Chapitre IX. Les rapports entre la névrose obsessionnelle et les premiers stades de la formation du surmoi

Dans le chapitre précédent, nous avons examiné le contenu des premières situations anxiogènes chez l’enfant et leurs répercussions sur son développement. Il nous reste à déterminer comment elles sont modifiées par l’action de la libido et par les rapports avec les objets réels.

La frustration orale amène l’enfant à chercher de nouvelles sources de satisfaction242. La fille se détourne de sa mère, et le pénis de son père devient pour elle l’objet d’une satisfaction qui est d’abord de nature orale, bien que les pulsions génitales soient déjà à l’œuvre243. Chez le petit garçon, on trouve la même attitude positive à l’égard du pénis paternel ; elle résulte du stade oral de succion et est due à l’assimilation du sein à un pénis244. Une fixation au pénis du père, selon une modalité propre au stade oral de succion, est, à mon avis, un facteur essentiel dans la genèse de la vraie homosexualité masculine245. Mais les sentiments de haine et d’angoisse à l’égard du père, engendrés par les pulsions œdipiennes naissantes, agissent d’ordinaire à l’encontre de cette fixation246. Quand le développement suit un cours favorable, les sentiments positifs à l’égard du pénis du père deviennent la base de bons rapports avec les hommes et permettent en même temps l’adoption d’une attitude franchement hétérosexuelle. Alors que des relations du type oral de succion avec le pénis du père peuvent, dans certaines circonstances, conduire le garçon à l’homosexualité, elles constituent normalement, pour la fille, les signes avant-coureurs des pulsions hétérosexuelles et du conflit œdipien. Cette inclination de la fillette pour son père et, chez le garçon, le retour à la mère devenue objet d’amour génital donnent un nouvel objectif aux pulsions libidinales où le rôle des organes génitaux commence à se faire sentir.

J’ai constaté que, pendant la période du développement dénommée par moi phase d’exacerbation du sadisme, tous les stades prégénitaux, ainsi que le stade génital, sont coup sur coup investis ; c’est que la libido entre alors en lutte avec les tendances destructrices et consolide graduellement ses positions. Au nombre des facteurs qui sont d’une importance fondamentale pour la dynamique des processus psychiques, je suis d’avis de placer non seulement la polarité, mais aussi l’interaction des instincts de vie et de mort. Un lien indissoluble unit et, dans une large mesure, soumet la libido aux tendances destructrices. Mais le cercle vicieux, dominé par l’instinct de mort, qui veut que l’agressivité engendre l’angoisse et que l’angoisse renforce l’agressivité, peut être brisé par la libido lorsqu’elle a acquis une force suffisante. Comme nous le savons, l’instinct de vie doit lutter de toutes ses forces, au cours des premiers stades du développement, afin de se maintenir en dépit de l’instinct de mort. Mais c’est précisément cette nécessité qui stimule l’épanouissement sexuel de l’enfant.

Les pulsions génitales de l’enfant demeurent longtemps masquées, et nous ne pouvons discerner clairement les fluctuations et l’enchevêtrement des diverses phases du développement qui résultent du conflit entre pulsions destructrices et pulsions libidinales. L’émergence des stades d’organisation, tels que nous les connaissons, ne correspond pas seulement, d’après moi, aux positions que la libido, dans sa lutte contre les tendances destructrices, a conquises et fortifiées ; comme ces deux instincts sont à la fois unis et opposés de manière indissoluble, elle dépend aussi de leur ajustement progressif.

Il est vrai que le jeune enfant ne laisse transparaître qu’une part relativement faible du sadisme terrible qui se révèle lorsqu’on analyse les couches les plus profondes de son psychisme. Mais en affirmant qu’au cours des stades les plus primitifs l’enfant traverse une période où ses tendances sadiques, issues de plusieurs sources, atteignent partout un point d’exacerbation, je me contente en somme de développer la théorie acceptée et bien établie d’après laquelle l’enfant passe d’un stade de sadisme oral, ou cannibalisme, à un stade de sadisme anal. Nous ne devons pas oublier que ces tendances cannibales elles-mêmes ne trouvent pas de moyen d’expression qui corresponde à leur portée psychologique ; l’enfant normal ne fournit que des indices assez faibles du besoin qu’il éprouve de détruire son objet et ne nous laisse voir que des émanations des fantasmes conçus sur ce thème. On comprend mieux que d’intenses pulsions sadiques dirigées contre des objets extérieurs s’expriment sous une forme aussi édulcorée, si l’on reconnaît que les fantasmes extravagants d’une période très précoce du développement ne deviennent jamais tant soit peu conscients. En outre, au moment où ces fantasmes surgissent, le moi est à un stade fort primitif et les relations de l’enfant avec le réel subissent encore dans une large mesure l’influence de l’imagination. Il faut aussi tenir compte de l’infériorité physique de l’enfant par rapport à l’adulte et de sa dépendance d’origine biologique j en effet, ses tendances destructrices se manifestent avec beaucoup plus de vigueur à l’égard des objets inanimés et des animaux de petite taille. Enfin, il se peut que les pulsions génitales, bien qu’encore dissimulées, exercent dès le début de la vie une influence modératrice sur les pulsions sadiques et contribuent à en diminuer la violence envers les objets extérieurs. Le jeune enfant entretient, semble-t-il, à côté de ses relations avec les objets réels, mais sur un autre plan, des relations avec des imagos fantasmatiques qui sont bonnes ou mauvaises à l’excès. D’ordinaire, ces deux catégories de relations objectales s’entremêlent et exercent l’une sur l’autre une influence toujours croissante. (C’est le processus que j’ai décrit comme étant une interaction entre la formation du surmoi et les relations objectales.) Mais, dans le psychisme du tout petit enfant, il existe encore une séparation très nette entre les objets réels et les objets imaginaires ; sans doute est-ce là une des raisons pour lesquelles le sadisme et l’angoisse suscités par les objets réels ne se manifestent pas avec autant d’intensité que le caractère des fantasmes semblerait l’annoncer.

Nous savons, tout particulièrement depuis Abraham, que la nature des relations objectales et la formation du caractère dépendent étroitement de la prédominance des fixations soit au stade oral de succion soit au stade sado-oral. À mon avis, ce facteur joue un rôle tout aussi décisif dans la formation du surmoi. Par suite de l’équivalence entre le sein et le pénis, l’introjection d’une mère bienveillante contribue à l’élaboration d’une imago paternelle également bienveillante247. De même, au cours de la formation du surmoi, les fixations au stade oral de succion neutralisent les identifications terrifiantes produites par la suprématie des tendances sado-orales.

Avec la baisse des pulsions sadiques, les menaces du surmoi perdent quelque peu de leur force et le moi y répond autrement. Jusqu’ici, la peur que son surmoi et ses objets inspiraient à l’enfant pendant les toutes premières phases de son existence provoquait, de la part du moi, des réactions d’une égale violence. On dirait que le moi cherche à se défendre du surmoi, d’abord, pour employer le terme de Laforgue, en le scotomisant, puis en l’expulsant. À partir du moment où il tente de déjouer le surmoi et de réduire la résistance que ce dernier oppose aux pulsions du ça, on peut dire qu’il commence à tenir compte de la puissance du surmoi248. Avec l’avènement du second stade anal, le moi reconnaît encore plus clairement ce pouvoir et s’efforce de trouver un terrain d’entente avec le surmoi, reconnaissant du même coup l’obligation de lui obéir.

À l’égard du ça, le moi change également d’attitude. À l’expulsion fait place, dans le second stade anal, la répression, ou plutôt le refoulement, au sens propre du terme249. En même temps, s’atténue sa haine de l’objet, car elle prend, dans une large mesure, sa source dans les sentiments autrefois dirigés contre le ça et le surmoi. L’accroissement des forces libidinales et la diminution parallèle des forces destructrices ont aussi pour effet de modérer les tendances sadiques primitives qui s’attachaient à l’objet. Le moi semble alors redouter plus consciemment des représailles de la part de l’objet. En se soumettant à un surmoi sévère et à ses interdictions, il reconnaît du même coup le pouvoir de l’objet. L’acceptation de la réalité extérieure dépend ainsi de l’acceptation de la réalité intrapsychique, d’autant que le moi s’efforce de faire converger surmoi et objet250. Une telle convergence marque une étape dans l’évolution de l’angoisse, et, avec l’aide des mécanismes de projection et de déplacement, favorise le progrès des relations de l’individu avec la réalité. À ce moment, qu’Abraham situe au second stade anal et qu’il caractérise par le besoin d’établir la sécurité des objets, le moi se défend contre l’angoisse surtout en cherchant à se concilier à la fois les objets du monde extérieur et ceux qui ont été intériorisés.

Cette modification dans le comportement à l’égard de l’objet peut se manifester de deux manières : ou bien l’enfant se détourne de l’objet, parce qu’il en redoute les dangers et qu’il veut le protéger contre ses propres pulsions sadiques, ou bien il se tourne vers l’objet avec encore plus de bienveillance. Ce type de relation objectale résulte d’un clivage de l’imago maternelle, qui se scinde en une bonne et une mauvaise imago. L’ambivalence de l’enfant envers son objet ne constitue pas seulement un progrès dans le développement de ses relations objectales ; c’est aussi un mécanisme qui joue un rôle de première importance dans la réduction de l’angoisse inspirée par la crainte du surmoi. En effet, le surmoi, une fois extériorisé, est réparti sur plusieurs objets ; certains d’entre eux représentent l’objet attaqué et par suite menaçant, tandis que d’autres, notamment la mère, tiennent lieu d’un personnage favorable et protecteur.

Au fur et à mesure que l’enfant approche du stade génital et que ses imagos introjectées acquièrent de la bienveillance, le comportement du surmoi se transforme et les moyens mis en œuvre pour vaincre l’angoisse gagnent en efficacité. Lorsque les menaces, jusque-là inéluctables, du surmoi s’affaiblissent et ne sont plus que des reproches et des remontrances, le moi peut obtenir à leur encontre le soutien de ses relations positives. Il peut maintenant se servir, dans le but d’apaiser le surmoi, de mécanismes réparateurs et de formations réactionnelles de pitié envers ses objets251. L’amour et la reconnaissance que lui témoignent ces objets et le monde extérieur sont alors considérés comme la preuve et la mesure de l’approbation du surmoi. Sur ce point également, il faut tenir compte de la répartition des imagos, car le moi, tout en se détournant de l’objet dangereux, cherche à réparer, grâce à l’objet bienveillant, les dommages imaginaires qu’il a causés.

Le processus de sublimation peut désormais s’installer, car les tendances réparatrices à l’égard de l’objet constituent un mobile fondamental à toutes les sublimations, même les plus précoces, telles que les manifestations tout à fait primitives du besoin ludique. Une condition préalable au développement des tendances réparatrices et des sublimations est l’affaiblissement de la pression exercée par le surmoi et sa transformation en culpabilité. Les changements qualitatifs que commence à subir le surmoi en raison de la force croissante des pulsions génitales et des relations objectales l’amènent à se comporter différemment à l’égard du moi, qui devient alors apte à éprouver de véritables sentiments de culpabilité. Si toutefois de tels sentiments dépassent une certaine limite, le moi en sera de nouveau affecté, mais sous forme d’angoisse252. Dans cette perspective, le manque de sens social chez certains individus, notamment chez les criminels et les soi-disant êtres « asociaux », serait dû non à une déficience, mais à une structure qualitative particulière du surmoi253.

Pendant le premier stade anal, l’enfant, selon moi, se défend contre les imagos terrifiantes qu’il a introjectées au cours de la phase sado-orale. En expulsant son surmoi, il fait, pour maîtriser son angoisse, une première tentative qui échoue parce que l’angoisse à surmonter est encore trop intense et que le mécanisme d’expulsion violente suscite sans cesse une nouvelle angoisse. L’angoisse qui n’a pu être dissipée par ce moyen l’incite à investir le niveau libidinal qui est juste au-dessus, soit le second stade anal et stimule ainsi tout son développement psycho-sexuel.

On admet que chez l’adulte le surmoi et l’objet ne coïncident en aucune façon ; j’ai voulu montrer qu’ils ne le font pas davantage pendant l’enfance, à quelque période que ce soit. À mon avis, les efforts qu’accomplit le moi, en raison de cette divergence, constituent un facteur fondamental de son développement254. L’équilibre mental est d’autant plus stable et l’issue des toutes premières situations anxiogènes heureuse, que cette différence diminue, c’est-à-dire que les imagos se rapprochent des objets réels avec l’avènement de la suprématie génitale et le dépassement graduel des imagos terrifiantes qui dominaient les stades antérieurs. À mesure que se renforcent les pulsions génitales, la répression du ça par le moi perd de sa rigueur, et le désaccord entre ces deux instances s’aplanit. Ainsi les relations objectales de qualité plus positive qui s’instaurent au début du stade génital sont un autre indice de rapports satisfaisants entre le surmoi et le moi, entre le moi et le ça.

Nous savons déjà que, dans les psychoses, les points de fixation se situent aux tout premiers stades du développement, et que la ligne de démarcation entre la psychose et la névrose est celle qui sépare les deux périodes du stade anal. Je suis portée à aller plus avant, et à considérer ces moments comme les sources non seulement des maladies plus tardives, mais aussi des perturbations qui marquent les débuts de la vie. Nous avons vu, dans le chapitre précédent, qu’à la phase d’exacerbation du sadisme, les situations anxiogènes excessives constituent un facteur étiologique fondamental des psychoses. Même les enfants normaux, d’après mon expérience, connaissent, dans les premiers stades de leur développement, des situations anxiogènes de caractère psychotique255. Si, pour des raisons extérieures ou intérieures, ces situations très précoces sont puissamment activées, l’enfant présentera des traits psychotiques256, et, s’il est incapable de combattre, grâce à ses imagos secourables et à ses objets réels, la pression exagérée de ses imagos terrifiantes, il sera exposé à des troubles qui seront à l’origine de maladies graves et de déviations du développement, ou qui ressembleront au comportement psychotique de l’adulte et, dans bien des cas, aboutiront avec le temps à une véritable psychose257. Des situations anxiogènes de ce type et d’une très grande intensité se produisent invariablement à une certaine période de l’enfance ; aussi tout enfant présente-t-il, à un moment ou à un autre, des symptômes psychotiques.

Ainsi, on retrouve régulièrement chez les enfants ce passage entre l’exubérance et l’accablement, qui est caractéristique des états dépressifs. On fait peu de cas du chagrin, pourtant si réel et si profond, qu’éprouve un enfant, précisément à cause de sa fréquence et de sa labilité. Mais j’ai appris par l’observation analytique que le chagrin et la dépression d’un enfant, même s’ils n’atteignent pas la même acuité que la mélancolie chez l’adulte, relèvent des mêmes causes et peuvent s’accompagner d’idées de suicide. Les accidents plus ou moins graves qui arrivent aux enfants, les coups et les blessures qu’ils se donnent, sont souvent, d’après mon expérience, de vraies tentatives de suicide, mais avec une insuffisance de moyens. Ils présentent aussi, à un degré variable, ce refus du réel, qui, dans une certaine limite, ne nous préoccupe pas, mais que nous interprétons, chez les adultes, comme un critère de psychose. Les traits paranoïdes s’observent plus difficilement en raison de la réserve et de la dissimulation qui en sont inséparables, et pourtant nous savons que les jeunes enfants se sentent assiégés et poursuivis par des figures fantastiques. J’ai constaté, dans des analyses de tout petits enfants, le caractère paranoïde de l’impression qu’ils avaient, étant seuls et surtout la nuit, d’être entourés de toutes sortes de persécuteurs, comme des sorciers, des sorcières, des démons, des animaux, et des formes fantastiques258 ; l’angoisse qu’ils en éprouvaient était également de type paranoïde.

La névrose de l’enfant offre un tableau complexe, formé des divers traits et mécanismes psychotiques et névrotiques que nous trouvons chez l’adulte à l’état isolé et plus ou moins pur. Parfois, l’aspect de telle ou telle affection est plus nettement discernable ; souvent tout est obscurci du fait que les différents processus pathologiques et les défenses qu’ils mobilisent sont à l’œuvre ensemble et en même temps.

Dans Inhibition, symptôme et angoisse (1926), Freud déclare que « les premières phobies infantiles n’ont trouvé jusqu’ici aucune explication » et que « leur rapport avec les névroses manifestes et plus tardives de l’enfance n’est pas du tout éclairci » (p. 77). Je pense que ces premières phobies recèlent l’angoisse née au cours des premiers stades de la formation du surmoi. Les toutes premières situations anxiogènes apparaissent vers l’âge de six mois, sous l’effet d’un accroissement du sadisme, et consistent en des craintes d’objets, tant extérieurs qu’introjectés, capables, dans leur violence, de dévorer, de couper et de châtrer ; de telles peurs ne peuvent être suffisamment modifiées à un stade aussi précoce.

Les difficultés alimentaires des jeunes enfants sont aussi étroitement liées, d’après mon expérience, à leurs premières situations anxiogènes et ont invariablement une origine paranoïde. Durant la période cannibale, ils identifient tous les aliments à leurs objets, à l’image de leurs organes, de sorte que la nourriture tient lieu du pénis paternel et du sein maternel et est, au même titre, aimée, détestée et redoutée. Les liquides représentent du lait, des selles, de l’urine et du sperme ; les solides sont assimilés à des fèces et d’autres matières corporelles. Ainsi, la nourriture peut-elle donner naissance à toutes ces craintes d’être empoisonné et détruit au-dedans que suscitent les objets intériorisés et les excréments, sous l’effet de situations anxiogènes primitives qui demeurent fortement agissantes.

Les zoophobies de l’enfance sont l’expression d’une angoisse de ce genre. Elles tirent leur origine d’un mécanisme caractéristique du premier stade anal, de l’expulsion du surmoi terrifiant, et témoignent des moyens mis en œuvre pour surmonter la peur de ce surmoi et du ça. Dans un premier temps, ces deux instances sont rejetées dans le monde extérieur, et le surmoi est assimilé à l’objet réel. La seconde étape nous est bien connue et consiste dans le déplacement sur un animal de la crainte inspirée par le vrai père. Il existe souvent une phase intermédiaire, au cours de laquelle l’enfant choisit comme objet de son angoisse dans le monde extérieur un animal assez doux, qui remplace les bêtes sauvages et féroces représentant le surmoi et le ça des stades primitifs de la formation du moi. L’animal anxiogène s’attire non seulement la crainte, mais aussi l’admiration que l’enfant ressent à l’égard de son père ; on voit ainsi que la formation de l’idéal du moi est engagée259. Les phobies d’animaux constituent déjà une modification à grande portée de la peur du surmoi et leur genèse nous montre à quel point sont liés le surmoi, les relations objectales et les zoophobies.

Freud écrit dans Inhibition, symptôme et angoisse : « J’ai pensé autrefois qu’une phobie avait le caractère d’une projection, en ce sens qu’un danger interne, d’ordre instinctuel, était remplacé par un danger perçu comme venant du dehors. C’est un avantage, car le sujet peut se protéger contre un danger extérieur en le fuyant ou en évitant de le percevoir, alors qu’aucune fuite ne peut être un recours contre un danger interne. Mais ce point de vue, sans être inexact, est trop superficiel. Après tout, une poussée instinctuelle ne constitue pas un danger en soi ; elle l’est seulement dans la mesure où elle entraîne un danger extérieur et réel, soit le danger de castration. En dernière analyse, une phobie ne consiste qu’en la substitution d’un danger extérieur à un autre » (pp. 66, 67). Je croirais quand même qu’à la source des phobies se trouve un danger interne, lié à la crainte des instincts destructeurs et des parents introjectés. Décrivant les avantages des formations substitutives, Freud nous dit dans le même passage que « la crainte propre aux phobies est en fin de compte conditionnée. Elle n’est ressentie qu’au moment où l’objet redouté est perçu, et à juste titre, car c’est alors seulement que surgit la situation de danger. Il n’y a aucune raison de redouter la castration par un père qui n’est pas là. Mais on ne peut se débarrasser d’un père, qui apparaît chaque fois qu’il le veut bien. Si toutefois l’enfant le remplace par un animal, il n’a qu’à éviter la vue, c’est-à-dire la présence de cet animal pour être délivré de tout danger et de toute angoisse ». L’avantage serait encore plus marqué si, grâce à une zoophobie, le moi pouvait non seulement déplacer un objet extérieur par un autre, mais également projeter sur un objet extérieur un objet très redouté et inéluctable, parce qu’il a été intériorisé. Dans cette perspective, une zoophobie serait beaucoup plus qu’une crainte de castration par le père, déguisée en celle de se faire mordre par un cheval ou manger par un loup. La crainte d’être dévoré par le surmoi, plus primitive que la peur de la castration, montrerait que la phobie est en fait une modification de l’angoisse propre aux stades les plus précoces du développement.

Pour illustrer ce que je veux dire, prenons deux cas célèbres de zoophobies, le petit Hans et l’homme aux loups. Freud a fait remarquer qu’en dépit de certaines ressemblances les deux phobies différaient l’une de l’autre à maints égards. Ainsi, la phobie du petit Hans fournit bien des indices d’un sentiment positif. L’animal anxiogène n’était pas en lui-même tellement terrible et n’était pas sans inspirer à l’enfant une certaine sympathie, puisqu’on le vojr jouer au cheval avec son père juste avant l’apparition de la phobie. Il avait, à tout prendre, d’excellentes relations avec ses parents et son entourage, et son développement général indiquait qu’il avait dépassé la phase sado-anale et atteint le stade génital. Sa zoophobie ne révélait que de rares traces de l’angoisse typique des premières étapes du développement, où le surmoi est assimilé à un animal sauvage et terrifiant et où la peur que suscite l’objet est proportionnellement intense. Dans l’ensemble, il avait, semble-t-il, fort bien surmonté et modifié cette angoisse primitive. Freud dit de lui : « Hans paraît avoir été un garçon normal, avec ce qu’on appelle un complexe d’Œdipe positif »260, si bien que sa névrose infantile peut être considérée comme sans gravité, je dirais même « normale » ; aussi son angoisse céda-t-elle aisément à une brève période d’analyse.

La névrose du garçon de quatre ans qu’on a surnommé l’homme aux loups présente un tableau tout à fait différent. On ne peut décrire le développement de ce garçon comme étant normal. Pour citer de nouveau Freud, « … ses relations avec l’objet sexuel féminin avaient été perturbées par une séduction précoce. Sa passivité féminine était fortement accentuée, et l’analyse du rêve aux loups révèle peu d’agressivité voulue envers le père, mais démontre très clairement que le refoulement portait sur les sentiments tendres et passifs à son égard. Les facteurs mentionnés en premier lieu ont peut-être joué un rôle pathogène, mais ils échappent à l’observation261 ». L’analyse de cet enfant montra que l’idée d’être dévoré par le père était « l’expression, sous une forme régressive et dégradée, d’un désir passif et tendre à l’égard du père, visant à obtenir son amour sur un plan érotique génital262 ». À la lumière de la discussion que nous venons de présenter, nous voyons dans cette idée bien plus qu’un désir de caractère tendre et passif, dégradé par la régression ; il s’agit avant tout d’un vestige d’un stade très précoce du développement263. Cette zoophobie ne serait pas uniquement un substitut déformé de la castration par le père, mais traduirait, selon mon hypothèse, une angoisse primitive et inchangée, persistant à côté de ses modifications ultérieures. Dans cette perspective, une crainte du père, agissant de l’intérieur, aurait beaucoup contribué à l’orientation du développement anormal de cet enfant. À la phase d’exacerbation du sadisme, déclenchée par les pulsions sado-orales, le désir d’introjecter le pénis du père et l’intense agressivité sado-orale engendrent des peurs de bêtes dangereuses et dévorantes, que l’enfant identifie au pénis du père. L’issue de ses efforts pour surmonter et modifier cette crainte du père dépend en partie de l’ampleur de ses tendances destructrices. L’homme aux loups ne réussit pas à dominer cette angoisse primitive. Sa peur du loup, qui tenait lieu de sa peur du père, montrait qu’il avait conservé au cours des années l’image de son père sous les traits d’un loup dévorant. Nous savons en effet qu’il retrouva cet animal dans ses imagos paternelles ultérieures et que tout son développement fut dominé par cette peur écrasante264.

J’accorde une importance capitale à cette énorme crainte du père dans la genèse de son complexe d’Œdipe inversé. En analysant plusieurs garçons névrosés, de quatre à cinq ans265, gravement atteints et présentant des traits paranoïdes avec un très fort œdipe inversé, j’ai acquis la conviction que ce type de développement était dans une large mesure déterminé par une peur excessive du père, qui persistait dans les couches psychiques les plus profondes et qui avait son origine dans l’agressivité primitive d’une extrême violence dirigée contre lui. Avec un père aussi dangereux et dévorant, ces garçons ne pouvaient engager la lutte qui accompagne la situation œdipienne directe, et ils durent abandonner leur position hétérosexuelle. Je crois que l’attitude passive de l’homme aux loups envers son père remontait également à des situations anxiogènes de cet ordre ; la séduction par la sœur n’aurait fait que renforcer et confirmer une attitude déterminée par la peur du père.

On nous dit « qu’après le rêve décisif il avait été très méchant, qu’il avait cherché à ennuyer les gens et qu’il avait eu un comportement sadique » ; peu après, se manifesta une franche névrose obsessionnelle, dont l’analyse montra par la suite l’extrême gravité. Ces faits peuvent corroborer mon opinion : même à l’époque de la phobie du loup, il se débattait contre ses tendances hostiles266. Cette lutte restait chez lui profondément dissimulée, alors qu’elle s’étalait à nos yeux dans le cas du petit Hans ; j’explique cette différence par la manière beaucoup moins normale dont l’homme aux loups résolut une angoisse, ou un sadisme primaire, beaucoup plus intense. Hans ne présentait pas de traits obsessionnels, tandis que l’homme aux loups devint rapidement un grand obsédé typique ; cet élément concorde avec ce que je pense sur la nature extrêmement grave d’une névrose infantile à l’aspect obsessionnel trop prononcé et trop précoce267.

Dans ces analyses de garçons sur lesquelles se fondent les conclusions que je viens d’exposer, j’ai pu remonter le cours de leur développement anormal jusqu’à un sadisme d’une force exceptionnelle ; en fait, il s’agit plutôt d’un sadisme qui avait mal évolué et qui, à un stade très primitif, était générateur d’un excès d’angoisse : d’où un refus très étendu de la réalité et la formation de traits obsessionnels et paranoïdes prononcés. Le renforcement des pulsions libidinales et homosexuelles qui se produisit chez ces garçons servait à écarter et à modifier la crainte qu’ils avaient ressentie si tôt envers le père. Cette façon de composer avec l’angoisse est, à mon sens, un facteur fondamental dans l’étiologie de l’homosexualité des paranoïaques268 ; la paranoïa dont fut atteint par la suite l’homme aux loups confirme mon opinion269.

Dans Le moi et le ça (1923), Freud, lorsqu’il aborde la vie amoureuse du paranoïaque, semble corroborer mon point de vue. « Il y a toutefois, dit-il, un autre mécanisme possible, que nous avons découvert par l’investigation analytique des processus responsables de la transformation qui se produit dans la paranoïa. Dès le début existe une attitude ambivalente, et le changement s’effectue grâce à un déplacement réactionnel de l’investissement, de sorte que l’énergie des pulsions érotiques sert à renforcer celle de l’agressivité » (p. 60). Dans la phobie de l’homme aux loups, on voit clairement, à mon avis, cette angoisse non modifiée qui appartient aux premiers stades du développement. Les relations objectales de cet enfant étaient loin d’avoir la qualité de celles du petit Hans. Enfin, ses positions génitales n’étaient pas assez affermies, et ses pulsions sado-anales trop fortes, comme l’indique l’apparition si précoce d’une aussi grave névrose obsessionnelle. Le petit Hans, semble-t-il, aurait davantage été à même de transformer en une imago moins dangereuse son menaçant et terrible surmoi et de maîtriser son sadisme et son angoisse. Sa supériorité à cet égard se traduisit également dans ses relations objectales de qualité plus positive tant à l’égard de son père que de sa mère, dans la prédominance de l’attitude active et hétérosexuelle chez lui et dans l’accès à un stade génital satisfaisant dans son développement270.

Résumons brièvement ce que nous avons vu sur l’évolution des phobies. Au stade oral de succion, dans la succion même, les premières situations anxiogènes se traduisent par certaines phobies. Le premier stade anal, avec ses zoophobies, comporte encore des objets très terrifiants. Au cours du stade suivant, et davantage encore avec le stade génital, ces objets anxiogènes subissent une importante transformation.

Ces changements sont liés, d’après moi, aux mécanismes qui sous-tendent la névrose obsessionnelle et qui commencent à fonctionner au second stade anal. La névrose obsessionnelle aurait pour but de guérir l’état psychotique qu’elle recouvre et les névroses infantiles comporteraient à la fois des mécanismes obsessionnels et des mécanismes propres à un stade antérieur du développement271.

En soutenant que certains éléments de caractère obsessionnel jouent un rôle important dans le tableau clinique des névroses infantiles, il peut sembler à première vue que je ne suis pas d’accord avec l’opinion de Freud sur le point de départ de la névrose obsessionnelle. Je crois cependant qu’une explication satisfaisante est possible, tout au moins sur un point important. Il est exact que, d’après mes constatations, les origines de la névrose obsessionnelle se situent dans la première enfance ; les traits obsessionnels isolés qui surgissent à cette époque ne se structurent pas toutefois en une névrose obsessionnelle d’ordre nosographique avant la seconde enfance, soit au début de la période de latence. Selon la théorie courante, les fixations sado-anales n’interviennent que plus tard dans la névrose obsessionnelle, à la faveur d’une régression. J’estime que le véritable point de départ de la névrose obsessionnelle, soit le moment où se développent les symptômes et les mécanismes obsessionnels, se trouve à la phase du développement qui est dominée par le second stade anal. Il est vrai que ces premiers troubles obsessionnels diffèrent de la névrose obsessionnelle qui ne se déclare dans toute son ampleur qu’à une époque plus tardive ; on le comprendra si l’on retient que c’est seulement à la période de latence que le moi, ayant acquis de la maturité et modifié ses rapports avec le réel, entreprend l’élaboration et la synthèse de ces éléments obsessionnels qui étaient en activité depuis la première enfance272. Dans le cadre de la névrose infantile, ces caractères obsessionnels se détachent avec moins de netteté que chez l’adulte pour une autre raison également : ils sont obscurcis par des conflits plus anciens qui ne sont pas encore liquidés et par les mécanismes de défense qui leur sont propres.

Néanmoins, comme je me suis efforcée de le montrer, même chez de très jeunes enfants on rencontre souvent des symptômes de nature franchement obsessionnelle, et il existe des névroses infantiles dont l’aspect le plus frappant est déjà celui d’une authentique névrose obsessionnelle273. Il s’agit alors de cas très graves, où les situations anxiogènes primitives sont demeurées trop intenses et ont été insuffisamment modifiées.

En distinguant de la sorte la manifestation précoce de traits obsessionnels isolés de l’apparition plus tardive de véritables névroses obsessionnelles, j’espère avoir rendu mes vues personnelles sur la genèse de cette affection plus conformes à la théorie généralement admise. Dans Inhibition, symptôme et angoisse, Freud fait remonter « l’origine de la névrose obsessionnelle à la nécessité de se défendre contre les exigences libidinales résultant du complexe d’Œdipe ». Il ajoute que « l’organisation génitale de la libido est encore faible et incapable de résister adéquatement. La lutte défensive qu’entreprend alors le moi a pour premier effet de faire reculer, dans son entier ou en partie, l’organisation génitale (du stade phallique) au stade sado-anal qui la précède. Tout ce qui surviendra par la suite est lié à cette régression » (p. 47). On peut aussi tenir pour une régression cette fluctuation, caractéristique des premières phases du développement, d’une position libidinale à une autre, avec l’abandon périodique, jusqu’à son affermissement et son établissement définitif, d’une position génitale déjà investie. Si, de plus, ce que je soutiens sur l’extrême précocité de la situation œdipienne est exact, la théorie que je viens d’exposer concernant les origines de la névrose obsessionnelle ne contredit sûrement pas l’opinion citée plus haut de Freud et corroborerait même une de ses suggestions, qu’il n’a pas poussée très loin. « Il se peut, écrit-il, que la régression soit due à un facteur chronologique plutôt que constitutionnel et qu’elle soit rendue possible non par la faiblesse de l’organisation génitale de la libido, mais par un début prématuré de la lutte entreprise par le moi à l’apogée du stade anal274. » Il s’élève contre cette hypothèse dans les termes suivants : « Sans être en mesure de me prononcer définitivement sur ce point, je dirai que l’observation analytique ne milite pas en faveur de cette hypothèse. Elle montrerait plutôt qu’un individu n’est sujet à une névrose obsessionnelle qu’après avoir atteint le stade phallique. D’ailleurs, cette maladie se manifeste plus tard que l’hystérie, soit au cours de la seconde enfance, après le début de la période de latence… 275. » Ces objections perdent de leur force si l’on admet avec moi que la névrose obsessionnelle a son point de départ dans la première enfance pour se manifester dans toute son ampleur au commencement de la période de latence.

Cette théorie sur la précocité des mécanismes obsessionnels, dont le fonctionnement débuterait vers la fin de la deuxième année, s’insère dans l’ensemble de ma doctrine, qui diverge encore ici de l’opinion orthodoxe. Je situe aux tout premiers stades du développement la formation du surmoi, que le moi de l’enfant ressent d’abord sous forme d’angoisse ; avec la terminaison graduelle de la phase sado-anale, le surmoi devient également générateur de culpabilité. Dans la Première Partie de cet ouvrage, j’ai exposé les faits sur lesquels j’ai édifié mon système ; je voudrais maintenant l’étayer d’arguments théoriques. Pour citer de nouveau Freud, « c’est la peur qu’éprouve le moi à l’égard du surmoi », écrit-il, « qui, de toute évidence, fournit ici » (dans la névrose obsessionnelle) « l’explication de toutes les formations réactionnelles ultérieures »276. On comprendra mieux, il me semble, la rigueur particulière du surmoi dans cette névrose, en reconnaissant avec moi que la névrose obsessionnelle sert à modifier des situations anxiogènes primitives, et que le surmoi sévère qui la caractérise n’est autre que le surmoi terrifiant et inaltéré des premiers stades du développement.

Les sentiments de culpabilité liés aux pulsions urétrales et sado-anales ont leur source, d’après mes constatations, dans les attaques imaginaires dont l’intérieur de la mère est l’objet à la phase d’exacerbation du sadisme277. Nous découvrons dans les analyses de jeunes enfants la peur de la mère cruelle qui exige restitution des selles et des enfants qui lui ont été volés. Ainsi la véritable mère, ou la nurse, lorsqu’elle impose des règles de propreté, devient-elle aussitôt pour l’enfant ce personnage terrible qui, dans son imagination effrayée, ne se contente pas d’insister pour qu’il lui rende ses selles mais songerait à les lui arracher de force. Une autre peur, encore plus effroyable, émane des imagos introjectées, dont le jeune enfant redoute des attaques aussi féroces à l’intérieur de son corps que ses fantasmes de destruction dirigés contre les objets du monde extérieur.

Les excréments sont à cette époque identifiés à des substances dangereuses capables de brûler et d’empoisonner, à toutes sortes d’armes offensives ; c’est pourquoi l’enfant est alors terrorisé par ses propres excréments, comme s’ils devaient lui détruire l’intérieur du corps. L’équivalence sadique des excréments avec des substances destructrices, en plus des fantasmes d’agressions réalisées avec leur concours, amène en outre l’enfant à craindre d’être attaqué avec les mêmes moyens par ses objets tant extérieurs qu’intérieurs et à être terrorisé par les excréments et par toute saleté. Ces sources d’angoisse, d’autant plus redoutables qu’elles sont plus variées, constituent, d’après mon expérience, les causes les plus profondes des sentiments d’angoisse et de culpabilité liés à l’apprentissage de la propreté.

Les formations réactionnelles de dégoût, d’ordre et de propreté chez l’enfant remontent ainsi à l’angoisse, aux multiples origines, qui est engendrée par ses toutes premières situations de danger. Les sentiments réactionnels de pitié sont particulièrement visibles, comme on sait, au début du second stade anal, qui amène une évolution dans les relations objectales. C’est aussi à ce moment, comme nous l’avons vu, que l’approbation venant de ses objets rassure l’enfant et le protège d’une destruction effectuée du dedans ou du dehors ; de leur restauration dépend sa propre intégrité corporelle278. L’angoisse des premières situations de danger me paraît intimement liée à l’éclosion des manifestations et des névroses obsessionnelles. Cette angoisse se rapportant à des blessures et à des destructions de toutes sortes à l’intérieur même du corps, c’est là également que doit s’accomplir la réparation. Mais l’enfant ne peut obtenir aucune certitude précise sur l’intérieur de son propre corps ou de celui de ses objets, ni sur le bien-fondé de sa crainte d’être blessé et attaqué au-dedans de lui-même, ni sur l’effet propitiatoire de ses pratiques obsessionnelles ; il n’en devient que plus anxieux et obsédé par le besoin de savoir. Il cherchera à maîtriser son angoisse, dont le caractère imaginaire défie tout examen critique, en se montrant pointilleux à l’excès, en s’attachant davantage à tout ce qui est réalité extérieure. On voit comment le doute qui naît de cette incertitude participe à la formation du caractère obsessionnel et aussi des tendances à la précision, à l’ordre, à l’accomplissement de certaines règles, de rituels279.

L’angoisse issue des situations anxiogènes primitives se signale également par son intensité et ses nombreux aspects, dus à la multiplicité de ses sources. Le caractère des obsessions en porte la marque et les mécanismes de défense y puisent leur énergie. L’enfant se sent poussé à nettoyer et à rassembler de manière obsessionnelle tout ce qu’il a sali, brisé ou abîmé, à embellir et à restaurer l’objet endommagé par une variété de moyens qui s’accordent dans le détail avec ses divers fantasmes sadiques.

L’entourage de l’obsédé est souvent la victime de cette contrainte aussi bien que le malade. J’y verrais le résultat d’une projection à plusieurs aspects. Le névrosé cherche d’abord à se défaire de la compulsion intolérable dont il souffre, en traitant son objet comme son propre ça ou son surmoi, et en reportant sur lui la contrainte de ces deux instances. De la sorte, il satisfait accessoirement son sadisme primaire par les sévices et la tyrannie qu’il exerce sur son objet. En second lieu, il détourne sur les objets du monde extérieur sa crainte d’être détruit ou attaqué par ses objets introjectés. Cette peur provoque en lui un besoin compulsif de contrôle et de domination sur ses imagos ; comme il ne parvient pas à réaliser ce souhait avec ses objets intériorisés, il les remplace par des objets extérieurs qu’il voudra se soumettre.

Si je ne me trompe pas en affirmant que l’ampleur et l’intensité des activités obsessionnelles et la gravité de la névrose dépendent des proportions et de la nature de l’angoisse que suscitent les premières situations anxiogènes, nous comprendrons mieux les liens étroits et connus qui rapprochent de la paranoïa les formes plus aiguës de la névrose obsessionnelle. D’après Abraham, la libido régresse, dans la paranoïa, au premier stade sado-anal. Mes propres observations m’inciteraient à aller plus avant. Au cours du premier stade sado-anal, l’enfant, sous l’effet de situations anxiogènes primitives assez puissantes, traverse des crises paranoïdes frustes, mais réelles, qui seront normalement surmontées au stade suivant, soit au second stade sado-anal. La gravité de la névrose obsessionnelle est en rapport avec l’importance des troubles de nature paranoïde qui l’ont juste précédée. L’échec des mécanismes obsessionnels ouvre la voie aux manifestations paranoïdes sous-jacentes, et même à une franche psychose paranoïaque.

Nous savons de quelle angoisse s’accompagne la répression des pratiques obsessionnelles ; c’est la preuve qu’elles sont destinées à vaincre l’angoisse. En admettant que l’angoisse dominée de cette façon provient des situations anxiogènes les plus primitives et qu’elle atteint son paroxysme dans la peur qu’éprouve l’enfant de voir détruire de toutes sortes de manières son propre corps et celui de ses objets, nous parviendrons, me semble-t-il, à une compréhension meilleure et plus profonde de bien des actes de type obsessionnel. La compulsion à accumuler des objets et à s’en démunir devient d’autant plus claire à nos yeux que nous pouvons mieux identifier l’angoisse et la culpabilité qui sont à la base de tout échange au niveau anal. Cette compulsion à prendre, puis à rendre, s’exprime sous les formes les plus diverses dans l’analyse par le jeu, et apparaît, avec des manifestations d’angoisse et de culpabilité, par réaction contre des fantasmes de vol et de destruction. Des enfants, par exemple, transporteront en entier ou en partie le contenu d’une boîte dans une autre, ils y rangeront soigneusement chacun des objets, pour les conserver avec toutes les marques de l’angoisse, et, s’ils ont l’âge voulu, iront jusqu’à les compter un à un. Ce contenu est très varié et comprend des allumettes brûlées (l’enfant se donnera souvent la peine de les frotter pour en détacher la cendre), des découpages, des crayons, des cubes de construction, des bouts de ficelle, et une multitude d’objets. C’est là tout ce que l’enfant a pris dans l’intérieur de sa mère : le pénis du père, les enfants, des selles, de l’urine, du lait, et le reste. Il peut agir de même avec des blocs de papier, en arrachant les feuilles qu’il mettra ensuite dans un endroit sûr. En raison de son angoisse qui augmente, il ne lui suffit pas toujours de remettre ce qu’il a symboliquement pris dans l’intérieur de sa mère, pour satisfaire son besoin compulsif de donner, ou, plutôt, de restaurer. Il est sans cesse contraint de rendre, sous des formes diverses, plus qu’il n’a pris, mais ses pulsions sadiques primitives réussissent quand même à percer dans ses efforts de réparation, à côté de ses tendances réactionnelles.

Ainsi, à cette phase de son analyse, un de mes petits malades, John, âgé de cinq ans, qui était un enfant très névrosé, se mit à avoir la manie de compter ; ce symptôme avait peu attiré l’attention, comme c’est assez courant à son âge. Au cours de son analyse, il notait soigneusement sur la feuille de papier la position de ses petits personnages et de ses autres jouets avant de les placer sur une autre feuille. Non content de savoir exactement où ils avaient été posés afin de les remettre sans se tromper au même endroit, il ne cessait de les compter pour s’assurer du nombre d’objets (des selles, le pénis du père et les enfants), qu’il avait pris à sa mère et qu’il lui fallait rendre. Ce faisant, il me traitait de femme sotte et méchante, et disait : « Il est impossible d’enlever treize de dix, ou sept de deux. » Cette peur d’avoir à rendre plus qu’on ne possède est caractéristique des enfants ; elle s’explique à la fois par la différence de taille entre eux et les adultes, et par les proportions que prend leur sentiment de culpabilité. Ils se croient incapables de rendre, avec leur petit corps, tout ce qu’ils ont pris à celui de leur mère, si énorme à leurs yeux en comparaison du leur ; le poids de leur culpabilité, qui leur reproche sans cesse de voler et de détruire leur mère ou leurs parents, renforce leur conviction de ne pouvoir jamais rendre assez. L’impression, qu’ils ont très tôt, de « ne pas savoir », alimente encore leur angoisse. Je voudrais revenir sur ce sujet plus loin.

Il arrive très souvent que les productions infantiles à thème de « restitution » soient interrompues par un besoin d’aller à la selle. Un autre de mes petits malades, du même âge que John, devait aller parfois à la toilette à quatre ou cinq reprises pendant sa séance, à la même phase de son analyse. Quand il revenait, il se mettait à compter de façon obsessionnelle, afin de se convaincre, en atteignant des nombres élevés, qu’il avait de quoi rendre ce qu’il avait dérobé. L’accumulation de biens, une activité sado-anale qui semble motivée par le plaisir d’amasser pour amasser, prend dans ce contexte un tout autre sens. Dans les analyses d’adultes, je me suis également rendu compte qu’en désirant avoir à sa disposition des sommes d’argent pour parer à l’imprévu, on veut en fait s’armer contre une attaque éventuelle de la mère qu’on a volée, afin d’être en mesure de lui rendre ce qui lui a été enlevé. (Dans plusieurs cas, la mère de ces malades était décédée depuis de nombreuses années.) La peur d’être dépouillés du contenu de leur corps les oblige à accumuler sans cesse plus d’argent de manière à ne jamais manquer de « réserves » disponibles. Par exemple, lorsque John eut convenu avec moi que c’était sa crainte de ne pouvoir rendre à sa mère tous les excréments et les enfants dérobés, qui le forçait à tout couper en morceaux et à voler, il me fournit d’autres raisons de son incapacité à restituer en entier ce qu’il avait pris. Il me dit que ses selles avaient fondu entre-temps, qu’enfin il n’avait cessé de les donner et que même s’il en formait de nouvelles sans arrêt, il ne parviendrait jamais à en faire assez. D’ailleurs, il ignorait si ses excréments seraient « assez bons ». Ce doute portait d’abord sur la valeur de ses selles, qui devait être égale à ce qu’il avait pris à sa mère – d’où, soit dit en passant, le soin qu’il mettait à choisir formes et couleurs dans les scènes de restitution. Mais, à un niveau plus profond, « assez bons » signifiait inoffensifs, non toxiques280. D’autre part, sa fréquente constipation se rattachait au besoin d’amasser ses selles et de les garder en lui, de manière à n’être jamais vide. Toutes ces tendances contradictoires, j’en ai mentionné seulement quelques-unes, provoquaient chez lui une très vive angoisse. Chaque fois que grandissait sa peur de ne pouvoir produire des selles avec la qualité ou la quantité voulues, ou encore de ne pouvoir réparer ce qu’il avait abîmé, ses tendances destructrices primaires retrouvaient toute leur virulence, son besoin de détruire devenait insatiable, et il se mettait à déchirer, à couper en morceaux et à brûler ce qu’il avait fabriqué quand prédominaient ses tendances réactionnelles, comme la boîte qu’il avait collée et remplie, représentant sa mère, ou le papier sur lequel il avait dessiné un plan de ville. Son comportement faisait alors ressortir dans toute son étendue la signification sadique primitive de l’acte d’uriner et de déféquer. Il déchirait du papier, le coupait en morceaux, le brûlait, il mouillait des objets avec de l’eau, les souillait avec de la cendre, les barbouillait avec un crayon – toujours dans le même but de destruction. Mouiller et salir avaient le sens de fondre, de noyer ou d’empoisonner. Des boulettes de papier mouillé, par exemple, figuraient des projectiles empoisonnés particulièrement dangereux à cause du mélange d’urine et de selles dont ils étaient faits. Les divers détails de ses productions montraient que la signification sadique attachée aux actes d’uriner et de déféquer était à la source de son sentiment de culpabilité et du besoin de réparation qui se traduisait par ses mécanismes obsessionnels.

Le fait qu’un surcroît d’angoisse amène une régression aux mécanismes de défense de stades plus anciens met en lumière le rôle décisif du surmoi écrasant de la phase initiale du développement. La pression exercée par ce surmoi primitif renforce les fixations sadiques de l’enfant et l’oblige à répéter de manière incessante et compulsive ses premiers actes destructeurs. Sa crainte de ne pouvoir remettre les choses en état ranime une peur encore plus profonde, celle d’être livré à la vengeance des objets qu’il a tués dans son imagination et qui ne cessent de le harceler. Il utilise alors des mécanismes de défense qui appartiennent aux stades antérieurs : quand on ne peut apaiser ou satisfaire quelqu’un, il faut le supprimer. Le moi faible de l’enfant est incapable d’arriver à un compromis avec un surmoi aussi brutal et menaçant ; c’est seulement plus tard que son angoisse prend aussi la forme d’un sentiment de culpabilité et qu’elle suscite l’action des mécanismes obsessionnels. On découvre avec étonnement qu’à cette phase de son analyse, l’enfant, en obéissant à ses fantasmes sadiques sous l’empire d’une angoisse intense, trouve son plus grand plaisir à la dominer.

À chaque poussée d’angoisse chez l’enfant, son désir de posséder fait place à un désir de pouvoir restituer, en raison du besoin qu’il éprouve d’être en état d’affronter les menaces de son surmoi et de ses objets. Ce désir toutefois ne saurait être satisfait que si l’angoisse et le conflit ne dépassent pas certaines limites ; aussi voyons-nous l’enfant très névrosé inlassablement soumis à la compulsion de prendre pour être à même de donner. (Ce facteur psychologique est présent dans tous les troubles fonctionnels de l’intestin, ainsi que dans un grand nombre d’affections somatiques.) Réciproquement, avec la baisse de l’angoisse, les tendances réactionnelles perdent leur caractère violent et compulsif, irrégulier et instable, pour se faire sentir avec plus de modération et de continuité, et devenir en même temps moins susceptibles d’être troublées par les pulsions destructrices. Il apparaît alors de plus en plus clairement que l’enfant subordonne sa propre restauration à celle de ses objets. Les forces destructrices n’ont certes pas cessé complètement d’agir, mais elles n’ont plus leur violence de naguère et peuvent mieux se plier aux exigences du surmoi. Et tout en participant aux formations réactionnelles, dans le second des deux moments successifs dont se compose l’acte obsessionnel, elles se laissent plus facilement diriger par le surmoi et le moi et deviennent libres de poursuivre des buts approuvés par ces instances.

On n’ignore pas le lien étroit qui rattache les actes obsessionnels à la « toute-puissance de la pensée ». Freud a fait ressortir le caractère essentiellement magique de certaines pratiques de type obsessionnel chez les primitifs. « Si ce ne sont pas des actes de magie, écrit-il, ce sont tout au moins des actes de contre-magie, destinés à prévenir le malheur, dont l’attente marque habituellement le début de la névrose. » Il ajoute : « Les formules propitiatoires de la névrose obsessionnelle ont leur pendant dans les incantations. On observe, dans la genèse des actes obsessionnels, qu’ils commencent par être une sorte de sorcellerie dirigée contre des désirs maléfiques et tenue à l’écart de toute contagion sexuelle, pour se substituer à la fin aux activités sexuelles interdites qu’elles essayent d’imiter fidèlement281. » Nous verrons donc dans les actes obsessionnels de contre-sorcellerie, outre des activités sexuelles, une protection contre les mauvais désirs, plus précisément contre les souhaits de mort282.

Nous devrions retrouver ces éléments, réunis pour une action de défense, dans les fantasmes et les actes qui ont d’abord éveillé un sentiment de culpabilité et ainsi provoqué cette action défensive. Un semblable mélange de magie, de souhaits maléfiques et d’activités sexuelles, existe, à mon avis, dans une situation décrite au chapitre précédent, dans la masturbation chez le petit enfant. Je montrais que les fantasmes masturbatoires dont s’accompagnent les débuts du conflit œdipien sont, comme ce conflit même, entièrement dominés par les pulsions sadiques. Ces fantasmes se centrent sur le coït des parents et se rapportent à des attaques sadiques dirigées contre eux ; c’est ainsi qu’ils deviennent une des sources les plus profondes de la culpabilité dans l’enfance. J’en concluais que si la masturbation, et en général toute activité sexuelle, revêt pour l’enfant cet aspect de mal et d’interdiction, c’est à cause de la culpabilité qu’il ressent à l’égard des pulsions destructrices dont ses parents sont l’objet, et que par conséquent la culpabilité de l’enfant ne se rattache pas à sa libido incestueuse, mais à ses tendances destructrices283.

La phase du développement où je situe le point de départ du conflit œdipien et des fantasmes masturbatoires de caractère sadique qui l’entourent, est celle du narcissisme, dans laquelle, pour citer Freud, « les actions psychiques sont très valorisées, et, à notre point de vue, surestimées »284. À cette époque, et c’est là une de ses particularités, l’enfant éprouve, à l’égard de ses fonctions vésicales et intestinales d’évacuation, un sentiment de toute-puissance qu’il applique par extension à ses pensées285. Il ne peut donc que se sentir coupable de toutes ses attaques imaginaires contre ses parents. Cet excès même de culpabilité, qui découle de la foi en la toute-puissance des excréments et des pensées, constitue précisément, à mes yeux, l’un des facteurs qui poussent névrosés et primitifs à conserver leur sentiment originel de toute-puissance ou à y régresser. Quand leur culpabilité déclenche des actes obsessionnels en guise de défense, ils se servent de leur culpabilité dans un but de réparation, mais ils doivent alors la subir sous une forme compulsive et excessive, leurs réparations étant obligatoirement sous le même signe de la toute-puissance que leurs destructions.

« Il est difficile, a dit Freud, de savoir si ces premiers actes obsessionnels et propitiatoires sont soumis au principe de la ressemblance ou du contraste, car dans la structure de la névrose ils sont le plus souvent déformés, par le déplacement, en une bagatelle, en une action par elle-même tout à fait insignifiante286. » Les analyses de jeunes enfants ne laissent subsister aucun doute à ce sujet ; elles démontrent que les mécanismes de réparation, leur nature et leur intensité s’expliquent finalement, et dans chaque détail, par ce principe de ressemblance, ou de contraste. Si avec les fantasmes sadiques persistent de très forts sentiments primitifs de toute-puissance, l’enfant n’en aura qu’une plus grande foi dans la toute-puissance créatrice qui doit l’aider dans ses tentatives de réparation. On voit très clairement, dans les analyses d’enfants et d’adultes, à quel point ce facteur favorise ou inhibe un comportement constructif et réactionnel de ce genre. Leur sentiment de toute-puissance à l’égard de leurs aptitudes réparatrices n’est en aucune façon comparable à celui qu’ils éprouvent à l’égard de leurs aptitudes destructrices ; rappelons-nous que les formations réactionnelles se dessinent à une phase du développement du moi et des relations objectales où l’enfant a acquis une connaissance plus exacte de la réalité. Ainsi, lorsqu’il faut à l’individu, pour ses besoins de réparation, un sentiment excessif de sa toute-puissance, est-il entravé dès le début par son manque de confiance dans ses capacités réparatrices287.

J’ai constaté chez certains de mes analysés qu’un facteur supplémentaire aggravait l’effet de cette disproportion entre les potentialités destructrices et réparatrices. Quand le sadisme primaire du malade et son sentiment de toute-puissance avaient atteint dans les premières années de sa vie une intensité excessive, ses tendances réactionnelles s’en trouvaient également renforcées ; ses fantasmes de réparation émanaient alors de fantasmes mégalomaniaques. Dans son imagination d’enfant, les ravages causés par lui avaient quelque chose de gigantesque et d’unique en leur genre ; il lui fallait donc réparer de façon identique. Cette impossibilité suffirait déjà à mettre en échec la réalisation de ses tendances constructives, quoique, je le mentionne en passant, deux de ces malades eussent des talents artistiques et créateurs remarquables. Ses fantasmes mégalomaniaques n’empêchent pas ce type de malade de n’être nullement sûr de pouvoir disposer de la toute-puissance qu’il lui faudra déployer pour accomplir des réparations d’une telle étendue. Il tentera donc de nier sa toute-puissance jusque dans ses actes de destruction, mais chaque fois qu’elle lui sert dans un sens positif, il obtient par le fait même la preuve qu’elle s’est auparavant exercée dans le sens contraire ; il devra par conséquent éviter de l’utiliser tant qu’il ne sera pas tout à fait persuadé du parfait équilibre des manifestations opposées de sa toute-puissance. L’attitude du « tout ou rien », qui découle du conflit de ces tendances, avait gravement compromis, chez les deux adultes auxquels j’ai fait allusion, leur capacité de travail, et, chez quelques-uns de mes petits malades, le processus de sublimation.

Ce mécanisme ne semble pas spécifiquement obsessionnel. Je l’ai observé chez des malades qui présentaient un tableau clinique complexe, différent d’une pure névrose obsessionnelle. Grâce à un mécanisme, si important dans cette maladie, du « déplacement sur des vétilles », l’obsédé se contente de réalisations assez pauvres pour se convaincre de sa toute-puissance et de sa capacité de réparation intégrale. Les doutes qu’il peut entretenir sur ce point288 l’incitent, dans son cas, à répéter ses actes de manière obsessionnelle.

Les pulsions épistémophiliques et sadiques sont étroitement unies ; c’est là un fait bien connu. « On a souvent l’impression, écrit Freud, que le désir de savoir, en particulier, peut se substituer réellement au sadisme, dans la névrose obsessionnelle289. » D’après mes constatations, ce lien s’établit à un moment très précoce de la formation du moi, au cours de la phase d’exacerbation du sadisme. À cette époque, les besoins épistémophiliques sont activés par le conflit œdipien naissant, et sont tout d’abord au service des tendances sado-orales. Leur premier objet semble être l’intérieur du corps de la mère, que l’enfant considère, pour commencer, comme une source de satisfaction orale, puis comme l’endroit où s’effectue le coït des parents et où se trouvent le pénis du père et les enfants. Tout en voulant pénétrer par la force dans le corps de la mère pour s’emparer de son contenu et le détruire, il souhaiterait également savoir ce qui s’y passe et de quoi cela peut avoir l’air. Les désirs de connaître l’intérieur de la mère et d’y pénétrer par effraction sont assimilés l’un à l’autre, se renforcent mutuellement et deviennent interchangeables. Ainsi se forment les liens qui unissent aux pulsions sadiques, rendues à leur apogée, les besoins épis-ti/mophiliques naissants ; on comprend qu’ils soient si intimement rapprochés et que ces derniers suscitent des sentiments de culpabilité290.

Nous voyons le jeune enfant accablé par une foule de questions et de problèmes qu’il se pose sans que son intelligence soit encore apte à les résoudre. Son reproche typique est qu’on ne répond pas à ses questions, et il en fait grief surtout à sa mère, qui ne satisfait pas davantage son besoin de savoir qu’elle n’a satisfait ses besoins de nature orale. Ce reproche joue un rôle important dans le développement aussi bien du caractère que des tendances épistémophiliques.

L’accusation remonte à des temps reculés, qui ont précédé l’acquisition du langage, car ce grief est souvent associé à un autre, qui se rapporte à cette période et dans lequel il se plaint de ne pouvoir comprendre ce que disent les grandes personnes ou les mots qu’elles emploient. Ces griefs, soit isolés soit réunis, sont extraordinairement chargés d’affect ; en cours d’analyse, l’enfant parle alors de manière à ne pas être compris, tout en reproduisant la rage qu’il ressentit pour la première fois à l’époque pré-verbale de son développement291 : il devient incapable de formuler verbalement ses questions ou de comprendre une explication verbale. Mais ces questions, en partie du moins, sont toujours demeurées inconscientes. Les troubles importants des tendances épistémophiliques remontent à la déception inévitable qui en accompagne les manifestations originelles aux premières phases de la formation du moi292.

Nous avons vu que ce sont d’abord les pulsions sadiques dont l’intérieur de la mère est l’objet qui activent le besoin épistémophilique, mais l’angoisse qu’elles ne manquent pas de susciter renforce et intensifie de nouveau ce besoin. La peur qu’éprouve l’enfant à l’égard des dangers qu’il se représente dans l’intérieur de sa mère, au-dedans de lui-même et dans ses objets introjectés, le pousse encore davantage à découvrir ce que recèlent l’intérieur de sa mère et son propre corps. La connaissance devient alors un moyen de maîtriser l’angoisse, et le besoin de savoir, un facteur essentiel dans la croissance et l’inhibition des tendances épistémophiliques. L’angoisse en accélère ou en retarde le développement comme pour la libido. Nous avons eu l’occasion, dans cet ouvrage, de discuter quelques cas graves de la pathologie de ce besoin293, et nous nous sommes rendu compte de la terreur qui s’empare de l’enfant lorsqu’il prend connaissance des effroyables destructions fantasmatiques perpétrées par lui dans l’intérieur de sa mère et de représailles non moins terribles qu’il s’est ainsi attirées. L’ensemble de ses désirs de savoir s’en trouve profondément affecté, de sorte que sa curiosité, si intense et si peu satisfaite, qui portait primitivement sur la forme, les dimensions et le nombre des pénis paternels, des excréments et des enfants contenus dans la mère, se transforme en un besoin compulsif de mesurer, d’additionner et d’énumérer.

Avec le renforcement des pulsions libidinales et l’atténuation des tendances destructrices, il se produit des changements qualitatifs dans le surmoi, qui se manifeste de plus en plus à l’égard du moi par des remontrances. Avec la diminution de l’angoisse, les mécanismes de réparation, ayant perdu de leur caractère obsessionnel gagnent en efficacité, et, dans le comportement de l’enfant, se dégagent avec plus de clarté des réactions d’un niveau spécifiquement génital. L’avènement du stade génital traduirait donc le triomphe ultime des éléments positifs dans les interactions qui, à mon sens, dominent tout le développement primitif de l’enfant et qui concernent les rapports réciproques de la projection et de l’introjection, des relations objectales et de la formation du surmoi.


242 Dans son article : Notes on Oral Character-Formation (1925), Edward Glover a signalé que la frustration est un facteur de stimulation pour le développement de l’individu.

243 Voir mes articles : The Psychological Principles of Infant Analysis (1926) et Early Stages of the Œdipus Conflict (1928).

244 Dans son article : Nach dem Tode des Urvaters (1923), Röheim suggère qu’après avoir dévoré son cadavre, la horde primitive fit du père une mère nourricière. C’est ainsi, explique-t-il, que l’amour, dont l’objet exclusif avait été jusqu’ici la mère, put être transféré sur le père et qu’un élément positif modifia les rapports entièrement négatifs qui avaient existé entre les fils et leur père.

245 Voir Freud, Kindheitserinnerung Leonardo da Vinci (1910). Nous étudierons de plus près ces processus du développement au chap. XII, en discutant de l’évolution sexuelle du garçon.

246 L’exemple suivant, d’observation directe, illustre le cours de ces changements du goût au dégoût. Un petit garçon, dans les mois qui suivirent le sevrage, montra une préférence alimentaire pour le poisson et un intérêt pour les poissons en général. À l’âge d’un an, il regardait avec un intérêt et un plaisir intenses et évidents sa mère tuer et préparer du poisson. Peu de temps après, il manifesta un dégoût marqué pour cet aliment, qui s’étendit à la simple vue, puis à une véritable phobie des poissons. L’expérience de nombreuses analyses de très jeunes enfants démontre que les attaques contre des poissons, des serpents, des lézards représentent des attaques contre le pénis du père. Ainsi pouvons-nous comprendre la conduite de cet enfant : en voyant sa mère tuer des poissons, il satisfaisait ses pulsions sadiques contre le pénis du père, ce qui eut pour conséquence de lui faire craindre son père ou, plus justement, le pénis de son père.

247 Abraham écrit dans A Short Study of the Development of the Libido (1924) : « Un autre aspect dont il faut tenir compte quant à la partie du corps qui a été introjectée, c’est que le pénis est régulièrement assimilé au sein de la femme et que d’autres parties du corps, comme le doigt, le pied, les poils, les selles et les fesses peuvent représenter secondairement ces deux organes » (p. 490).

248 Dans Psychoanalyse der Gesamtpersönlichkeit (1927), Alexander a signalé que le ça, dans un certain sens, corrompt le surmoi et que « cette entente » lui permet de réaliser des actes prohibés.

249 Dans Hemmung, Symptom und Angst (1926), Freud écrit : « Cependant, nous devons retenir, pour plus ample réflexion, la possibilité que le refoulement constitue un mécanisme spécialement relié à l’organisation génitale et que le moi utilise d’autres moyens de défense contre la libido à différents niveaux de son organisation… ».

250 Dans son article : Problem of the Acceptance of Unpleasant Ideas (1926), Ferenczi remarque que la connaissance de la réalité extérieure va de pair avec celle de la réalité psychique.

251 Dans son article : Über das Mitleid (1930), Jekels montre que la personne qui éprouve de la pitié traite l’objet comme elle voudrait être traitée par son propre surmoi.

252 Voir mon article : Infantile Anxiety-Situations Reflected in a Work of Art (1929).

Ella Sharpe a montré que dans la sublimation, l’enfant projette ses parents introjectés sur un objet extérieur, lequel satisfait ses tendances sadiques et réparatrices, et auquel se rattachent ainsi ses sentiments de toute-puissance magique. (Voir son article : Certain Aspects of Sublimation and Delusion, 1930.)

253 Voir également la contribution de Jones à cette question : Fear, Guilt and Hate (1929).

254 Dans son article : Identifizierung (1926), Fenichel exprime une opinion semblable.

255 Au chapitre suivant, nous étudierons plus en détail l’importance de ce facteur dans la formation du moi et ses rapports avec la réalité.

256 Voir mon article : Personification in the Play of Children (1929).

257 On se reportera aux cas d’Erna (chap. III), d’Egon (chap. IV), et d’Ilse (chap. V).

258 La croyance de l’enfant à des personnages imaginaires et secourables, tels que les fées ou le Père Noël, l’aide à masquer et à vaincre sa peur de ses mauvaises imagos.

259 Abraham m’a raconté l’histoire d’un tout petit enfant dont l’aversion pour un animal contenait déjà la peur d’être blâmé par ce dernier. Il avait offert un livre d’images à un enfant, âgé d’à peine un an et demi, de sa parenté. Abraham lui montrait les images et lisait le texte à haute voix. Sur l’une des pages, il y avait l’image d’un cochon qui disait à un enfant d’être propre. Les mots et l’image déplurent de toute évidence à l’enfant, qui voulut tourner la page immédiatement et, lorsque Abraham un peu plus tard revint à cette image, l’enfant refusa de la regarder. Par la suite, Abraham apprit que, quoique le livre plût beaucoup à l’enfant, il ne pouvait tolérer de voir la page où se trouvait le cochon. En guise de commentaire, Abraham ajouta : « Son surmoi devait être, à ce moment-là, un cochon. »

260 Hemmung, Symptom und Angst (1926), p. 46.

261 Ibid., p. 46.

262 Ibid., p. 44.

263 Il me paraît important, d’un point de vue non seulement théorique, mais aussi thérapeutique, de déterminer si, à l’apparition de la névrose chez l’enfant, l’idée d’être dévoré ne reçoit qu’un investissement régressif ou si elle persiste telle quelle à côté de ses modifications ultérieures. Nous devons en effet nous intéresser moins au contenu de l’idée qu’à l’angoisse qui s’y rattache et nous n’arriverons à une véritable compréhension d’une angoisse de cette nature, sous ses aspects tant quantitatifs que qualificatifs, qu’en reconnaissant en elle une angoisse sous-jacente dans les névroses et spécifique dans les psychoses.

264 Voir Ruth Mack Brünsvick, A Supplément to Freud’s « History of an Obsessional Neurosis » (1928).

265 Mes analyses d’adultes ont corroboré ces observations.

266 Freud ne semble pas écarter la possibilité qu’une défense contre les pulsions sadiques ait pu jouer un rôle, même non manifeste, dans la structure de la maladie de « l’homme aux loups ».

267 Voir chap. VI.

268 Dans l’exposé que j’ai fait au chap. III, d’un cas présentant des traits paranoïdes, j’ai tenté d’apporter une explication analogue au sujet de l’homosexualité féminine. Le lecteur peut également se reporter à l’analyse d’Egon (chap. IV). Cette question sera reprise au chap. XII. Röheim (Psycho-Analysis and the Folk-Taie, 1922), arrive à la même conclusion à partir de ses recherches ethnologiques.

269 Voir Ruth Mack Brunswick, op. cit.

270 Dans Hemmung, Symptom und Angst (1926), p. 65, Freud dit : « Un cas comme celui du petit Hans ne nous permet pas de conclure. Il est vrai qu’ici le refoulement triomphe d’une pulsion agressive, mais seulement après l’établissement de l’organisation génitale. »

271 La névrose obsessionnelle n’est qu’un moyen de guérison parmi ceux qu’utilise le moi afin de surmonter cette angoisse psychotique de la toute première enfance. Nous étudierons une autre modalité dans le chap. XII.

272 Nous étudierons plus en détail ces transformations au chapitre X, dans lequel j’ai tenté de montrer qu’à la période de latence, la névrose obsessionnelle permet à l’enfant de répondre aux exigences du moi, du surmoi et du ça, alors qu’à un âge plus jeune, lorsque le moi n’a pas encore atteint sa maturité, il ne peut recourir à ce moyen pour dominer son angoisse.

273 Voir chap. VI, ainsi que le cas de Rita (chap. III), qui, au début de son analyse, âgée de deux ans neuf mois, montrait déjà de nombreux symptômes obsessionnels marqués, dont les principaux étaient un cérémonial du coucher compliqué et un goût exagéré pour l’ordre et la propreté. Cet excès se traduisait dans un grand nombre d’habitudes qui révélaient l’orientation obsessionnelle de son caractère et de toute sa personnalité. De plus, il s’agissait déjà d’habitudes de longue date. Son cérémonial du coucher, par exemple, avait commencé dans le courant de sa deuxième année et s’était enrichi régulièrement depuis lors. Erna (chap. III), qui vint me voir à l’âge de six ans, présentait certains symptômes obsessionnels qui remontaient également à la fin de la deuxième année. Dans ce cas très grave, la névrose montra très tôt de nombreuses similitudes avec une névrose obsessionnelle d’adulte.

274 Hemmung, Symptom und Angst (1926), p. 53.

275 Op. cit.

276 Ibid., p. 69.

277 L’opinion généralement admise associe par régression au dressage à la propreté le sentiment de culpabilité qui apparaît au stade génital ; elle ne tient pas compte toutefois de l’importance des sentiments de culpabilité en cause ni de leurs rapports étroits avec les tendances prégénitales. I 'impression définitive laissée chez l’adulte par sa première éducation de la propreté et la manière dont celle-ci influence tout son développement ultérieur (ainsi qu’on le constate à maintes reprises dans les analyses d’adultes) indiquent l’existence d’une relation plus profonde et plus directe entre cet apprentissage et d’intenses sentiments de culpabilité. Dans Psycho-Analysis of Sexual Habits (1925) Ferenczi suggère l’existence d’une relation plus directe entre ces deux faits et peut-être d’une sorte de précurseur physiologique du surmoi qu’il appelle « morale sphinctérienne ».

278 À un ou deux endroits, Abraham corrobore cette conception, qui fait apparaître très tôt, dès la deuxième année, dans le développement du moi, les formations réactionnelles et le sentiment de culpabilité. Il écrit dans Short Study of the Development of the Libido (1924) : « Au cours du stade narcissique revêtant un but sexuel cannibalique, la première manifestation d’une inhibition instinctuelle se présente sous la forme d’angoisse morbide. Le processus qui aura raison des pulsions cannibaliques est intimement lié à un sentiment de culpabilité apparaissant comme un phénomène typique d’inhibition au cours du troisième stade » (p. 496).

279 Dans les Notes upon a Case of Obsessional Neurosis (1909), Freud fait l’observation suivante : « D’autre part, la compulsion est une tentative pour compenser le doute et corriger les conditions intolérables d’inhibition dont témoigne le doute » (p. 378).

280 Dans : Fear, Guilt and Hate (1929), Ernest Jones observe que le mot « innocent » veut dire « qui ne fait pas mal », de sorte qu’être innocent signifie ne pas faire de mal.

281 Totem und Tabu (1912), p. 108.

282 Décrivant le malade obsessionnel, Freud écrit dans Totem und Tabu (1912) : « Cependant, son sentiment de culpabilité est justifié, car il est fondé sur la présence, dans l’inconscient de l’obsédé, d’intenses et fréquents désirs de mort à l’égard de ses semblables » (p. 145).

283 Au chapitre Ier, j’ai signalé déjà l’accord existant entre mes propres idées sur ce sujet et certaines des conclusions auxquelles Freud est arrivé dans son ouvrage Civilization and its Discontents (1930) : « C’est donc en fait uniquement l’agressivité qui, ayant été supprimée, est assumée par le surmoi et se transforme en.sentiment de culpabilité. Je suis persuadé que de nombreux processus s’expliqueront plus simplement et plus clairement si les découvertes de la psychanalyse réduisent aux pulsions agressives l’origine du sentiment de culpabilité » (p. 131). Et encore : « Il semble maintenant possible de formuler la proposition suivante : lorsqu’une tendance instinctuelle est refoulée, ses éléments libidinaux se transforment en symptômes et ses composantes agressives en sentiment de culpabilité » (p. 132)

284 Totem und Tabu (1912), p. 110.

285 Ferenczi a attiré l’attention dans son travail : Stages in the Development of a Sense of Reality (1913), sur la relation entre les fonctions anales et la toute-puissance de la parole et du geste. Voir également Abraham, The Narcissistic Evaluation of Excretory Processes in Dreams and Neurosis (1920).

286 Totem und Tabu (1912), p. 108.

287 Dans une discussion portant sur ce thème, M. N. Searl a fait remarquer que la tendance réparatrice de l’enfant est inhibée par ses premières expériences, car s’il est facile de casser des choses, il est extrêmement difficile de les réparer. Une telle évidence des faits doit contribuer, je pense, à accroître ses doutes sur ses pouvoirs créateurs.

288 Dans Notes upon a Case of Obsessional Neurosis (1909), Freud explique le doute chez l’obsédé comme un « doute qui porte sur son amour même. (…) Celui qui doute de son propre amour pourra douter, ou plutôt, ne pourra faire autrement que de douter de n’importe quoi » (p. 376).

289 The Predisposition to Obsessional Neurosis (1924).

290 Cf. Abraham : Psycho-Analytical Studies on Character-Formation (1925).

291 Ainsi agissait Rita, âgée de deux ans neuf mois, pendant son analyse (voir chap. II).

292 L’hostilité ressentie vis-à-vis des gens qui parlent une autre langue et la difficulté d’apprendre une langue étrangère me semblent dériver de ces premières déceptions des pulsions épistémophiliques.

293 Voir les cas d’Erna (chap. III), de Kenneth (chap. IV) et d’Ilse (chap. V).