessif des fantasmes masturbatoires, entrave le passage à la période de latence en empêchant que se constituent les sublimations, c’est-à-dire en faisant obstacle à une fonction d’une suprême importance au point de vue culturel154. En effet, les fantasmes masturbatoires, source de toutes les activités ludiques de l’enfant, sont aussi l’un des éléments constitutifs de toutes ses sublimations ultérieures. Lorsque ces fantasmes refoulés se trouvent libérés par l’analyse, on voit le petit enfant se mettre à jouer, l’enfant plus âgé à étudier et à manifester des sublimations et des intérêts de toutes sortes ; d’autre part, si c’est d’une phobie du toucher qu’il était atteint, il recommencera à se masturber. De même, dans les cas de masturbation compulsive, la disparition de ce symptôme s’accompagnera d’une capacité accrue de sublimation155. L’enfant, comme je l’ai expliqué ailleurs en détail156, continuera pourtant à se masturber, mais d’une façon beaucoup plus modérée, et sans aucune compulsion. L’analyse de la masturbation compulsive et celle des phobies du toucher conduisent donc au même résultat, qu’il s’agisse de l’aptitude à la sublimation ou de l’activité masturbatoire.

Le déclin du conflit œdipien inaugure donc, semble-t-il, une période où les désirs sexuels de l’enfant se trouvent diminués sans, pour autant, disparaître tout à fait, et une masturbation modérée et sans caractère compulsif doit être considérée comme normale à tous les stades de la vie de l’enfant.

Il est une autre forme d’activité sexuelle infantile où l’on retrouve les facteurs qui sont à la base de la masturbation compulsive. Comme je l’ai répété à maintes reprises, les relations sexuelles entre de tout jeunes enfants sont chose courante d’après mon expérience. Des analyses faites à la période de latence ou à la puberté ont même prouvé que de telles activités s’étaient parfois prolongées jusqu’à l’âge de latence et au-delà, ou bien avaient alors repris irrégulièrement. Dans tous les cas, on retrouvait à peu près les mêmes facteurs déterminants. Je vais donner deux exemples d’une situation de ce genre, où il me fut possible d’analyser à la fois les deux partenaires.

Le premier cas se rapporte à deux frères, Franz et Günther, âgés respectivement de cinq et six ans. Ils avaient été élevés dans un milieu pauvre, mais assez favorable. Les parents s’entendaient bien, et la mère, malgré tout le travail domestique qu’elle accomplissait seule, s’intéressait à ses fils de façon active et intelligente. Elle fit analyser Günther à cause de son caractère exceptionnellement inhibé et timide, et d’un manque de contact évident avec la réalité. C’était un enfant secret, d’une méfiance extrême, et dépourvu en apparence de tout véritable sentiment d’affection. Quant à Franz, il se montrait agressif, prompt à s’exciter et difficile à diriger. Les deux garçons s’entendaient très mal, mais, dans l’ensemble, Günther semblait céder à son petit frère157. L’analyse permit de faire remonter leurs rapports sexuels à une période où ils avaient respectivement trois ans et demi et deux ans et demi158, mais il est bien probable qu’ils avaient débuté encore plus tôt. Bien que les enfants n’eussent aucune culpabilité consciente au sujet de leurs pratiques sexuelles, que, néanmoins, ils dissimulaient soigneusement, l’analyse révéla qu’inconsciemment ils en éprouvaient tous deux une profonde souffrance. Ces pratiques, comprenant fellation, masturbation réciproque, attouchements de l’anus, revêtaient un sens particulier aux yeux de l’aîné : comme il avait exercé une séduction, parfois même une contrainte, sur son cadet, il pensait qu’il châtrait son jeune frère en lui arrachant le pénis avec ses dents au cours de la fellation, qu’il lui détruisait complètement tout l’intérieur du corps, le coupait en morceaux, le déchirait, l’empoisonnait et le brûlait. L’analyse des fantasmes accompagnant ces activités sexuelles prouva qu’elles n’avaient pas seulement le sens d’une attaque destructrice sur la personne du frère, mais que ce dernier représentait aussi le père et la mère de Günther unis dans l’acte sexuel. Dans un certain sens, son comportement était donc la réalisation, bien que sous une forme atténuée, de ses fantasmes masturbatoires sadiques à l’égard de ses parents159. Il essayait même, par sa conduite à l’égard de son frère et par la contrainte qu’il lui imposait parfois, de s’assurer la victoire dans le dangereux combat qu’il livrait à son père et à sa mère. La terreur que lui inspiraient ses parents accroissait son envie de les détruire et les assauts imaginaires qu’il leur livrait alors ajoutaient encore à sa peur160. En outre, la crainte d’une éventuelle trahison augmentait la haine qu’il vouait à son frère, et son désir de le tuer au moyen de ses pratiques sexuelles. La vie sexuelle de ce garçon, dans laquelle le sadisme jouait un rôle aussi important, se trouvait donc presque complètement dépourvue d’éléments positifs. Dans l’esprit de Günther, les diverses activités sexuelles auxquelles il se livrait n’étaient qu’une série de tortures cruelles et raffinées dont la mort du partenaire constituait le but ultime. C’est pourquoi les relations avec son frère lui causaient une angoisse continuelle, et accroissaient les difficultés qui avaient rendu son développement psychosexuel tout à fait anormal.

Quant au cadet Franz, il était entièrement pénétré, jusque dans les profondeurs de son inconscient, par la signification cachée de ces pratiques sexuelles, et la peur d’être châtré et tué par l’aîné avait atteint chez lui un degré excessif. Et pourtant, jamais il ne s’était plaint à quiconque ni n’avait laissé transparaître quelque chose de leurs relations. Il réagissait à ces activités qui le terrifiaient par une forte fixation masochiste et, en dépit de la séduction dont il avait été l’objet, par un vif sentiment de culpabilité. Voici quelques-unes des raisons qui motivaient cette attitude : dans ses fantasmes sadiques, Franz s’identifiait au frère qui lui faisait violence, et donnait ainsi satisfaction aux tendances sadiques qui, nous le savons, constituent une des sources du masochisme. Mais cette identification à l’objet de sa peur était aussi un moyen de surmonter son angoisse. En imagination, il jouait désormais le rôle de l’agresseur ; l’ennemi qu’il maîtrisait, c’était son propre ça161, et c’était en même temps le pénis intériorisé du frère, qui représentait celui du père, donc son surmoi dangereux, et qu’il considérait comme un persécuteur. Ce persécuteur qui se trouvait à l’intérieur de lui-même devait être détruit par les agressions dont son propre corps était la victime162.

Mais l’enfant ne pouvait demeurer l’allié d’un surmoi extérieur cruel dirigé contre son propre ça et contre ses objets intériorisés, car la menace qui en résultait était trop forte pour son moi. Sa haine se reportait donc sur ses objets extérieurs, images d’un moi débile qu’il détestait, et c’est ainsi qu’il lui arrivait de se montrer brutal avec des enfants plus jeunes et plus faibles que lui. Ces déplacements expliquaient la haine et la fureur qu’il manifestait parfois durant ses séances d’analyse. Par exemple, il me menaçait avec une cuillère de bois qu’il voulait m’entrer dans la bouche en me disant que j’étais petite, stupide et faible. La cuillère symbolisait le pénis que son frère lui introduisait de force dans la bouche. Il s’était identifié à son frère et avait retourné contre lui-même la haine que ce dernier lui inspirait. La fureur qu’il éprouvait à se sentir petit et faible, il l’avait reportée sur d’autres enfants, moins forts que lui, puis sur moi à la faveur de la situation transférentielle. Il recourait alternativement à ce mécanisme et à un autre qui consistait à renverser les rôles en imagination ; il considérait alors les assauts sexuels de Günther comme quelque chose que lui, Franz, faisait à Günther. Mais tout comme dans les fantasmes sadiques de l’aîné, c’étaient aussi les parents que le frère représentait ; Franz se trouvait ainsi complice de l’attaque déclenchée contre eux par Günther, et partageait en conséquence sa culpabilité inconsciente et sa peur d’être découvert par le père et la mère. Il avait donc, lui aussi, de fortes raisons inconscientes de garder le secret.

Plusieurs observations du même genre m’ont amenée à conclure qu’une pression excessive du surmoi ne cause pas toujours la suppression totale des activités sexuelles, mais suscite parfois un besoin compulsif de se livrer à ces activités ; en somme, l’angoisse et la culpabilité renforcent les fixations libidinales et attisent les désirs sexuels163. D’après mon expérience, une culpabilité excessive et une trop vive angoisse contribuent à empêcher le déclin des exigences instinctuelles au début de la période de latence. Il ne faut d’ailleurs pas perdre de vue qu’une activité sexuelle même très réduite provoque à cette époque une très forte réaction de culpabilité. La structure et les dimensions de la névrose de l’enfant détermineront la tournure que prendra la lutte au cours de la période de latence. L’issue finale peut être constituée soit par une phobie du toucher, soit par une masturbation compulsive, et ce ne sont là que les deux points extrêmes d’une série qui comporte un nombre presque infini de degrés et de variétés possibles.

Dans le cas de Günther et de Franz, il devint clair que leur besoin compulsif de rapports sexuels l’un avec l’autre était dû à un facteur qui semble avoir une signification générale en ce qui concerne la compulsion à la répétition. L’individu qui éprouve une angoisse relative à un danger fictif menaçant l’intérieur de son corps a tendance à donner une réalité extérieure à ce danger. (Ainsi Franz, sous l’empire de la crainte que lui inspirait le pénis intériorisé de son frère considéré comme un persécuteur, et en proie à la peur des « mauvais » parents intériorisés, se soumettait aux assauts sexuels de son frère.) Ce même individu provoque continuellement, de façon compulsive, des situations extérieures dangereuses, car l’angoisse qui en résulte, si grande soit-elle, n’est nullement comparable à celle que lui inspire l’intérieur de son corps, et se maîtrise plus aisément164.

Il aurait été impossible de mettre fin par des moyens extérieurs aux relations sexuelles des deux frères car la maison n’était pas assez grande pour que chacun d’eux eût sa chambre. D’ailleurs, même si une telle mesure avait pu être appliquée, je pense qu’elle aurait été particulièrement inefficace dans ce cas où les tendances compulsives étaient si fortes de part et d’autre. Laissés seuls pendant quelques minutes à peine, les enfants trouvaient souvent moyen de se livrer à de mutuels attouchements sexuels auxquels leur inconscient accordait la même signification qu’à l’exécution complète des différents actes conçus par leur imagination sadique. C’est seulement après une longue analyse des deux partenaires, au cours de laquelle je ne tentai pas une seule fois de les faire renoncer à leurs pratiques, me contentant de mettre en lumière de façon purement analytique la cause déterminante de leurs relations sexuelles165, que ces activités se mirent à changer graduellement, perdirent d’abord de leur caractère compulsif, puis cessèrent complètement. Ce n’est pas qu’ils y étaient tous deux devenus indifférents, mais le facteur responsable de l’abandon de ses pratiques résidait précisément dans l’atténuation de l’angoisse, devenue moins imperméable à toute modification. Alors donc qu’une angoisse trop forte et une culpabilité provenant d’un stade très précoce du développement se trouvaient responsables de leurs tendances compulsives en raison du renforcement de la fixation, cette même culpabilité, diminuant d’intensité et agissant de manière différente, les mettait à même de cesser leurs relations. Parallèlement à la transformation et à l’interruption de leurs pratiques sexuelles, leur attitude personnelle à l’égard l’un de l’autre se modifia considérablement. Leurs mauvaises dispositions et leur hostilité firent place à des relations amicales et bienveillantes d’un caractère tout à fait normal.

Abordons maintenant le second exemple qui, en dépit de certaines différences de détail, comporte les mêmes causes profondes. Il suffira d’en donner un bref exposé. Use, douze ans, et Gert, treize ans et demi, pratiquaient de temps en temps une sorte de coït, qui se produisait très brusquement et, le plus souvent, à de très longs intervalles. La fille, contrairement au garçon qui était beaucoup plus normal, n’en éprouvait pas de culpabilité consciente. L’analyse montra que leurs relations sexuelles avaient débuté quand ils étaient tout petits et n’avaient subi qu’une interruption temporaire au début de la période de latence ; ils souffraient en effet tous deux d’une culpabilité écrasante qui les obligeait à répéter leurs actes de façon compulsive. Néanmoins, c’est non seulement la fréquence, mais le champ de leurs activités sexuelles qui avaient diminué à cette époque166. Les enfants avaient renoncé à la fellation et au cunnilingus et s’étaient contentés pendant quelque temps de regarder et de se toucher les organes génitaux. Mais durant la période prépubertaire, ils recommencèrent à avoir des contacts sexuels très semblables à ceux du coït. Ce fut le frère qui prit l’initiative de ces pratiques d’un caractère compulsif. Il s’y livrait sous l’empire d’une impulsion soudaine, et n’y pensait pas plus après qu’avant. D’une fois à l’autre, il « oubliait » même complètement ce qui s’était passé. Il souffrait de la même amnésie partielle à l’égard d’un certain nombre de circonstances touchant à ces rapports sexuels, en particulier à l’égard de sa petite enfance. Quant à la fillette, au début, elle avait été souvent la partenaire active, mais par la suite elle n’avait plus joué qu’un rôle passif.

Au fur et à mesure que l’analyse en faisait émerger les causes profondes, le comportement compulsif du frère et de la sœur s’atténuait graduellement, jusqu’au moment où les relations sexuelles cessèrent tout à fait, comme dans le cas de Franz et de Günther. De même, leurs relations personnelles, jusqu’alors très peu satisfaisantes, témoignèrent d’un progrès remarquable.

En considérant l’analyse de ces deux cas et d’autres du même genre, nous constatons que la disparition progressive des pratiques de caractère compulsif s’accompagne de plusieurs changements importants, intimement liés les uns aux autres. Le sadisme diminue en même temps que la culpabilité, et la phase génitale apparaît plus nettement ; ces changements se manifestent par des transformations correspondantes des fantasmes masturbatoires, ainsi que des fantasmes qui accompagnent le jeu du très jeune enfant.

Lorsqu’il s’agit d’enfants qui ont atteint la puberté, les fantasmes masturbatoires subissent une modification ultérieure de caractère bien particulier. Ainsi, Gert n’avait tout d’abord aucun fantasme conscient, puis, au cours du traitement, surgit celui d’une fille nue, sans tête, dont le corps seul était visible. Par la suite, la tête apparut et devint de plus en plus distincte jusqu’au moment où Gert reconnut que c’était celle de sa sœur. Les tendances compulsives étaient alors disparues et les relations sexuelles avaient complètement cessé. On voit ainsi le lien qui existait entre le refoulement excessif des désirs et des fantasmes concernant la sœur et le besoin obsessionnel d’entretenir avec elle des relations sexuelles. Plus tard, ses fantasmes se modifièrent encore et Gert imagina d’autres filles inconnues. Finalement, ses fantasmes se fixèrent sur une en particulier, une amie de sa sœur. Ces transformations graduelles témoignaient du détachement libidinal en train de s’opérer à l’égard de la sœur, processus qui ne pouvait prendre place tant que la fixation compulsive à la sœur, maintenue par une extrême culpabilité, n’avait pas encore cédé à l’analyse167.

En ce qui concerne, d’une manière générale, l’existence de relations sexuelles entre enfants, spécialement entre frères et sœurs, je puis affirmer que, d’après mes observations, elles sont de règle dans la petite enfance ; elles ne se poursuivent au cours de la période de latence et de la puberté que si l’enfant est en proie à une culpabilité excessive qu’il n’est pas parvenu à atténuer168. Dans l’état actuel de nos connaissances, la culpabilité propre à la période de latence permet à la masturbation de se poursuivre, mais de façon moins marquée que naguère, tout en mettant fin aux activités sexuelles avec les frères et sœurs ou d’autres enfants, parce qu’elles traduisent de façon trop réaliste les désirs incestueux et sadiques. Au cours de la puberté, l’enfant s’écarte davantage encore de ces activités, conformément au but que poursuit la libido à cette époque en se détachant des objets incestueux. Mais dans des circonstances normales, l’adolescent nouera par la suite des relations sexuelles avec de nouveaux objets, relations basées sur un détachement progressif de la libido à l’égard des anciens objets et soutenues par un courant sentimental nouveau, opposé aux tendances incestueuses.

Dans quelle mesure peut-on empêcher ces activités sexuelles entre jeunes enfants ? Il paraît difficile d’y parvenir sans causer d’autres dommages ; en effet, les enfants trop surveillés souffrent de la restriction de leur liberté ; d’ailleurs, ils peuvent toujours échapper à la surveillance, si étroite soit-elle. De plus, ces expériences précoces, malgré le tort qu’elles peuvent causer dans certains cas, ont souvent un effet favorable sur le développement général de l’enfant : tout en fournissant des satisfactions à la libido et au besoin de connaissances sexuelles, des relations de ce genre contribuent largement à apaiser une culpabilité excessive. En effet, les fantasmes que l’enfant introduit dans ces rapports découlent, nous le savons, des fantasmes masturbatoires sadiques, objets des plus intenses sentiments de culpabilité ; le fait de savoir que ces fantasmes défendus, dirigés contre les parents, se trouvent partagés par quelqu’un d’autre donne la conviction d’avoir un complice, ce qui allège beaucoup le fardeau de l’angoisse169. D’un autre côté, une telle relation constitue en soi une source d’angoisse et de culpabilité. C’est sans doute l’intensité du sadisme en cause et, plus encore, l’attitude du partenaire qui décident du résultat bon ou mauvais, de l’accroissement ou de la diminution de l’angoisse. En me référant à l’expérience que j’ai de nombreux cas, je puis affirmer que là où les facteurs positifs et libidinaux l’emportent, de tels rapports ont une influence favorable sur les relations objectales de l’enfant et sur sa capacité d’amour170. Au contraire, là où dominent, comme chez Günther et Franz, les actes de coercition et les tendances destructrices, de la part d’un partenaire au moins, tout le développement de l’enfant peut se trouver compromis de la façon la plus grave.

Dans le domaine des activités sexuelles des enfants, les connaissances psychanalytiques, tout en nous montrant l’importance de certains facteurs génétiques, ne nous permettent pas encore, une fois de plus, de proposer des mesures prophylactiques valables. Voici comment Freud s’exprime à ce sujet : « Cet état de choses offre un intérêt certain pour ceux qui demandent à la pédagogie de prévenir les névroses en intervenant de bonne heure dans le développement sexuel de l’enfant. Si l’on porte surtout attention aux expériences sexuelles infantiles, on peut croire que la prophylaxie de la névrose est assurée en retardant ce développement et en protégeant l’enfant contre ce genre d’expérience. Mais nous savons que les causes de la névrose sont beaucoup plus complexes, et ne peuvent être modifiées d’une manière générale en portant attention à un seul facteur. Une surveillance étroite durant l’enfance perd de sa valeur, car elle n’a aucun recours contre le facteur constitutionnel. D’ailleurs, cette surveillance est beaucoup plus difficile à exercer que les spécialistes en éducation ne l’imaginent, et elle comporte deux nouveaux risques qu’il ne faut pas traiter à la légère. Elle peut dépasser son but en favorisant un refoulement sexuel excessif dont les effets sont néfastes, et elle ne prépare pas l’enfant à résister aux exigences sexuelles pressantes auxquelles il faut s’attendre à la puberté. On peut donc se demander dans quelle mesure la prophylaxie au cours de l’enfance est profitable, et si une attitude nouvelle à l’égard de la réalité ne serait pas un meilleur point de départ pour tenter de prévenir les névroses171. »


152 Voir chap. VIII.

153 Voir Ferenczi, Psycho-Analytical Observations on Tic (1919).

154 Dans mon article, Zur Genese des Tic (1925), j’ai décrit un cas de tic. Au cours de son analyse, le malade put graduellement et simultanément se libérer de son symptôme, reprendre ses pratiques masturbatoires longtemps interdites et édifier de nombreuses sublimations.

155 Il arrive presque toujours que l’analyse d’une phobie du toucher amène le malade à une phase temporaire de masturbation obsessionnelle et inversement. Un autre facteur de la masturbation obsessionnelle est le désir qu’a le malade, en raison de son sentiment de culpabilité, d’étaler cette habitude devant son entourage. C’est également le cas des enfants de tout âge qui se masturbent ouvertement et sans inhibition apparente.

156 Voir chap. III.

157 L’analyse révéla la présence de traits psychotiques marqués chez les deux garçons ; mais ici seule l’analyse de leurs relations sexuelles nous intéresse.

158 À la même époque, la mère avait noté à une ou deux reprises des incidents de ce genre.

159 Voir mon article Early Stages of the Œdipus Conflit (1928). Par leur totale absence de formations réactionnelles aussi bien que par de nombreux autres aspects, ces fantasmes ressemblaient aux actes de criminels de type sadique. Günther ne ressentait ni remords ni tristesse, il craignait seulement des représailles. Mais cette peur agissait à la manière d’une continuelle excitation qui le poussait à répéter ses actes sexuels. À cause du caractère extrêmement anormal de son frère aîné, chez qui les pulsions destructrices prédominaient si fortement sur les instincts libidinaux que son comportement sexuel prenait le sens d’actes criminels (et nous ne devons pas oublier que les actes sexuels pervers des criminels adultes sont souvent accompagnés d’actes criminels), sa peur de représailles, ainsi que nous l’avons vu, le poussait à éliminer l’objet. Chaque fois que Günther s’attaquait à son frère, il s’assurait ainsi que ce n’était pas lui la victime.

160 Reik, dans Der Schrecken (1929), souligne que l’angoisse intensifie les sentiments de haine.

161 Voir mon article : Personification in the Play of Children (1929), où ces mécanismes sont exposés plus en détail.

162 Dans le chap. XI, nous traiterons plus à fond de ce mécanisme particulier qui me paraît essentiel pour la formation du masochisme féminin. Dans son article : Psychotic Mechanisms in Cultural Development (1930), Melitta Schmidebefg a signalé que, chez les primitifs, la pratique de l’expulsion de la maladie au moyen de la violence avait pour objet de vaincre la peur qu’avait le patient du démon qu’il a en lui (le pénis introjecté du père).

163 Sur ce point, qui sera développé au chap. VIII, je suis d’accord avec Reik. Dans son article : Libido und Schuldgefühle (1929), il fait remarquer que, dam certains cas, la réactivation de la culpabilité peut conduire à un renforcement de la libido et à une augmentation de la satisfaction instinctuelle et que, dans ces cas, une augmentation de l’angoisse provenant d’une mauvaise conscience peut effectivement apporter une satisfaction libidinale.

164 M. N. Searl a précisé dans son article : The Flight to Reality (1929), le mécanisme de la fuite dans la réalité.

165 Je dois signaler que, dans ce cas particulier où les mauvaises conséquences des relations des deux garçons étaient si prononcées, il ne me fut pas facile de maintenir ma règle absolue de m’abstenir de toute intervention de ce genre. Et cependant, ce fut justement ce cas qui m’apporta la preuve la plus convaincante de l’inutilité de toute mesure éducative de la part de l’analyste. Même si j’avais pu empêcher leurs pratiques – ce que je ne pouvais pas – je n’aurais rien pu faire du travail essentiel qui était de m’attaquer aux motivations sous-jacentes d’une telle situation et d’imprimer de la sorte une nouvelle direction à tout leur développement jusqu’alors défectueux.

166 Dans d’autres cas, où des rapports sexuels s’étaient prolongés dans la période de latence, j’ai observé que seules certaines de ces activités persistaient (la fellation et le cunnilingus étant le plus souvent abandonnés), et que ce qui en restait se réalisait avec moins de fréquence, plutôt exceptionnellement. Néanmoins, pour la culpabilité inconsciente de l’enfant, il s’agît du même contenu psychologique total que celui des relations sexuelles originelles et des actes commis à cette époque. Par exemple, après avoir tenté d’avoir des rapports sexuels avec son frère, lise souffrit d’une éruption autour de la bouche. Cette éruption était l’expression de sa culpabilité pour la fellation qu’elle avait pratiquée avec d’autres actes sexuels, mais qu’elle avait abandonnée au cours de sa première enfance.

167 Gert me fut envoyé pour quelques troubles névrotiques sans gravité. Son analyse dura une année. Trois ans plus tard, je sus qu’il se portait bien.

168 Je crois de toute manière que de telles relations sont beaucoup plus fréquentes, même pendant la période de latence et à la puberté, qu’on ne le suppose généralement.

169 Dans son ouvrage, Gemeinsame Tagtraüme (1924), Hanns Sachs observe que la culpabilité diminue lorsque les fantasmes ou les rêveries de nature incestueuse sont partagés.

170 Voir chap. XI et XII pour une étude plus approfondie de ces facteurs.

171 Introductory Lectures on Psycho-Analysis (1918), p. 305.