Chapitre X. Le rôle des premières situations anxiogènes dans la formation du moi

L’angoisse et ses modifications constituent un des problèmes essentiels de la psychanalyse. On peut considérer les diverses affections psychonévrotiques comme des échecs plus ou moins marqués du névrosé dans sa lutte contre l’angoisse. Il n’y a pas que ces moyens, d’ordre pathologique, qui apportent des modifications à l’angoisse ; il en existe plusieurs autres, qui sont normaux et qui ont une importance très considérable dans la formation du moi. Nous allons précisément examiner, dans ce chapitre, quelques-unes de ces méthodes.

Les premières situations anxiogènes dominent au début la formation du moi. Tout faible qu’il est encore, il est exposé d’un côté aux violentes poussées du ça et de l’autre aux menaces d’un surmoi cruel ; il lui faut déployer tous ses efforts pour contenter les deux parties qui se le disputent. Le moi que Freud décrit lorsqu’il le compare à « une pauvre créature au service de trois maîtres, et de ce fait sous la menace de trois sources différentes de dangers »294, est particulièrement vrai du moi de la petite enfance, sans vigueur et sans maturité, placé devant sa tâche principale qui est de maîtriser l’angoisse dont il subit la constante pression295.

Même le très jeune enfant s’efforce, dans ses jeux, de triompher des expériences qui lui ont causé du déplaisir. Freud a décrit comment un petit garçon de dix-huit mois cherchait à se consoler de l’absence momentanée de sa mère en ne cessant de jeter loin de sa vue une bobine de bois attachée à une ficelle, pour la faire réapparaître aussitôt296. Freud a reconnu dans ce comportement une fonction essentielle du jeu de l’enfant, qui refait activement ce qu’il a passivement subi et transforme la souffrance en plaisir grâce à l’heureux dénouement imposé à des événements qui furent d’abord désagréables.

L’analyse des jeunes enfants a montré que, dans le jeu, il n’y a pas que cet élément de triomphe sur une réalité pénible297 ; l’enfant projette aussi par ce moyen sur le monde extérieur ses craintes et ses dangers intérieurs afin de maîtriser son angoisse298.

Cette tentative de déplacement vers l’extérieur des processus endopsychiques est associée à une autre fonction mentale que nous a révélée Freud à propos des rêves traumatiques des névrosés. « Ces rêves, dit-il, ont pour but de rétablir le contrôle des excitations en provoquant chez le sujet un état anxieux dont l’absence fut à l’origine de la névrose traumatique. Ils nous font découvrir une fonction de l’appareil psychique qui, sans être en contradiction avec le principe de plaisir, n’en est pas moins indépendante et semble antérieure à la tendance à rechercher le plaisir et à éviter la souffrance299. » Les efforts que renouvelle sans cesse l’enfant au cours de ses jeux pour dominer son angoisse impliqueraient aussi, d’après moi, « le contrôle des excitations en provoquant chez le sujet un état anxieux300 ». Ce déplacement vers le monde extérieur des dangers instinctuels et internes prépare mieux l’enfant à y faire face, en plus de lui faciliter la tâche de vaincre la peur qu’ils lui inspirent.

Le déplacement dans le monde extérieur de l’angoisse dont l’origine est endopsychique, s’accompagne de l’infléchissement vers le dehors de l’instinct de destruction et a pour effet d’accentuer l’importance des objets, car c’est en relation avec ces objets que seront désormais activées à la fois les pulsions destructrices et les tendances positives et réactionnelles301. L’enfant verra donc dans ses objets une source de dangers, mais aussi, dans la mesure où ils lui paraissent bienveillants, un refuge contre l’angoisse.

D’autres avantages, outre le soulagement que procure la possibilité de traiter comme si elles étaient extérieures des excitations internes, découlent du mécanisme de projection, grâce au déplacement dans le monde extérieur de l’angoisse qui se rattache à des dangers intérieurs. Les besoins épistémophiliques de l’enfant, qui, de même que ses pulsions sadiques, avaient pour objet l’intérieur du corps de la mère, se trouvent renforcés par sa peur des dangers contenus là aussi bien qu’en lui, et des destructions qui s’y accomplissent, mais dont il ne peut rien savoir. Or, si les dangers dont il se croit menacé sont réels et extérieurs, il est mieux à même d’en connaître la nature, de se rendre compte de l’efficacité des mesures qu’il a prises à leur endroit et d’en triompher. Cette épreuve de la réalité, si nécessaire à l’enfant, stimule le développement de ses tendances épistémophiliques ainsi que d’autres activités. En fait, nous pouvons affirmer, selon moi, que toutes les activités qui aident l’enfant à se défendre contre le danger, qui opposent un démenti à ses craintes, et qui lui permettent de faire réparation envers ses objets, sont destinées, tout aussi bien que les premières manifestations de la poussée ludique, à maîtriser l’angoisse suscitée par les objets, extérieurs ou intérieurs, réels ou imaginaires.

Par suite de l’interaction des mécanismes d’introjection et de projection, processus qui correspond à l’interaction de la formation du surmoi et des relations objectales302, l’enfant trouve dans le monde extérieur une réfutation à ses craintes et dans l’introjection de ses « bons » objets réels un apaisement à son angoisse. La présence et l’amour de ses objets réels contribuent également à diminuer sa peur des objets introjectés et son sentiment de culpabilité. Sa crainte des dangers internes renforce par conséquent sa fixation maternelle et son besoin d’amour, de protection. Freud explique, en dernière analyse, par une seule cause, « l’absence de l’être aimé ou désiré303 », les manifestations anxieuses que nous pouvons comprendre chez le jeune enfant ; il les fait remonter à une époque où celui-ci, n’ayant pas atteint un degré suffisant de maturité, dépendait entièrement de sa mère. Se sentir seul sans la personne aimée ou désirée, éprouver comme un danger la perte d’amour ou celle d’un objet, avoir peur dans le noir seul ou avec un inconnu – voilà, d’après mon expérience, autant de formes modifiées des premières situations anxiogènes, ou, plus précisément, de la crainte du petit enfant à l’égard de ses objets dangereux, tant extérieurs qu’intériorisés. À un stade un peu plus avancé du développement, il s’ajoute à cette peur de l’objet une peur pour l’objet ; l’enfant craint de perdre sa mère au cours des attaques imaginaires dont elle est la victime et d’être abandonné, par sa mort, à la solitude et à l’impuissance. Freud dit à ce propos que le tout petit enfant « n’est pas encore parvenu à faire une distinction entre une absence passagère et une perte définitive. Chaque fois que la présence de la mère lui fait défaut, il se comporte comme s’il ne devait plus jamais la revoir, et c’est seulement à la suite d’expériences répétées qu’il apprend qu’une telle absence est suivie d’un retour assuré304 ».

D’après mes observations, si l’enfant éprouve ce besoin d’avoir sans cesse sa mère auprès de lui, c’est pour se convaincre à la fois qu’elle n’est pas morte et qu’elle n’est pas la « mauvaise » mère qui attaque. Il lui faut la présence d’un objet réel pour combattre la peur que lui inspirent son surmoi et ses terrifiants objets introjectés. Au fur et à mesure que s’affirment ses rapports avec la réalité, l’enfant utilise de plus en plus contre la peur du surmoi et des pulsions destructrices ses relations objectales et ses diverses activités et sublimations. Il a déjà été fait mention de l’effet stimulant de l’angoisse sur la formation du moi. On veut dire par là que, dans sa lutte contre l’angoisse, le moi de l’enfant mobilise ses relations objectales et réelles, que ces efforts contribuent, pour une part essentielle, à l’adaptation de l’enfant à la réalité et au développement de son moi.

Chez le jeune enfant, surmoi et objet ne sont pas identiques, mais il cherche sans cesse à rendre l’un et l’autre interchangeables, à la fois pour se soustraire davantage à la crainte de son surmoi et pour mieux se soumettre aux exigences de ses objets réels, qui ne coïncident pas avec les ordres, insuffisamment fondés dans la réalité, de ses objets introjectés. En plus du conflit qui met aux prises le ça avec le surmoi, et des exigences contradictoires d’un surmoi qui s’est constitué, au cours du développement, à la faveur d’imagos très diverses, le moi du jeune enfant doit donc faire face à cette divergence des normes que lui proposent son surmoi et ses objets réels, opposition qui se traduira par un flottement continuel entre les objets introjectés et les objets réels, entre le monde de l’imagination et le monde de la réalité.

Le moi est incapable, au cours de la première enfance, d’établir un équilibre entre le ça et le surmoi, car toute son énergie est accaparée par les besoins impérieux du ça et par la rigueur comparable du surmoi. Au début de la période de latence, lorsque l’organisation libidinale et la formation du surmoi sont arrivées à leur terme, le moi a acquis plus de vigueur et peut aborder cette tâche en se mettant d’accord avec le surmoi sur des normes communes qui impliquent avant tout la sujétion du ça et son adaptation aux exigences des objets réels et du monde extérieur. À cette époque de son développement, l’idéal du moi correspond à l’enfant « gentil » qui se conduit bien et qui donne satisfaction à ses parents et à ses maîtres.

Cet équilibre ne résiste pas toutefois aux prodromes de la puberté et encore moins à son éclosion. Le réveil de la libido qui se produit à ce moment renforce les exigences du ça et accroît du même coup la pression du surmoi ; les pulsions instinctuelles ne peuvent plus être refrénées et contenues comme à la période de latence, le moi est astreint à substituer un nouveau compromis à celui qui s’est révélé inefficace. L’angoisse de l’enfant redouble devant les plus grandes possibilités de réalisation qui s’offrent à ses instincts et les conséquences plus graves qui peuvent s’ensuivre.

D’accord avec le surmoi, le moi établit donc une nouvelle norme qui consiste, pour le sujet, à se libérer de ses premiers objets d’amour. Nous voyons souvent l’adolescent en brouille avec son entourage et à l’affût d’objets nouveaux. Ici encore ce besoin se concilie, dans une certaine mesure, avec la réalité, qui impose, à cet âge, des obligations différentes et plus élevées ; avec le temps, cet abandon des objets originels amènera l’adolescent à se détacher davantage des personnes et à leur substituer d’autres objets, moins personnels et plus abstraits, tels que des principes ou des idéaux.

L’équilibre psychique ne se stabilise définitivement qu’une fois la période pubertaire achevée ; le moi et le surmoi peuvent alors travailler de concert à la création de normes adultes. Au lieu de dépendre de son entourage immédiat, l’individu s’adapte maintenant à un univers élargi et en reconnaît les droits, mais comme des règles qui correspondent davantage à ses propres valeurs intérieures, indépendantes et personnelles et qui n’exhibent plus le caractère de lui avoir été imposées par ses objets. Une mise au point de cet ordre repose sur l’acceptation d’une réalité nouvelle et s’effectue à l’aide d’un moi plus vigoureux. Et, tout comme durant la première poussée de la vie sexuelle, les dangers que représentent les besoins excessifs du ça et du surmoi contribuent dans une large mesure à fortifier le moi. L’influence inhibitrice de cette situation menaçante se voit à la limitation nouvelle, généralement définitive, de la personnalité qui se produit à la fin de la puberté ; de même, l’épanouissement de la vie imaginative dont s’accompagne, quoique à un degré moindre que dans la petite enfance, ce réveil de la sexualité, est alors sérieusement entravé. Et voilà l’adulte « normal ».

Terminons par une dernière considération ce parallèle. Au cours de la première enfance, le ça et le surmoi ne peuvent encore être réconciliés. Pendant la période de latence, un équilibre se réalise grâce à l’accord du moi et du surmoi, unis dans la poursuite d’un but commun. La puberté crée une situation qui réédite celle de la première enfance, et qui aboutit à un nouvel équilibre psychique. Après avoir vu comment ces deux types d’équilibre diffèrent entre eux, il nous est plus facile de remarquer ce qu’ils ont de semblable. Dans les deux cas, il s’agit d’une adaptation réciproque du moi et du surmoi qui érigent de concert un ensemble de règles communes et un idéal du moi tenant compte des exigences de la réalité305.

J’ai voulu montrer, dans la Première Partie de cet ouvrage, que la formation du surmoi et le développement libidinal s’arrêtent au début de la période de latence. Un point qui me paraît capital mérite ici notre attention. Au cours des vicissitudes qu’entraîne le déclin du conflit œdipien, nous nous trouvons en présence de processus qui se rapportent à la maturation du moi et à l’affermissement du surmoi qu’elle induit : il ne s’agit pas, à proprement parler, de modifications du surmoi. La stabilisation psychique qui survient à la période de latence ne se réalise pas, à mon avis, par une métamorphose du surmoi, mais grâce aux fins identiques que poursuivent le moi et le surmoi, dans leur recherche d’une adaptation adéquate au milieu et dans leur choix d’idéaux du moi venant de ce milieu.

Après cette discussion sur le développement du moi, il nous reste à examiner comment cette recherche d’équilibre et de stabilité psychiques se relie à la résolution des situations anxiogènes qui l’animent.

Les activités ludiques du jeune enfant, ai-je dit, l’aident à vaincre sa peur des dangers tant intérieurs qu’extérieurs, en faisant communiquer l’imagination avec la réalité. Prenons les petites filles qui jouent à la maman. Les analyses d’enfants normaux nous enseignent que ce jeu n’est pas uniquement la réalisation d’un désir, mais qu’il recèle une angoisse des plus archaïques, liée aux premières situations anxiogènes. Nous apprenons de même à voir, dans la passion que la petite fille manifeste pour les poupées, un besoin d’être consolée et rassurée. En possédant des poupées, elle se prouve que sa mère ne lui a pas pris tous ses enfants ni détruit son corps, et qu’elle est elle-même capable d’avoir des enfants. En allaitant et en habillant ses poupées, auxquelles elle s’identifie, elle se prouve qu’elle a une mère affectueuse, et redoute d’autant moins d’être laissée à l’abandon, sans foyer ni mère. D’autres jeux, partagés des deux sexes, et qui consistent, par exemple, à se meubler ou à voyager, ont à peu près le même sens, car l’on veut, dans les deux cas, se trouver un nouveau foyer, retrouver la mère.

Un jeu de garçon qui met particulièrement en relief les éléments masculins, utilise des voitures, des chevaux ou des trains : c’est une pénétration symbolique dans l’intérieur de la mère. Ces garçons jouent à répétition et avec toutes sortes de variantes des scènes de rapports sexuels avec leur mère et de combats avec leur père à l’intérieur du corps maternel. L’intrépidité, l’adresse et la ruse avec lesquelles ils se défendent contre leurs ennemis dans leurs jeux guerriers leur assurent la victoire sur le père castrateur, dont la crainte se trouve d’autant diminuée. Par ces luttes et par les représentations qu’il se forme de ses prouesses sexuelles variées avec sa mère, le garçon veut sans cesse se persuader qu’il a conservé son pénis et sa puissance virile, dont il redoute la perte en vertu de ses situations anxiogènes les plus reculées. Il se convainc également que son pénis n’en est pas un qui détruit, car dans ces jeux ses tendances réparatrices à l’endroit de sa mère apparaissent aussi bien que ses tendances destructrices, et son sentiment de culpabilité s’en trouve mitigé306.

Les enfants non inhibés éprouvent un plaisir aussi intense dans leurs jeux non seulement à cause des satisfactions que leur apporte la réalisation de leurs désirs, mais aussi parce qu’ils y trouvent un moyen de dominer leur angoisse. Il ne s’agirait pas simplement de deux fonctions séparées, indépendantes. Dans sa lutte contre l’angoisse, le moi exploite à cette fin chacun des mécanismes liés à la réalisation des désirs. Ainsi, grâce à un processus compliqué mobilisant toutes les énergies du moi, les jeux des enfants transforment l’angoisse en plaisir. Nous verrons plus loin comment ce processus fondamental influe sur l’économie de la vie psychique et sur la formation du moi chez l’adulte.

Il n’en reste pas moins que le moi des jeunes enfants ne parvient que dans une faible mesure à triompher de l’angoisse par l’utilisation du jeu. Ils ne réussissent pas dans leurs jeux à se dégager complètement de leur crainte des dangers intérieurs. Leur angoisse persiste et se traduit, selon qu’elle est latente ou manifeste, soit par un besoin perpétuel de jouer, soit par l’interruption de leurs jeux.

Lorsqu’il entre dans la période de latence, l’enfant devient plus apte à surmonter son angoisse et à répondre aux exigences de la réalité. Par ailleurs, ses jeux se dépouillent de leur contenu imaginatif et cèdent graduellement la place au travail scolaire. Aux jouets succèdent dans une large mesure les lettres de l’alphabet, les chiffres et le dessin, qui se présente d’abord comme un jeu. Les mêmes causes internes, qui le faisaient bâtir des maisons ou jouer à la poupée, poussent désormais l’écolier à observer comment les lettres sont construites, à reconnaître leur forme et leur ordre de succession, à les tracer de la même grandeur ; ces mêmes sources lui procurent la joie qu’il éprouve à exécuter correctement chacun de ces détails. Pour la fillette, un beau cahier bien tenu est, au même titre qu’une maison ou un foyer, le symbole d’un corps sain et intact ; lettres et chiffres, qui représentent parents, frères et sœurs, enfants, organes génitaux et excréments, sont au service de ses tendances agressives initiales et réactionnelles ; les succès scolaires offrent à ses peurs le même démenti qu’autrefois ses jeux avec des poupées ou avec des maisons qu’elle meublait. On constate, en analysant des enfants de cet âge, que chaque détail de leurs activités livresques, manuelles, graphiques, de toutes leurs activités, sert fantasmatiquement à rétablir dans leur intégrité leur propre corps et leurs organes génitaux, le corps de leur mère et son contenu, le pénis de leur père, leurs frères et sœurs, etc. On retrouve de même un sens symbolique à chacun de leurs vêtements, et à chacun des vêtements de leur poupée, tels que le col, les poignets, le fichu, le bonnet, la ceinture, les bas, les souliers307.

Le soin qu’apporte l’enfant plus jeune à « dessiner » des lettres et des chiffres s’étend normalement par la suite à l’ensemble des activités intellectuelles. La satisfaction qu’il en retire dépend quand même, et encore beaucoup, de l’opinion de l’entourage : il cherche ainsi à obtenir l’approbation des aînés. C’est pourquoi l’enfant, à la période de latence, attache une telle importance aux objets réels et à la réalité ; leur approbation et leur amour minimisent dans une grande mesure ses situations de danger.

Les éléments masculins s’expriment chez le garçon par l’écriture308. Son habileté à former des mots, son trait de plume qui trace des lettres tiennent lieu d’une réalisation active de rapports sexuels et d’une preuve de sa puissance virile comme de la conservation de son pénis ; ses livres et ses cahiers figurent les organes génitaux ou le corps de sa mère ou de sa sœur309. Pour un enfant de six ans, par exemple, la majuscule « L » signifiait un homme à cheval (l’enfant et son pénis) qui passait sous une voûte (les organes génitaux de la mère) ; « i » le représentait de même que son pénis ; « e », la mère et ses organes génitaux ; « ie », leur union dans le coït310. Les fantasmes de rapports sexuels sur un mode actif se retrouvent aussi, chez le garçon, dans les détails de ses jeux actifs et des sports qu’il pratique, comme de son travail scolaire. C’est avant la fin de la période de latence qu’il manifeste le désir de surpasser ses rivaux et de se prémunir ainsi contre le danger de castration par le père. On reconnaît dans cette attitude, qui jouera un rôle si éminent à la puberté, la manière typiquement masculine de surmonter les situations anxiogènes. Même à cette phase du développement, le garçon attache moins d’importance que la fille à l’approbation de son milieu et recherche davantage le succès pour le succès.

Nous avons décrit l’équilibre qui s’établit au cours de la période de latence comme une adaptation à la réalité que le moi effectue avec le consentement du surmoi. Ce résultat ne peut être obtenu sans le concours de toutes les forces qui s’opposent aux instincts du ça. C’est là que s’insèrent les efforts de l’enfant pour se corriger de la masturbation ; ce combat, pour citer Freud, « réclame une partie importante de son énergie » pendant la période de latence et le met aux prises autant avec ses fantasmes qu’avec ses pratiques masturbatoires, ces fantasmes participant à ses jeux d’enfant mais aussi à ses études et à toutes ses sublimations plus tardives311.

C’est afin d’apaiser son surmoi, qui tend déjà à se conformer à ses objets, et qui réprouve ses fantasmes masturbatoires désexualisés, que l’enfant, à la période de latence, ressent un besoin aussi aigu d’approbation par ses objets. Il lui faut donc renoncer à la masturbation et refouler ses fantasmes masturbatoires, tout en réalisant avec succès, et à la satisfaction de ses aînés, ces mêmes fantasmes désexualisés dans ses tâches et ses intérêts de tous les jours, car seules des sublimations de ce genre peuvent être acceptables au moi comme un démenti à ses situations anxiogènes. De la façon dont ce dilemme est résolu dépend la stabilité de l’équilibre psychique à la période de latence, car l’enfant ne peut dominer son angoisse tant qu’il n’a pas obtenu la sanction de ceux qui ont autorité sur lui, et, par ailleurs, il ne peut, sans avoir d’abord obtenu cette sanction, travailler en ce sens.

Ce bref résumé de processus génétiques présentant de telles complexités et ramifications ne saurait donner qu’un aperçu très schématique de ce qui se passe chez l’enfant, car il n’existe pas, dans l’enfance et surtout à la période de latence, de frontière très nette entre le normal et le névrosé. Un enfant névrosé peut être un bon élève ; un enfant normal n’est pas nécessairement épris de savoir, puisque d’autres moyens, tels que des exploits d’ordre physique, sont à sa disposition pour infirmer ses situations anxiogènes. À la période de latence, la fille peut adopter des manières surtout masculines, et le garçon, un comportement plutôt féminin et passif pour triompher aussi bien l’un que l’autre de leur angoisse, sans être pour autant, ni l’un ni l’autre, vraiment anormaux.

Freud a attiré notre attention sur les cérémoniaux tout à fait caractéristiques qui s’installent à la période de latence à la suite des efforts de l’enfant pour se libérer de la masturbation312. Il dit que cette phase du développement « est en outre marquée par l’édification de frontières morales et esthétiques à l’intérieur du moi » ; il ajoute que « les formations réactionnelles des obsédés ne sont que des formations caractérielles poussées à l’excès »313. Il est donc assez malaisé, sauf dans des cas extrêmes, de distinguer nettement, à la période de latence, les réactions obsessionnelles de la formation du caractère chez l’enfant normal, telle que la conçoit son milieu éducatif.

On se souvient que j’ai ramené à l’époque de la première enfance l’origine de la névrose obsessionnelle, mais non sans préciser que les traits obsessionnels isolés qui surgissent à cet âge précoce ne s’organisent, la plupart du temps, en une névrose obsessionnelle qu’avec l’avènement de la période de latence. Cette structuration, qui s’accompagne d’un raffermissement du surmoi314 et d’un renforcement du moi, est l’œuvre de ces deux instances et le résultat de leur création d’un seul système de valeurs315, qui assure désormais leur empire sur le ça. L’alliance de tous les éléments qui s’opposent au ça est indispensable à cette victoire sur les instincts, qui est réclamée par les objets de l’enfant et due pour une large part à ses mécanismes obsessionnels. Dans tout ce processus d’organisation, le moi exprime ce que Freud a nommé « sa tendance à réaliser une synthèse »316.

Ainsi, à la période de latence, les exigences du moi, du surmoi et des objets se trouvent-elles réunies et toutes satisfaites à la fois par la névrose obsessionnelle. L’antipathie dont font preuve les adultes à l’endroit des affects de l’enfant est alors aussi efficace, parce que, entre autres raisons, elle répond à ses propres besoins intérieurs317. Nous observons souvent, en analyse, qu’un enfant est victime de souffrances et de conflits psychiques à cause de ceux qui l’élèvent et qui se sont trop identifiés à sa mauvaise conduite et à ses tendances agressives, car son moi ne se sent de taille à refréner le ça et à résister aux désirs défendus qu’avec l’appui de ses aînés. L’enfant a besoin de recevoir du dehors des interdictions, puisqu’elles viennent soutenir ses propres interdictions internes ; en d’autres mots, il lui faut des représentants de son surmoi dans le monde extérieur. Ce rôle éminent dévolu aux objets dans le contrôle de l’angoisse est particulier à cette phase du développement ; je crois même que la transition à la période de latence ne peut se dérouler avec bonheur si l’enfant n’emprunte pas à ses relations objectales et à son adaptation au réel ses armes contre l’angoisse.

Dans l’intérêt de son équilibre psychologique futur, il importe toutefois que l’enfant évite un usage excessif de ce mécanisme. Lorsque ses intérêts, ses réalisations, ses satisfactions de tout ordre n’ont d’autre sens que de se faire aimer et accepter par ses objets, ou, si l’on veut, lorsque ses relations objectales deviennent le moyen par excellence de diminuer son angoisse et son sentiment de culpabilité, sa santé mentale n’est rien moins que fermement assurée pour l’avenir. Son angoisse sera mieux modifiée et répartie, comme aplanie, si l’enfant demeure moins à la merci de ses objets, s’il s’intéresse et se plaît à ces activités pour elles-mêmes. Une fois l’angoisse contrôlée de cette façon, il n’en sera que plus capable d’obtenir des satisfactions libidinales, et c’est là une condition préalable à une issue heureuse de sa lutte contre l’angoisse, qui ne peut être surmontée en l’absence d’un moi suffisamment vigoureux et d’une adaptation réciproque du ça et du surmoi318.

Il n’est pas toujours facile de discerner les cas pourtant nombreux d’enfants à la période de latence, qui exagèrent l’importance de leurs relations objectales, car leur soutien est indispensable au développement normal de cet âge ; tandis qu’à la puberté ils ne pourront plus se fier à leurs objets pour se délivrer de leur angoisse, et l’excès de leurs attaches objectales se manifestera ouvertement. C’est une des raisons que je propose pour expliquer l’apparition tardive des psychoses, qui se déclarent au cours ou à la suite de la période pubertaire, rarement avant la seconde enfance. Mais, en ne nous contentant pas de l’adaptation de l’enfant aux normes habituelles de son âge comme d’un critère de santé psychique, en tenant compte aussi de la vigueur du moi, qui dépend à la fois d’une libération instinctuelle et d’un adoucissement du surmoi, nous ne risquerons pas de trop juger d’après son adaptabilité le développement et la santé psychique de l’enfant à la période de latence319.

Freud affirme que « la puberté marque une étape décisive dans l’évolution de la névrose obsessionnelle (…). Les pulsions agressives d’autrefois se réveillent, et une proportion plus ou moins grande des pulsions libidinales récentes, ou, dans les cas moins favorables, leur totalité s’engagera dans la voie prédestinée de la régression, pour apparaître sous une forme agressive et destructrice. En raison de ce déguisement des tendances érotiques et des énergiques formations réactionnelles du moi, la lutte contre la sexualité se poursuivra désormais sous le signe de principes moraux »320.

Le garçon s’érige de nouvelles imagos paternelles idéalisées, de nouveaux principes, et s’impose des obligations plus rigoureuses ; il s’éloigne ainsi davantage de ses objets primitifs. Il devient par là capable de reprendre, et même d’accentuer son attachement originel au père, auquel il risque moins de se heurter. Cette évolution s’opère grâce à un clivage de l’imago paternelle en une imago aimée, admirée, et en une autre, souvent personnifiée par le véritable père ou un substitut, tel un instituteur, et qui s’attire la haine intense dont est marquée cette phase du développement infantile. Dans sa relation à l’imago qui le transporte d’admiration, il s’assure la puissance et l’appui d’un père auquel il peut s’identifier, renforce sa confiance en ses propres capacités constructives et en sa sexualité virile ; tandis que dans sa relation agressive à l’imago détestée il se montre l’égal de son père, dont il n’a pas à craindre les sévices castrateurs.

Voilà où prennent place ces activités et réalisations, d’ordre physique ou intellectuel, qui réclament courage, résistance, force et initiative. Elles démontrent au garçon qu’il a échappé à la castration si redoutée et qu’il n’est pas devenu impuissant, que ses possibilités créatrices l’emportent sur ses désirs de destruction et que ses objets ont obtenu satisfaction. Elles contentent ses tendances réactionnelles et apaisent ses sentiments de culpabilité ; le plaisir qu’elles lui procurent s’accroît de toutes ces certitudes rassurantes321. L’enfant doit, à la puberté, trouver davantage dans la valeur intrinsèque de ses activités et de ses réalisations le soulagement qu’apportaient à son angoisse et à sa culpabilité ses réussites de la période de latence dans la mesure où l’approbation de l’entourage les conciliait au moi.

Nous examinerons brièvement la façon dont la fille, à la puberté, se comporte à l’égard de ses situations anxiogènes. Elle reste normalement plus soumise que le garçon à l’orientation générale de la période de latence et aux méthodes qui lui sont propres pour éliminer l’angoisse, quand elle n’adopte pas celles qui sont de caractère masculin. Nous comprendrons mieux, dans le prochain chapitre, pourquoi elle éprouve plus de difficulté que le garçon à assumer son sexe. Elle se fixe, comme le garçon du même âge, de nouvelles valeurs, des idéaux nouveaux, mais sous une forme plus personnelle, plus subjective, et sans attacher le même prix aux principes abstraits. Son désir de complaire à ses objets s’étend à ses occupations et à ses réalisations intellectuelles les plus poussées. Son attitude envers son travail, pourvu que les éléments masculins ne l’emportent pas sur les autres, reflète son attitude envers son propre corps, et ses activités sous ces deux chefs se rapportent dans une large mesure à ses situations anxiogènes particulières. La beauté de son corps, la perfection de son travail fournissent à la fillette qui grandit les mêmes démentis qu’elle réclamait enfant, et la persuadent que sa mère n’a pas détruit l’intérieur de son corps, qu’elle n’est pas vidée de ses enfants. À l’âge adulte, son enfant, qui souvent remplace son travail, la défend contre l’angoisse. En ayant un enfant, en le nourrissant, en suivant sa croissance et ses progrès, elle se démontre, à l’instar de la fillette avec ses poupées, qu’elle peut garder son enfant en toute sécurité ; ces activités servent en même temps à réduire son sentiment de culpabilité322. Les situations de danger, d’intensité variable, qui se présentent au cours de l’éducation de ses enfants, ont pour effet, quand tout se déroule normalement, de s’opposer efficacement à son angoisse. De même sa maison, qui équivaut à son propre corps, occupe une place de choix parmi les moyens spécifiquement féminins dont elle dispose contre l’angoisse, en plus de se rapporter plus directement à sa situation anxiogène initiale. Nous avons vu que la rivalité avec la mère s’exprime souvent chez la petite fille par des fantasmes où elle chasse sa mère et la supplante comme maîtresse de maison. Dans les deux sexes, mais davantage chez la fillette, l’une des principales sources de cette situation anxiogène est la crainte de se faire renvoyer de la maison et de rester sans foyer323 ; c’est à cause de cet élément qu’une femme attache une telle importance aux satisfactions que lui procure une maison bien tenue. Elle ne peut atteindre à un équilibre stable si elle ne trouve dans ses enfants, son travail, ses activités, l’entretien et l’embellissement de sa maison, un démenti péremptoire à ses situations de danger324. Ses relations avec l’autre sexe sont fortement colorées par le besoin qu’elle éprouve de se faire admirer afin d’être sûre de l’intégrité de son corps. Dans la réduction de l’angoisse, le narcissisme, l’approbation et l’amour des hommes, et l’on peut dire de tous ses objets, occupent donc un rôle prépondérant chez la femme, quoique l’homme aussi, mais à un moindre degré, obtienne dans sa vie amoureuse un apaisement de son angoisse qui n’exerce pas une influence négligeable sur ses satisfactions sexuelles.

Le processus normal qui aboutit à la liquidation de l’angoisse dépendrait de plusieurs facteurs, dont les méthodes spécifiques agiraient de concert avec des éléments de caractère quantitatif : l’importance du sadisme et de l’angoisse, le degré de tolérance du moi à l’égard de l’angoisse. Si l’action conjuguée de ces facteurs se déroule de la façon la plus souhaitable, on est, semble-t-il, en mesure de modifier avec succès une angoisse aux proportions considérables, de développer son moi convenablement ou mieux que la moyenne et d’atteindre à la santé de l’esprit. Ces conditions sont, pour chaque individu, aussi définies que celles qui rendent l’amour possible, et, autant que nous sachions, elles sont toutes deux étroitement liées325. Parfois, et nous en voyons les exemples les plus typiques à l’âge de la puberté, c’est en affrontant des difficultés exceptionnelles, avec la peur qu’elles suscitent ; d’autres fois, c’est en évitant le plus possible, et même par une fuite phobique, tout ce qui serait de nature à l’effrayer. Entre ces deux extrêmes, il existe ce qu’on pourrait décrire comme une tendance normale à trouver du plaisir dans le contrôle de situations anxiogènes dont l’angoisse est ni trop intense ni trop directe et par conséquent mieux répartie.

J’ai voulu montrer dans ce chapitre que toutes les activités, tous les intérêts et toutes les sublimations servent également aux fins de surmonter l’angoisse et de tempérer la culpabilité, qu’ils dérivent non seulement des pulsions agressives mais aussi d’un besoin de réparation envers l’objet, et, pour le sujet, de rétablir son corps et ses organes sexuels dans leur intégrité. Nous avons vu qu’à une phase précoce du développement le sentiment de toute-puissance est mis au service des pulsions destructrices326. Au moment où se dessinent les formations réactionnelles, l’aspect négatif et destructeur de cette toute-puissance oblige l’enfant à en assumer également l’aspect constructif, qui sera d’autant plus accentué que le premier fut violent, afin de répondre aux demandes de réparation venant du surmoi. Si la réparation qu’on lui réclame exige un déploiement considérable de sa toute-puissance dans un sens positif – si, par exemple, il lui faut tout rendre à ses parents, à ses frères et sœurs, et, par déplacement, aux autres objets, et jusqu’au monde entier – ou bien il succombera à des inhibitions très graves, ou bien il accomplira de grandes œuvres dans sa vie, appuyé sur un moi et une sexualité qui auront acquis leur plein développement. L’issue se décidera en partie selon la force de son moi et son degré d’adaptation au réel, dont dépendent ces exigences fantasmatiques, en partie selon la difficulté plus ou moins grande des tâches qui lui auront été imposées et la divergence plus ou moins marquée des modalités destructrices et constructives de sa toute-puissance327.

Résumons. Nous avons tenté d’explorer le processus complexe, mobilisant toutes les énergies de l’individu, qu’utilise le moi pour dépasser ses situations anxiogènes infantiles. Le résultat de ces efforts, tant pour le développement du moi que pour la santé psychique de l’individu, revêt une importance primordiale. Chez l’être normal, les situations anxiogènes initiales sont repoussées au loin et leur influence est amortie grâce aux activités, aux intérêts, aux rapports sociaux, aux satisfactions érotiques qui le rassurent continuellement et le soulagent ainsi de son angoisse328.

Il ne nous reste plus qu’à confronter avec l’opinion de Freud notre exposé des moyens normalement utilisés dans le contrôle de l’angoisse. Il écrit, dans Inhibition, symptôme et angoisse (p. 89) : « Dans le cours du développement vers la maturité, il faut donc que les conditions génératrices d’angoisse se liquident et que les situations de danger n’aient plus la même signification. » Il atténue toutefois cette affirmation en ajoutant : « D’ailleurs, quelques-unes de ces situations de danger persistent plus tard grâce à des changements dans les conditions anxiogènes, selon les circonstances de la vie. » Ma théorie de la modification de l’angoisse me paraît propre à nous faire mieux comprendre comment l’être normal se soustrait à ses situations anxiogènes et change les conditions qui le troublent. L’observation analytique me porte à croire que, même si l’individu normal parvient à écarter ses situations anxiogènes, il ne les exclut jamais définitivement. Il ne souffre pas de leurs effets directs, mais certaines circonstances, telles qu’une tension excessive d’origine interne ou externe, une maladie ou un échec, sont susceptibles de raviver ses situations anxiogènes le plus profondément enfouies. Si tout sujet sain peut devenir victime d’une névrose, il faut nécessairement que ses anciennes situations anxiogènes n’aient jamais été tout à fait résolues.

Freud semblerait corroborer cette manière de voir, dans un passage du texte que nous venons de citer. « Le névrosé, écrit-il, ne diffère du normal que par l’excès de ses réactions à l’égard de ces dangers. L’âge adulte ne prémunit pas entièrement contre le retour de la situation traumatique initiale. Il existe pour chacun une limite aux excitations tendant à la décharge que son appareil psychique est capable de contrôler. »


294 The Ego and the Id (1923), p. 82.

295 Dans certains cas extrêmes, cette pression peut être assez forte pour arrêter complètement le développement du moi. Mais, même dans des cas moins anormaux, elle peut avoir une action à la fois facilitatrice et inhibitrice. Pour obtenir un effet favorable, comme dans tout processus de développement, une relation d’équilibre doit exister entre les divers facteurs associés.

296 Beyond the Pleasure-Principle (1920), p. 12.

297 Dans les deux chapitres précédents, nous avons vu que, dans les tout premiers stades du développement, le moi ne peut tolérer suffisamment l’angoisse instinctuelle et la peur des objets intériorisés ; il cherche à se protéger en scotomisant et en niant la réalité psychique.

298 Freud fait remonter la projection à « un comportement particulier à l’égard d’excitations internes qui produisent un excès de déplaisir ; il y aura une tendance à traiter ces excitations comme si elles agissaient non de l’intérieur mais de l’extérieur, et il deviendra possible d’utiliser contre elles comme mesure défensive la barrière érigée contre les stimuli (Reizschutz). Telle est l’origine de la projection, qui est appelée à jouer un rôle si important dans l’étiologie des états pathologiques » (Beyond the Pieasure-Principle (1920), p. 33).

299 Ibid., p. 37.

300 Au sujet des relations étroites entre les rêves et le jeu, voir le chap. Ier de ce livre, ainsi que mon article : Personification in the Play of Children (1929).

301 Dans l’histoire relatée par Freud de l’enfant à la bobine, l’acte de jeter la bobine est interprété comme l’expression de pulsions sadiques et vengeresses. L’acte suivant, qui consiste à faire réapparaître la bobine, ou à faire revenir la mère, me paraît aussi significatif et représente une restauration magique de l’objet, la mère, symboliquement tué par le premier mouvement de ce jeu.

302 Voir chap. IX.

303 Hemmung, Symptom und Angst (1926), p. 77.

304 Freud, ibid., p. 113. Mais le petit enfant ne se laissera convaincre par de telles expériences réconfortantes que si ses premières situations anxiogènes ne prédominent pas et que ses relations avec ses objets réels ont joué suffisamment leur rôle dans la formation de son surmoi. J’ai maintes fois observé également chez l’enfant plus âgé que l’absence de la mère réactivait les premières situations anxiogènes qui, à une époque plus reculée, lui avaient fait ressentir comme définitive son absence temporaire. Dans mon article : Personification in the Play of Children (1929), j’ai rapporté le cas d’un garçon de six ans qui me faisait jouer le rôle de la « mère fée » ; celle-ci devait le protéger contre ses « mauvais » parents combinés et les tuer. En outre, je devais sans cesse me transformer soudainement de « mère fée » en « mère mauvaise ». En tant que « mère fée », je devais guérir les plaies mortelles que lui avait faites un énorme animal sauvage (les « mauvais » parents combinés) ; mais l’instant d’après je devais m’en aller et revenir sous la forme de la « mauvaise » mère et l’attaquer. Il disait : « Lorsque la mère fée quitte la pièce, on ne sait jamais si elle ne va pas revenir tout à coup en mère mauvaise. » Ce garçon, qui avait été extrêmement fixé à sa mère depuis ses plus jeunes années, vivait dans la conviction perpétuelle qu’un malheur était arrivé à ses parents et à ses frères et sœurs. Même s’il venait juste de voir sa mère une minute avant, il n’était pas sûr qu’elle n’était pas morte dans l’intervalle.

305 Freud écrit, dans Hemmung, Symptom und Angst (1926) : « Le moi contrôle l’accès à la conscience de même que le passage à l’action sur le monde extérieur ; par le refoulement, il exerce dans les deux directions son pouvoir. » « J’ai décrit, ajoute-t-il, la dépendance du moi, son impuissance et sa crainte à l’égard du ça et du surmoi » (p. 32). Ma conception de la formation du moi est conforme à ces deux énoncés théoriques, car elle met en valeur l’interaction des forces du moi et du surmoi et leur influence sur tout le cours du développement de l’individu.

306 Nous étudierons plus à fond cet aspect au chap. XII.

307 Voir Flügel : The Psychology of Clothes, 1930.

308 Chez les fillettes également, l’écriture et d’autres activités du même genre dérivent surtout des composantes masculines.

309 En rapport avec les composantes féminines, les cahiers du garçon représentent son propre corps et les devoirs scolaires, une tentative de le restaurer.

310 Voir mon article : The Role of the School in the Libidinal Development of the Child (1923). En général, les majuscules et les minuscules signifient respectivement parents et enfants.

311 Dans mon article : The Role of the School in the Libidinal Development of the Child (1923), j’ai traité de la signification inconsciente de certains objets utilisés à l’école et j’ai examiné les causes sous-jacentes des inhibitions d’ordre intellectuel et scolaire. Par suite d’un refoulement excessif de ses fantasmes masturbatoires, l’enfant souffre d’une inhibition de sa vie imaginative qui affecte aussi bien son jeu que son travail. Pendant la période de latence cette inhibition est très évidente dans l’ensemble du caractère de l’enfant. Dans son ouvrage : Frage der Laienanalyse (1926), Freud écrit : « J’ai l’impression qu’à l’avènement de la période de latence les enfants paraissent plus inhibés et plus bêtes ; nombre d’entre eux perdent également une partie de leur grâce physique. » Il est vrai que le moi maintient sa suprématie sur le ça, mais non sans de graves inconvénients pour l’individu. Dans ces périodes de la vie où il parvient plus difficilement à maîtriser le ça (c’est-à-dire au cours des première et deuxième poussées sexuelles), l’individu jouit d’une activité imaginative beaucoup plus libre qui s’exprime à la fois par une instabilité psychique et par une plus grande richesse de la personnalité.

312 Hemmung, Symptom und Angst (1926), p. 55.

313 Ibid., p. 54.

314 Dans ce processus, l’enfant réalise une meilleure synthèse de ses diverses identifications, les exigences de son surmoi sont plus unifiées et ses objets intériorisés mieux adaptés à la situation extérieure. Cf. également mon article : Personification in the Play of Children (1929).

315 Dans : Hemmung, Symptom und Angst (1926), p. 52, Freud dit que, dans la névrose obsessionnelle, « le moi et le surmoi jouent un rôle important dans la formation des symptômes ».

316 Ibid., p. 52.

317 Le milieu de l’enfant peut aussi influencer directement le cours de sa névrose. Dans certaines analyses, j’ai observé que l’influence favorable exercée sur le patient par un changement dans son entourage était due à la possibilité qu’il avait eue d’échanger un certain nombre de symptômes très ennuyeux contre d’autres qui, bien qu’aussi importants dans la structure de sa névrose, étaient moins évidents. Une autre cause qui peut faire disparaître les symptômes chez l’enfant est un renforcement de la crainte de ses objets. J’ai traité autrefois un garçon de quatorze ans (cf. mon article : Zur Genese des Tics, 1925), qui était un très bon élève mais qui était très inhibé dans les sports et les jeux jusqu’au jour où son père, après une longue absence, revint et fit pression sur l’enfant pour qu’il dominât cette inhibition. Le garçon y parvint dans une certaine mesure, par crainte de son père, mais il fut alors atteint d’une grave inhibition scolaire, qui persistait quand il entreprit son analyse.

318 Si nous prêtons à ces indications l’attention voulue, nous pourrons observer beaucoup plus clairement dans le premier âge de l’enfance que dans la période de latence, les prémices de futures maladies et de troubles du développement Chez un grand nombre de personnes qui tombent malades à la puberté ou plus tard, on découvre qu’elles ont souffert de grandes difficultés dans la première enfance, mais que pendant la période de latence elles étaient bien adaptées, asymptomatiques, dociles, même trop soumises aux normes éducatives. Dans les cas où l’angoisse des premières phases est trop intense ou n’a pas été modifiée de façon adéquate, le processus de stabilisation de la période de latence, qui repose sur des mécanismes obsessionnels, ne se produit pas.

319 Si les exigences de la période de latence ont été imposées avec trop de succès et si la docilité de l’enfant est excessive, son caractère et ses idéaux du moi demeureront assujettis aux circonstances extérieures pour le reste de sa vie. Un moi faible – résultat d’un ajustement défectueux entre le surmoi et le ça – court le risque d’être incapable de mener à bien la tâche qui lui incombe de détacher l’individu de ses objets à la puberté et d’établir des critères internes indépendants ; d’où l’échec sur le plan caractérologique. Une dépendance moins totale vis-à-vis des objets de la part de l’enfant convient très bien aux exigences éducatives qui lui sont imposées à cette époque. Dans aucune de mes analyses effectuées pendant la période de latence, l’enfant ne s’est détaché de ses objets comme cela se produit à la puberté ; ses fixations devinrent seulement moins intenses et moins ambivalentes. Si, à cet âge, l’enfant est moins dépendant de ses objets, il devient capable de trouver d’autres objets et se prépare ainsi à s’en détacher comme il devra le faire à la puberté. L’analyse n’augmente pas, mais au contraire diminue les difficultés d’adaptation de l’enfant à son milieu ; il s’y accommodera d’autant mieux qu’il disposera d’une plus grande liberté intérieure.

320 Hemmung, Symptom und Angst (1926), p. 56.

321 Le garçon, dans beaucoup de ses sublimations, et particulièrement dans ses efforts artistiques et intellectuels, fait un grand usage du mode féminin de dominer l’angoisse. Il utilise les livres et le travail dans leur symbolisation du corps, de la fertilité, des enfants, etc., pour réfuter la destruction de son propre corps qu’il appréhende, dans la position féminine, comme l’œuvre de la mère qui est sa rivale.

322 Nous étudierons au chapitre suivant des aspects plus profonds de la relation de la mère à l’enfant.

323 Dans toute analyse d’enfant on retrouve cette peur de devenir un mendiant ou un orphelin sans foyer. Elle contribue à la fixation maternelle et exprime la crainte de la perte d’amour.

324 Chez certaines femmes, j’ai pu observer que, lorsqu’elles terminent leur toilette du matin, elles ressentent un bien-être et une énergie qui tranchent sur leur humeur chagrine préexistante. Pour elles, se laver et s’habiller représente à bien des égards une réparation d’elles-mêmes.

325 Voir chap. XI.

326 Voir chap. IX.

327 Au chap. XII, nous présenterons un cas fort instructif.

328 Ce mécanisme de contrôle de l’angoisse se retrouve dans les actions les moins importantes. Ainsi le seul fait de vaincre les difficultés de la vie courante constitue, de manière non négligeable au plan économique, un moyen de dominer son angoisse ; pour le névrosé, ces activités deviennent souvent très pénibles et même impossibles.