Chapitre XI. Le retentissement des premières situations anxiogènes sur le développement sexuel de la fille

La psychologie de la femme n’a pas bénéficié dans la même mesure que celle de l’homme des recherches psychanalytiques. Comme ce fut dans l’angoisse de castration qu’on découvrit d’abord la cause déterminante des névroses chez l’homme, les psychanalystes suivirent tout naturellement la même voie en psychopathologie féminine ; leurs conclusions restent sans doute valables sur les points qui sont communs aux deux sexes, mais ne rendent pas compte de leurs différences psychologiques. Freud a fort clairement posé la question en ces termes : « … et d’ailleurs, est-il tout à fait établi que l’angoisse de castration soit la seule cause de refoulement (ou de défense) ? Dans les névroses de la femme, il y a lieu d’en douter, car si l’on retrouve constamment chez elle un complexe de castration, peut-on vraiment parler d’une angoisse de castration dans un cas où la castration est déjà un fait accompli329 ? »

Chaque nouvel éclaircissement que nous apporta l’étude de ce complexe s’est reflété dans nos notions de psychologie masculine et nos moyens thérapeutiques s’adressant à l’homme. Il devrait être aussi important de bien connaître l’équivalent de cette angoisse chez la femme pour améliorer notre traitement de ses troubles et comprendre les grandes lignes de son développement sexuel.

La situation anxiogène de la fille

Dans mon article sur Les premiers stades du conflit œdipien, en 1928, j’ai voulu approfondir cette question, qui restait fort obscure. J’ai alors soutenu que la crainte primordiale de la fille est celle de se faire ravir et détruire l’intérieur de son corps. La frustration orale qu’elle éprouve de la part de sa mère l’amène à s’en détourner et à retenir comme objet de satisfaction le pénis de son père. Ce choix retentit sur tout son développement et détermine ses fantasmes d’incorporation du pénis paternel par la mère, qui donne le sein au père ; ces fantasmes forment le noyau de ses premières théories sexuelles, qui engendrent, à l’égard des deux parents frustrateurs, ses sentiments d’envie et de haine. Notons en passant, qu’à ce moment de leur évolution les enfants des deux sexes considèrent le corps de leur mère comme le réceptacle de tout ce qui est désirable, et en particulier du pénis paternel. Cette théorie sexuelle ne fait qu’accroître la haine déclenchée par la frustration maternelle et alimente les fantasmes sadiques de la fillette : elle s’imagine qu’elle s’attaque à l’intérieur de sa mère, qu’elle le détruit et le dépouille de son contenu. Ces fantasmes, en raison de la crainte de représailles qu’ils suscitent, sont à la source de la plus profonde situation anxiogène de la fille.

Dans son essai de 1927 sur Le développement initial de la sexualité féminine, Ernest Jones rapporte à la peur de l’aphanisis, ou perte de toute capacité libidinale, la situation anxiogène primitive et prédominante chez la fille. Il me semble qu’un tel anéantissement implique la destruction des organes génitaux, et c’est précisément ce que l’enfant redoute des agressions, venant surtout de la mère, contre son propre corps et son contenu. Les organes génitaux tiennent une place capitale dans ses préoccupations, tant à cause de ses pulsions sadiques à l’égard des organes et des plaisirs érotiques de la mère qu’à cause de sa propre crainte de ne pouvoir obtenir de satisfaction sexuelle et donc d’être mutilée.

Premiers stades du conflit œdipien

D’après mes observations, les tendances œdipiennes de la fille s’ébauchent sous la forme d’une convoitise orale, qu’accompagnent déjà des pulsions génitales, du pénis de son père. Son désir de prendre à sa mère le pénis paternel pour se l’incorporer me paraît d’une importance fondamentale dans le développement de sa vie sexuelle. Le ressentiment qu’elle éprouve envers sa mère à la suite du sevrage est aggravé par le refus de lui accorder le pénis qu’elle réclame ; de ce double grief dérive finalement la haine de la fille pour sa mère en raison de ses tendances œdipiennes.

Cette conception diffère par certains aspects de la théorie psychanalytique couramment admise. Pour Freud, l’œdipe féminin succède au complexe de castration : la fille s’éloigne de sa mère parce qu’elle lui reproche de ne pas lui avoir donné un pénis bien à elle330. Malgré nos divergences d’opinion, nous sommes d’accord sur deux points essentiels : le désir d’un pénis chez la fille et sa haine de la mère qui le lui refuse. Mais ce que la fille me paraît souhaiter avant tout, c’est l’incorporation du pénis paternel sur un mode de satisfaction orale, plutôt que la possession d’un pénis ayant la valeur d’un attribut viril. Le désir d’avoir un pénis est plus qu’un aboutissement du complexe de castration ; j’y vois l’expression spécifique de la poussée œdipienne. L’œdipe de la fille ne s’installe donc pas indirectement, à la faveur de ses tendances masculines et de son envie du pénis, mais directement, sous l’action dominante de ses éléments instinctuels féminins331.

Divers facteurs contribuent à rendre très intense le désir suscité par le nouvel objet que constitue le pénis du père. Ses exigences orales de succion, accrues par la frustration du sein maternel, créent chez sa fille l’image d’un organe, qui, à la différence du sein, lui offre une source intarissable d’immenses satisfactions orales332. Ses pulsions sado-urétrales viennent renforcer un tel fantasme, car, pour les enfants des deux sexes, le pénis est doué de propriétés urétrales très supérieures – elles sont en effet plus apparentes – à celles de l’organe féminin de miction. Aux fantasmes de la fille qui ont pour thèmes le volume et le pouvoir urétraux du pénis, s’associent des fantasmes oraux, par suite de l’équivalence que le très jeune enfant établit entre toutes les substances du corps. Son imagination confère au pénis des vertus magiques d’assouvissement oral, mais il devient l’objet de ses pulsions à la fois orales, urétrales, anales et génitales, car toutes les zones érogènes ont été excitées de même que ses pulsions génitales et ses désirs à l’égard du pénis paternel ont été éveillés par la frustration orale que l’enfant a subie auprès de sa mère. Enfin, la théorie sexuelle inconsciente de l’incorporation du pénis paternel par la mère et l’envie dont celle-ci devient l’objet, ne peuvent qu’orienter dans le même sens les désirs de la petite fille.

C’est pour toutes ces raisons que le pénis du père exerce sur elle un prestige aussi extraordinaire et qu’elle le désire et l’admire ardemment333. Si son évolution se poursuit d’une manière essentiellement féminine, cette attitude se traduira souvent par un comportement humble et soumis envers l’homme, à moins de susciter une haine intense de l’objet si passionnément admiré et désiré, qui lui a été refusé. Si, au contraire, la position masculine l’emporte, toutes les manifestations de l’envie du pénis en découleront.

Les fantasmes qui gravitent autour des pouvoirs prodigieux, de l’énormité et de la vigueur du pénis paternel émanent des pulsions sadiques d’ordre oral, urétral et anal. C’est pourquoi cet organe prendra également un aspect très redoutable et que la peur du « mauvais » pénis répondra aux composantes hostiles des pulsions à la fois libidinales et destructrices dont il est l’objet. Sous l’influence d’un sadisme oral prépondérant, le pénis paternel détenu par la mère revêt la signification d’un objet à détester, à envier et à détruire334. Les fantasmes saturés de haine dont la fillette entoure l’organe qui procure des satisfactions sexuelles à sa mère peuvent en certains cas atteindre une telle intensité qu’elle déplace sa crainte de la mère, source principale et primitive de son angoisse, sur l’appendice maternel détesté que représente le pénis du père. Dans une telle éventualité, le développement de la femme se trouve gravement perturbé ; son attitude envers le sexe masculin de même que ses relations objectales seront faussées, et elle ne dépassera jamais le niveau de l’amour partiel335.

Dans le climat de la toute-puissance des pensées, la fillette croit avoir effectivement réalisé son désir d’incorporer le pénis de son père et son ambivalence s’étend aussi bien à ce pénis intériorisé. Nous n’ignorons pas que dans l’incorporation partielle, l’objet est représenté en entier par une de ses parties ; ainsi le pénis tient lieu du père, et c’est là ce qui me porte à rattacher au pénis du père les premières imagos paternelles, qui constituent le noyau même du surmoi paternel. Le caractère si cruel et terrifiant du surmoi chez les enfants des deux sexes est dû à un facteur d’ordre temporel : le début de leurs introjections coïncide avec la phase d’exacerbation de leur sadisme, et la qualité fantasmatique de leurs toutes premières imagos reflète les pulsions prégénitales dominantes de cette époque336. La fille ressent avec beaucoup plus de force que le garçon cette tendance à introjecter et à garder au-dedans le pénis du père, c’est-à-dire l’objet œdipien, car les pulsions génitales qui accompagnent ses désirs oraux ont également un caractère réceptif, de sorte que normalement le complexe d’Œdipe est chez elle plus marqué par des besoins d’incorporation orale. La formation du surmoi et l’évolution sexuelle dépendent de façon décisive, pour les garçons comme pour les filles, des fantasmes qui l’emportent entre ceux d’un « bon » et ceux d’un « mauvais » pénis. Là encore, sa plus grande soumission au père introjecté livre davantage la fille, pour le bien comme pour le mal, au pouvoir de son surmoi337. Les sentiments mitigés qu’elle éprouve à l’endroit du pénis paternel sont encore rendus plus complexes par l’angoisse et la culpabilité que lui inspire sa mère.

Afin de simplifier cette étude d’ensemble, nous commencerons par suivre l’évolution que subit l’attitude de la fille envers le pénis paternel, pour voir ensuite les répercussions de ses rapports avec la mère sur ceux qu’elle entretient avec le père. Dans des circonstances propices, la fillette croit aussi bien en un pénis bénéfique et secourable qu’au pénis dangereux qu’elle a introjecté. Cette ambivalence l’incite à combattre sa crainte du « mauvais » pénis introjecté par une introjection continue du « bon » pénis dans les rapports sexuels338 ; elle y trouvera un stimulant pour ses expériences sexuelles de la première enfance, pour ses activités sexuelles ultérieures et pour ses désirs libidinaux centrés sur le pénis.

L’acte sexuel sous toutes ses formes, buccale, anale ou vaginale, sert en outre à vérifier le bien-fondé de ses craintes liées au coït, car ce sont les désirs et les fantasmes sadiques, communs aux garçons et aux filles, qui transforment les rapports sexuels des parents en une situation grosse de dangers et de menaces et qui leur confèrent cet aspect si redoutable dans l’imagination de l’enfant339. Nous avons déjà examiné le caractère de ces fantasmes masturbatoires de nature sadique et les avons classés en deux catégories distinctes mais intimement liées. Les premiers consistent en des attaques directes s’exerçant contre les parents isolés ou réunis dans le coït. Les autres, qui apparaissent à un moment plus tardif de la phase d’exacerbation du sadisme, expriment, par des moyens détournés, le sentiment de toute-puissance sadique sur les parents, qui sont pourvus d’instruments de destruction mutuelle : leurs dents, leurs ongles, leurs organes génitaux, leurs excréments se muent en armes ou en bêtes dangereuses, et l’enfant se représente, à l’image de ses désirs, les rapports sexuels de ses parents comme des supplices qu’ils s’infligent et des actes de destruction réciproque.

Ces deux sortes de fantasmes sadiques engendrent de l’angoisse pour des motifs divers. Revenant à la fille, nous voyons que dans les fantasmes du premier type, elle redoute les représailles d’un parent ou des deux ensemble, mais surtout de sa mère, qui est la plus haïe des deux ; elle a peur d’être attaquée par le dedans aussi bien que du dehors, puisque ses propres agressions contre ses objets et leur introjection furent chez elle simultanées. Les rapports sexuels sont étroitement associés à ces craintes, car son activité sadique était primitivement dirigée contre ses parents, tels qu’elle se les représentait accouplés340. Mais c’est plus particulièrement dans l’autre genre de fantasmes, où, conformément aux désirs sadiques de l’enfant, la mère est anéantie, que les rapports sexuels prennent un sens très inquiétant pour la fille. Par ailleurs, l’acte sexuel, converti par des désirs et fantasmes sadiques en une situation si menaçante, s’offre comme le moyen par excellence de dominer l’angoisse, d’autant plus que la satisfaction libidinale dont s’accompagne cet acte procure le plus vif des plaisirs accessibles et par sa propre vertu dissipe l’anxiété.

Ces faits semblent éclairer d’un jour nouveau la motivation de l’acte sexuel et les origines psychologiques du surcroît de satisfaction libidinale qu’il dispense. Nous savons que, par suite de la fusion des pulsions libidinales et destructrices aux stades génétiques dominés par le sadisme, il n’y a pas de satisfaction libidinale de toutes les zones érogènes sans que soient assouvies les tendances destructrices. Or, l’angoisse éveillée par ces tendances existe dès les premiers mois de la vie ; de ce fait, il s’établit entre l’angoisse et les fantasmes sadiques un lien spécifique, auquel se rattachent des situations anxiogènes déterminées. Celles-ci deviennent indissociables des activités sexuelles, que les fantasmes sadiques représentent comme un moyen de destruction pour les parents, et dont l’éclosion coïncide, tout au moins d’après mes observations, avec la phase d’exacerbation du sadisme. Il résulte de cette relation une double conséquence : l’angoisse augmente les besoins de la libido et la satisfaction libidinale apportée aux diverses zones érogènes favorise le contrôle de l’angoisse en l’apaisant et en mitigeant les tendances agressives. Le plaisir même dissipe vraisemblablement à la fois la crainte d’être anéanti par sa propre agressivité et par ses objets, et celle de l’aphanisis (Jones) ou perte de toute capacité libidinale. La satisfaction sexuelle, manifestation de l’Éros, soutient la croyance aux imagos secourables tout en palliant les dangers que suscitent l’instinct de mort et le surmoi.

L’énergie du moi et des forces instinctuelles, les satisfactions de la libido serviront d’autant plus à dominer l’angoisse que celle-ci sera prononcée et la névrose, grave. Les premières situations anxiogènes se font beaucoup moins sentir, même s’il en reste toujours quelque chose chez l’être normal qui les a davantage modifiées et dépassées341. En confrontant avec ses rapports amoureux les situations anxiogènes qui lui sont propres, il renforce et enrichit ses fixations libidinales. Dans une certaine mesure, l’acte sexuel est toujours utilisé contre l’angoisse, et les possibilités d’amour de chaque individu dépendent spécifiquement de l’étendue de son angoisse et de ses situations anxiogènes dominantes.

Si la fille s’appuie sur un confiant optimisme en soumettant ses situations anxiogènes à l’épreuve de l’acte sexuel, qui prend alors la signification d’une épreuve de la réalité, l’objet de son choix représentera le « bon » pénis, et l’apaisement de son angoisse qu’elle en retire lui apportera une volupté dépassant une simple satisfaction de la libido et ouvrant la voie à des rapports amoureux durables et pleinement satisfaisants. Dans des circonstances défavorables et sous l’empire de la peur du « mauvais » pénis intériorisé, elle ne pourra faire cette épreuve de la réalité qu’avec un « mauvais » pénis et n’aimer qu’un sadique, afin de connaître le mal que lui infligera son partenaire dans l’acte sexuel. Ses appréhensions mêmes réduisent son angoisse et jouent un rôle important dans l’économie de sa vie psychique, car elle ne peut subir d’une source extérieure rien qui soit comparable aux souffrances que lui impose sa peur constante et accablante d’agressions et de dangers fantasmatiques venant de l’intérieur342. Son choix d’un partenaire sadique est également motivé par le besoin de renouveler, d’après sa conception des rapports sexuels, l’incorporation d’un « mauvais » pénis sadique, capable de détruire en elle ses objets dangereux. Ainsi le masochisme féminin proviendrait, en dernière analyse, de la crainte des objets dangereux introjectés, surtout du pénis paternel, et ne traduirait que l’infléchissement vers ces objets des pulsions sadiques de la femme343.

Même si ses premières manifestations s’inscrivent dans une relation objectale, le sadisme, selon Freud344, est primitivement un instinct destructeur dirigé contre l’organisme : c’est le sadisme primaire. Par la suite, il se détache du moi sous l’action de la libido narcissique. Le masochisme érogène est ce qui reste dans l’organisme de cet instinct, lié à la libido, et qui n’a pu en être ainsi dégagé. Toujours d’après Freud, le masochisme secondaire ou féminin dérive de l’instinct de destruction, qui, après avoir été dirigé à l’extérieur, se retire des objets et se retourne vers le sujet. Or, il me semble que l’instinct, malgré ce retournement, demeure attaché à ses objets, qui sont alors intériorisés, et que la destruction dont ils sont menacés implique celle du moi qui les contient. C’est donc de nouveau à l’organisme lui-même que s’attaque cet instinct dans le masochisme féminin. Freud écrit, dans Le problème économique du masochisme (1924), page 378, « qu’un sentiment de culpabilité s’exprime dans le contenu manifeste des fantasmes masochistes, comme si le sujet avait commis un crime, de nature indéterminée, et qu’il devait l’expier par ses souffrances et ses tortures ». Certains traits me paraissent communs aux tourments que s’inflige le masochiste et aux auto-accusations du mélancolique. Les reproches de ce dernier s’adressent en réalité à l’objet qu’il a introjecté, le masochisme féminin serait dirigé contre le moi et les objets intériorisés. La destruction de ces objets est d’ailleurs utile à la conservation de l’individu, et, dans les cas extrêmes, le moi ne peut plus détourner l’instinct de mort sur les objets extérieurs : les instincts de vie et de mort sont confondus dans la poursuite d’une même fin et le premier a abandonné sa fonction qui est la sauvegarde du moi.

Lorsque cette crainte du pénis introjecté domine la femme, elle donne lieu à certains autres aspects typiques de sa vie sexuelle, que nous examinerons brièvement345. Si, malgré des tendances masochistes prononcées, elle est animée d’un optimisme assez réconfortant, elle sera portée à choisir en amour un partenaire sadique, tout en s’efforçant, et non sans un grave danger d’épuisement pour les ressources du moi, de le transformer en un personnage sympathique et « bon ». Ces femmes, dont les fantasmes sont également partagés entre le « bon » et le « mauvais » pénis, hésitent la plupart du temps entre un « bon » et un « mauvais » objet extérieur.

Il n’est pas rare que cette même peur du pénis intériorisé pousse la femme à remettre constamment à l’épreuve de la réalité sa situation anxiogène et détermine chez elle un besoin compulsif de renouveler sans cesse les rapports sexuels ou l’objet de son amour. Dans d’autres cas, c’est le résultat opposé qui se produit, sous la forme de frigidité346. Par haine de la mère, l’enfant a dépouillé de ses qualités désirables et généreuses le pénis paternel, qui est devenu malfaisant et dangereux ; de même le vagin s’est métamorphosé en un engin de mort et la mère, en une source de danger pour le père dans leurs rapports sexuels. L’acte sexuel est redouté à cause du mal que peut faire le pénis et que la femme peut infliger à son partenaire ; elle craint de le châtrer tant par identification à une mère sadique qu’en raison de ses propres pulsions sadiques.

Le sadisme est converti en masochisme lorsqu’il est dirigé contre les objets intériorisés, mais la peur du pénis introjecté peut forcer la fille à se défendre par la projection contre ses dangers intérieurs. Dès lors, son sadisme se tournera vers l’objet extérieur, vers le pénis qu’elle ne cesse d’introjecter à nouveau dans ses rapports sexuels, et atteindra de la sorte son partenaire amoureux. Dans ce cas, le moi a réussi encore une fois à éloigner de lui et des objets intériorisés l’instinct de destruction et à l’orienter vers un objet extérieur. Si cet instinct domine l’économie psychique, l’acte sexuel conserve pour l’angoisse la signification d’une épreuve de la réalité, mais à l’effet opposé. La fille surmonte alors sa crainte du pénis qu’elle a incorporé et de l’objet réel par des fantasmes où son vagin et tout son corps servent à détruire le partenaire, et où la fellation lui permet de couper et de déchirer avec ses dents le pénis de l’homme. Parallèlement à ce déploiement sadique à l’endroit de l’objet extérieur, une lutte à mort s’engage sur le plan fantasmatique contre les objets intériorisés.

Toute-puissance des excréments

À ce propos, nous ne pouvons ignorer un facteur d’une portée considérable sur le développement de la fille. Les excréments tiennent une place importante dans les fantasmes sadiques des deux sexes. L’enfant croit en la toute-puissance des fonctions urinaire et intestinale347. Cette conviction est étroitement liée aux mécanismes paranoïdes348 qui sont en pleine activité à l’époque où l’enfant, dans ses fantasmes masturbatoires de nature sadique, détruit subrepticement, par son urine, ses selles et ses flatuosités349, ses parents au cours de leurs rapports sexuels ; la peur de représailles renforce ces mécanismes qui servent secondairement à des fins défensives350.

Ce sentiment de la toute-puissance des fonctions urinaire et intestinale exercerait une influence plus prononcée et plus durable sur le développement sexuel et la formation du moi chez la fille que chez le garçon. Les deux s’attaquent, au moyen de leurs excréments, à la mère, d’abord à son sein, puis à son intérieur. En raison de l’intensité particulière et de la persistance de ses pulsions destructrices contre l’intérieur du corps de sa mère, la fille élabore, sur le mode de la toute-puissance de ses pensées et de la magie de ses excréments comme des autres substances produites par son corps, des stratagèmes qui répondent à la nature secrète et cachée du monde qu’elle et sa mère renferment en elles351. Le garçon concentre sa haine à la fois sur le pénis paternel, qu’il imagine à l’intérieur de la mère, et sur son propre organe ; aussi atteint-il davantage le monde extérieur, sensible et visible. Grâce à l’usage qu’il fait de la toute-puissance sadique de son pénis, il dispose d’autres moyens pour maîtriser son angoisse352, alors que la fille ou la femme reste ici soumise aux rapports qu’elle entretient avec un monde intérieur et caché, avec l’inconscient353.

À la phase d’exacerbation du sadisme, la fille voit dans l’acte sexuel un moyen de détruire l’objet. Elle s’imagine également à cette période qu’elle est engagée dans une guerre d’extermination avec ses objets intériorisés. Elle s’efforce de vaincre, par la toute-puissance de ses excréments et de ses pensées, les objets terrifiants qui l’habitent et qui se trouvaient primitivement à l’intérieur de la mère. Si elle a une foi suffisante dans le « bon » pénis paternel qu’elle a introjecté, elle en fera l’instrument de son sentiment de toute-puissance354 ; si elle croit davantage en la puissance magique de ses pensées et de ses excréments, c’est par eux qu’elle triomphera en imagination de ses objets réels ou intériorisés. Ces différentes sortes de pouvoir magique exercent leur action simultanément et se renforcent mutuellement ; elles sont mobilisées tour à tour et l’une contre l’autre par le moi dans le contrôle de l’angoisse.

Premières relations avec la mère

Ce que la fille éprouve à l’égard du pénis introjecté reflète ses relations avec le sein maternel. Ses premières introjections furent celles de la « bonne » et de la « mauvaise » mère, que représentait le sein355. Elle voudrait sucer et dévorer le pénis, à l’exemple du sein, dont la frustration ouvre la voie à celle que lui fera subir le pénis. Ses fantasmes sadiques à l’endroit de cet organe sont animés et empreints de la haine et de l’envie qu’elle ressent pour sa mère ; toute son attitude envers le sexe masculin est marquée par le rôle qu’a tenu dans ses premières années le sein maternel. Dès que perce la crainte du « mauvais » pénis introjecté, la fille retourne à sa mère, réelle et intériorisée, dont elle réclame alors le soutien. La bonne imago maternelle la protégera contre la mauvaise, et en même temps contre le « mauvais » pénis, dans la mesure où un certain optimisme et des sentiments positifs se seront constitués à partir d’une relation primaire orale de succion ; sinon, la peur de la mère introjectée redoublera celle que lui inspirent le pénis intériorisé et les parents terrifiants unis dans le coït.

L’amour filial et l’imago maternelle sous son aspect secourable prennent une telle importance chez la fille parce que la mère peut satisfaire tous ses besoins, grâce au sein nourrissant, au pénis du père et aux enfants. Ces fantasmes ont leur origine dans les premières situations anxiogènes de la fille ; le moi utilise ses besoins alimentaires, pris au sens le plus large, pour l’aider dans sa lutte contre l’angoisse. Plus elle craint d’être empoisonnée ou attaquée, plus elle réclame le « bon » lait, le « bon » pénis et les enfants356 dont sa mère disposerait sans restriction. Il lui faut ces « bons » objets pour se défendre contre les « mauvais » et rétablir un certain équilibre intérieur. Dans son imagination, le corps de la mère contient tout ce qui peut combler ses désirs et apaiser ses craintes. Au point de départ de ces fantasmes, qui expliquent l’extrême attachement de la fille à sa mère, on retrouve le sein maternel, la première et de ce fait la plus significative des sources de satisfaction. Sous la poussée de l’angoisse, cette frustration ravive son ressentiment à l’égard de la mère et redouble ses agressions sadiques contre son corps.

À un stade un peu plus avancé de son développement, lorsqu’elle est de toutes parts envahie par la culpabilité357, ce désir même de s’emparer du « bon » contenu que recèle le corps de la mère, ou plutôt la conviction de l’en avoir effectivement dépouillée et de la livrer en quelque sorte à son « mauvais » contenu, détermine chez l’enfant les plus vifs sentiments d’angoisse et de culpabilité. Elle croit avoir anéanti le réservoir de toutes ses satisfactions d’ordre physique et moral. Cette crainte, dont le retentissement sur la vie psychique de la fillette est immense, ne fait que resserrer ses liens avec la mère et donne lieu à un besoin de réparation et de restitution qui s’exprime par de nombreuses sublimations de type féminin.

Mais cette tendance va à l’encontre d’une autre, provenant de la même crainte, qui incite l’enfant à dépouiller la mère de tout ce qu’elle possède, afin de protéger son propre corps. La fille se trouve donc à cette période dominée par une compulsion à prendre et à rendre, dont j’ai souligné le rôle capital dans l’étiologie de la névrose obsessionnelle358. Ainsi voyons-nous des enfants, lorsqu’elles sont très jeunes, dessiner des étoiles et des croix minuscules, qui représentent des selles ou des enfants, et, lorsqu’elles sont plus âgées, couvrir de lettres et de chiffres, sans laisser aucun espace blanc, la feuille de papier qui tient lieu de leur propre corps ou de celui de leur mère. D’autres fois, elles empilent avec grand soin de petits bouts de papier dans une boîte jusqu’au bord ; très souvent, c’est une maison, symbole de la mère, qu’elles entourent de fleurs (les enfants), avec, placé devant, un arbre (le pénis du père). Dans leurs dessins, leurs travaux de couture, la confection de poupées, de vêtements pour leurs poupées, ou de livres, les filles plus grandes figurent tantôt le corps de la mère reconstitué en tout ou en partie, tantôt les enfants et le pénis paternel qu’il contient, tantôt leur père, leurs frères et leurs sœurs.

Au cours ou au terme de ces activités, il n’est pas rare d’observer chez l’enfant des accès de colère, de dépression ou de déception et même des réactions de caractère destructif. Cette angoisse d’un type particulier, qui bloque toute tendance constructive, a des origines multiples359. La fille s’est emparée en imagination du pénis du père, des selles et des enfants, mais la crainte qu’en raison de ses fantasmes sadiques, lui inspirent ces objets dérobés, l’empêche de croire en leur bonne qualité ; elle se demande si ce qu’elle rendra à sa mère sera « bon, si elle peut restituer comme elle le doit qualitativement et quantitativement, et dans l’ordre qui s’impose à l’intérieur de la mère, car cette dernière condition est essentielle à une réparation intégrale. Persuadée qu’elle a rendu à sa mère en bonne et due forme le « bon » contenu de son corps, elle craint alors de s’être mise elle-même en danger.

Une forme particulière de méfiance chez la fille à l’égard de sa mère dérive de ces diverses sources d’angoisse. Plusieurs de mes petites malades, dès leur arrivée, examinent d’un air soupçonneux la provision de papier et de crayons dans le tiroir qui leur est réservé, afin de s’assurer que c’est bien à elles et qu’il y en a autant que la veille ; elles vérifient si on n’a pas tout mis sens dessus dessous, si tout est à sa place et si rien n’a été pris ou remplacé360. De temps à autre, elles emballent et ficellent leurs dessins, leurs découpages, tout ce qui à un moment donné symbolise à leurs yeux un pénis ou des enfants, et déposent soigneusement leur paquet dans le tiroir. Elles se montrent méfiantes à l’excès : elles ne me laissent pas approcher du paquet ni même du tiroir, et je dois m’éloigner ou regarder ailleurs pendant toute la durée de l’emballage. L’analyse révèle, dans ces cas, le symbolisme du tiroir et des paquets, qui représentent leur corps, et leur crainte de la mère, qui pourrait le vider, s’y attaquer, voire substituer à son « bon » contenu un « mauvais » contenu.

La petite fille est en outre physiologiquement désavantagée par rapport au garçon, et elle ne retire de sa position féminine aucun soutien contre son angoisse361, puisque la confirmation et l’épanouissement de sa féminité, par des enfants qu’elle aurait, n’ont qu’une valeur d’avenir362. Sa conformation anatomique ne lui offre aucun indice sur l’état interne de son corps, tandis que le garçon trouve un appui dans sa position masculine, grâce à son pénis, qui lui permet, par une épreuve de la réalité, de se persuader de son bon fonctionnement intérieur. Cette incapacité de se renseigner sur son état accentue la crainte primordiale de la fille, d’avoir l’intérieur de son corps détérioré ou détruit, de ne pas avoir d’enfants ou de n’avoir que des enfants abîmés363.

Rôle du vagin dans la sexualité infantile

C’est parce que l’angoisse de la petite fille se rapporte à l’intérieur de son corps que l’activité clitoridienne relègue le vagin à l’arrière-plan de sa première organisation sexuelle. Ses plus anciens fantasmes masturbatoires, qui transforment en instrument de destruction le vagin de la mère, révèlent qu’elle n’ignore pas, dans son inconscient, le rôle du vagin. Même si elle assimile, sous l’action dominante de ses pulsions orales et anales, le vagin à la bouche et à l’anus, elle le conçoit, et c’est démontré par de nombreuses particularités de ses fantasmes, comme une cavité de la région génitale destinée à recevoir le pénis du père.

Cette notion vague et inconsciente est dépassée par beaucoup d’enfants qui savent fort bien qu’elles ont un vagin. À part les cas très spéciaux étudiés par Helene Deutsch364, où le viol et la défloration mènent à cette découverte et à une masturbation vaginale, je suis convaincue, par l’analyse de plusieurs petites filles, que la fillette est souvent au courant, et sur un plan conscient, de l’existence d’une ouverture à la région génitale. Parfois c’est une connaissance acquise par exploration mutuelle, au cours de jeux sexuels avec des enfants des deux sexes ; d’autres fois, c’est le fruit d’une découverte individuelle. Sans doute, elle nie ou refoule avec une extrême facilité ce qu’elle sait ; elle y est poussée par l’angoisse qu’elle éprouve envers cet organe et l’intérieur de son corps. Il ressort de l’analyse des femmes que les troubles de la sexualité, la frigidité et particulièrement la baisse de l’excitabilité vaginale se rattachent à deux facteurs principaux. Organe interne, le vagin est investi, comme tout l’intérieur de son corps, de l’angoisse la plus profonde de la femme ; c’est aussi l’organe qu’elle estime le plus dangereux et le plus menacé dans les fantasmes sadiques dont elle entoure le coït des parents.

Bien des faits attestent que le vagin n’assume pleinement sa fonction qu’à la suite de rapports sexuels365. Comme on sait, la femme modifie toute son attitude à cet égard après une expérience personnelle, et il n’est pas rare qu’un désir intense succède à son inhibition sexuelle, laquelle est si courante, avant l’événement, qu’elle est pour ainsi dire normale. On peut supposer que cette inhibition était entretenue par l’angoisse, que dissipe l’acte sexuel366. J’expliquerai l’effet rassurant de l’acte sexuel par la confirmation qu’apporte le plaisir au sentiment d’avoir incorporé un « bon » objet et de ne pas avoir détruit le pénis par son vagin. La peur du pénis intériorisé et extérieur, qui était d’autant plus vive qu’elle échappait à toute vérification, est de la sorte vaincue par son objet réel. En plus des facteurs biologiques, les angoisses concernant l’intérieur de son corps me paraissent constituer chez la fille autant d’obstacles à l’éclosion d’une phase vaginale nettement perceptible au cours de sa petite enfance. Je suis quand même persuadée, sur la foi d’un certain nombre d’analyses de fillettes, que le rôle psychologique du vagin n’est pas moins actif ni moins important que celui des autres stades libidinaux dans l’organisation génitale infantile de la fille.

Les mêmes causes qui tendent à lui dissimuler la fonction psychologique du vagin renforcent sa fixation clitoridienne. Le clitoris est un organe visible et sujet à l’épreuve de la réalité. La masturbation clitoridienne, d’après mes observations, s’accompagne de fantasmes divers dont le contenu varie avec une extrême rapidité, selon les fluctuations brutales d’une phase à une autre qui interviennent au cours des premières étapes du développement féminin. Leur caractère surtout prégénital du début devient proprement génital et vaginal avec la poussée plus intense de désirs d’incorporation orale et génitale du pénis paternel ; souvent accompagnés, semblerait-il, de sensations vaginales, ces fantasmes s’orientent dès le commencement dans une direction féminine367.

Chez la fillette, l’identification paternelle suit de très près l’identification maternelle. Aussi le clitoris prend-il précocement la signification d’un pénis dans ses fantasmes masturbatoires. Ils sont à cette époque dominés par ses pulsions sadiques ; c’est pourquoi ils vont en diminuant ou cessent tout à fait, de même que ses activités masturbatoires en général, avec la recrudescence de culpabilité qui marque la fin du stade phallique. La fille se rend compte que son clitoris ne remplace pas le pénis désiré, mais ce n’est là, selon moi, que le dernier chaînon d’une série d’événements qui ordonne son destin, quand il ne la condamne pas, comme il arrive souvent, à la frigidité pour le reste de ses jours.

Complexe de castration

L’identification paternelle de la fillette, qui se manifeste si clairement au stade phallique avec tous les signes de l’envie du pénis et du complexe de castration368, est l’aboutissement d’un processus graduel369 dont nous examinerons les principales étapes. Nous verrons le rôle que tient dans cette identification l’angoisse émanant de la position féminine et l’influence qu’exerce sur chacune des positions masculines successives celle de la phase précédente du développement.

En renonçant au sein pour le pénis du père, la petite fille s’identifie à la mère. De nouveau frustrée dans cette situation, elle s’identifie promptement au père, qui, dans l’imagination de l’enfant, est comblé par le sein et tout le corps de la mère, par les sources mêmes de satisfaction qu’elle a dû si péniblement abandonner. Ce sont des sentiments à la fois hostiles, envieux et libidinaux à l’égard de la mère qui déterminent cette première identification à un père sadique. L’énurésie joue ici un rôle important.

Pour les enfants des deux sexes, l’urine, sous son aspect positif, est un équivalent du lait maternel : l’inconscient ne fait aucune distinction entre les substances du corps. D’après mes observations, l’énurésie traduit tout d’abord, chez le garçon comme chez la fille, une position féminine aussi bien dans son sens positif de don que dans sa signification sadique370. En même temps que s’éveillent ses pulsions cannibales ou peu après, l’enfant produirait des fantasmes dans lesquels son urine blesse ou détruit le sein maternel qui a frustré ses désirs et excité sa haine371.

Au stade sadique, la fille croit surtout au pouvoir magique de ses excréments alors que le garçon fait de son pénis l’instrument principal de son sadisme. Mais elle est aussi amenée, en vertu de sa foi en la toute-puissance de ses fonctions urinaires, à s’identifier, dans une plus faible mesure que le garçon, à un père sadique doué par elle, parce qu’il a un pénis, d’un pouvoir sado-urétral supérieur372. L’incontinence d’urine perd ainsi sa signification féminine très tôt pour exprimer une position masculine chez les enfants des deux sexes. Par suite de sa première identification paternelle de type sadique, la fille se sert de ce moyen à la fois pour détruire la mère et pour s’emparer du pénis du père en le châtrant.

L’identification paternelle de la fille grâce au pénis introjecté373 se fonde, d’après mes observations, sur cette première identification sadique réalisée par l’énurésie. Dans ses plus anciens fantasmes masturbatoires, elle s’identifiait tour à tour à chacun des parents. Sa position féminine lui fait redouter le « mauvais » pénis paternel qu’elle a intériorisé. Cette crainte renforce son identification au père, en déclenchant le mécanisme de défense qui consiste à s’identifier à l’objet de son angoisse374. La possession imaginaire du pénis dérobé au père suscite un sentiment de toute-puissance qui redouble sa foi dans le pouvoir magiquement destructeur de ses excréments. Sa haine et son sadisme envers la mère s’en trouvent accrus et elle se sert dans ses fantasmes du pénis paternel pour la détruire, tout en se vengeant de son père frustrateur et en se défendant contre l’angoisse à la fois par son sentiment de toute-puissance et par le pouvoir qu’elle exerce sur l’un et l’autre de ses parents. Cette attitude m’est apparue fortement accusée dans un cas ou deux aux traits paranoïdes dominants375, mais elle est également prononcée chez les femmes dont l’homosexualité porte l’empreinte d’une rivalité hostile avec l’homme. Dans ce cadre entreraient les lesbiennes décrites par Ernest Jones et dont il est fait mention dans une note.

Par la possession d’un pénis extérieur, la fille peut mieux se convaincre qu’elle détient réellement sur ses père et mère un pouvoir sadique sans lequel elle ne peut contrôler son angoisse376 et grâce auquel elle peut triompher du pénis dangereux et des objets qu’elle a introjectés, de sorte qu’en ayant un pénis la fille finit par préserver son corps de la destruction.

Ainsi renforcée par l’angoisse, sa position sadique est à la base de son complexe de virilité. Sa culpabilité lui fait également désirer un pénis à des fins réparatrices envers la mère, pour la dédommager de la perte du pénis paternel qu’elle lui a enlevé. Joan Riviere a vu là une contribution importante au complexe de castration et à l’envie du pénis chez la fille. Quand il lui faut cesser, par crainte de sa mère, de rivaliser avec elle, l’enfant éprouve avec une très forte intensité le besoin d’avoir un pénis réparateur, afin d’apaiser sa mère et d’effacer le mal qu’elle lui a fait. Selon cet auteur, l’orientation homosexuelle ou hétérosexuelle de la fille dépend en grande partie du degré de son sadisme et de sa tolérance à l’angoisse.

Examinons maintenant plus à fond pourquoi, dans certains cas, cet acte de réparation est impossible en dehors d’une prise de position masculine et de la possession d’un pénis. L’analyse des jeunes enfants a mis en lumière un principe fondamental de l’inconscient qui régit les mécanismes réactionnels et sublimatoires377. Les actes de réparation doivent se conformer dans le moindre détail aux préjudices imaginaires qui ont été commis. Quels que soient les torts dont l’enfant s’est rendu coupable dans ses fantasmes, vols, blessures ou destructions, il lui faut les réparer un à un, restituer, rétablir et reconstruire. En vertu de ce principe, les mêmes instruments qui firent tout le mal doivent servir à le réparer. Les substances dangereuses et destructrices des fantasmes, telles que les produits d’excrétion, le pénis, doivent se transformer en substances bénéfiques et curatives. Le « bon » pénis et la « bonne » urine doivent redresser les torts causés par le « mauvais » pénis et la « mauvaise » urine378.

Prenons le cas d’une petite fille dont l’identification au père sadique serait très marquée et dont les fantasmes sadiques se seraient centrés sur la destruction indirecte de la mère au moyen du dangereux pénis paternel. Ses tendances réactionnelles et ses désirs de réparation l’inciteront à utiliser un pénis bénéfique pour rétablir sa mère dans son intégrité, et son orientation homosexuelle s’en trouvera renforcée. Dans la mesure où elle croit avoir rendu son père incapable de réparer, soit en l’ayant châtré ou éliminé, soit en ayant fait de son organe un trop « mauvais » pénis, elle doit renoncer à l’espoir de rétablir l’intégrité du père379, pour assumer son rôle et par là même une position homosexuelle.

Cette situation est ébranlée de plusieurs manières : par la déception, les doutes et le sentiment d’infériorité qui s’emparent de la fille lorsqu’elle se rend compte de l’absence d’un pénis, par l’angoisse et la culpabilité qu’engendre la position masculine à l’égard de la mère, dont elle a pris le mari, et du père, dont elle a pris la femme et le pénis. Sa mère cesse alors d’être un objet d’amour génital pour l’enfant, qui lui reproche, outre le refus du pénis paternel convoité, la privation d’un attribut viril en ne lui donnant pas de pénis. Par ailleurs, la haine du père et l’envie du pénis que suscite sa position masculine l’empêchent d’adopter à nouveau un rôle féminin.

D’après mes observations, la fille, une fois terminé le stade phallique, entre dans un stade que j’appellerai postphallique ; c’est à ce moment qu’elle choisit de conserver ou d’abandonner sa position féminine. Les fondements de cette position me paraissent déjà établis au début de la période de latence, à un niveau génital, avec ses caractères passif et maternel380 et la participation des fonctions vaginales ou tout au moins de leurs équivalents psychologiques. L’attitude authentiquement féminine et maternelle d’un si grand nombre de petites filles en fait foi ; on ne saurait l’expliquer sans tenir compte du rôle du vagin sous son aspect réceptif. Les transformations biologiques de la puberté, l’expérience de l’acte sexuel apportent aux fonctions du vagin des modifications considérables qui parachèvent le développement psychologique de la fille et en font une femme dans toute l’acception du terme.

Je suis d’accord sur plusieurs points avec les idées qu’expose Karen Horney dans La fuite de la féminité (1927). Elle soutient que le vagin, aussi bien que le clitoris, occupe une place importante dans la sexualité de la toute petite fille. La frigidité de la femme indiquerait que la région vaginale est plus précocement et plus fortement investie que le clitoris, d’affects de nature anxieuse et défensive ; la fille rapporterait inconsciemment à son vagin ses désirs et fantasmes incestueux, et la frigidité traduirait une défense du moi contre cette menace. Incapable de se renseigner sur la conformation exacte de son vagin, ou de le soumettre à l’épreuve de la réalité pour constater les conséquences redoutées de la masturbation, la fille voit augmenter son angoisse génitale et ses tendances masculines ; elle n’a pas, comme le garçon, l’avantage de pouvoir vérifier l’intégrité de ses organes génitaux. Cet auteur distingue chez la fille deux formes d’envie du pénis : une forme secondaire, contemporaine du stade phallique, et une forme primaire, liée à des investissements prégénitaux tels que la scoptophilie et l’érotisme urétral, et servant à refouler ses désirs féminins. À l’issue de son complexe d’Œdipe, l’enfant renoncerait invariablement, bien que dans une mesure variable selon le cas, à son père en tant qu’objet sexuel et s’éloignerait de son rôle féminin pour retrouver son envie primaire du pénis.

La conception que je proposais, il y a quelques années381, de l’organisation génitale définitive de la fille, coïncide, sous plusieurs aspects essentiels, avec celle que faisait valoir vers la même époque Ernest Jones dans Le développement initial de la sexualité féminine (1927). D’après son hypothèse, les fonctions du vagin et de l’anus sont primitivement confondues et se différencient partiellement, par un processus encore mal précisé, à un âge beaucoup plus précoce qu’on ne croit généralement. Il y aurait à la base de l’attitude hétérosexuelle de la fille, et par suite d’une identification maternelle, un stade où bouche, anus et vagin sont indistincts. Le stade phallique normal correspondrait, sous une forme atténuée, à l’identification des lesbiennes au père et à son pénis, et serait avant tout, à l’instar de celle-ci, de nature secondaire et défensive.

Helene Deutsch n’est pas du même avis382, bien qu’elle reconnaisse l’existence d’un stade postphallique et son effet déterminant sur l’organisation génitale ultérieure de la fille. Mais elle n’admet pas qu’il y ait un stade vaginal infantile ; la notion d’un vagin et les sensations vaginales seraient exceptionnelles chez l’enfant qui ne pourrait par conséquent adopter une position féminine dans le sens génital qu’à la puberté. Sa libido, même avec une orientation féminine, se trouve ainsi obligée de régresser et d’investir des situations plus anciennes, que domine le complexe de castration, antérieur, selon Helene Deutsch, au complexe d’Œdipe. Cette régression serait un des éléments fondamentaux du masochisme féminin.

Tendances réparatrices et sexualité

Comme pour sa position homosexuelle, l’affermissement de la position hétérosexuelle de la fille est soumis aux exigences du surmoi et dépend des tendances réparatrices qui en découlent.

Nous avons déjà vu la part qui revient, même chez le sujet normal, au contrôle de l’angoisse dans l’acte sexuel, en plus de sa motivation libidinale. Il faut ajouter un autre mobile aux activités génitales de l’être humain, celui de réparer les torts causés par ses fantasmes sadiques383. Avec la recrudescence des pulsions génitales, le moi répond par moins d’angoisse et plus de culpabilité aux demandes du surmoi, et l’acte sexuel, en raison de ses liens avec les premiers fantasmes sadiques, devient le moyen de réparation par excellence envers l’objet lésé. Les diverses activités de l’individu, ses sublimations, ainsi que le cours et l’issue de son développement sexuel, dépendront pour une large part de la nature et de l’importance de ses fantasmes de réparation, qui doivent correspondre aux destructions imaginaires dont il est l’auteur384.

Chez la fille, certains facteurs exerceront une influence sur ses fixations libidinales et sur la qualité féminine, masculine ou à la fois féminine et masculine de son acte de réparation385. Il faut ici tenir compte du contenu et de la forme de ses fantasmes sadiques, de l’intensité de ses tendances réactionnelles, de la structure et de la vigueur de son moi.

Il me paraît capital que les fantasmes de réparation que la fille élabore à partir de certains thèmes sadiques s’imposent aussi bien à son moi qu’à sa vie sexuelle. C’est ce qui arrive normalement, de manière à harmoniser les positions de la libido et du moi. Prenons le cas d’une petite fille dont le sadisme s’exprimerait avec violence dans des fantasmes où elle abîme le corps de sa mère, lui ravit ses enfants et le pénis du père. Il lui sera possible, à certaines conditions, de maintenir sa position féminine lorsque se manifesteront ses tendances réactionnelles. Par ses sublimations, par sa profession, si elle est nurse, infirmière ou masseuse, par ses activités intellectuelles, elle donnera suite à son désir de rétablir la mère dans son intégrité, de lui rendre père et enfants386. Si elle est alors persuadée de retrouver sa propre intégrité corporelle en ayant des enfants et des rapports sexuels avec un pénis « bénéfique », elle utilisera également sa position hétérosexuelle pour dominer son angoisse. D’ailleurs, ses tendances hétérosexuelles secondent ses sublimations dans leur fonction réparatrice à l’égard du corps de la mère ; elles montrent qu’il n’a pas été abîmé ou tout au moins qu’il peut être rétabli dans son intégrité par les rapports sexuels des parents, et cette conviction renforce à son tour la position hétérosexuelle.

L’orientation définitive du développement de la fille dépendra aussi de la foi qu’elle a en sa toute-puissance constructive, devant la force de ses tendances réactionnelles. Une nouvelle tâche s’offre à ses besoins de réparation, celle de rétablir l’intégrité de chacun de ses parents et de les réunir dans la concorde. Ses fantasmes se modifient ; elle attribue au père un rôle réparateur envers la mère, qu’il satisfait au moyen de son pénis vivifiant, et dont le vagin, cessant d’être dangereux, répare et guérit le pénis paternel qu’il a abîmé. Cet aspect bénéfique et voluptueux du vagin de sa mère permet à la fille, en évoquant l’image primitive de la « bonne » mère qui lui donna le sein, de devenir à ses propres yeux, par identification, un personnage bienfaisant et généreux, et de découvrir chez son partenaire un « bon » pénis. C’est à partir d’une telle attitude que s’épanouiront sa vie sexuelle et ses capacités de tendresse et d’amour objectal.

L’issue du développement sexuel de l’enfant est le résultat de laborieuses oscillations entre diverses positions, de nombreux compromis interdépendants du moi avec le surmoi et avec le ça, et qui sont l’œuvre du moi, traduisant sa lutte contre l’angoisse. Certains de ces compromis soutiennent la fille dans son rôle féminin et marqueront plus tard sa vie sexuelle et son comportement : ainsi, le pénis du père doit satisfaire tour à tour la mère et la fille387 ; ou bien elles se partagent également les enfants, ou plutôt la mère en obtient un nombre supérieur ; ou encore la fille incorpore le pénis paternel tandis que la mère prend la totalité des enfants… Des éléments masculins ne sont pas étrangers à la formation de tels compromis ; la petite fille, par exemple, s’empare en imagination du pénis de son père, qu’elle lui rendra par la suite, afin de tenir vis-à-vis de sa mère un rôle viril.

En cours d’analyse, on observe que toute amélioration d’une position libidinale du malade est due à une baisse de son angoisse et de sa culpabilité et qu’elle a pour effet de déterminer de nouveaux compromis. Dans la mesure où la fille éprouve moins d’angoisse et de culpabilité, et que son stade génital s’affermit, elle se sent davantage capable de reconnaître, ou plutôt de rendre à sa mère sa fonction féminine et maternelle, d’accepter un rôle semblable pour elle-même et de sublimer ses éléments masculins.

Facteurs extérieurs

L’évolution psychique de l’enfant est dominée par l’action réciproque de ses premiers fantasmes et de sa vie instinctuelle, et des exigences de la réalité. Dès le début, les situations anxiogènes, déplacées dans le monde extérieur, portent la marque de la réalité et de ses objets, qui, en les infirmant ou en les confirmant, influencent le cours de la vie instinctuelle. Par l’interaction des mécanismes de projection et d’introjection, les facteurs extérieurs participent aussi bien à la formation du surmoi qu’à la maturation des instincts et des relations objectales, et orientent ainsi le développement sexuel de l’enfant.

Si, par exemple, la petite fille ne trouve pas dans l’amour et la bonté de son père un témoignage en faveur du « bon » pénis intériorisé et un contrepoids au « mauvais », elle ne fera souvent que s’installer davantage dans son attitude masochiste au point d’être incapable d’aimer, si ce n’est un « père sadique ». Dans d’autres cas, le comportement du père déterminera chez elle de tels sentiments de haine et d’angoisse à l’égard de son pénis, qu’elle deviendra frigide ou abandonnera son rôle féminin. Il s’agit en fait d’un ensemble de facteurs extérieurs dont les interactions se manifesteront dans l’issue plus ou moins heureuse de son développement.

Ainsi, le choix amoureux de la fille ne dépendra pas uniquement de l’attitude du père à son endroit, de sa prédilection ou de sa négligence, mais des relations directes qu’il entretient avec sa femme et ses autres filles. Le maintien de sa position féminine, qui lui permettra de désirer une imago paternelle bienveillante, est lié à la culpabilité qu’elle ressent envers sa mère, et, par là même, à la nature des rapports parentaux388. Certains événements, la maladie ou la mort d’un frère, d’une sœur, de l’un des parents, favoriseront une position sexuelle plutôt qu’une autre, d’après leur retentissement sur son sentiment de culpabilité.

Il est d’une grande importance pour le développement de l’enfant qu’il ait connu au cours de ses premières années un personnage « secourable » autre que ses parents, susceptible de lui apporter le soutien de la réalité contre ses craintes fantasmatiques. En raison du clivage entre la « bonne » et la « mauvaise » mère, entre le « bon » et le « mauvais » père, le « mauvais » parent repousse l’enfant ou attire sa haine, tandis que le « bon » parent devient l’objet de ses tendances réparatrices envers les imagos parentales victimes de ses fantasmes sadiques389. Mais l’intensité de son angoisse ou les conditions de la réalité s’opposent parfois à la constitution de « bonnes » imagos à partir des objets œdipiens ; d’autres membres bienveillants de l’entourage, une nurse, un frère ou une sœur, un grand-parent, un oncle ou une tante, peuvent alors remplacer la « bonne » mère ou le « bon » père390. Ainsi l’enfant est-il en mesure d’exprimer et de reporter sur un objet d’amour les sentiments positifs qu’inhibait une crainte excessive des objets œdipiens.

Les rapports sexuels entre enfants très jeunes, surtout entre frères et sœurs, sont un fait courant. Ces enfants y sont poussés à la fois par leurs besoins libidinaux, que ravivent les frustrations œdipiennes, et par l’angoisse qu’ils éprouvent devant leurs situations anxiogènes les plus profondes, car ces activités, en plus de satisfaire la libido, offrent un démenti aux craintes liées à l’acte sexuel. J’ai souvent observé l’heureuse influence que subissent les relations objectales de la petite fille et son évolution sexuelle quand ses premiers partenaires prennent figure d’objets « secourables »391. Le fait d’avoir eu dans ses premières années des rapports sexuels avec un frère ou un substitut fraternel qui lui ait vraiment apporté affection et protection compense certaines situations œdipiennes résultant d’une crainte excessive des parents et de facteurs extérieurs ; grâce à cette expérience, elle peut maintenir sa position féminine et son pouvoir d’aimer, par ailleurs gravement compromis. Je pense ici à quelques cas où, autour d’un père rigide et d’un frère gentil, s’étaient constituées deux sortes d’objet d’amour392. D’autres fois, l’enfant s’était créé une imago réunissant les deux types ; ici encore, la relation fraternelle avait atténué son masochisme.

Ses rapports sexuels avec un frère, en démontrant à la fille qu’il existe réellement un « bon » pénis, renforcent sa foi dans le « bon » pénis introjecté et diminuent sa peur des « mauvais » objets qu’elle a intériorisés, et que le sentiment de conspirer contre ses parents rend moins anxiogènes. Le frère et la sœur sont devenus complices du même crime par l’acte sexuel, qui a ravivé en eux et leur a fait partager des fantasmes masturbatoires sadiques primitivement dirigés contre leurs parents. Ils sont désormais deux à supporter le poids de cette culpabilité si profonde et leur alliance modère l’angoisse que leur inspirent leurs objets redoutés. Il existe un complot de ce genre dans toute relation amoureuse, même entre adultes, et particulièrement chez les individus de caractère paranoïde393.

Son attachement sexuel à un enfant qui tient lieu d’un « bon » objet apporte à la fille un démenti de la réalité à sa crainte tant de sa propre sexualité que de la nature destructrice de son objet, et la prémunit souvent contre la frigidité ou des perturbations de la sexualité.

Des expériences de cet ordre ne lui sont pas toujours favorables. Elles peuvent gêner gravement sa vie sexuelle et ses relations objectales394 quand ses craintes les plus profondes se trouvent confirmées soit par le sadisme du partenaire, soit par son propre sadisme, source d’angoisse et de culpabilité dans l’acte sexuel. Les objets intériorisés et le ça n’en deviennent à ses yeux que plus malfaisants, le surmoi plus intransigeant, au bénéfice de sa névrose et des troubles sexuels et caractériels de son développement395.

Puberté et développement

Les bouleversements psychologiques qui marquent la puberté sont dans une large mesure l’œuvre des pulsions qui augmentent d’intensité avec les modifications physiologiques de cet âge. Chez la fille, l’apparition des premières règles ravive encore son angoisse. Dans sa Psychanalyse des fonctions sexuelles de la femme, publiée en 1925, Helene Deutsch a étudié à fond la signification de la puberté pour la fille et l’épreuve qu’elle lui impose. Le premier écoulement menstruel aurait la valeur inconsciente d’une véritable castration et d’une stérilité définitive. En plus de cette double déception, la fille y verrait un châtiment de sa masturbation clitoridienne et y retrouverait régressivement sa conception infantile des rapports sexuels, qui en fait presque toujours un acte sadique à la fois cruel et sanglant396.

Mes observations corroborent pleinement l’importance de cette atteinte que l’humiliation et le désenchantement des premières règles portent au narcissisme féminin, mais j’en attribuerai les effets pathogènes au réveil d’anciennes angoisses. Il s’agit de quelques éléments qui s’inscrivent dans l’ensemble des situations anxiogènes féminines, ravivées par les menstruations. Nous les avons examinées dans ce chapitre et je les résume brièvement.

I. – L’inconscient n’établit pas de distinction entre les diverses substances du corps ; le sang menstruel est assimilé aux excréments dangereux des fantasmes397. Comme l’enfant apprend tôt à associer sang et blessure, la réalité semble justifier sa crainte d’un préjudice corporel par ses excréments.

II. – En mobilisant diverses angoisses, l’écoulement menstruel redouble sa peur d’agressions physiques : 1) La fille redoute d’être attaquée et détruite par la mère qui, en plus de se venger, chercherait ainsi à récupérer le pénis paternel et les enfants qui lui furent enlevés ; 2) Elle craint les mêmes attaques destructrices du père, soit qu’il veuille rentrer en possession du pénis qu’elle lui a pris, soit qu’il ait avec elle un coït dont le sadisme398 émane des fantasmes masturbatoires dirigés contre la mère. Elle imagine qu’en reprenant son pénis le père meurtrit les organes génitaux de sa fille ; je rattache à cette idée celle qui fera de son clitoris une blessure ou une cicatrice à l’endroit où se trouvait son pénis ; 3) Son intérieur lui paraît menacé directement par ses objets intériorisés ou indirectement par les combats qui les opposent les uns aux autres. Une de ses plus vives angoisses provient de l’introjection des parents en coït sadique : ils s’entre-détruisent en elle et mettent en danger son propre intérieur. Elle interprète comme une réalisation de ses craintes hypocondriaques et des blessures qu’elle redoute les sensations somatiques déclenchées par ses règles et amplifiées par son angoisse.

III. – Le sang qui s’écoule de l’intérieur de son corps lui démontre que ses enfants y ont été abîmés ou détruits. Dans certaines analyses de femmes, j’ai vu disparaître seulement après la naissance d’un enfant leur peur d’être stériles, qu’avait exagérée l’apparition de leurs premières règles et qui se rapportait en fait à leurs enfants détruits à l’intérieur de leur corps. Souvent la femme rejette, consciemment ou inconsciemment, toute grossesse à cause de cette crainte, accrue par les menstruations, d’avoir des enfants abîmés ou anormaux.

IV. – Les menstrues confirment ce que la fille sait et ce qu’elle imagine au sujet de son pénis. Elle sait qu’elle n’en a point, mais croit que le clitoris en est la cicatrice ou la plaie qu’en a laissée la castration399. Sa position masculine est de ce fait rendue plus difficile à maintenir.

V. – Signature de la maturité sexuelle, les menstruations rouvrent toutes les sources d’angoisse que nous avons mentionnées dans ce chapitre et rattachées aux aspects sadiques des activités sexuelles.

Pour toutes ces raisons, la fille pubère sent la précarité de ses positions féminine et masculine ; c’est ce qui ressort des analyses de cette période. Les menstruations réactivent les conflits et les angoisses à un degré qui dépasse de beaucoup l’effet des mêmes processus de maturation dans l’autre sexe. C’est là une explication partielle de l’inhibition plus marquée de la sexualité chez la fille que chez le garçon.

Par leur retentissement psychologique, les menstruations ont leur part de responsabilité dans la recrudescence, si fréquente à cet âge, des troubles névrotiques. Même chez la fille normale, dont le moi est plus mûr que dans la première enfance et qui a perfectionné ses moyens de défense contre l’angoisse, les règles ravivent les situations anxiogènes du passé. Généralement, elle retire une vive satisfaction de l’apparition de ses premières menstrues, qui lui apportent la preuve de sa maturité sexuelle et de sa condition féminine, en même temps qu’un réconfort à ses espoirs de satisfaction sexuelle et de fécondité. Les menstruations servent alors de contrepoids à ses angoisses, mais une telle attitude n’est possible que si sa position féminine s’est fermement établie au cours des premières années.

Relation mère-enfant

En décrivant le développement sexuel féminin, j’ai négligé l’étude des besoins maternels, ayant l’intention de traiter ensemble la relation infantile aux enfants fantasmatiques et la relation adulte à l’enfant qui est en gestation.

Freud affirme que la fille substitue à son souhait de posséder un pénis le désir d’avoir un enfant400. D’après mes observations, c’est son désir du pénis paternel, objet de sa libido, qui est de la sorte remplacé. Parfois, l’équivalence qui prévaut est celle des enfants et des fèces ; la relation de la mère à l’enfant est alors de type narcissique, moins dépendante de l’homme et subordonnée à son propre corps et à la toute-puissance de ses excréments. Dans d’autres cas, l’enfant est surtout identifié à un pénis, et la relation maternelle se fonde sur la relation de la fille au père ou à son pénis. Une théorie sexuelle commune à tous les enfants veut que la mère incorpore à chaque coït un nouveau pénis et que ces pénis ou certains d’entre eux deviennent des enfants. La nature de la relation de la fille au pénis de son père déterminera donc celle qu’elle aura d’abord avec ses enfants imaginaires, puis avec ses véritables enfants.

Dans son ouvrage déjà cité Sur la psychanalyse des fonctions sexuelles de la femme, Helene Deutsch soutient que pendant sa grossesse la femme considère son enfant à la fois comme une partie de son moi et comme un objet extérieur « envers lequel elle répète toutes ses relations objectales, positives et négatives, avec sa mère ». Dans son imagination, le père a été transformé en son enfant par le coït, « qui sur le plan inconscient est synonyme d’une incorporation orale du père », et celui-ci « conservera ce rôle dans la grossesse réelle ou fictive qui s’ensuit ». Au terme de cette introjection, son enfant devient pour la fille « l’incarnation de l’idéal du moi déjà formé », en plus de représenter « ceux qu’elle n’a pu atteindre ». L’ambivalence dont son enfant est l’objet a une double racine. Cet enfant, qui tient lieu d’un surmoi souvent en opposition avec le moi, ranime l’ambivalence des sentiments œdipiens à l’égard du père. Mais l’investissement, sur un mode régressif, de positions libidinales antérieures, n’est pas étranger à cette attitude ambivalente. Sur la base d’une assimilation des enfants aux selles, douées d’une valeur très narcissique, s’opère une semblable valorisation narcissique de l’enfant, et les formations réactionnelles qui se constituent à l’encontre de cette surestimation primitive des excréments déterminent envers l’enfant des sentiments de dégoût et des désirs d’expulsion.

J’irai plus loin que l’auteur. L’équivalence qui s’établit très tôt chez la fille entre l’enfant et le pénis du père est à l’origine de la signification que prendra le fœtus d’un surmoi paternel, dont le pénis intériorisé du père forme le noyau. Son attitude à l’égard de l’enfant réel ou fantasmatique, en plus d’être ambivalente, se charge d’une certaine angoisse qui la modifie. La toute petite fille identifie les enfants à des selles ; la haine et la crainte qu’elle ressent plus tard pour l’enfant qu’elle porte en elle remontent dans une large mesure à l’angoisse, déclenchée par ses fantasmes d’excréments toxiques et corrosifs, qui renforce les tendances expulsives du premier stade anal.

Par crainte du « mauvais » pénis introjecté, la fille éprouve le besoin de consolider l’introjection du « bon » pénis, qui la protège et la défend contre les « mauvais » pénis intériorisés, ses mauvaises imagos et ses excréments redoutés. Ce « bon » et sympathique pénis, auquel la fillette attribue souvent de petites dimensions, est celui qui tient lieu d’un enfant, un enfant tutélaire qui représente avant tout pour son inconscient le « bon » contenu de son intérieur. Sans doute ne trouve-t-elle en lui qu’un soutien imaginaire contre son angoisse, mais les objets mêmes de son angoisse sont tout aussi imaginaires, car, à cette période du développement, c’est surtout la réalité intérieure et subjective qui prévaut401.

Ce besoin d’avoir des enfants est primordial et très intense chez la petite fille parce que l’enfant est un moyen de dominer son angoisse et d’apaiser sa culpabilité. Il n’est pas rare d’ailleurs chez la femme adulte de voir l’enfant l’emporter sur le partenaire sexuel.

Les sublimations de la fillette sont en grande partie influencées par sa relation à son enfant imaginaire. Le contenu de son propre corps lui paraît peu rassurant après ses attaques fantasmatiques contre l’intérieur de sa mère au moyen de ses excréments toxiques et destructeurs. En vertu de l’équivalence des selles et des enfants, les fantasmes d’avoir de « mauvaises » selles conduisent à des fantasmes de porter un « mauvais » enfant402, un enfant qui soit « monstrueux », difforme. Les formations réactionnelles que suscitent ces fantasmes sadiques élaborés autour des selles dangereuses donnent naissance à des sublimations typiquement féminines. L’analyse de petites filles nous permet de rattacher leur envie d’avoir un « bel » enfant, « bon » et sain, et leurs soins à l’embellir de même que leur propre corps, à leur crainte d’avoir produit en elles ou introduit à l’intérieur de la mère des enfants « mauvais » et affreux, qu’elles identifient à des excréments toxiques.

Ferenczi a décrit les modifications que subit au cours du développement l’intérêt que l’enfant porte aux selles ; ses tendances à la coprophilie se sublimeraient très tôt en un goût prononcé pour tout ce qui reluit403. La peur infantile des selles « mauvaises » et dangereuses me semble jouer ici un rôle important ; le concept de beauté en dérive directement. C’est parce qu’il lui faut un bel intérieur pour y conserver de « bons » et beaux objets, des excréments inoffensifs, que toute femme désire tellement avoir un beau corps, un beau home, qu’elle éprouve un tel besoin de beauté. Une autre sublimation s’offre pour les « mauvais » et « dangereux » excréments et conduit la fille à des productions « bonnes » et vivifiantes, « beau » et « bon » étant synonymes pour la plupart des enfants ; ainsi se renforcent les sentiments maternels primitifs et les tendances oblatives qui découlent de sa position féminine.

À la condition d’être soutenue par un optimisme suffisant, la petite fille croira posséder à la fois un « bon » pénis intériorisé et des enfants précieux. Si, au contraire, la peur du « mauvais » pénis introjecté et des excréments la domine, sa relation ultérieure à son véritable enfant sera souvent vécue sous le signe de l’angoisse. Il n’est pas rare toutefois que l’enfant procure à la femme une satisfaction et un support moral qu’elle ne trouve pas auprès de son partenaire sexuel. C’est alors l’enfant qui s’annexe la qualité d’un pénis « bon » et secourable, l’acte et l’objet sexuels étant trop chargés d’angoisse. Dans d’autres cas, une femme qui utilise précisément ses activités sexuelles pour vaincre son angoisse pourra entretenir d’assez bons rapports avec son mari et non avec son enfant ; elle aura déplacé sur ce dernier l’anxiété qu’elle ressentait à l’endroit d’un ennemi intérieur. Cette peur lui fait redouter gestation et accouchement, aggrave les malaises physiques de la grossesse et parfois rend même la conception psychologiquement impossible.

Nous avons déjà vu comment le sadisme féminin se trouve renforcé par la crainte du « mauvais » pénis. Les femmes qui ont à l’égard de leur mari une attitude particulièrement sadique considèrent d’habitude leur enfant comme un ennemi. Il leur faut un enfant pour exercer leur domination sur un adversaire. Elles se servent d’ailleurs de l’acte sexuel pour détruire leur objet. Ainsi peuvent-elles extérioriser et déployer contre le mari et l’enfant la haine qui s’adresse à un ennemi intériorisé. Certaines de ces femmes sont sadiques avec l’un tout en étant gentilles avec l’autre, mais le caractère de leurs rapports avec le mari et l’enfant est toujours calqué sur leur attitude à l’égard de leurs objets introjectés, et surtout du pénis paternel.

Nous savons que la relation de la mère à l’enfant se fonde sur ses premières relations objectales. Selon le sexe de l’enfant, elle répétera plus ou moins ses rapports affectifs de la première enfance avec son père, ses oncles et frères ou avec sa mère, ses tantes et sœurs. Si l’enfant est assimilé à un « bon » pénis, elle reportera les éléments positifs de ces affects sur son enfant404, qui cristallisera ses diverses imagos bienveillantes405. Il évoquera pour elle l’état « d’innocence » enfantine, devenant à ses yeux ce qu’elle souhaiterait avoir été à son âge, et les vœux qu’elle forme pour sa croissance et son bonheur traduisent son secret désir de transformer rétrospectivement sa propre enfance malheureuse en un temps de félicité.

De nombreux facteurs contribuent à resserrer les liens affectifs qui unissent la mère à son enfant. En le mettant au monde, elle apporte le plus énergique démenti de la réalité aux craintes nourries par ses fantasmes sadiques. La naissance d’un enfant a pour la mère plus d’une signification inconsciente ; l’intérieur de son corps et les enfants qu’il contient sont intacts ou rétablis dans leur intégrité, de même que sa mère et, à l’intérieur de celle-ci, les victimes de ses attaques fantasmatiques, ses frères et sœurs, le père ou son pénis. Les craintes associées aux enfants sont dès lors non avenues, et l’enfantement prend le sens d’une reconstruction, voire d’une création.

L’allaitement établit entre la mère et l’enfant un lien très étroit et très particulier. En lui donnant un produit de son corps qui est indispensable à la nutrition et à la croissance de son enfant, elle est enfin capable de mettre un terme heureux au cycle de ses agressions infantiles dirigées contre le premier objet de ses pulsions destructrices, le sein maternel qu’elle déchirait de ses dents, qu’elle souillait, empoisonnait et brûlait avec ses excréments. Le lait nourrissant et bénéfique qu’elle dispense signifie pour l’inconscient que ces fantasmes sadiques ne se sont pas réalisés ou que leurs objets ont retrouvé leur intégrité406.

On aime d’autant mieux un « bon » objet qu’il est davantage susceptible, en exaltant les tendances réparatrices, d’offrir des satisfactions et de réduire l’angoisse. Rien ne répond aussi parfaitement à cette définition qu’un petit enfant sans ressource et sans défense. Dans l’amour et les soins qu’elle lui prodigue, la mère satisfait ses plus anciens désirs tout en partageant par identification le plaisir qu’elle procure à son enfant. Grâce à cette relation inversée, la mère peut revivre dans un climat de bonheur son premier attachement filial, et la haine cède la place aux sentiments positifs envers sa propre mère.

C’est pour toutes ces raisons que les enfants tiennent un rôle capital dans la vie affective de la femme. On comprend que son équilibre psychique soit si fortement ébranlé par les troubles de croissance et surtout par les difformités que peut présenter son enfant. Autant un enfant sain et vigoureux est une réfutation vivante de ses angoisses, autant les confirme un enfant anormal, maladif ou simplement un enfant qui laisse à désirer ; il finit même, dans certains cas, par devenir à ses yeux un ennemi, un persécuteur.

Formation du moi

Il nous reste à étudier brièvement les rapports entre la formation du surmoi et celle du moi chez la fille. Freud a relié aux différences anatomiques des sexes certaines particularités du surmoi féminin407 ; le moi en porte tout aussi bien la marque. En raison de la structure anatomique et de la fonction réceptive de l’appareil génital féminin, les pulsions orales affectent davantage l’œdipe de la fille et l’introjection du surmoi joue chez elle un rôle beaucoup plus considérable que chez le garçon. En plus de cette tendance plus prononcée à l’introjection, l’absence d’un pénis actif ne peut qu’accentuer sa sujétion au sur moi.

J’ai déjà signalé le lien qui, chez le garçon, rattache originellement son sentiment de toute-puissance à son pénis, symbole, pour son inconscient, de ses activités et de ses sublimations viriles. N’ayant pas de pénis à elle, la fille associe le même sentiment au pénis introjecté du père. Ce processus est plus fondamental et plus diffus chez elle que chez le garçon ; sa conception infantile du pénis, qu’elle a intériorisé et érigé en critère de ses propres valeurs, est une émanation de fantasmes extrêmement riches, et de ce fait les « bonnes » comme les « mauvaises » qualités qu’elle lui prête sont beaucoup plus exagérées.

Au premier abord, les faits semblent démentir cette suprématie du surmoi féminin. Plus dépendante à l’égard de ses objets, moins constante dans sa morale, la femme est apparemment moins soumise que l’homme aux exigences d’un surmoi. Mais il existe précisément une étroite parenté entre la vigueur du surmoi et la sujétion aux objets 408, car les deux découlent d’une tendance féminine plus marquée à intérioriser et aménager l’objet, et cette disposition est encore accentuée par une plus grande dépendance et une crainte plus intense à l’égard du surmoi. L’angoisse la plus profonde de la fille se rapporte aux dégâts non vérifiables qu’auraient causés à son intérieur ses objets introjectés ; elle est ainsi amenée à soumettre continuellement ses craintes à l’épreuve de ses relations objectales avec la réalité et à renforcer secondairement ses tendances à l’introjection. Les mécanismes de projection sont également plus développés chez la femme, à l’instar du sentiment de la toute-puissance des excréments et des pensées ; elle en éprouve la nécessité de raffermir ses relations avec le monde extérieur et les objets réels, qu’elle pourrait en même temps contrôler par des moyens magiques.

Cette prédominance des mécanismes d’introjection et de projection n’affecte pas que les relations objectales de la femme, mais aussi la formation de son moi. Le besoin si profond et si impérieux qu’elle ressent de s’abandonner en toute confiance et soumission au « bon » pénis intériorisé se reflète dans le caractère réceptif de ses intérêts et de ses sublimations. Mais sa position féminine la pousse également à exercer, par ses pensées et ses excréments tout-puissants, un contrôle secret sur ses objets cachés ; d’où son sens aigu d’observation, ses dons de pénétration et de ruse, son penchant à la duplicité et à l’intrigue. Cet aspect de la formation du moi féminin est surtout en rapport avec le surmoi maternel, quoique la relation au surmoi paternel en porte aussi l’empreinte.

Dans Le moi et le ça (1923), Freud écrit (p. 23) ce qui suit : « Si elles (les identifications objectales) l’emportent, si elles deviennent par trop nombreuses, intenses à l’excès et incompatibles entre elles, un dénouement pathologique est imminent, qui peut aller jusqu’à la dislocation du moi, chacune des identifications s’isolant des autres. Le secret de ce qu’on appelle les personnalités multiples résiderait-il dans un accaparement successif de la conscience par ces identifications diverses ? Même sans en arriver là, il reste que des conflits existent entre les différentes identifications divisant le moi, et l’on ne peut les qualifier tous de pathologiques. » L’étude des premiers stades de la formation du surmoi et de leurs rapports avec celle du moi corrobore entièrement cette dernière affirmation, et les recherches à venir sur la personnalité dans son ensemble, qu’il s’agisse du normal ou de l’anormal, suivront vraisemblablement la voie que nous indique Freud. Notre connaissance du moi ne s’enrichira que par une meilleure connaissance de ses identifications et de ses rapports avec elles ; c’est le seul moyen de découvrir ses ajustements à ces identifications, qui varient suivant le stade du développement auquel elles apparaissent et leur origine paternelle ou maternelle, quand elles ne remontent pas à la fois au père et à la mère.

La fille rencontre plus d’obstacles que le garçon dans la constitution d’un surmoi sur le modèle du parent du même sexe, car elle peut difficilement s’identifier à la mère en se fondant sur une similitude anatomique. Les organes internes qui desservent les fonctions sexuelles chez la femme et le fait d’avoir des enfants ou de n’en point avoir échappent à l’examen et à l’épreuve de la réalité. L’aspect terrifiant de l’imago maternelle, qui s’est créée à partir des attaques sadiques dirigées en imagination contre la mère, s’en trouve renforcé ; la mère fantasmatique menace l’intérieur de la fille, demande compte des enfants, des fèces et du pénis paternel qui lui ont été enlevés, des « mauvais » et dangereux excréments que recèle la fille.

Les moyens, dérivés de la toute-puissance des pensées et des excréments, que mobilise la fille contre sa mère, exercent une action directe et indirecte sur le développement de son moi. Les formations réactionnelles élaborées à l’encontre de la toute-puissance sadique, la transformation de celle-ci en toute-puissance constructive favorisent l’éclosion de qualités de l’esprit et de sublimations à l’opposé des traits que nous venons de décrire et qui se rattachent à la toute-puissance primaire des excréments. Véracité, confiance, désintéressement, zèle dans l’accomplissement de ses devoirs, acceptation de lourds sacrifices dans l’intérêt d’autrui, voilà autant de formations réactionnelles et de sublimations qui tendent à rétablir dans leur fonction directrice de la position féminine le sentiment de toute-puissance fondé sur les « bons » objets intériorisés et la soumission au surmoi paternel409.

L’usage auquel la fille destine sa « bonne » urine et ses « bonnes » selles occupe une place de premier plan dans la formation de son moi, en lui permettant de corriger les effets nocifs de ses « mauvais » excréments, de donner de bons et beaux objets. Ce besoin est capital au cours de la grossesse et de l’allaitement, et se retrouve à l’origine de toutes les sublimations de leurs équivalents psychologiques, car le « bel » enfant et le « bon » lait que produit alors la femme représentent des sublimations de ses selles et de son urine dangereuses.

La formation du moi féminin se caractérise par une hypertrophie du surmoi, qui lui impose respect et obéissance. Les efforts auxquels est contraint le moi pour se montrer digne d’un tel surmoi ont pour effet de stimuler sa propre croissance et de l’enrichir. C’est pourquoi la femme est gouvernée par son inconscient alors que le moi et les rapports avec la réalité dominent chez l’homme, le rendent de ce fait plus objectif et plus raisonnable. Dans les deux cas, c’est la qualité du moi qui détermine celle des réalisations, mais les caractères intuitif et subjectif des réalisations féminines découlent de la soumission du moi à un être intérieur qui est objet d’amour et elles prennent la signification de la naissance spirituelle d’un enfant dont le père est le surmoi. Sans doute existe-t-il, même dans un comportement très féminin, des traits d’origine masculine ; il semble toutefois que les réalisations spécifiquement féminines ne sont possibles que si la femme a conservé sa foi en la toute-puissance du pénis paternel qu’elle a incorporé et de l’enfant qui grandit en elle.

On ne peut éviter ici de mettre en regard la psychologie de la femme avec celle de l’enfant, qui, selon moi, vit beaucoup plus que l’adulte sous la domination du surmoi et dans la dépendance de ses objets. Personne ne conteste les affinités de la femme avec l’enfant, et cependant elle n’en diffère pas moins que l’homme, à certains égards, par la formation de son moi. Son introjection des objets œdipiens dépasse en intensité celle de l’homme, de sorte que le ça et le surmoi tiennent un rôle plus important dans son économie psychique, et c’est ce qui rend compte d’une certaine ressemblance avec l’enfant ; mais le moi de la femme arrive à maturité grâce à la puissance du surmoi dont il suit l’exemple tout en cherchant à le contrôler et à le supplanter.

Si la fille ne renonce pas à la possession imaginaire d’un pénis comme attribut de virilité, son développement suivra un tout autre cours. En étudiant l’évolution de sa sexualité, nous avons vu ce qui la pousse à adopter une position masculine. Par ses activités et ses sublimations, qui dans son inconscient apportent à son désir d’avoir un pénis une confirmation de la réalité ou lui servent de substituts phalliques, elle rivalise avec le pénis paternel, et, de façon secondaire mais invariable, se défend contre son surmoi qu’elle voudrait ainsi affaiblir. Dans ce cas, la primauté revient au moi, et la carrière est avant tout une expression de puissance virile.

Nous savons l’importance que prend, dans le développement sexuel de la fille, une bonne imago maternelle pour la création d’une bonne imago paternelle. Quand une fille peut se confier pour sa gouverne intérieure à l’autorité d’un surmoi paternel admiré, c’est qu’elle s’est également constitué de bonnes imagos maternelles, car, avant de s’abandonner complètement au surmoi paternel, il lui faut croire suffisamment en une « bonne » mère intériorisée, en des objets bienveillants à l’intérieur d’elle-même. Elle ne se livrera, sexuellement et psychologiquement, au surmoi paternel et à ses représentants dans le monde extérieur qu’à la condition d’avoir reçu ou d’attendre de son père un enfant imaginaire qui soit « bon » et « beau », d’avoir un intérieur où régnent l’harmonie et la beauté410. Un tel équilibre se fonde sur la compatibilité de ses identifications avec le moi et entre elles, particulièrement entre ses imagos paternelle et maternelle.

Les fantasmes de la fillette qui visent à la destruction, par envie et par haine, de ses père et mère, sont à la source de ses sentiments de culpabilité les plus profonds et de ses plus accablantes situations anxiogènes. Elle craint de receler en elle des objets hostiles, engagés dans le combat meurtrier que représente le coït destructeur, ou alliés et retournés contre elle parce qu’ils ont découvert sa culpabilité. L’immense satisfaction que lui procure le bonheur conjugal de ses parents provient pour une large part du soulagement qu’il apporte à la culpabilité ressentie à l’endroit de ses fantasmes sadiques. Pour l’inconscient, l’entente des parents est une confirmation par la réalité des moyens de réparation dont dispose l’enfant. Si ses fonctions réparatrices sont fermement établies, elle sera en paix avec le monde extérieur, mais aussi avec son monde intérieur et avec elle-même ; c’est à cette dernière condition qu’elle parviendra à un équilibre harmonieux, que ses relations objectales deviendront satisfaisantes et que son développement sexuel suivra un cours normal. Avec l’estompage de ses imagos menaçantes, celles d’une mère et d’un père bienveillants apparaissent au premier plan, pour lui offrir leur collaboration et répondre de sa paix et de sa sécurité intérieures. Ses éléments tant féminins que masculins trouveront alors à s’exprimer sous l’égide de ses parents introjectés, et les fondements seront posés pour le plein épanouissement d’une personnalité harmonieuse.

Post-scriptum

Ce chapitre était écrit quand parut un article de Freud411, où il traite du long attachement de la fille à sa mère. Il n’admet pas l’influence du surmoi et de la culpabilité sur cette relation filiale particulière. Une telle position me paraît insoutenable, car les liens libidinaux primaires qui unissent la fille à sa mère sont très tôt renforcés par l’angoisse et la culpabilité qui découlent de ses pulsions agressives. Les craintes multiples qu’engendrent ses imagos extravagantes – son surmoi et sa véritable « mauvaise » mère – l’obligent, dès les premières années de sa vie, à chercher refuge auprès de sa « bonne » mère réelle ; mais l’enfant n’y parvient qu’en surcompensant cette agressivité primaire.

Freud attire l’attention sur l’hostilité que la fille éprouve également à l’endroit de sa mère et sur sa peur « d’être tuée (dévorée ?) par elle ». Chez toutes mes malades, enfants et adultes de tout âge, j’ai pu relier leur crainte d’être dévorées, coupées en morceaux ou détruites, à une projection de leurs propres pulsions sadiques, en tous points semblables, à l’égard de leur mère, et j’ai retrouvé ces craintes à la source de leurs situations anxiogènes primitives. Freud soutient que les femmes très fixées à leur mère ont réagi par une angoisse et une colère particulièrement intenses aux lavements et aux irrigations anales que leur avait administrés leur mère dans l’enfance. Ces manifestations d’affect se rattachent, d’après mes observations, à la peur de subir une agression anale ; il s’agit d’une projection sur la mère de fantasmes sadiques de même nature. Je partage l’opinion de Freud sur l’origine de la paranoïa chez la femme ; son noyau se constitue, au cours de la petite enfance, par une projection de pulsions hostiles dirigées contre la mère. Là encore412, l’aspect terrifiant de la figure maternelle et la crainte de scybales devenues des persécuteurs résultent d’une projection d’attaques imaginaires contre l’intérieur de la mère au moyen d’excréments destructeurs, à la fois toxiques, corrosifs et explosifs.

Freud qualifie ce long attachement d’exclusif et de préœdipien. L’analyse de petites filles m’a persuadée du contraire. Bien plus, l’œdipe est marqué par l’angoisse et la culpabilité suscitées par la mère ; c’est moins à cause de ses tendances masculines que par crainte de la mère que la fillette se défend contre sa propre attitude féminine, et si sa peur dépasse certaines limites, elle deviendra incapable de s’attacher suffisamment au père et de s’installer dans l’œdipe. Il arrive que des liens fortement positifs ne s’établissent avec le père qu’à la phase postphallique ; on retrouve alors la présence, souvent méconnue, de pulsions œdipiennes à un âge assez tendre. Ces premiers stades du conflit œdipien ont gardé un caractère un peu fantasmatique, car ils sont centrés sur le pénis paternel, quoique déjà le père réel soit en cause.

Dans quelques-uns de mes travaux antérieurs, j’ai invoqué deux facteurs principaux, dont le premier est reconnu par Freud, qui détacheraient la fille de sa mère : elle ne lui pardonne pas sa frustration orale et lui envie la satisfaction orale que, selon ses théories sexuelles primitives, les parents retirent l’un et l’autre du coït. Grâce à l’équivalence du sein et du pénis, la fille, dans le deuxième semestre de la première année, se tourne vers le pénis du père, si bien que son attachement au père est fondé sur son attachement à la mère. Freud, il est vrai, note cette imbrication et souligne qu’un grand nombre de femmes répètent avec les hommes leur relation avec leur mère.


329 Hemmung, Symptom und Angst (1926), p. 63.

330 Some Psychological Conséquences of the Anatomical Distinction between the Sexes (1925).

331 Karen Horney (On the Genesis of the Castration Complex, 1924), soutient que le complexe de castration chez la fille est la conséquence des frustrations qu’elle a subies dans la situation œdipienne. Son envie de posséder un pénis dérive essentiellement de ses désirs œdipiens et non du souhait d’être un homme ; la fille voit dans le pénis convoité une partie du père et son substitut.

332 Helene Deutsch (Zur Psychologie der meiblichen Sexual-funktionen, 1925) fait remarquer que, très tôt dans sa vie, la petite fille, en plaçant son père juste après sa mère au rang de ses affections, dirige sur lui une grande partie de cette vraie libido sexuelle, associée à la zone orale, dont elle a investi le sein de sa mère, puisque « dans une phase de son développement, son inconscient assimile le pénis du père au sein de la mère comme organe à sucer ». Je suis également d’accord avec l’auteur sur le fait que, dans cette assimilation du pénis au sein, le vagin assume le rôle passif de la bouche qui suce « dans le processus de déplacement du haut vers le bas » et que cette activité orale de succion du vagin découle implicitement de sa structure anatomique globale (p. 54). Mais alors que, selon Helene Deutsch, ces fantasmes n’entrent en jeu qu’au moment où la fillette atteint sa maturité sexuelle et réalise l’acte sexuel, à mon avis, l’assimilation primitive du pénis au sein est amenée par la frustration du sein vécue dans la première enfance et dès lors exerce sur l’enfant une très forte influence, affectant toute l’orientation de son développement. Je crois également que l’équivalence pénis-sein accompagnée du déplacement « de haut en bas » active très tôt les qualités orales réceptives de l’organe génital féminin et prépare le vagin à recevoir le pénis. Ainsi s’ouvre la voie aux tendances œdipiennes de la petite fille, même si celles-ci n’atteignent leur plénitude que beaucoup plus tard, et s’établissent les fondements de son développement sexuel.

333 Elle investit la mère d’une part de cette gloire et, dans certains cas, ne valorise en sa mère que celle qui possède le pénis du père.

334 Elle aura la même attitude vis-à-vis des enfants contenus à l’intérieur du corps de la mère. Nous reprendrons ce sujet ultérieurement et nous examinerons de quelle manière l’hostilité envers les enfants situés à l’intérieur de la mère affecte ses relations avec ses frères et sœurs réels, avec ses propres enfants imaginaires et, plus tard, avec ses vrais enfants.

335 Cf. Abraham, A Short Study of the Development of the Libido (1924). Ma patiente Erna, dont j’ai relaté le cas au chapitre III, était un exemple typique. À ses yeux, son père était avant tout le porteur d’un pénis qui apportait satisfaction à sa mère et non à elle. C’est ainsi que son envie du pénis et ses désirs de castration, extrêmement intenses, avaient en fait leur source dans la frustration du pénis subie pendant sa période orale. Puisque, en concentrant sa haine sur le pénis, elle imaginait que sa mère le possédait, les sentiments qu’elle éprouvait pour elle, bien que pleins de haine, étaient plus personnels que ceux qu’elle avait pour son père. Il est vrai qu’une autre raison qui la fit s’éloigner de lui était son désir de le protéger contre son sadisme propre. La concentration de sa haine sur le pénis du père l’aidait également à épargner celui-ci en tant qu’objet (cf. Abraham). L’analyse permit de faire apparaître chez elle une attitude plus affectueuse et plus humaine envers son père, et ce progrès s’accompagna de transformations positives dans ses relations avec sa mère et ses objets en général. En ce qui concerne cette relation avec le pénis paternel et le père lui-même, j’aimerais faire remarquer l’analogie entre ma patiente et les deux cas que présente Abraham dans le texte cité (p. 482).

336 Voir chap. VIII.

337 Le surmoi de la fillette est, par conséquent, plus puissant que celui du garçon ; nous en étudierons plus loin les effets sur le développement de son moi et ses relations objectales.

338 Ainsi que nous l’avons vu, la crainte de l’enfant à l’endroit des « mauvaises » choses à l’intérieur de lui-même, comme ses « mauvais » objets intériorisés, ses dangereux excréments ou substances corporelles, le pousse généralement à essayer toutes sortes de processus d’introjection et d’expulsion, et devient ainsi un facteur fondamental de son développement.

339 D’après mon expérience, le désir de l’enfant que ses parents aient des relations sexuelles sur un mode sadique est un facteur important dans la formation et le maintien de ses théories sexuelles ; si bien que celles-ci ne doivent pas seulement ce caractère sadique à l’influence que les pulsions prégénitales de l’enfant ont sur la formation de ses fantasmes mais aussi se trouvent être la conséquence de ses désirs destructeurs contre les parents unis dans le coït. En analysant les théories sexuelles des enfants, j’ai découvert que, du point de vue thérapeutique, il était important de prêter attention au fait que ces théories découlent de ses désirs sadiques et ainsi donnent naissance à un intense sentiment de culpabilité.

340 Ces fantasmes engendrent également des situations anxiogènes qui ne sont pas reliées en elles-mêmes à l’acte sexuel.

341 Voir chap. X.

342 La tendance de l’individu à rechercher dans le monde extérieur un apaisement à ses craintes de dangers imaginaires venant de l’intérieur ou de l’extérieur est, je pense, un facteur important de la compulsion à la répétition (cf. Chap. VII). Plus il sera névrosé, plus cette tendance sera colorée par son besoin de châtiment. Les conditions qui assureront cet apaisement d’origine extérieure deviendront de plus en plus défavorables à mesure que l’angoisse rattachée à ses premières situations anxiogènes sera plus intense et que sera plus faible sa tendance optimiste. Dans les cas extrêmes, seules de très sévères punitions, ou des expériences malheureuses que le sujet ressent comme des punitions, sont capables de prendre la place des châtiments imaginaires qu’il redoute.

343 Dans son article : « The Significance of Masochism in the Mental Life of Women » (1930), Helen Deutch émet sur les origines du masochisme des opinions qui différent sensiblement des miennes et qui reposent sur l’hypothèse, que je ne partage pas non plus, qui veut que le complexe d’œdipe de la fille soit amené par ses désirs et ses craintes de castration.

344 Cf. : Beyond the Pleasure-Principle (1920), et The Economic Problem in Masochism (1924).

345 Dans de nombreux cas, il est clair que ces différentes formes se chevauchent. Le matériel traité est si riche et si compliqué que je ne puis donner qu’un compte rendu schématique d’un ou deux de ces aspects, mon objectif principal étant de décrire quelques unes des conséquences de cette angoisse, la plus fondamentale chez la femme.

346 Il semble qu’un tel résultat dépende en grande partie du degré de maîtrise que le moi est capable d’exercer sur l’angoisse. Comme nous l’avons vu au chapitre précédent, il arrive que l’individu ne puisse dominer son angoisse, ou plutôt la transformer en plaisir, que si les situations réelles qu’il doit affronter sont de nature particulièrement difficile et dangereuse. Nous retrouvons parfois ces mêmes conditions imposées pour ses relations amoureuses, en quel cas la relation sexuelle en elle-même représente la situation de danger. C’est ainsi que la frigidité chez la femme est due en partie à un évitement phobique d’une situation anxiogène. Autant qu’on sache, il existe une étroite relation entre certaines conditions spécifiques permettant de surmonter l’angoisse et l’obtention de satisfactions sexuelles.

347 Cf. Freud : Totem und Tabu (1912), voir également Ferenczi : Stages in the Development of a Sense of Reality (1913) et Abraham : The Narcissistic Evaluation of Excretory Processes in Dreams and Neurosis (1917).

348 Pour la relation entre la paranoïa et les fonctions anales, voir Freud, Ferenczi, Van Ophuijsbn, Stärcke et autres.

349 Voir chap. X.

350 La toute-puissance sadique de ce type, utilisée d’abord pour détruire les parents ou l’un d’eux au moyen des excréments, se modifie au cours du développement de l’enfant et est souvent employée pour infliger une souffrance morale à ses objets ou pour les contrôler et les dominer intellectuellement. À cause de cette modification, et parce que l’enfant réalise ses attaques de façon insidieuse et secrète et doit déployer autant de vigilance que d’ingéniosité mentale pour se protéger des contre-attaques de même nature, son premier sentiment de toute-puissance prend une importance fondamentale dans le développement de son moi. Abraham, dans l’article cité plus haut, soutient que la toute-puissance des fonctions de la vessie et des intestins est le précurseur de celle des pensées ; et Ernest Jones, dans : The Madonna’s Conception through the Ear (1923), a montré que les pensées sont assimilées aux gaz. Je pense également que l’enfant identifie ses excréments et plus spécialement ses gaz invisibles à ces autres substances secrètes et invisibles, ses pensées, et même qu’il imagine que lors de ses attaques secrètes contre le corps de sa mère il les a fait pénétrer en elle de façon magique (voir chap. VIII de ce livre).

351 Le fait que la femme rattache son narcissisme à son corps comme à un tout peut s’expliquer en partie par la relation de son sentiment de toute-puissance avec ses diverses fonctions corporelles et ses processus d’excrétion ; le narcissisme chez la femme se trouve ainsi distribué davantage sur la totalité de son corps, alors que chez l’homme il est davantage concentré sur ses organes génitaux. En fait, c’est à travers son corps qu’en dernière analyse, magiquement, elle s’empare de ses objets réels et les contrôle.

352 Dans ce chapitre et dans le suivant, j’examinerai comment la différence anatomique des sexes contribue à séparer les voies selon lesquelles le sentiment de toute-puissance, et par conséquent les moyens de dominer l’angoisse, se développent dans chacun des deux sexes.

353 Dans : Contribution to the Theory of Intellectual Inhibition (1931), j’ai montré que dans son inconscient, l’individu considère son pénis comme le représentant de son moi et de son conscient, et l’intérieur de son corps (qui est invisible) comme le représentant de son surmoi et de son inconscient (voir également le chapitre XII de cet ouvrage).

354 Dans : The Role of Psychotic Mechanisms in Cultural Development (1930), Melitta Schmideberg a montré que l’introjection du pénis du père (= père) rehausse considérablement le narcissisme et le sentiment de toute-puissance.

355 Au chapitre VIII, nous avons vu comment le « bon » sein se transforme en « mauvais » par suite des attaques imaginaires de l’enfant contre lui (l’enfant dirigeant toutes les ressources qui lui sont offertes par son sadisme en premier lieu contre le sein parce que celui-ci ne le satisfait pas suffisamment) ; de telle sorte qu’une première introjection de deux imagos maternelles, une bonne et une mauvaise, s’établit avant que ne se forment d’autres imagos.

356 J’examinerai plus loin et plus en détail la signification plus profonde associée à la possession d’enfants. Il suffit ici de noter que l’enfant imaginaire à l’intérieur du corps de la mère représente un objet secourable.

357 On se rappellera que, dans son imagination, en plus de s’être attaquée à ses parents, la fillette a blessé ou tué ses frères et sœurs à l’intérieur de sa mère. La crainte de représailles et le sentiment de culpabilité qui découlent de ces fantasmes, perturberont ses relations avec ses frères et sœurs réels et, par la suite, ses capacités d’adaptation sociale.

358 Cf. chap. IX.

359 Si l’angoisse atteint une telle intensité qu’elle ne peut être liée par des mécanismes obsessionnels, les mécanismes brutaux correspondant à des stades antérieurs entrent en jeu, conjointement avec les mécanismes de défense plus primitifs utilisés par le moi.

360 Je dois mentionner que chaque enfant possède pour lui seul un tiroir qui contient, avec les objets apportés de la maison, des jouets, des crayons, du papier, etc., que je prépare pour lui au commencement de sa séance d’analyse et que je renouvelle de temps à autre.

361 Cf. : Early Stages of the Œdipus Conflict (1928).

362 Dans : The Significance of Masochism in the Mental Life of Women (1930), Helene Dectsch signale ce fait comme un obstacle pour le maintien de la position féminine.

363 C’est là, en partie, la raison pour laquelle le narcissisme féminin s’étend à la totalité du corps. Le narcissisme masculin est concentré sur le pénis, puisque la principale peur du garçon est celle de la castration.

364 Op. cit.

365 Helene Deutsch soutient ce point de vue dans son livre : Zur Psychologie der weiblichen Sexualfunktionen (1925).

366 Nous avons déjà examiné la structure de ce type de cas où l’acte sexuel n’arrive pas à diminuer l’angoisse et même l’augmente.

367 Dans : One of the Motive Factors in the Formation of the Super-Ego in Women (1928), Hanns Sachs suggère la possibilité que, du fait que la phase vaginale ne peut s’établir à cet âge, la petite fille déplace sur la bouche les sensations imprécises provenant du vagin.

368 Cf. Abraham : Manifestations of the Female Castration Complex (1921).

369 Karen Horney a été la première psychanalyste i rapprocher le complexe de castration de la femme de sa première position féminine de petite fille. Dans : On the Genesis of the Castration Complex in Women (1923), elle souligne certains facteurs qu’elle considère comme importants dans l’installation chez la fillette d’une envie du pénis basée sur des investissements prégénitaux. L’un d’eux est la satisfaction des besoins scoptophiliques et exhibitionnistes qu’elle voit le garçon obtenir en urinant ; un autre est sa conviction qu’un pénis apporte une plus grande satisfaction de l’érotisme urétral ; tandis que les autres dérivent des difficultés qui l’assaillent quant à sa position féminine, telle que son envie de la mère parce qu’elle a des enfants, et augmentent sa tendance à s’identifier au père en même temps qu’elles renforcent son envie du pénis. Le Dr Horney pense en outre que les mêmes facteurs qui poussent la fillette à adopter une attitude homosexuelle contribuent, bien qu’à un moindre degré, à instaurer son complexe de castration.

370 Selon Helene Deutsch, l’énurésie est l’expression d’une position féminine chez le garçon et masculine chez la fille (Psychoanalyse der Neurosen, 1930, p. 51).

371 Ce faisant, il utilise un mécanisme que je crois d’importance générale dans la formation des fantasmes sadiques. Il transforme le plaisir qu’il procure à l’objet en son contraire par l’introduction d’éléments destructeurs. Pour se venger de ne pas obtenir de la mère assez de lait, il produira en imagination une quantité excessive d’urine et détruira le sein en le noyant ou en le faisant fondre ; pour se venger de ne pas recevoir d’elle du bon lait, il produira un liquide nocif avec lequel il brûlera ou empoisonnera le sein et le lait qu’il contient. Ce mécanisme fait naître également des fantasmes de tourmenter et blesser les gens en leur donnant trop de bonne nourriture. Dans ce cas le sujet peut souffrir, ainsi que je l’ai observé dans plus d’un cas, de l’angoisse d’être suffoqué ou trop « bourré » en représailles pour avoir pris de la nourriture. Un de mes patients pouvait difficilement contrôler sa rage si on lui offrait pour la deuxième fois, même de la façon la plus amicale, de la nourriture, de la boisson ou des cigarettes. Il se sentait immédiatement « gorgé » et perdait toute envie de manger, de boire ou de fumer. L’analyse montra que ce comportement avait sa source dans des fantasmes sadiques primitifs du type que nous venons de décrire.

372 Dans : On the Genesis of the Castration Complex in Women (1923), Karen Horney déclare que l’un des facteurs qui favorisent chez la fille la primitive envie du pénis en rapport avec ses pulsions érotiques urétrales est le fait que ses fantasmes sadiques de toute-puissance, qui sont basés sur les fonctions urinaires, sont tout particulièrement associés au jet d’urine que le garçon est capable d’émettre.

373 Dans ses considérations sur l’origine de l’homosexualité chez la femme Ernest Jones (The Early Development of Female Sexuality, 1927), est arrivé à certaines conclusions fondamentales que mes propres observations confirment entièrement. En résumé, il en ressort que la présence chez la femme de très violents fantasmes de fellation, associée à un puissant sadisme oral, ouvre la voie à la conviction qu’elle s’est emparée par la force du pénis du père et la place dans une relation spéciale d’identification avec lui. Dans son attitude homosexuelle, venue de cette façon, elle fera preuve d’un manque d’intérêt pour son propre sexe et d’un intérêt très grand pour les hommes. Ses efforts tendront à être reconnue et respectée des hommes et elle éprouvera de forts sentiments de rivalité, de haine et de ressentiment contre eux. En ce qui concerne la formation du caractère, elle présentera des traits sadiques oraux marqués, et son identification au père servira considérablement ses désirs de castration.

374 Voir chap. VII.

375 Le lecteur peut se reporter d’une manière générale à l’histoire d’Erna, au chap. III ; mais nous devons mentionner ici un point caractéristique : à l’âge de six ans Erna souffrait de graves insomnies. Elle avait une très grande peur des voleurs et des cambrioleurs et ne pouvait la maîtriser qu’en se couchant sur le ventre et en se frappant la tête contre l’oreiller. Ainsi étaient représentées des relations sexuelles sadiques avec la mère, la fille jouant le rôle du père, qui était censé être sadique.

376 Dans son article : Womanliness as a Masquerade (1929), p. 303, Joan Rivière a montré que la fillette, dans sa colère et sa haine contre les parents, parce qu’ils se donnent mutuellement des satisfactions sexuelles, élabore des fantasmes où elle châtre le père et s’empare de son pénis, pour tenir ainsi ses parents en son pouvoir et les tuer ensemble.

377 Sur ce point, comme sur plusieurs autres points importants, mes observations analytiques corroborent entièrement celles de M. N. Searl.

378 Melitta Schmideberg, dans : Psychotic Mechanisms in Cultural Development (1930)) retrace le rôle joué dans l’histoire de la médecine par la croyance dans les qualités magiques du « bon » pénis, symbolisé par la médecine, et du « mauvais » pénis, symbolisé par le démon de la maladie. Elle attribue l’effet psychologique des remèdes physiques aux causes suivantes : l’attitude première d’agressivité contre le pénis du père – attitude qui a transformé cet organe en organe extrêmement dangereux – est suivie d’une attitude d’obéissance et de soumission envers lui. Si l’individu prend les médicaments qu’on lui donne dans ce dernier état d’esprit, ceux-ci, puisqu’ils représentent le « bon » pénis, neutraliseront les « mauvais » objets à l’intérieur de lui-même.

379 Si son homosexualité apparaît seulement sous une forme sublimée, elle pourra, par exemple, protéger et soigner d’autres femmes (sa mère), les traitant comme un ma ri et elle n’aura que peu d’intérêt pour le sexe mâle. Ernest Jones a montré que cette attitude se développait chez les lesbiennes avec une très forte fixation à la phase orale de succion.

380 Helene Deutsch pense également que l’on doit voir la véritable attitude féminine passive du vagin dans son activité orale de succion (Zur Psychologie der weiblichen Sexualfunktionen, 1925).

381 Cf. : Early Stages of the Œdipus Conflict (1928).

382 Helene Deutsch, The Significance of Masochism in the Mental Life of Women (1930).

383 Dans : Einige unbewusste Mechanismen im pathologischen Sexualleben (1932), Melitta Schmideberg est arrivée aussi à la conclusion que les tendances réparatrices ont une grande importance comme stimulant des activités hétérosexuelles et homosexuelles.

384 Si son sentiment de culpabilité est trop intense, la fusion de ses activités sexuelles et de ses tendances réactionnelles peut provoquer de graves perturbations de sa vie sexuelle. Nous réserverons pour le chapitre suivant la discussion des effets du désir de réparation sur la puissance et le développement sexuel de l’individu mâle.

385 Même lorsque son sadisme reste prédominant, le moyen qu’elle utilise pour surmonter son angoisse influencera sa vie sexuelle et la conduira soit à maintenir une attitude homosexuelle, soit à adopter une attitude hétérosexuelle, les deux dérivant de ses tendances sadiques.

386 Dans mon article : Infantile Anxiety-Situations Reflected in a Work of Art and in the Creative Impulse (1929), j’ai analysé l’histoire que rapporte Karen Michaelis d’une jeune femme qui révéla soudainement un grand talent de portraitiste de femmes sans avoir jamais auparavant manié le pinceau. J’ai tenté de montrer que la cause de cette soudaine explosion d’activité artistique était l’angoisse émanant de ses situations anxiogènes les plus profondes, et que peindre des portraits de femmes symbolisait une réparation sublimée, à la fois du corps de sa mère, qu’elle avait attaquée dans ses fantasmes, et du sien propre, que sa crainte du talion lui faisait s’attendre à voir détruit ; si bien que de cette manière, elle était capable d’apaiser les craintes issues des niveaux les plus profonds de son psychisme.

387 Des fantasmes ayant ce contenu jouent dans l’homosexualité féminine un rôle analogue à celui que jouent dans l’homosexualité masculine les fantasmes de rencontrer le pénis du père, comme objet de gratification ou de haine, à l’intérieur du corps de la mère. Ce peut être parce que, lorsque l’attitude de la petite fille est à prédominance sadique, ces fantasmes représentent la destruction du pénis du père entreprise en commun par elle-même et sa mère ; ou bien, si son attitude est à prédominance positive, parce qu’ils représentent une satisfaction libidinale obtenue du pénis paternel en commun avec la mère.

388 Étant donné que la voie par laquelle chaque enfant recevra ses impressions de la réalité est déjà largement déterminée par ses premières situations anxiogènes, les mêmes événements auront des effets différents sur des enfants différents. Mais il ne fait aucun doute que l’existence de relations heureuses et harmonieuses aussi bien entre leurs parents qu’entre eux-mêmes et leurs parents est d’une importance capitale pour leur développement sexuel et leur santé mentale. Bien entendu, une vie familiale de cette qualité présuppose en général que les parents ne soient pas névrosés ; un facteur constitutionnel entrerait donc également en ligne de compte.

389 Cf. chap. IX.

390 Un animal favori peut également jouer dans l’imagination d’un enfant le rôle d’un objet « secourable » et contribuer ainsi à une réduction de son angoisse, de même qu’une poupée ou un jouet représentant un animal auxquels est souvent assignée la fonction de le protéger durant son sommeil.

391 Voir chap. VII.

392 Leur importance respective varia à différentes époques de sa vie. L’analyse montra qu’une poussée d’angoisse et certains facteurs extérieurs l’amenaient à préférer le plus sadique de ces deux objets ou tout au moins l’empêchaient de résister à ses avances ; cependant, aussitôt qu’elle avait réussi à s’en détacher, apparaissait l’objet bienveillant, représentant son frère, elle devenait moins masochiste et se trouvait capable de choisir un objet satisfaisant.

393 Cette question est traitée plus à fond au chapitre suivant.

394 Voir chap. VII.

395 C’est encore plus souvent le cas lorsque l’enfant a été séduite ou violée par un adulte. Une telle expérience, c’est bien connu, peut avoir de très graves répercussions sur le psychisme de l’enfant.

396 Voir op. cit., p. 36.

397 Cf. Lewin : Kotschmieren, Menses und weibliches Über-Ich (1930).

398 Dans : Psychoanalytisches zur Menstruation (1931), Melitta Schmideberg signale que la fillette considère la menstruation, entre autres, comme le résultat d’un colt sadique avec le père ; elle est d’autant plus effrayée qu’elle considère cette action du père comme une vengeance due à sa propre agression contre lui et la mère. De même que dans les fantasmes sadiques de son enfance, le père réalisait ses désirs agressifs contre la mère, il est maintenant celui qui met à exécution le châtiment qui lui est destiné par la mère. De plus, par son coït sadique, le père la punit personnellement des désirs de castration qu’elle nourrit à l’égard des hommes dans les rapports sexuels.

399 À mon avis, le fantasme primitif de la petite fille, mentionné ci-dessus (XI, 2), dans lequel ses organes génitaux (clitoris) sont abîmés parce que son pénis introjecté lui a été arraché de force, ou sa crainte d’une telle éventualité est à l’origine de son fantasme d’avoir les organes génitaux abîmés par la castration.

400 Cf. Freud : Some Psychological Consequences of the Anatomical Distinction between the Sexes (1925).

401 La connaissance de la réalité intérieure est à la base de l’adaptation à la réalité extérieure. L’attitude de l’enfant vis-à-vis de ses objets imaginaires qui, à cette période de sa vie, sont des imagos fantasmatiques de ses objets réels extérieurs, déterminera ses relations ultérieures avec ces objets.

402 L’équivalence du « mauvais » pénis et d’un enfant a déjà été étudiée. Les deux équivalences coexistent et se renforcent mutuellement.

403 Cf. Ferenczi : The Origin of Interest in Money (1914).

404 La petite fille identifie souvent dans son inconscient son enfant imaginaire avec un pénis petit et inoffensif. C’est un peu dans ce même ordre d’idées que ses relations avec son frère ou un autre enfant l’aident à confirmer sa croyance en un « bon » pénis. En tant que petit enfant elle attribue une énorme quantité de sadisme au pénis paternel et trouve que le petit pénis de son frère, s’il est moins digne d’admiration, est en tout cas moins dangereux.

405 Freud écrit, dans Civilisation and its Discontents (1930, p. 89) : « L’agressivité (…) est à la base de toutes les relations d’affection et d’amour entre les êtres humains ; seule, peut-être, la relation de la mère avec son fils fait exception. » Lorsque la femme ressent vivement l’équivalence entre enfant et « bon » pénis, elle est particulièrement portée à concentrer tous les éléments positifs de son affectivité sur son enfant, si c’est un garçon.

406 La réalité lui apporte ainsi la preuve que son urine, qu’elle assimile au lait, n’est pas nocive ; de même, le sang de ses menstruations confirme le caractère de substances dangereuses qu’elle prête à son urine et à ses autres excrétions. De plus, le fait que sa provision de lait ne tarit pas non seulement réfute sa crainte, procédant de ses fantasmes sadiques, de la destruction de son sein, mais la convainc que ses excréments ne sont pas dangereux pour son propre corps. C’étaient les armes qu’elle utilisait en imagination pour s’attaquer au sein de sa mère, et elle voit maintenant qu’elles n’ont pas causé de dommages.

407 Some Psychological Consequences of the Anatomical Distinction between the Sexes (1925).

408 Cette sujétion plus importante aux objets va de pair avec le fait que la femme est affectée à un plus haut degré par la perte d’amour. Dans : One of the Motive Factors in the Formation of the Super-Ego in Women (1928), Hanns Sachs a signalé ce fait curieux que, bien que généralement plus narcissiques que les hommes, les femmes ressentent davantage la perte d’amour. Il a tenté d’expliquer cette apparente contradiction en suggérant que, au terme du conflit œdipien, la petite fille cherche à se raccrocher à son père, soit à travers son désir d’avoir un enfant de lui, soit au moyen d’une régression orale. Ce point de vue s’accorde avec le mien en soulignant la portée de l’attachement oral de la petite fille au père dans la formation de son surmoi. Mais, selon Hanns Sachs, cet attachement apparaît par le truchement d’une régression, après que la petite fille a été déçue dans son espoir d’avoir un pénis et d’obtenir de son père une satisfaction génitale, alors que, d’après moi, l’attachement oral au père, ou plus exactement le désir d’incorporer son pénis, est le fondement et le point de départ de son développement sexuel et de la formation de son surmoi.

Ernest Jomes attribue le fait que la perte de l’objet a pour la femme une plus grande importance à sa crainte que le père ne lui donne pas de satisfaction sexuelle (cf. The Early Development of Female Sexuality, 1927). D’après cet auteur, si la frustration de gratification sexuelle lui est si intolérable – et en ce domaine, évidemment, la femme dépend plus de son partenaire que l’homme – c’est parce que cette frustration réveille son angoisse la plus profonde, qui est sa peur de l’aphanisis, soit l’abolition de toute capacité et de tout plaisir sexuels.

409 Ainsi que nous l’avons déjà vu, les différentes sortes de magie agissent ensemble et sont interchangeables. Le moi les oppose également les unes aux autres. La crainte de la fillette d’avoir en elle de « mauvais » enfants (selles), qui seraient dus aux pouvoirs magiques de ses excréments, a pour effet de renforcer sa croyance en un « bon » pénis. Grâce à l’équivalence qu’elle établit entre le « bon « pénis et un enfant, elle peut espérer qu’elle a incorporé de « bons » enfants et qu’ils font contrepoids à ceux qu’elle a en elle et qu’elle assimile à de « mauvaises » selles.

410 Ce fantasme existe également chez le garçon (voir chap. XII).

411 Female Sexuality (1932).

412 Voir mes travaux : Early Stages of the Œdipus Conflict (1928) ; et The Importance of Symbol-Formation in the Development of the Ego (1930).