Chapitre XII. Le retentissement des premières situations anxiogènes sur le développement sexuel du garçon

L’analyse des jeunes enfants montre le parallélisme des premiers stades du développement sexuel, masculin et féminin413. Chez le garçon comme chez la fille, la frustration orale renforce les pulsions destructrices dirigées contre le sein maternel, qui est ensuite rejeté avec l’éclosion des tendances sado-orales ; l’enfant entre alors dans la phase que j’ai appelée celle d’exacerbation du sadisme, et l’objet de ses agressions devient l’intérieur de la mère.

Phase féminine

Cette phase, commune aux deux sexes, est caractérisée par une fixation orale de succion au pénis du père. Je vois ici l’origine de la vraie homosexualité, rejoignant la conclusion d’Un souvenir d’enfance de Léonard de Vinci (1910). Freud explique l’homosexualité de Léonard par un attachement excessif à la mère, en réalité au sein de la mère, avec déplacement sur le pénis, pris désormais comme objet de satisfaction. D’après ce que j’ai pu observer, il s’opère chez tous les garçons une substitution du pénis du père au sein de la mère dans l’objet de leur fixation orale de succion.

Dans les fantasmes du garçon, la mère s’incorpore le pénis du père, ou plutôt une multitude de ses pénis ; l’enfant établit, parallèlement à ses rapports réels avec le père et son pénis, une relation imaginaire avec le pénis paternel à l’intérieur de la mère, et il voudrait s’emparer, en la blessant, du pénis qu’il croit s’y trouver. Comme ces attaques, qui ont pour objet l’intérieur de la mère, sont en partie déclenchées par les désirs qu’il éprouve sur un mode oral pour le pénis du père, elles mettent le garçon dans sa situation initiale de rivalité avec la mère et constituent de la sorte le fondement du complexe de féminité chez l’homme414.

En ravissant ainsi à l’intérieur de sa mère le pénis du père, les excréments et les enfants qu’il contient, le garçon, devenu le rival de sa mère, s’expose, dans son imagination, à de terribles représailles. À cette spoliation, s’ajoute, comme source intense d’angoisse, la destruction de l’intérieur de la mère, et l’enfant redoutera d’autant plus la rivalité maternelle que cette destruction fantasmatique aura été plus empreinte de sadisme.

Premiers stades du conflit œdipien

Les pulsions génitales, quoiqu’elles servent d’abord les fins des pulsions prégénitales qui les recouvrent, jouent néanmoins un rôle essentiel dans l’évolution de cette phase sadique : l’intérieur et les organes génitaux de la mère deviennent l’objet sexuel du garçon qui, dans son désir de la posséder exclusivement sur les modes à la fois oral, anal et génital, s’attaque, avec tous les moyens sadiques dont il dispose, au pénis du père qu’elle recèle. Sa position orale attise sa haine du pénis paternel par suite de la frustration qu’il en a subie. Normalement, les tendances destructrices dirigées contre le pénis du père atteignent un plus haut degré de violence chez le garçon que chez la fille, car ses désirs sexuels de la mère concentrent davantage sa haine sur le pénis, qui constitue pour le garçon l’objet anxiogène par excellence415 des tout premiers stades du développement, son angoisse reflétant son agressivité. Sa peur renforce de nouveau sa haine du pénis paternel et sa volonté de le détruire.

Nous avons déjà vu que l’intérieur de la mère demeure de manière beaucoup plus durable et intense l’objet des pulsions destructrices de la fille, et qu’il en est de même de ses tendances positives à l’endroit du pénis du père, le pénis réel comme le pénis fantasmatique à l’intérieur de la mère. Chez le garçon, la mère n’est l’objet véritable de son œuvre de destruction que pendant une certaine phase de ce stade primitif, dominée par ses attaques contre l’intérieur maternel. Très tôt, c’est le pénis fantasmatique du père, contenu dans l’intérieur de la mère, qui de plus en plus mobilise l’agressivité dirigée contre elle.

Premières situations anxiogènes

La position féminine du garçon est ébranlée par les angoisses que suscitent la rivalité maternelle et sa peur du redoutable pénis intériorisé du père. Cette crainte et, en particulier, ses pulsions génitales qui s’affirment davantage, lui font abandonner son identification maternelle et consolider sa position hétérosexuelle. Si, par une crainte excessive de la rivalité de la mère ou du pénis du père, il ne parvient pas à dépasser cette phase féminine, son orientation hétérosexuelle en sera gravement compromise.

La vie psychique du garçon est parfois dominée très tôt, avec des répercussions capitales sur l’issue de son développement, par la crainte de ses parents réunis dans le coït et formant une unité indissoluble et hostile416. Une angoisse de ce genre rend intenable toute prise de position ; elle détermine des situations de danger que je croirais responsables, en dernière analyse, de l’impuissance sexuelle, et qui se rattachent soit à la crainte d’une castration par le pénis du père à l’intérieur de la mère, donc par les « mauvais » parents alliés contre l’enfant, soit à la peur, dont nous obtenons souvent des témoignages non équivoques, d’avoir son propre pénis emprisonné dans l’intérieur de la mère et coupé de toute retraite417.

Plus d’une fois dans cet ouvrage nous avons distingué deux sortes de situations anxiogènes parmi celles qui découlent des attaques sadiques perpétrées par les enfants des deux sexes contre l’intérieur du corps de la mère : c’est, ou bien l’intérieur maternel qui est assimilé à un lieu rempli de dangers effroyables, ou bien l’intérieur même de l’enfant qui prend cet aspect, grâce à l’introjection de ses mauvais objets, spécialement de ses parents en coït, et l’enfant se sent alors menacé par le dedans. Ces deux formes s’influencent mutuellement, et elles sont communes aux deux sexes, qui disposent de moyens semblables pour contrôler leur angoisse : protégé par ses « bons » objets, l’enfant combat ses « mauvais » objets intériorisés par la toute-puissance de ses excréments, et, grâce à la projection, déplace ses dangers intérieurs vers le monde extérieur afin d’y trouver une réfutation à ses craintes.

Mais chacun des deux sexes utilise également des mécanismes qui lui sont propres. Ainsi, la toute-puissance excrémentielle est moins développée chez le garçon, qui y substitue en partie la toute-puissance phallique ; il en résulte une forme différente de projection de ses craintes de dangers intérieurs. Son pénis, organe actif, peut à la fois dominer son objet et être soumis à l’épreuve de la réalité ; cette fonction caractérise sa manière de surmonter ses craintes de dangers internes ou externes au moment même de la satisfaction sexuelle. La conquête phallique de l’intérieur de sa mère revêt la signification d’une victoire sur ses objets dangereux, réels et intériorisés.

Toute-puissance sadique du pénis

Chez le garçon, la toute-puissance des excréments et des pensées se centre sur la toute-puissance du pénis, qui remplace en partie celle des excréments. Il attribue à son pénis des pouvoirs destructeurs et l’assimile à des bêtes féroces et dévorantes, à des armes mortifères ; il en fait l’organe d’exécution de son sadisme, grâce aux qualités dangereuses qu’il prête à son urine et à l’équivalence qu’il établit entre son pénis et ses selles toxiques et explosives. De plus, il observe sur son pénis de réelles modifications extérieures d’ordre physiologique, dont il retire une confirmation de sa toute-puissance phallique. Ainsi le pénis et le sentiment de toute-puissance deviennent-ils intimement liés ; c’est là un fait qui a des répercussions profondes sur toute l’activité de l’homme et sur son contrôle de l’angoisse. Il n’est pas rare, dans les analyses d’enfants, de retrouver le pénis comme une « baguette magique », la masturbation comme une action magique, l’érection et l’éjaculation comme un accroissement démesuré de la puissance sadique du pénis418.

L’intérieur du corps de la mère, qui est devenu l’objet des désirs de l’enfant à la place du sein maternel, ne tarde pas à faire figure d’un lieu qui abrite nombre d’objets, et tout d’abord le pénis et les excréments. Les fantasmes de possession de la mère par le coït serviront donc de modèle aux tentatives spécifiquement masculines de domination sur l’angoisse et la réalité. Dans l’acte sexuel comme dans ses sublimations, l’homme transpose dans le monde extérieur ses situations anxiogènes et les surmonte grâce à sa toute-puissance phallique.

La fille voit ses tendances à l’introjection renforcées par sa confiance dans le « bon » pénis paternel et sa crainte du « mauvais » pénis. L’épreuve de la réalité à l’égard de ses « mauvais » objets se situe donc de nouveau et essentiellement, chez la femme, à l’intérieur d’elle-même. Le déplacement vers l’extérieur de l’épreuve de la réalité est au contraire favorisé chez le garçon par sa confiance dans une « bonne » mère intériorisée et sa crainte des mauvais objets : tout se passe, pourrait-on dire, dans l’intérieur maternel. Cet appui de la « bonne » mère intériorisée renforce l’attrait libidinal qu’exerce sur lui sa mère réelle, son désir de combattre et son espoir de vaincre, au moyen de son propre pénis, le pénis paternel à l’intérieur de sa mère. Par cette victoire, il serait en même temps assuré de triompher des objets intériorisés qui l’attaquent du dedans419.

Cette concentration phallique de la toute-puissance sadique est d’ordre capital pour une prise de position masculine. S’il éprouve fondamentalement une ferme confiance dans sa propre toute-puissance phallique, le garçon peut l’opposer à celle du père et engager le combat avec son organe à la fois redouté et admiré. Pour qu’un tel monopole se réalise au profit du pénis, celui-ci doit être suffisamment investi par les tendances sadiques de l’enfant sous leurs diverses formes420 ; il faut également que son moi puisse tolérer un certain degré d’angoisse et que ses pulsions génitales, en définitive ses pulsions libidinales, aient atteint assez de vigueur421. Mais, au moment de la poussée génitale, une défense trop soudaine et trop vive du moi contre les pulsions destructrices peut entraver cette concentration phallique du sadisme422.

Stimulants de l’activité sexuelle

La haine qu’éprouve le garçon à l’endroit de son père et l’angoisse dont nous venons d’étudier les origines le poussent à prendre possession de sa mère sur un mode génital et excitent son besoin libidinal d’avoir avec elle des rapports sexuels. À mesure que s’atténuent les pulsions sadiques dont elle est l’objet, le pénis du père qu’elle recèle constitue, aux yeux du garçon, une menace croissante pour son propre pénis aussi bien que pour l’intérieur de la mère, où il lui faudra par conséquent détruire le dangereux pénis qui s’y trouve. Les besoins épistémophiliques, ravivés par l’angoisse, renforcent chez le garçon ses désirs sexuels pour la mère et chez la fille ses tendances homosexuelles423. Le pénis, organe de pénétration, devient ainsi, pour le garçon, un organe de perception, qu’il assimile à l’œil424 ou à l’oreille ou aux deux à la fois ; par ce truchement il explore l’intérieur de la mère, y découvre les périls qui guettent son pénis, les ravages faits par son pénis et ses excréments, par le pénis et les excréments du père.

Ce qui active les efforts du garçon dans sa lutte contre l’angoisse se trouve donc à promouvoir du même coup sa recherche de satisfactions génitales et la maturation de son développement, malgré la primauté des pulsions sadiques à cette époque et le caractère exclusivement destructeur des mécanismes qui sont alors à sa disposition. Ces moyens de destruction seront utilisés par ses tendances réparatrices pour délivrer la mère, de façon violente et mutilante il est vrai, du « mauvais » pénis paternel qu’elle a incorporé.

« La femme au pénis »

Le fantasme d’un pénis paternel qui serait contenu dans l’intérieur de la mère détermine chez l’enfant un autre fantasme, celui de la » femme au pénis ». La théorie sexuelle de la mère phallique, pourvue d’un pénis féminin, remonte à des angoisses plus primitives, modifiées par déplacement, et inspirées par les dangers que présentent les pénis incorporés par la mère et les rapports sexuels des parents.

D’après mes observations, « la femme au pénis » représente toujours la femme au pénis paternel425.

À mesure que le garçon améliore ses relations objectales et qu’il contrôle son sadisme, il voit diminuer son angoisse à l’égard des pénis du père dans l’intérieur de la mère. La peur du « mauvais » pénis dérive en grande partie des pulsions destructrices dont le pénis du père est l’objet ; il en est de même des imagos de l’enfant qui les structure selon les aspects quantitatif et qualitatif de son propre sadisme. Le déclin de ce sadisme s’accompagne d’une réduction de l’angoisse et d’un adoucissement du surmoi ; il se forme ainsi des rapports mieux adaptés entre le moi et les objets, qu’ils soient intériorisés et fantasmatiques ou extérieurs et réels.

Stades ultérieurs du conflit œdipien

Si, indépendamment de l’imago des parents combinés, les imagos isolées du père et de la mère, surtout de la « bonne » mère, plus précisément du sein maternel, sont douées d’une certaine efficacité, les fantasmes concernant le pénis paternel dans le ventre de la mère perdront de leur intensité, grâce au développement des relations objectales et à l’adaptation croissante à la réalité, de sorte que le garçon tournera davantage sa haine, déjà émoussée, contre l’objet réel. L’imago des parents combinés se scindera avec plus de netteté : la mère devient alors l’objet central de la libido, tandis que la haine et l’angoisse se portent principalement sur le père réel, ou son pénis, ou encore, comme il arrive dans les phobies d’animaux, sur un autre objet par déplacement. Les imagos séparées du père et de la mère se dessinent plus clairement, le rôle des objets réels s’accentue ; le garçon entre dans une nouvelle phase, que dominent ses tendances œdipiennes et sa crainte de la castration par le père426.

Malgré leurs modifications au cours du développement, les situations anxiogènes primitives persistent, sous une forme latente et d’une manière plus ou moins prononcée427, tout comme les mécanismes de défense, même tardifs, issus de ces situations. Au niveau le plus profond, c’est donc toujours le « mauvais » pénis paternel de la mère qui est castrateur. Pourvu que les situations anxiogènes initiales n’arrivent pas à le paralyser, et surtout que sa mère représente dans une mesure suffisante une « bonne » mère, le garçon ne se détournera pas du corps maternel, même s’il ne peut le conquérir sans un risque, dont la gravité dépendra des dangers qu’il redoute. Cet élément de danger et d’angoisse, inhérent aux rapports sexuels, stimule normalement l’activité sexuelle de l’homme et augmente sa satisfaction libidinale ; mais au-delà d’une certaine limite, la fonction sexuelle en est perturbée, et, à l’extrême, totalement inhibée. Au niveau fantasmatique le plus profond, l’homme, au cours des rapports sexuels, domine ou détruit le pénis paternel à l’intérieur de la femme. À ce combat contre le père dans l’intérieur de la mère, se rattachent les manifestations sadiques qui accompagnent normalement la possession génitale. Ainsi l’incorporation fantasmatique du pénis paternel par la mère, s’il fait d’elle, à un degré qui varie d’un individu à l’autre, un objet permanent d’angoisse pour l’homme, redouble également l’attrait sexuel de la femme en l’incitant à surmonter ; son angoisse.

Avec le renforcement de ses pulsions génitales et le contrôle croissant de ses tendances sadiques, le garçon étend à d’autres domaines ses fantasmes de réparation. Ils existent déjà, sous l’influence dominante du sadisme, à l’endroit de la mère et visent à la destruction du « mauvais » pénis paternel qu’elle détient. La mère constitue le premier et principal objet de ces fantasmes, qui adhèrent à son imago dans la mesure où elle se présente comme un « bon » objet428. On le vérifie tout particulièrement dans l’analyse par le jeu. Le garçon se met à faire des jeux constructifs lorsque s’accroissent ses tendances réactionnelles. En assemblant les éléments d’une maison ou d’un village, il rétablit symboliquement l’intégrité corporelle de sa mère et la sienne429, avec une exactitude de détail qui correspond à chacune des destructions effectuées au cours de son analyse. Après avoir groupé des maisons, de diverses manières, en une ville, il y place un petit bonhomme, qui n’est autre que l’enfant lui-même, comme agent de la circulation. Cet agent veille sans cesse à prévenir les dégâts et les accidents qui naguère caractérisaient ses jeux : voitures tamponnées, piétons écrasés, maisons démolies. À une période plus reculée, son sadisme se manifestait plus directement : il mouillait, brûlait, coupait en morceaux toutes sortes d’objets, symboles de l’intérieur de la mère avec son contenu, le pénis du père et les enfants ; ces actes de destruction étaient aussi bien, dans les désirs de l’enfant, l’œuvre du pénis paternel à l’intérieur de la mère. En réaction à ces fantasmes sadiques du pénis brutal et tout-puissant, de l’enfant comme du père, qui, à l’instar des voitures en marche, détruit la mère, châtre les enfants qu’elle contient et que figurent les habitants blessés, il rétablit, sur un mode fantasmatique nouveau, l’intégrité corporelle de la mère sous la représentation de la ville conservée, et répare en tous points à son égard les méfaits dont il fut l’auteur.

Tendances réparatrices et activités sexuelles

Plus d’une fois nous avons vu la place éminente qu’occupent, chez les deux sexes, les rapports sexuels dans la lutte contre l’angoisse. Aux premiers stades du développement, l’acte sexuel, en plus de sa fonction libidinale, abîme ou détruit son objet, quoique des tendances positives percent déjà à l’arrière-plan. Plus tard, il sert à des fins réparatrices en rétablissant l’intégrité de la mère, et du même coup, aide l’enfant à surmonter son angoisse et sa culpabilité.

Dans notre examen des sources profondes de l’attitude homosexuelle chez la fille, nous avons relevé l’importance qu’assument à ses yeux le pénis « bénéfique » et la toute-puissance constructive dans l’acte sexuel. Nous retrouvons ces facteurs dans la genèse de la position hétérosexuelle chez l’homme. Dans ses rapports sexuels caractérisés par la primauté génitale, en plus de donner du plaisir à la femme, il répare, grâce à son organe, l’œuvre destructrice accomplie par son propre pénis et celui du père. L’analyse des garçons met en valeur les vertus curatives et purificatrices dont ils ont investi leur pénis. Alors qu’à la phase de toute-puissance sadique leur urine apparaît dans des fantasmes d’inondation, d’empoisonnement et d’incendie, leur pénis devient, à la phase réparatrice, un extincteur d’incendie, une brosse de cuisine ou encore un tube de médicaments. Tout comme les qualités sadiques qu’ils attribuaient à leur propre pénis étaient prêtées à celui du père, leur confiance en leur « bon » pénis s’étend à celui du père, et de même que leurs fantasmes sadiques l’avaient transformé en un instrument destructeur de la mère leurs, fantasmes de réparation et leurs sentiments de culpabilité le convertissent en un organe « bon » et bénéfique430. La crainte du « mauvais » surmoi, calqué sur le père, se trouve dès lors atténuée, et ils pourront désormais, dans leurs relations objectales, renoncer à l’identification au « mauvais » père, qui elle-même dépend d’une identification à l’objet d’angoisse, et s’identifier davantage au « bon » père. Si le moi est à même de tolérer et de modifier suffisamment les sentiments destructeurs à l’égard du père et si le « bon » pénis paternel lui inspire assez de confiance, le garçon pourra concilier son identification paternelle et sa rivalité avec le père, sans laquelle une prise de position hétérosexuelle serait irréalisable. Grâce aux vertus du « bon » pénis du père, il deviendra plus sensible à l’attrait sexuel de la femme, car, dans ses fantasmes, elle ne recèlera plus que des objets peu dangereux ou effectivement désirables en vertu de la position homosexuelle qui fait du « bon » pénis un objet d’amour431. Ses pulsions destructrices s’attaqueront au pénis rival du père et ses tendances positives se porteront principalement sur la mère.

Rôle de la phase féminine dans l’hétérosexualité

Le garçon n’atteindra définitivement une position hétérosexuelle qu’à la condition d’avoir vécu normalement et dépassé la phase féminine primitive. Il lui arrive souvent, comme je l’ai indiqué ailleurs432, de compenser, par une exagération de son orgueil phallique, transposé dans la sphère intellectuelle, les sentiments de haine, d’angoisse, d’envie et d’infériorité issus de sa phase féminine433. Ce déplacement est à l’origine d’une attitude très hostile de rivalité à l’égard de l’autre sexe et joue chez l’homme le même rôle dans la formation du caractère que chez la femme l’envie du pénis. L’angoisse extrême qu’il éprouve en raison de ses attaques sadiques contre l’intérieur de la mère perturbe gravement ses rapports avec les femmes, mais c’est précisément son angoisse et sa culpabilité, une fois tempérées, qui donneront lieu aux divers éléments de ses fantasmes de réparation et à une connaissance intuitive de l’âme féminine.

Une autre influence heureuse de cette phase féminine primitive se manifestera dans ses rapports avec les femmes à l’âge adulte. On sait que l’écart entre les tendances sexuelles de l’homme et de la femme se traduit par des modes différents de satisfaction et des exigences irréconciliables. D’ordinaire, la femme veut garder toujours près d’elle, c’est-à-dire en elle, son objet d’amour, que l’homme, au contraire, est porté à remplacer fréquemment, de par ses tendances psychosexuelles tournées vers l’extérieur et par la nature de ses défenses contre l’angoisse. Or, dans la mesure où la personne aimée représente la « bonne » mère, l’homme éprouve également, en contrepoids, le désir de conserver son amour. Quand l’homme parvient, malgré ces obstacles, à tenir compte des aspirations féminines, il le doit en grande partie à sa toute première identification maternelle. Les fantasmes et les désirs que suscite l’introjection du pénis de son père comme objet d’amour l’aident à comprendre, s’il entretient avec sa mère de bons rapports, le besoin pour la femme d’introjecter et de conserver ce qu’elle aime434. À cette période du développement, le garçon souhaite, lui aussi, avoir des enfants de son père et, voyant dans la femme un enfant, il la traitera en mère généreuse435, tout en comblant chez sa partenaire les désirs amoureux qu’elle a hérités de son attachement à la mère. Ce n’est que par la sublimation des éléments féminins de sa vie instinctuelle et par le dépassement de son envie, de sa haine et de son angoisse à l’égard de la mère, qu’à l’époque de la primauté génitale le garçon réussira à consolider sa position hétérosexuelle.

Nous avons vu pourquoi, à l’avènement complet du stade génital, il n’y a pas de puissance virile sans que l’enfant soit persuadé d’avoir un « bon » pénis et de son pouvoir de réparation par l’acte sexuel, soit, dans sa justification concrète, du bon état de l’intérieur de son propre corps436. Les situations anxiogènes qui découlent de destructions, d’attaques et de luttes fictives à l’intérieur du sujet se confondent avec celles qui se rapportent à des processus fantasmatiques analogues, mais situés à l’intérieur de la mère, et constituent pour les deux sexes les plus anciennes situations de danger. L’angoisse de castration n’est qu’un aspect, d’importance capitale sans aucun doute, d’une angoisse qui concerne le corps même ; chez le garçon elle prend le pas sur toutes ses autres craintes et finit par devenir un thème dominant, mais précisément à cause de l’angoisse qu’il éprouve à l’égard de l’intérieur de son propre corps et qui compte parmi les sources les plus profondes de l’impuissance. Lorsque, dans ses jeux, il reconstruit avec une telle ardeur une maison ou une ville, ce n’est pas seulement le corps de sa mère mais aussi le sien qu’il rétablit dans leur intégrité.

Renforcement secondaire de l’orgueil phallique

Au cours de cet exposé, que je résume, du développement sexuel du garçon, j’ai signalé certains facteurs propres à renforcer l’orgueil qu’il attache à la possession d’un pénis : 1° Il déplace sur le pénis, organe extérieur qui se prête mieux à une lutte victorieuse, l’angoisse de ses premières situations de danger, qui comprennent toutes les craintes de la position féminine et qui lui faisaient redouter pour son corps des assauts tant extérieurs qu’intérieurs. Le renforcement de son orgueil phallique, avec toutes ses conséquences, sert également à surmonter les angoisses et les déceptions auxquelles il est particulièrement exposé dans la position féminine437 ; 2° Du fait qu’il est un instrument de sa toute-puissance d’abord destructrice, puis créatrice, le pénis devient pour le garçon une arme privilégiée contre l’angoisse. Au service de son sentiment de toute-puissance, de ses efforts dans l’épreuve de la réalité, de la maturation de ses relations objectales, le pénis a pour fonction essentielle d’aider l’enfant à dominer son angoisse. Il s’opère ainsi un rapprochement intime entre le moi et le pénis qui représente finalement le moi et le conscient438 ; à l’opposé, tout ce qui est invisible et inconnu, l’intérieur du corps, les imagos et les excréments, participe de l’inconscient. J’ai eu l’occasion d’observer, dans mes analyses d’hommes adultes ou de garçons, que leur puissance sexuelle et leur moi s’affirmaient à mesure que s’atténuait leur crainte de l’inconscient, des « mauvaises » imagos et fèces qui triomphaient à l’intérieur de leur corps439. Le moi en effet s’enrichit, à la faveur d’identifications mieux réussies, aux « bons » objets introjectés, une fois vaincue la peur du « mauvais » surmoi et du « mauvais » contenu corporel.

Dès qu’il est suffisamment convaincu de la toute-puissance constructive de son propre pénis, le garçon utilise sa foi dans le pouvoir du « bon » pénis paternel pour renforcer secondairement son sentiment de toute-puissance et faciliter l’orientation que lui indiquait son propre pénis. Avec le développement de ses relations objectales, les imagos irréelles passent à l’arrière-plan, tandis que la haine et l’angoisse de castration par rapport au père réel se détachent plus nettement. Les tendances réparatrices se portent davantage sur les objets extérieurs et l’angoisse est contrôlée par des mesures mieux adaptées à la réalité. Tous ces progrès vont de pair avec l’affermissement graduel du stade génital et caractérisent les étapes ultérieures du conflit œdipien.

Troubles du développement sexuel

Nous avons déjà relié au fantasme qui représente les parents unis dans un coït ininterrompu l’une des plus intenses situations anxiogènes chez l’enfant. Le corps de sa mère prend ainsi l’aspect d’une alliance redoutable de ses parents contre lui ; la normalisation de ses relations objectales et de sa vie sexuelle exige que cette imago des parents combinés se scinde au cours de son développement. La prédominance d’une telle imago remonte à des perturbations des tout premiers rapports que l’enfant établit avec sa mère, ou plutôt avec son sein440. Malgré l’importance fondamentale que revêt ce fantasme terrifiant dans le développement sexuel de la fille aussi bien que du garçon, il existe, dès le début, une différence appréciable d’un sexe à l’autre, et nous limiterons ici notre étude au cas du garçon441.

En analysant adultes et enfants de sexe masculin, j’ai observé une réjection et une haine très précoces du sein maternel chaque fois que s’entremêlaient des pulsions orales de succion et des pulsions sado-orales d’égale intensité442. Sous l’effet de ces tendances destructrices, prédomine l’introjection de la « mauvaise » mère, que suit, après le brusque abandon de son sein, une introjection très prononcée du pénis paternel. Gouverné, pendant sa phase féminine, par la haine et l’envie de sa mère, soumis à de fortes pulsions sado-orales, l’enfant finit par détester le pénis intériorisé du père, et le craindre d’autant443. Ses pulsions orales de succion entretiennent des fantasmes d’absorption alimentaire ininterrompue et intarissable. Par ailleurs, ses pulsions sadiques le portent à croire que le pénis paternel a dû, au cours du coït, faire beaucoup souffrir la mère et lui infliger de graves blessures en lui apportant nourriture et satisfaction sexuelle : l’intérieur de la mère est rempli à en éclater d’énormes et « mauvais » pénis du père voués à des œuvres de destruction j elle n’est plus seulement « la femme au pénis », mais comme le réceptacle des pénis du père et de ses redoutables excréments qui leur sont assimilés444. Une part importante de la haine et de l’angoisse qui se rattachaient au père et à son pénis est ainsi déplacée sur la mère445. Un double effet découle d’un sadisme oral trop intense et prématuré chez l’enfant. Ses attaques contre les parents unis dans le coït en sont favorisées, et sa peur d’une telle imago n’en devient que plus terrifiante. Le garçon est du même coup incapable de construire une bonne imago maternelle, indispensable au contrôle de ses premières situations anxiogènes, à la formation d’un bon surmoi figuré par des personnages secourables446, et à son choix définitif d’une position hétérosexuelle.

Un excès de sadisme au cours de la phase féminine du garçon l’amène, à la suite d’une introjection particulièrement forte de l’énorme et « mauvais » pénis du père, à se croire menacé de l’intérieur, à l’exemple de sa mère. Dans le même sens agissent l’introjection de parents hostiles unis dans le coït, et celle, très faible, d’une « bonne » mère. L’action de ces processus, en redoublant l’angoisse de l’enfant à l’égard de son propre intérieur, ouvre la voie à des perturbations graves de sa santé psychique et de son développement sexuel. Un intérieur à « bon » contenu, et, au niveau génital, un « bon » pénis sont nécessaires à l’épanouissement de la puissance sexuelle. Le garçon éprouvera un besoin d’autant plus vif d’un « bon » pénis pour rétablir sa mère dans son intégrité qu’il se sera attaqué à son intérieur et à son sein avec plus de violence, car le pénis du père avec celui de l’enfant sont responsables de la destruction fantasmatique de la mère. Il lui faudra une foi bien solide en sa propre puissance pour dissiper l’effroi que lui inspire l’intérieur menaçant et menacé de la mère, rempli des pénis du père. Or, ce sont précisément ses craintes à l’endroit de son propre intérieur et de sa mère qui l’empêchent de croire en son « bon » pénis et en sa puissance sexuelle. Tous ces facteurs s’accumulent pour le détourner de la femme comme objet d’amour et sont susceptibles, selon le caractère de ses premières expériences vécues, de le rendre homosexuel ou de gêner gravement sa puissance virile s’il adopte une position hétérosexuelle447.

Choix de l’homosexualité

À ce déplacement, qui situe dans l’intérieur de la femme tout ce qui est étrange et terrifiant, s’ajoute souvent un autre processus, dont l’action semble nécessaire à une véritable prise de position homosexuelle. Chez le garçon normal, le pénis représente le moi et le conscient ; il s’oppose au surmoi et au contenu de son intérieur, expressions de l’inconscient. Grâce à un choix objectal de nature narcissique, l’homosexuel attribue cette valeur symbolique au pénis d’un autre individu de même sexe, et dément de la sorte les craintes que lui inspirent le pénis intériorisé par lui et le contenu de son propre intérieur. Aussi un des moyens typiquement homosexuels qu’utilise le moi contre l’angoisse consiste à nier l’inconscient, à le contrôler ou à le soumettre en accentuant l’importance du monde extérieur et de la réalité tangible, de tout ce qui relève de la conscience.

Dans de tels cas, j’ai observé qu’une relation homosexuelle au cours de la première enfance est susceptible de tempérer la haine et la peur qu’éprouve le garçon à l’endroit du pénis paternel et de renforcer sa confiance dans le « bon » pénis. Toutes ses aventures homosexuelles ultérieures seront calquées sur ce modèle infantile. Il se rassure ainsi de diverses manières, dont je ne mentionnerai que les plus habituelles : 1° Le pénis, intériorisé et réel, de son père, ne constitue pas une menace, sur un mode persécutif, pour lui comme pour sa mère ; 2° Son propre pénis n’est pas un instrument de destruction ; 3° L’absence de suites fâcheuses à ses activités homosexuelles démontre combien étaient peu fondées ses craintes infantiles d’être surpris dans ses rapports sexuels avec un frère ou un substitut fraternel, et de se faire chasser de la maison, de se faire châtrer ou tuer448 ; 4° Il appartient à une confédération secrète où il a des complices, car, dans ses rapports sexuels avec un frère ou un substitut fraternel, ils formaient tous deux une alliance vouée à la destruction des parents isolés ou unis par le coït. Dans son imagination, le partenaire tiendra tantôt la place du père qui se liguait secrètement avec lui contre la mère, au cours et au moyen de l’acte sexuel (les parents étant utilisés l’un contre l’autre), tantôt la place d’un frère qui l’aide à détruire le pénis paternel dans son propre intérieur et dans celui de sa mère.

Ce sentiment de participer à une coalition qui se sert de l’acte sexuel contre les parents a son origine dans des fantasmes masturbatoires de caractère sadique partagés avec un complice. Il joue un rôle fondamental dans les rapports sexuels des enfants et se trouve intimement lié aux mécanismes de la paranoïa449. Lorsque de tels mécanismes fonctionnent avec efficacité, l’enfant sera fortement tenté de rechercher des alliés et des complices dans ses situations libidinales et dans ses relations objectales. Il a la possibilité de faire cause commune avec sa mère par des rapports sexuels qui détruiraient en elle le pénis du père ; ce peut être là une condition essentielle à son choix de l’hétérosexualité, dont la persistance à l’âge adulte, en dépit de traits paranoïdes prononcés, s’expliquerait par ce soutien maternel.

Mais dans la carence d’une image de la « bonne » mère et sous l’effet d’une crainte excessive des dangers que recèle le corps de la mère, l’alliance fantasmatique du garçon avec le père contre la mère ou avec un frère contre les parents l’orientera vers une attitude homosexuelle.

La tendance qu’a l’enfant de jouer ses objets les uns contre les autres et de les dominer par des complots remonterait à ses fantasmes de toute-puissance, qui confèrent des qualités magiques aux excréments et aux pensées, comportant l’introduction de fèces ou de gaz toxiques dans ses objets afin de les détruire ou de les asservir. C’est avec ses selles, qui lui apparaissent comme des substances ou des bêtes malfaisantes au service du moi, que l’enfant s’attaque en secret au contenu de ses objets. Ces fantasmes de mégalomanie et de toute-puissance font rarement défaut dans les délires de persécution, de relation450 et d’empoisonnement. Le malade craint de la part de ses objets des représailles identiques à ses propres agressions clandestines451, voire une offensive perfide de ses excréments dirigée contre son moi. Dans des analyses d’enfants et d’adultes, j’ai parfois observé une forme particulière de cette peur des excréments, qui pourraient avoir une existence autonome, échapper au contrôle du sujet et, bravant le moi, exercer une action malfaisante sur ses objets, tant intérieurs qu’extérieurs. Les selles sont alors assimilées à de la vermine et à de petits animaux, tels que des rats, des souris, des mouches ou des puces452.

Quand prévaut une angoisse paranoïde à l’égard des fèces et du pénis dans un rôle persécutif, l’objet d’amour homosexuel représente surtout et avant tout un allié contre les persécuteurs. Le désir libidinal d’un « bon » pénis sera fortement surcompensé et aura pour fonction de masquer les sentiments hostiles et craintifs qu’inspire le « mauvais » pénis. À défaut d’une compensation de ce genre, la haine et la peur de l’objet aimé se feront jour et, par un renversement typiquement paranoïaque, le bien-aimé se transformera en persécuteur453.

Ces mécanismes, qui sont au premier plan dans les troubles de caractère paranoïaque, se retrouvent, quoique de façon atténuée, dans tout comportement homosexuel. L’acte sexuel consommé entre hommes apporte une satisfaction aux pulsions sadiques et une confirmation au sentiment de toute-puissance destructrice. Sous le couvert de la relation libidinale positive au « bon » pénis, pris comme objet extérieur d’amour, se dissimulent, outre la haine du pénis paternel et avec une intensité à la mesure de cette haine, des pulsions destructrices et la crainte qu’elles engendrent à l’endroit du partenaire.

Félix Boehm, dans son article sur L’homosexualité et le complexe d’Œdipe, paru en 1926, a souligné « le rôle que joue cet élément de l’œdipe caractérisé par la haine, les souhaits de mort et de castration active de l’enfant pour son père ». Il a montré que très souvent les rapports homosexuels répondent à une double fin. D’abord, le partenaire est rendu impuissant sur le plan hétérosexuel, ne serait-ce qu’en l’éloignant de la femme. De plus, il est châtré ; l’autre cherche alors à s’emparer de son pénis et à augmenter ainsi sa propre puissance virile auprès de la femme. D’après mes observations, il n’existe pas qu’une simple jalousie à l’égard du père dans ce désir d’éloigner un homme de la femme, c’est-à-dire de la mère ou d’une sœur, mais aussi la crainte des risques auxquels les rapports sexuels exposent la mère. Comme ces risques se rattachent à la fois au pénis du père et au propre pénis sadique du sujet, sa motivation homosexuelle n’en est que renforcée. D’après mon expérience analytique des enfants comme des adultes, l’homosexuel a conclu dans son inconscient, avec son père et ses frères, un pacte aux termes duquel ils doivent tous renoncer sexuellement à leur mère et à leurs sœurs afin de les épargner, quitte à s’accorder mutuellement une compensation454. Je partage entièrement l’opinion de Boehm sur l’orientation homosexuelle du désir qu’éprouve l’enfant de châtrer le père afin de s’emparer de son pénis et de ne pas être impuissant avec sa mère. Dans certains cas, j’ai pu me rendre compte qu’il ne s’agissait pas seulement pour lui de disposer d’un pénis très puissant, mais aussi d’accumuler des réserves considérables de sperme, qu’il croit nécessaires, en raison de ses fantasmes, à la satisfaction sexuelle de la mère455. Il veut se remplir de « bons » pénis et de « bon » sperme, qui assurent l’intégrité et la santé de son propre intérieur. Au stade génital, ce désir s’accentue du fait qu’il s’imagine pouvoir également donner à sa mère du « bon » sperme et des enfants, à condition de garder intact son intérieur ; une telle situation ne peut que stimuler le développement de sa puissance virile dans un sens hétérosexuel. Si par ailleurs les pulsions sadiques dominent le tableau, il persiste néanmoins une orientation hétérosexuelle dans le désir de s’emparer, au cours de rapports homosexuels, du pénis et du sperme du père, car l’assouvissement que procure le père sadique redouble le pouvoir destructeur de l’acte sexuel avec la mère.

Nous avons plus d’une fois reconnu dans le besoin épistémophilique une force qui favorise la réalisation de l’acte sexuel. Même lorsque ce besoin trouve sa satisfaction dans une activité homosexuelle, les capacités hétérosexuelles du sujet en retirent un bénéfice partiel, car les rapports homosexuels doivent lui fournir l’occasion, recherchée dès la tendre enfance, de voir en quoi le pénis du père se distingue du sien et de découvrir de quelle manière il agit au cours du coït avec la mère : il veut savoir comment il pourra devenir plus habile et plus puissant dans les rapports sexuels dont sa mère est l’objet456.

Observation clinique : M. A…

Chez un homosexuel de 35 ans, gravement atteint d’impuissance et de névrose obsessionnelle avec traits paranoïdes et hypocondriaques, l’analyse permit de retracer la méfiance et l’antipathie qui marquaient ses relations avec les femmes, à des fantasmes par lesquels, dès qu’il cessait de voir sa mère, il l’imaginait en coït ininterrompu avec son père457. Dans le transfert, la haine et l’angoisse qu’il ressentait à l’égard de sa mère, et qui souvent masquaient sa culpabilité458, étaient chaque fois liées à une situation évoquant des rapports sexuels entre les parents. Dans ses moments d’anxiété, un coup d’œil rapide suffisait à le convaincre, d’après ma toilette ou ma mine, que j’étais souffrante ou négligée, et que d’une manière ou d’une autre je n’étais pas en forme : que j’étais empoisonnée et détruite à l’intérieur. Ainsi, quand il était tout petit, cherchait-il à s’assurer que sa mère n’avait pas été empoisonnée et détruite au cours des rapports sexuels de la nuit précédente459 ; chaque matin, il craignait de la trouver morte. Le moindre détail, le moindre événement, une différence de comportement ou d’attitude chez sa mère, une divergence d’opinion chez ses parents, tout lui apportait la certitude que la catastrophe tant redoutée s’était réalisée.

Ses fantasmes masturbatoires, qui étaient en réalité des souhaits, et dans lesquels ses parents s’entre-détruisaient, devinrent autant de sources d’angoisse et de sentiments de culpabilité460. Cette angoisse se manifesta par une observation compulsive et incessante de son entourage et par un besoin compulsif et insatiable de savoir. Toutes les énergies de son moi s’épuisaient dans le désir constant d’épier les rapports sexuels de ses parents et de découvrir leurs secrets sexuels, et il ne faisait que renforcer ce désir en voulant empêcher sa mère d’avoir des rapports sexuels et la protéger du mal dont la menaçait le pénis du père461.

Dans le transfert, les sentiments de M. A… se traduisirent par l’intérêt qu’il manifestait quand je fumais. Remarquait-il dans le cendrier un mégot de la séance précédente ou de la fumée dans la pièce, il me demandait si je fumais beaucoup, si je fumais avant le petit déjeuner, si mes cigarettes étaient d’une bonne marque. Ces questions et les affects qui s’y rattachaient étaient liés à l’angoisse qu’il avait éprouvée à l’égard de sa mère, et déterminés par sa curiosité concernant la fréquence, la nature et l’effet sur sa mère des rapports sexuels de ses parents. Si, par exemple, j’allumais une cigarette à un moment qui ne lui paraissait pas opportun, il réagissait d’une manière qui évoquait les sentiments primaires de frustration, de jalousie et de haine qui entourent la scène primitive. Il se mettait alors en colère et m’adressait des reproches : je me désintéressais de lui, je ne pensais qu’à fumer, je le dérangeais ; il me suggérait de cesser de fumer ; d’autres fois, il s’impatientait, me priait de griller une cigarette, ne pouvant attendre plus longtemps le bruit de l’allumette qu’on frotte et insistant pour que je ne le prenne point par surprise. Il apparut clairement que cet état de tension répétait une situation infantile : il écoutait la nuit les bruits qui venaient du lit où couchaient ses parents. Le frottement de l’allumette évoquait les premiers signes de leurs rapports sexuels, et son impatience traduisait sa hâte d’en entendre la fin.

Il lui fallait entendre les bruits qui trahissaient le coït de ses parents, pour s’assurer qu’ils étaient bien vivants. À un moment ultérieur de son analyse, il redouta moins les conséquences de l’acte sexuel, qui était devenu, sous l’effet de tendances correspondant à un stade plus évolué du développement, un acte de réconciliation, de satisfaction et de réparation ; il voulait également se libérer de la culpabilité suscitée par la frustration qu’il avait imposée à ses parents. C’est pourquoi il me demandait de fumer.

M. A… renonça de temps à autre au tabac, dans l’espoir d’éliminer ses malaises d’ordre hypocondriaque. Mais ces arrêts étaient de courte durée, car le tabac avait aussi la vertu de le soulager. Symbole à la fois du « mauvais » et du « bon » pénis paternel, la cigarette devait tantôt détruire, tantôt réparer son intérieur et les mauvais objets intériorisés462.

Ces diverses angoisses étaient à l’origine des symptômes obsessionnels de M. A…, grâce à un déplacement de nature « magique et contre-magique ». Ils apportaient une réponse affirmative ou négative à certaines questions qu’il se posait au sujet de ses parents : avaient-ils eu des rapports sexuels, et avec quelles conséquences, le mal qui avait été fait était-il réparable ? Sa névrose obsessionnelle tenait à la toute-puissance destructrice et constructive, qui était reliée au coït parental et qui avait englobé tout ce qui entourait le malade.

De même ses activités sexuelles, qui étaient gravement perturbées et de caractère compulsif, avaient-elles le sens d’une confirmation et d’un démenti. La crainte du pénis paternel avait nui à ses positions à la fois hétérosexuelle et homosexuelle. En vertu de son identification maternelle et à son fantasme d’avoir incorporé ses parents au cours de leurs rapports sexuels, M. A… croyait son propre intérieur menacé tout comme sa mère par le pénis incorporé. On pouvait observer un certain parallélisme entre son transfert négatif et ses symptômes hypocondriaques463. Sa haine à mon égard et son angoisse au sujet de son intérieur redoublaient, quand, pour des motifs d’ordre extérieur ou intérieur, augmentait l’intensité de ses fantasmes de rapports sexuels dangereux de la mère avec le père ou d’intériorisation par la mère du redoutable pénis paternel. Tout ce qui pouvait entretenir des fantasmes de destruction à l’intérieur de la mère témoignait du même processus chez le malade, à cause de son identification maternelle. Il éprouvait cette haine pour les rapports sexuels de sa mère parce qu’ils l’exposaient en même temps qu’elle. D’ailleurs, ses parents intériorisés avaient aussi en lui des rapports sexuels.

La mère unie au père était toujours une ennemie. L’extrême antipathie qu’il ressentait parfois à l’égard de ma voix et de mes paroles s’expliquait à la fois par une assimilation des mots à des excréments redoutables et toxiques et par le fantasme d’un père, ou plutôt de son pénis, qui parlait par ma bouche. Il orientait ce que je disais et faisais dans un sens qui lui était hostile, à l’exemple de son père intériorisé qui le poussait à mal agir envers sa mère. Quand j’ouvrais la bouche, il craignait d’en voir sortir, prêt à l’attaquer, le pénis paternel ; mes paroles et ma voix étaient identifiées à ce pénis que j’avais en moi.

Après destruction de la mère, il n’y avait plus de mère « bonne » et secourable. Les fantasmes du sein maternel mordu et lacéré, empoisonné et détruit par l’urine et les excréments aboutirent à une introjection très précoce d’une mère toxique et redoutable, qui entrava la formation d’une bonne imago maternelle. Les traits paranoïdes, plus particulièrement les thèmes d’empoisonnement et de persécution, en furent de la sorte favorisés. Tant dans le monde extérieur, primitivement représenté par l’intérieur de la mère, que dans son propre corps, le malade ne pouvait trouver un soutien efficace à l’encontre du pénis paternel et des excréments persécuteurs. Sa crainte de la mère et son angoisse de castration en furent renforcées, et sa croyance en son propre « bon » intérieur et en son « bon » pénis, ébranlée. Ce fut là un des facteurs essentiels qui perturbèrent son développement sexuel. Les troubles de la puissance virile se rapportaient à la crainte du corps dangereux de la mère, mais aussi à la peur d’abîmer la femme avec son « mauvais » pénis et d’être incapable de rétablir son intégrité au cours des rapports sexuels.

Les circonstances qui entourèrent le début de sa maladie montrent combien était fragile sa croyance en une « bonne » mère. M. A… avait combattu dans les premières lignes et avait assez bien supporté les dangers et les inquiétudes de la guerre. C’est plus tard, au cours d’un voyage, dans un endroit perdu de la vallée de la Ruhr, que sa santé chancela. L’analyse établit le rapport de ses symptômes avec la situation de danger qui était à l’origine de son angoisse hypocondriaque et qui consistait en la crainte du « mauvais » pénis intériorisé, d’excréments toxiques, etc. C’est sa logeuse qui, par son comportement, déclencha tout. Elle s’en occupait mal, le traitait sans sympathie ou affection, ne lui donnait pas assez de lait ou de nourriture. Ainsi fut ravivé le traumatisme du sevrage, avec toute la haine et l’angoisse qu’il comporte. C’était en outre pour M. A… la preuve qu’il n’y avait plus de « bonne » mère, qu’il était perdu, abandonné à une destruction intérieure et à ses ennemis extérieurs. Sa croyance mal affermie en la « bonne » mère ne pouvait que céder devant cette réactivation simultanée et accablante de toutes ses situations anxiogènes. C’est la précarité d’une « bonne » et secourable imago maternelle, impuissante devant l’angoisse, qui constitua l’ultime et décisif déterminant de sa maladie.

L’analyse de ce cas démontre bien comment le corps de la femme devient anxiogène, aux dépens de son attrait hétérosexuel, par déplacement sur la mère de la haine et de l’angoisse primitivement rattachées au pénis du père. La position homosexuelle est également ébranlée par le déplacement sur l’intérieur caché de la femme de tout ce qui est étrange et anxiogène.

Observation clinique : M. B…

Nous illustrerons, par des fragments d’une autre observation clinique, le rôle des facteurs que nous venons d’étudier, dans la genèse de l’homosexualité. M. B… avait environ trente-cinq ans lorsqu’il me consulta pour de fortes inhibitions au travail et des épisodes dépressifs très prononcés. Le premier symptôme durait depuis assez longtemps, mais, à la faveur d’un événement que je rapporterai plus loin, s’était aggravé au point de l’obliger à abandonner ses recherches scientifiques et à quitter l’enseignement. Malgré l’excellente évolution du caractère et du moi, malgré des dons intellectuels remarquables, M. B… présentait des troubles psychiques importants. Ses accès de dépression remontaient à la première enfance, mais avaient atteint, au cours des années précédentes, un tel paroxysme qu’un état dépressif s’était installé, qui l’avait en quelque sorte retranché du monde. Le malade croyait, sans raison valable, que son aspect physique éloignait les gens ; cette peur ne faisait qu’accroître son aversion pour les contacts sociaux. Il était également atteint d’une folie du doute qui lui était particulièrement pénible et qui avait progressivement envahi ses occupations intellectuelles.

Sous ces symptômes plus apparents, je réussis à découvrir une hypocondrie marquée et des idées tenaces de persécution et de relation464, allant parfois jusqu’au délire, mais qui ne semblaient pas l’affecter. Il avait pu dissimuler à tout son entourage ses idées de relation et de persécution, son angoisse hypocondriaque et même, dans une certaine mesure, en dépit de leur caractère prononcé, ses symptômes obsessionnels. Cette faculté exceptionnelle de dissimulation allait de pair avec des traits paranoïdes fort accusés. Il se croyait observé et épié, il se méfiait des gens, mais il possédait une rare finesse psychologique qui lui permettait de ne jamais livrer le fond de ses pensées ou de ses sentiments. Malgré la tension constante que lui imposaient ses efforts de dissimulation et de calcul, il avait conservé beaucoup de fraîcheur et de spontanéité affectives, qu’il devait à la qualité positive de ses relations objectales et que soutenait un optimisme foncier. Cet optimisme avait longtemps réussi à masquer sa maladie, jusqu’à ces dernières années.

M. B… était un véritable homosexuel. Tout en ayant de bons rapports humains avec les deux sexes, il rejetait sexuellement la femme au point de ne lui trouver aucun attrait imaginable465. Physiquement, elle lui paraissait étrange, mystérieuse et inquiétante ; il n’éprouvait que de la répulsion pour le corps féminin, avec ses seins, ses fesses et son absence de pénis466. De violentes pulsions sadiques étaient à l’origine de son dégoût pour les fesses et les seins de la femme : il frappait en imagination ces parties « proéminentes » pour les « faire rentrer » et les « diminuer » ; c’est à cette condition, disait-il, qu’il deviendrait peut-être capable d’aimer une femme. Ces fantasmes se rattachaient à une représentation inconsciente de la femme que les pénis du père et de dangereux excréments, assimilés au pénis, avaient remplie au point de la faire éclater et de faire saillie sur son corps. Sa haine des parties féminines « proéminentes » visait donc les pénis de son père, intériorisés et ressortant au-dehors467. L’intérieur de la femme évoquait pour lui un espace infini, rempli d’embûches redoutables et mortelles ; la femme elle-même, un simple réceptacle de pénis terrifiants et de dangereux excréments. La finesse de sa peau, comme d’ailleurs tout ce qui est proprement féminin, ne servait, à son sens, qu’à recouvrir de manière très superficielle l’œuvre de destruction qui se déroulait en elle. Les qualités féminines lui plaisaient, mais il ne les redoutait que davantage, comme autant de signes de la nature fourbe et perfide de la femme.

Identifiant le pénis à des selles, mon malade déplaçait encore plus sur le corps de sa mère la crainte que lui inspirait le pénis paternel et la reportait également sur les excréments toxiques et dangereux de son père. Il cherchait ainsi à faire disparaître à l’intérieur de la mère tout ce qu’il détestait et redoutait. Ce processus extensif de déplacement semble avoir échoué, puisque les objets anxiogènes et cachés s’imposèrent de nouveau à M. B… sous la forme de seins et de fesses qui sortaient du corps de la femme, tels des persécuteurs, pour l’épier, et qu’il n’aurait jamais osé frapper ou attaquer, comme il me le disait avec une répugnance et une angoisse certaines, parce qu’il avait trop peur d’y toucher.

Il avait ainsi déplacé sur le corps de la mère, qui était devenu un objet d’horreur, tout ce qui l’effrayait ; du même coup, il avait idéalisé à l’extrême le pénis et le sexe masculin. Seul l’homme, chez qui tout est clairement et distinctement reconnaissable et qui ne recèle aucun secret, représentait aux yeux du malade l’être naturel et beau468.

De même, il avait fortement refoulé tout ce qui concernait l’intérieur de son propre corps et portait un intérêt exclusif à ce qui était visible à sa surface, en particulier à son pénis. Même sur ce point il n’était guère rassuré, comme en fait foi une question qu’il avait posée à sa nurse vers l’âge de cinq ans. Il lui avait demandé ce qu’elle croyait pire, du « devant » ou du « derrière », du pénis ou de l’anus ; à sa très grande surprise, elle lui avait répondu : « le devant ». Un autre souvenir est également significatif : âgé d’environ huit ans, se tenant sur le palier et plongeant son regard dans la cage de l’escalier, il fut pris d’une rage soudaine pour lui-même et les bas noirs qu’il portait469. Par ses associations, il montra combien la maison de ses parents lui avait toujours paru lugubre, « morte » pour être plus exact ; il se rendait responsable de cet état de ruine, qui symbolisait celui de son propre intérieur et de l’intérieur de sa mère, ravagés par ses dangereux excréments, que représentaient les bas noirs. Refoulant tout ce qui était à « l’intérieur » de son corps pour le déplacer vers « l’extérieur », M. B… avait fini par détester et craindre « l’extérieur » de sa personne dans tout ce qui concernait son aspect physique, source continuelle de ses soucis et de ses tourments. Il éprouvait la même aversion que pour ses bas noirs pour certains articles vestimentaires, en particulier pour les dessous, qui le cernaient et l’étouffaient par leur contact intime sur sa peau470. Ces ennemis tenaient lieu de ses objets intériorisés et de ses excréments qui le persécutaient du dedans ; en déplaçant sur le monde extérieur ses craintes de dangers intérieurs, il avait transformé en ennemis du dehors ses ennemis intérieurs.

Abordons l’étude structurale de ce cas. Le malade avait été nourri au biberon. Cette frustration de ses pulsions libidinales par sa mère avait eu pour double conséquence d’empêcher une fixation orale de succion au sein et de renforcer ses pulsions destructrices à l’endroit de cet organe, que son imagination avait mué en bêtes féroces et en monstres – pour son inconscient, les seins de femme étaient des harpies. Ce processus avait été favorisé par l’équivalence du sein avec le pénis paternel, déposé dans la mère pour en ressortir. Très tôt, il avait assimilé à un pénis la tétine, et, par suite de la privation du sein maternel, en exigeait avec une avidité particulière la satisfaction de ses désirs oraux de succion. Son frère, de deux ans son aîné, l’avait séduit à un âge très précoce, au cours de sa deuxième année ; ce fait contribua beaucoup au développement homosexuel de M. B…, en exagérant sa fixation au pénis par la fellation, qui procurait à ses besoins oraux de succion une satisfaction jusqu’alors refusée. Le père, qui n’avait jamais été fort démonstratif, devint plus affectueux sous l’influence du plus jeune de ses fils ; les efforts de conquête amoureuse du père par mon malade furent couronnés de succès. Sa victoire lui avait démontré la possibilité de changer en un « bon » pénis le « mauvais » pénis de son père, et, parmi les motivations de ses aventures homosexuelles ultérieures, persistait cette tentative d’effectuer une transformation analogue afin de dissiper un grand nombre de ses craintes.

M. B… avait deux frères. Dès un âge très tendre, Leslie, son aîné de deux ans et son séducteur, fut pour lui un objet d’amour et d’admiration. Il en fit le symbole du « bon » pénis ; sans doute faut-il tenir compte ici de la satisfaction précoce de ses exigences orales que lui avaient apportée ses rapports sexuels avec ce frère. Il n’aspirait qu’à se rendre digne de son amitié et à marcher sur ses traces ; il suivit son exemple lorsqu’il eut à choisir une profession. Tout autre était son attitude pour son frère David, issu d’un premier mariage du père, et son aîné de quatre ans. M. B… avait le sentiment, qui paraît fondé, que sa mère préférait à David ses propres enfants ; il n’aimait pas ce frère, et il avait su, très tôt et malgré leur différence d’âge, le dominer, grâce au masochisme de David et à sa propre supériorité intellectuelle. Il se déchargeait sur lui de ses pulsions sadiques contre le « mauvais » pénis – il avait eu également des rapports sexuels avec ce frère au cours de sa première enfance471. David représentait aussi à ses yeux la mère dangereuse qui renfermait les pénis du père. Ses frères, substituts des deux imagos parentales, suscitaient de la sorte les réactions qui avaient trait à ces imagos ; alors que dans la réalité il adorait sa mère et la préférait de beaucoup à son père, il vivait sous la domination fantasmatique d’un « bon » pénis magique (le père) et d’une mère terrifiante. Il ne put jamais surmonter, même à l’âge adulte, son antipathie pour David ; l’analyse montra, entre autres raisons, qu’il éprouvait à l’égard de ce frère un trop vif sentiment de culpabilité pour vraiment l’aimer.

Des influences extérieures, également précoces, s’ajoutaient donc à ces éléments d’ordre intérieur, pour favoriser l’évolution homosexuelle de M. B… et entraver son orientation hétérosexuelle. Sans doute sa mère lui portait beaucoup d’affection, mais il acquit de bonne heure la conviction qu’elle manquait de tendresse pour son mari et que les organes génitaux de l’homme la dégoûtaient. Elle lui donnait l’impression, et non à tort semble-t-il, d’être frigide et de réprouver les désirs sexuels de son fils ; son excès d’ordre et de propreté avait le même effet. Les nurses qu’il eut en bas âge n’étaient pas moins hostiles à toute manifestation sexuelle ou instinctuelle ; on se rappellera la réponse de la nurse qui jugeait le « devant » pire que le « derrière ». Il passa sa petite enfance sans compagnes de jeux, circonstance aggravante pour son développement hétérosexuel. S’il avait grandi avec une sœur à ses côtés, il n’aurait sûrement pas éprouvé une peur aussi intense de l’intérieur mystérieux de la femme, car il aurait alors contenté beaucoup plus tôt sa curiosité sexuelle des organes génitaux féminins. En fait, il avait une vingtaine d’années lorsqu’il prit conscience pour la première fois, en regardant un portrait de femme nue, des différences anatomiques entre les deux sexes. Il apparut en cours d’analyse que l’ampleur des jupes bouffantes de l’époque ne fit qu’exagérer de façon démesurée l’image qu’il s’était créée de l’intérieur énorme, inconnaissable et périlleux du corps féminin. Son « ignorance » en la matière avait été propice à son rejet de la femme sur le plan sexuel, ignorance qui provenait sans doute de son angoisse mais qu’avaient protégée des facteurs externes.

Dans mon exposé sur le développement du garçon, j’ai mis en valeur deux points essentiels : la concentration sur le pénis de la toute-puissance sadique constitue une étape majeure pour une orientation hétérosexuelle définitive, et le moi ne peut franchir cette étape sans avoir acquis, au cours des stades antérieurs, une certaine tolérance à l’angoisse et au sadisme. Cette tolérance était très limitée chez M. B… La toute-puissance excrémentielle jouait dans son cas un rôle plus important qu’il n’est habituel chez les garçons472, tandis que ses pulsions génitales et ses sentiments de culpabilité s’étaient affirmés précocement, facilitant de la sorte ses relations objectales et son adaptation à la réalité. Son moi prématurément consolidé n’avait pas tardé à refouler avec force ses pulsions sadiques et en particulier celles qui étaient dirigées contre la mère, si bien que, ne pouvant adhérer à leurs objets réels, elles restèrent pour la plupart et surtout en ce qui concernait la mère, fixées à ses imagos fantasmatiques473. Ainsi put-il établir, sur deux plans tout à fait distincts, de bonnes relations objectales avec les deux sexes et des rapports dominés par la peur avec leurs mauvaises imagos fantasmatiques.

Incapable, pour ces motifs, d’utiliser son pénis comme organe de ses activités sadiques contre la mère, il ne pouvait pas davantage rétablir son intégrité corporelle, comme il l’eût désiré, au moyen de son « bon » pénis dans des rapports sexuels474. Son sadisme était beaucoup moins refoulé à l’endroit du pénis paternel, mais ses pulsions œdipiennes directes étaient déjà entravées par les facteurs qui s’opposaient à son évolution hétérosexuelle, et sa haine ne trouvant pas à se transformer normalement, il lui fallut chercher une surcompensation partielle dans la croyance au « bon » pénis, qui était à l’origine de son homosexualité.

De très bonne heure, M. B… avait manifesté pour le pénis de ses petits camarades une admiration allant parfois jusqu’à la vénération. C’était la conséquence de sa très forte fixation orale de succion au pénis et de sa fuite devant tout ce qui concernait les fonctions anales et l’intérieur du corps, mais, par suite de ce refoulement énergique de l’analité, le pénis s’était annexé des caractéristiques anales très prononcées. Son pénis lui paraissait entaché d’infériorité et vilain d’aspect, complètement « sale », en fait ; il n’admirait d’ailleurs celui des autres, hommes ou garçons, qu’à des conditions définies. Un pénis qui ne répondait pas à ces exigences le dégoûtait, car il était alors investi des caractères propres au pénis redoutable du père et à de « mauvaises » selles. En dépit de cette restriction, il avait atteint un certain équilibre dans son homosexualité, qui ne s’accompagnait d’aucun sentiment conscient de culpabilité ou d’infériorité, car ses tendances réparatrices, inhibées dans leur expression hétérosexuelle, se réalisaient pleinement dans ses activités homosexuelles.

La vie amoureuse de M. B… oscillait entre deux types : celui qui répondait à son frère Leslie, et qui déclenchait en lui le grand amour et une véritable adoration phallique475 ; et un autre type, qui évoquait David, et qu’il retrouvait chez des garçons ou plus tard chez des hommes dénués de tout charme et conscients à juste titre de leur impopularité. Depuis l’école, il avait maintes et maintes fois jeté son dévolu sur des individus de cette deuxième catégorie ; ils ne lui procuraient aucun plaisir sexuel, tant avec eux ses pulsions sadiques prenaient le dessus. Il se rendait compte de l’humiliation et des tourments qu’il leur infligeait, tout en se comportant à leur égard comme un véritable ami et en exerçant sur eux une heureuse influence intellectuelle.

Dans les deux cas, M. B… obtenait une satisfaction à ses tendances réparatrices et un apaisement à son angoisse. Par ses relations sexuelles avec les substituts de David, il rétablissait l’intégrité des pénis de son père et de son frère que la violence de ses pulsions sadiques à leur endroit avait fantasmatiquement détruits. Il s’identifiait en même temps à l’être inférieur et châtré, si bien que sa haine se retournait contre lui-même et qu’il retrouvait l’intégrité de son propre pénis. Mais en définitive, c’était l’intégrité corporelle de la mère que visaient ses tendances réparatrices, car le malade se sentait gravement coupable à son égard de la castration du père et du frère, qui avait le sens d’attaques contre les enfants contenus dans son intérieur. En rétablissant dans leur intégrité le pénis de son père et de son frère, il tentait de rendre à sa mère le père, des enfants et un intérieur intacts. L’intégrité rétablie de son pénis signifiait en outre qu’il avait lui-même un « bon » pénis et qu’il était en mesure de satisfaire sexuellement sa mère.

L’aspect réparateur de ses relations avec ceux qui rappelaient Leslie était moins apparent, car il s’agissait ici du pénis « parfait ». Cet objet de sa plus vive admiration tenait lieu de démentis, sur un mode magique, à toutes ses craintes. Par son identification à l’objet de son amour, il s’assurait à la fois de la « perfection » de son propre pénis et de l’intégrité des pénis de son père et de son frère ; sa confiance dans le « bon » pénis en était accrue et le corps de sa mère demeurait intact. Son sadisme se reflétait également, quoique de manière inconsciente, dans sa relation au pénis admiré : ses activités homosexuelles châtraient encore l’être aimé, parce qu’il en était jaloux et qu’il voulait s’emparer de son « bon » pénis afin de remplacer dans toutes ses fonctions le père auprès de la mère.

Malgré la précoce fermeté de sa position homosexuelle et son désaveu conscient de l’hétérosexualité, M. B… n’avait pas renoncé, dans son inconscient, aux objectifs hétérosexuels des fantasmes de son enfance. Sur le plan inconscient, ses diverses manifestations d’homosexualité n’étaient que des chemins détournés conduisant à une destination hétérosexuelle.

Sa sexualité était soumise à un très exigeant surmoi. Il lui fallait réparer, dans ses rapports sexuels, chacune de ses destructions fantasmatiques à l’intérieur de sa mère. C’est par le pénis qu’il commençait – nous savons pourquoi – son œuvre de réparation, mais il s’arrêtait là, un peu comme si, voulant édifier une magnifique maison, il s’était constamment interrogé sur la qualité des fondations, ne cessant de les consolider sans jamais aborder le travail même de construction.

C’est sur sa capacité de rétablir l’intégrité du pénis que M. B… avait fondé son équilibre psychique ; une fois cette confiance ébranlée, il tomba malade. Voyons la suite d’événements qui amena cette chute. Quelques années auparavant, son frère bien-aimé Leslie avait succombé à un accident au cours d’une expédition. Malgré le vif chagrin qu’il en éprouva, la mort de son frère n’affecta pas la santé psychique de M. B…, car elle n’éveillait pas sa culpabilité et ne mettait guère en cause sa foi en sa toute-puissance constructive. Détenteur du « bon » pénis magique, Leslie était remplaçable par un autre qui recevrait les mêmes marques de confiance et d’amour. Mais voici que David tomba malade. M. B… se dépensa auprès de son frère, pensant le guérir grâce à sa forte et heureuse influence : vain espoir, puisque David mourut. M. B… ne résista point à ce choc. L’analyse montra que ce deuxième coup le toucha plus durement en raison de l’intense culpabilité ressentie à l’égard de ce frère. Se sentant incapable de rétablir l’intégrité du pénis abîmé, il devait renoncer à toutes ses tentatives inconscientes de réparation, qui concernaient en dernière analyse sa mère et son propre corps. Ce désespoir déclencha également son inhibition au travail.

Nous savons qu’il ne pouvait exprimer par le coït ses tendances réparatrices à l’égard de sa mère ; elle pouvait donc être à ses yeux l’objet de sa tendresse, mais non de sa sexualité. Même ce cadre ne pouvait retenir son excès d’angoisse et de culpabilité ; aux difficultés qu’il éprouvait dans ses relations objectales, s’ajoutait une gêne importante à sublimer. La santé de sa mère, qui n’était pas précisément une invalide, mais, selon ses termes, « de constitution délicate », lui donnait beaucoup de souci ; il s’avéra que cette préoccupation l’accaparait tout entier dans sa vie inconsciente. Cette sollicitude se traduisit dans la situation transférentielle : avant l’interruption des vacances, avant chaque fin de semaine, entre les séances, il était pris d’inquiétude à mon sujet et craignait de ne plus me revoir à cause d’un accident auquel je succomberais. Ce fantasme revenait à maintes reprises et avec de nombreuses variantes, mais répétait le même thème essentiel : dans une rue très fréquentée, une automobile me renverserait et m’écraserait. Cette rue était celle de sa ville natale en Amérique et occupait une place centrale dans ses souvenirs d’enfance ; il ne la traversait, en compagnie de sa nurse, qu’avec la peur de ne plus jamais revoir sa mère. Dans ses accès de dépression profonde, il déclarait au cours de sa séance que « rien ne pourrait s’arranger » et qu’il ne pourrait se remettre au travail tant que ne seraient pas abolis certains événements qui s’étaient déroulés dans le monde depuis sa petite enfance. Ainsi n’aurait pas dû exister la circulation intense de cette rue : pour lui comme pour les enfants dont j’ai parlé au début de cet ouvrage, le mouvement des automobiles représentait les rapports sexuels des parents, qui en devenaient les victimes, mortellement blessées, dans ses fantasmes masturbatoires. Sa crainte manifeste d’être écrasé avec sa mère par une automobile traduisait la peur que le redoutable pénis paternel incorporé par la mère ne les détruise tous les deux puisqu’il avait introjecté, avec les parents combinés, le « mauvais » pénis. En dépit, ou plutôt, comme le montra son analyse, en vertu de l’intense circulation qui y régnait (soit le coït ininterrompu des parents), le malade imaginait, par contraste avec sa ville natale, sans lumière, sans vie, en ruine, une cité lumineuse, vivante et toute belle – vision qui se réalisait parfois, mais pour un moment fugitif, lorsqu’il voyageait à l’étranger476. Cette ville lointaine et chimérique symbolisait l’intégrité retrouvée de son propre corps et de sa mère ressuscitée ; mais l’excès de son angoisse l’empêchait de croire à la possibilité d’un tel miracle, et, par le fait même, de travailler.

Alors qu’il était encore assez bien, M. B… préparait un ouvrage réunissant les conclusions de ses recherches scientifiques ; il dut en abandonner la rédaction. Ce livre avait à ses yeux la même signification que la cité merveilleuse, tenant lieu de sa mère intacte et de son propre corps rétabli dans son intégrité, tandis que chaque résultat consigné, chacune des phrases représentait des enfants sains et saufs, le pénis intact du père. L’analyse permit de découvrir dans sa crainte du « mauvais » contenu de son propre corps, le principal obstacle à ses facultés créatrices. Un de ses symptômes hypocondriaques était une sensation de grand vide intérieur. Dans le domaine intellectuel correspondait l’impression que tout ce qui lui tenait à cœur, tout ce qu’il trouvait beau et intéressant, perdait sa valeur, « s’usait » et lui était enlevé ; c’était là, plus profondément, la crainte d’avoir perdu, en éliminant ses mauvaises imagos et ses excréments dangereux, ce qu’il y avait de « bon » et de « beau » dans le contenu de son corps.

C’est surtout dans sa position féminine qu’il puisait ses forces créatrices, que limitait une condition imposée par son inconscient, celle d’avoir un corps rempli de bons objets, en fait de beaux enfants477 ; ainsi pouvait-il mettre au monde des enfants. Il lui fallait donc soit se défaire de ses « mauvais » objets intérieurs, et alors il se sentait vide ; soit les transformer en « bons » objets, à l’exemple des pénis de son père et de ses frères, qu’il avait rendus « bons ». Il aurait ainsi acquis la certitude que le corps et les enfants de sa mère, le pénis de son père avaient retrouvé leur intégrité ; ses parents auraient alors pu vivre ensemble en harmonie et se donner mutuellement une pleine satisfaction sexuelle. Par identification au « bon » père, le malade, dans ces conditions, aurait pu donner des enfants à sa mère, et affermir sa position hétérosexuelle.

Lorsqu’il se remit à la rédaction de son livre, après quatorze mois d’analyse, il manifesta très distinctement son identification à la mère dans la situation transférentielle. Il s’imaginait être ma fille, et il se rappela qu’étant enfant il avait souhaité changer de sexe, consciemment parce qu’il savait que la mère eût préféré une fille, et inconsciemment parce qu’il aurait alors pu l’aimer sexuellement : il n’aurait plus eu à craindre de blesser sa mère avec son pénis, qu’elle détestait et qui lui semblait dangereux478. Malgré son identification maternelle et des traits de caractère fortement féminins, qui se révélaient également dans son livre, M. B… n’avait pas réussi à maintenir sa position féminine, et, de ce fait, avait toujours éprouvé des difficultés dans son travail créateur.

Au fur et à mesure que son identification maternelle et son désir d’être une femme prenaient du relief dans son analyse, ses inhibitions au travail s’estompèrent. C’est la peur de ses objets intériorisés qui s’était d’abord opposée à son souhait d’avoir des enfants, et, par la suite, à l’épanouissement de ses forces créatrices, car la mère dont il redoutait la rivalité était surtout et avant tout la « mauvaise » mère intériorisée, unie au père. C’était également à ces objets intériorisés que se rapportait sa crainte si vive d’être observé et surveillé, comme s’il devait leur soustraire toutes ses pensées, dont chacune figurait une « bonne » portion de son intérieur – un enfant479. Il mettait une hâte fébrile à confier ses pensées à son manuscrit, comme pour les protéger contre les « mauvais » objets qu’il rencontrerait en écrivant. Il lui fallait séparer les « bons » des « mauvais » objets à l’intérieur de son corps et convertir en « bons » objets les « mauvais » objets. Le travail qu’il consacrait à la rédaction de son livre, ses efforts intellectuels étaient inconsciemment identifiés au rétablissement de l’intégrité de son intérieur et à la création d’enfants, qui seraient ceux de sa mère. Il rétablissait en lui l’intégrité de la « bonne » mère en la remplissant de beaux enfants de nouveau intacts et en s’ingéniant à mettre ces objets de création récente à l’abri des « mauvais » objets qu’il contenait : le « mauvais » pénis de son père et les parents unis dans les rapports sexuels. Du même coup son propre corps récupérait beauté et santé, sous la protection d’une « bonne » mère resplendissante de santé et de beauté, le défendant contre ses « mauvais » objets intérieurs. M. B… pouvait s’identifier à cette « bonne » mère480. Les beaux enfants – ses pensées, ses connaissances – dont il peuplait fantasmatiquement son intérieur, étaient à la fois ceux qu’il concevait par identification maternelle et ceux qu’il faisait à la « bonne » mère, la mère qui lui donna son lait pour rendre son pénis robuste et puissant. Une fois cette position féminine acceptée et sublimée, ses éléments masculins se manifestèrent de façon plus efficace et plus productive dans son travail.

À mesure que s’affermissait sa foi en sa « bonne » mère et que s’atténuaient ses dépressions et ses angoisses de caractère paranoïde et hypocondriaque, M. B… put reprendre graduellement son travail, d’abord d’une manière anxieuse et compulsive à l’extrême, puis avec une facilité grandissante. On observait parallèlement une amélioration continue de ses symptômes homosexuels. Son adoration du pénis, du « bon » et beau pénis, fit place à la crainte du « mauvais » pénis, qu’elle recouvrait, et dont une forme particulière put dès lors se discerner : le « mauvais » pénis du père s’était emparé de son propre pénis par pénétration et lui commandait du dedans481. M. B… ayant ainsi perdu la maîtrise de son pénis, devenait incapable de l’utiliser à des fins « bonnes » et productives. Cette angoisse atteignit son point culminant à la puberté. Luttant de toutes ses forces contre la masturbation, l’enfant avait des pollutions nocturnes ; il se mit alors à craindre de ne pouvoir contrôler son pénis, possédé du démon : c’est à cette possession qu’il en attribuait les dimensions variables et les modifications qui accompagnent la croissance.

Cette peur avait beaucoup contribué à le dégoûter de son pénis, rendu inférieur par ses qualités anales, « mauvaises » et destructrices. Sa position hétérosexuelle s’en trouvait gravement compromise ; il devait se tenir à l’écart de la femme, puisque la présence continuelle du « mauvais » pénis paternel dans ses rapports sexuels avec la mère le contraignait à commettre de mauvaises actions. C’est donc en vain qu’il avait délégué à son pénis la fonction majeure de représenter ce qui est conscient et apparent, et qu’il avait à la fois refoulé et nié l’existence de l’intérieur de son corps. L’analyse de ces craintes permit à M. B… d’améliorer son rendement et de renforcer sa position hétérosexuelle.

Après deux ans d’analyse (380 séances), mon malade dut interrompre son traitement, mais avec l’intention de le reprendre, pour régler ses affaires en Amérique. Ses dépressions profondes et ses inhibitions au travail avaient presque entièrement disparu ; son angoisse, sous ses formes paranoïde et hypocondriaque, de même que ses symptômes obsessionnels s’étaient beaucoup atténués. Ces résultats nous autorisent, il me semble, à penser qu’un supplément d’analyse amènera chez lui une orientation hétérosexuelle définitive. Il resterait, comme l’indique le déroulement de son analyse, à réduire encore davantage sa crainte d’une imago maternelle faussée, d’effectuer ainsi un rapprochement entre ses objets, réels et fantasmatiques, qu’il avait si profondément dissociés dans son esprit, et un affermissement de sa foi dans un « bon » pénis qui soit le sien et dans une « bonne » mère de nouveau intacte, pour en faire bénéficier, en plus de sa mère intériorisée et de son travail, ses rapports avec la femme dans son rôle d’objet sexuel. La crainte du « mauvais » pénis paternel devrait aussi s’atténuer de manière à favoriser une identification au « bon » père.

Les facteurs dont nous avons invoqué l’action pour le passage de l’homosexualité à l’hétérosexualité chez ce malade sont identiques à ceux que nous avons décrits parmi les conditions essentielles à une solide prise de position hétérosexuelle. L’issue heureuse du développement masculin dépend de la primauté d’une bonne imago maternelle qui aide le garçon à dominer son sadisme et ses diverses angoisses. Comme ses craintes concernant son propre corps et celui de sa mère sont inséparables et s’influencent mutuellement, il ne peut rétablir l’intégrité de l’un sans l’autre ; au stade génital, c’est à cette condition qu’il parviendra à la puissance sexuelle. Une foi suffisante dans le « bon » contenu de son corps, pour en combattre les « mauvais » objets et les excréments, semble nécessaire à la production d’un sperme « bon » et bénéfique par le pénis figurant le corps dans sa totalité. Cette foi, qui va de pair avec celle qu’il a dans son pouvoir d’aimer, se rattache à sa croyance en ses « bonnes » imagos, surtout en la « bonne » mère et en son corps intact et bénéfique.

Lorsqu’il a pleinement atteint la génitalité, les rapports sexuels ramènent l’homme à sa source initiale de satisfaction, à la mère généreuse qui lui apporte aussi un plaisir génital. En réparation de toutes ses agressions dont la première avait le sein pour objet, il lui offre son sperme « bénéfique » qui doit lui donner des enfants, rétablir l’intégrité de son corps et lui procurer une satisfaction orale. Ce qui lui reste d’angoisse et de culpabilité, en intensifiant, en approfondissant et en organisant les pulsions libidinales primaires de l’enfant au sein, confère à ses rapports objectaux cette richesse et cette plénitude affectives que l’on entend par amour.


413 Dans la mesure où il en est ainsi, ces stades ne seront que brièvement traités ici. Pour une étude plus détaillée, le lecteur se reportera aux chap. VIII et IX de cet ouvrage.

414 Pour plus de précisions au sujet des phénomènes dont l’apparition est en rapport avec la phase féminine du garçon, le lecteur peut consulter mon article : Early Stages of the Œdipus Conflict (1928). Voir également Karen Horney : The Flight from Womanhood (1926) ; et Félix Boehm : The Feminity-Complex in Men (1929).

415 Par excellence, en français dans le texte allemand. (N. du T.)

416 L’importance étiologique de craintes de cette nature dans les psychoses a été soulignée aux chap. VIII et IX.

417 Cette crainte est, je crois, en rapport avec différentes formes de claustrophobie. Il semble évident que la claustrophobie remonte à la peur d’être enfermé dans le corps dangereux de la mère. Cette crainte se réduirait à une crainte pour l’organe même, quand elle porte sur l’impossibilité de libérer le pénis du corps de la mère.

418 Cf. Abraham : Ejaculatio Praecox (1917). Dans : Beiträge zur Analyse des Sadismus und Masochismtts (1913), Federn, étudiant « comment apparaissent chez l’homme les phénomènes de sadisme actif », conclut que « la composante organique naissante, de nature active et masculine, se transforme en sadisme actif grâce à des mécanismes inconscients dont la représentation symbolique n’est pas le moins important, il serait plus juste de dire que les tendances qui dérivent de cette composante organique deviennent des désirs sadiques. En même temps il y a une réactivation des pulsions actives qui se sont déjà épanouies chez le garçon ».

419 Dans certains cas, j’ai pu constater que le garçon utilise en fantasme son propre pénis comme une arme contre le pénis intériorisé du père. Il assimile son jet d’urine à son pénis et s’en sert comme d’un bâton, d’un fouet, d’une arme, pour vaincre le pénis du père à l’intérieur de lui-même. J’ai souvent observé un fantasme dans lequel le garçon étire son pénis jusqu’à pouvoir l’introduire dans sa bouche et, dans un cas, dans son anus. Ce fantasme est également inspiré par son désir d’engager son pénis dans une lutte directe avec son surmoi.

420 Selon Ferenczi (Attempt to Formulate a Génital Theory, 1922), le déplacement des érotismes prégénitaux en activités génitales s’effectuerait par un processus d’amphimixie.

421 Reich a fait ressortir l’importance de la force constitutionnelle de l’érotisme génital dans l’issue finale du développement de l’individu (cf. son ouvrage, Die Funktion des Orgasmus, 1927).

422 Si les affects génitaux s’installent trop tôt et obligent ainsi le moi à une défense prématurée et exagérée contre les pulsions destructrices, il peut en résulter de graves inhibitions du développement (voir mon travail : The Importance of Symbol-Formation in the Development of the Ego, 1930).

423 Voir chap. VIII.

424 Cf. Mary Chadwick : Über die Wurzel der Wissbegierde (1925).

425 Dans : Ödipuskomplex und Homosexualität (1927), Félix Boehm en arrive & conclure que les fantasmes, fréquents chez les hommes, où le vagin de la femme recèle un gros pénis, mouvant et « dangereux » (un pénis féminin) tirent leur valeur pathogénique du fait qu’ils sont inconsciemment reliés à l’idée de la présence de l’énorme et terrifiant pénis paternel caché dans le vagin de la mère. Dans un article antérieur : Homosexualität und Polygamie (1920), le même auteur fait ressortir le besoin qu’éprouvent souvent les hommes d’affronter le pénis paternel à l’intérieur de leur mère, en raison des pulsions agressives dirigées contre le pénis du père. Boehm considère comme des facteurs importants de l’homosexualité masculine ce désir de s’attaquer au pénis du père dans le vagin de la mère et le refoulement de ces pulsions agressives.

426 L’avènement de cette phase révèle que la séparation de l’imago des parents combinés est accomplie et que l’angoisse psychotique infantile s’est muée en une névrose.

427 Voir chap. IX.

428 Nous avons montré dans un autre contexte que les tendances réparatrices du garçon s’attachent au « bon » objet et que ses tendances destructrices visent le « mauvais » objet.

429 Puisque les situations anxiogènes du garçon en ce qui concerne l’intérieur de la mère et son angoisse au sujet de son propre corps sont en interrelation et en interdépendance, ses fantasmes de restauration du corps de sa mère s’appliquent en tous points à la restauration de son propre corps. Nous allons considérer cet aspect de ses fantasmes réparateurs.

430 Le sentiment de culpabilité du garçon envers sa mère et sa crainte que le « mauvais » pénis du père puisse abîmer celle-ci contribuent dans une proportion non négligeable à ses tentatives pour restaurer le pénis du père, le rendre à la mère et les unir tous deux dans une relation harmonieuse. Dans certains cas, ce désir peut devenir si impérieux que l’enfant délaissera sa mère en tant qu’objet d’amour et la cédera totalement à son père. Cette situation le porte à assumer une position homosexuelle, et son homosexualité aurait pour but la réparation à l’égard du pénis du père, dont la fonction serait alors de restaurer et de satisfaire la mère.

431 Lorsque la peur qu’a le garçon du « mauvais » pénis est trop intense ou, ce qui n’est pas rare, que son incapacité de tolérer son propre sadisme renforce exagérément sa croyance dans le « bon « pénis, aussi bien à l’égard du pénis du père à l’intérieur de la mère qu’à l’égard de son surmoi, son attitude envers les femmes pourra en devenir totalement faussée. L’acte hétérosexuel servira avant tout à la satisfaction de ses désirs homosexuels et le ventre de la femme ne sera rien de plus qu’un réceptacle pour le « bon » pénis.

432 Early Stages of the Œdipus Conflict (1928).

433 Dans son article : Über die Wurzel des Wissbegierde (1925), Mary Chadwick estime que le garçon se résigne à son incapacité d’enfanter grâce à l’utilisation de ses pulsions épistémophiliques ; les découvertes scientifiques et les conquêtes intellectuelles lui tiennent lieu d’enfants. L’attitude de rivalité qu’il adopte à l’égard des femmes dans le domaine des idées serait due i un déplacement sur le plan mental de l’envie qu’il éprouve à l’égard de celles qui peuvent avoir des enfants.

434 Edoardo Weiss pense que le choix hétérosexuel de l’objet par l’homme adulte est le résultat d’une projection de sa propre féminité et que c’est à cause de ce mécanisme de projection qu’il conserve une certaine attitude maternelle envers sa compagne. D’après le même auteur, la femme atteint son état hétérosexuel définitif de manière analogue, en abandonnant sa masculinité pour la situer dans l’homme qu’elle aime (Über eine noch unbeschriebene Phase der Entwicklung zur heterosexuellen Liebe, 1925).

435 Reich a montré que, pour de nombreux malades, le pénis a le rôle du sein maternel et le sperme, celui du lait (cf. Die Funktion des Orgasmus, 1927).

436 À mesure que la sévérité du surmoi, l’angoisse et le sadisme diminuent et que le stade génital apparaît plus nettement, cette conviction s’affirme de plus en plus dans l’analyse et s’accompagne d’une amélioration de la relation avec l’objet et des rapports entre le surmoi, le moi et le ça.

437 Voir mon article : Early Stages of the Œdipus Conflict (1928).

438 C’est un fait bien établi par l’observation psychanalytique que l’activité masculine en général est représentée par le pénis et la puissance sexuelle.

439 Voir mon article : A Contribution to the Theory of Inteîiectual Inhibition (1931).

440 Voir chap. VIII.

441 Le cas de la fille fut étudié au chapitre précédent.

442 Dans certains de ces cas, la période de succion a été brève et insatisfaisante ; dans d’autres, l’enfant n’a été nourri qu’au biberon. Même lorsque la période de succion semble satisfaisante, il arrive que l’enfant abandonne le sein très tôt et avec haine, et qu’il introjecte très fortement le pénis du père ; des facteurs constitutionnels doivent alors être mis en cause.

443 La haine exagérée du garçon vis-à-vis du pénis du père se fonde sur des fantasmes destructeurs extrêmement intenses, dirigés contre le sein et le corps de sa mère, de telle sorte qu’ici aussi son attitude initiale envers la mère influence son attitude envers le père.

444 Les imagos qui proviennent de ces fantasmes non seulement diffèrent généralement tout à fait de l’image réelle de la mère du garçon, mais la masquent complètement. Ici la cause et l’effet se renforcent mutuellement. Sous l’empire de ses premières situations anxiogènes, qui continuent à dominer son psychisme, le garçon n’a pu poursuivre le développement de ses relations objectales et son adaptation à la réalité ; il ne trouvera donc ni dans son monde objectal ni dans la réalité extérieure un réconfort contre cette angoisse primitive. J’ai constaté que la relation de ces enfants à la réalité avait subi une altération permanente.

445 Dans le chapitre précédent, nous avons relevé un processus analogue de déplacement chez la fillette. Lorsque sa haine et son envie se portent principalement sur le pénis du père que la mère a incorporé, elle déplace sur le pénis du père les sentiments qui, originellement, s’adressaient surtout à la mère ; le résultat en est que l’attitude de la fille envers les hommes est exposée à de graves perturbations.

446 Voir mon article : Personification in the Play of Chïldren (1929).

447 Dans les cas extrêmes, sa libido sera incapable de se maintenir dans une position quelconque.

448 Derrière cette crainte se dissimule celle de la mère, prise comme rivale qui accuse l’enfant d’avoir châtré le père et de lui avoir dérobé son pénis.

449 Voir chap. VII.

450 Délire de relation : Beziehungswahn (delusions of reference). (N. d. T.)

451 Voir chap. VIII.

452 Mon patient de cinq ans, Franz, chez lequel l’analyse révéla des traits psychotiques marqués, avait peur, dans l’obscurité, d’une multitude de rats et de souris qui viendraient de la chambre à côté dans la sienne et s’abattraient sur lui tandis qu’il était couché dans son lit, les uns l’attaquant par-dessus, les autres par-dessous. Ces animaux représentaient les selles provenant des parents et pénétrant dans son anus et les autres orifices de son corps, par suite de ses propres attaques sadiques anales contre ses parents.

453 Voir chap. IX.

454 Freud a attiré l’attention sur le fait que dans certains cas les sentiments de rivalité surmontés et les tendances agressives refoulées favorisent un choix homosexuel d’objet (voir : Certain Neurotic Mechanisms in Jealousy, Paranoia and Homosexuality, 1922). Sadger a donné beaucoup d’importance à la rivalité du garçon vis-à-vis de son père et à son désir de le châtrer, dans l’étiologie de l’homosexualité (Ein Fall von multipler Perversion mit hysterischen Absenzen, 1910). Ferenczi a fait remarquer que les homosexuels nourrissent de cruels souhaits de mort contre leur père à côté de fantasmes cruels et sensuels d’agression contre leur mère.

455 Une des causes de l’impuissance sexuelle, qui apparaîtra plus tard, vient de la disproportion entre son petit organe et l’énorme pénis, les vastes quantités de sperme que l’enfant croit indispensables à la satisfaction de sa mère.

456 Boehm cite (loc. cit.) le cas d’un malade qui, entre autres, avait l’habitude de s’enquérir auprès de ses partenaires homosexuels de la « technique sexuelle » qu’ils pratiquaient avec les femmes.

457 À cause de ce déplacement, la mère acquérait tellement les qualités du pénis paternel et gardait si peu de sa propre personnalité que M. A… l’identifiait inconsciemment au pénis paternel (représenté consciemment par un garçon). Ce déplacement complexe lui rendait difficile la compréhension consciente de la différence des sexes.

458 Ernest Jones a attiré l’attention sur ce mécanisme dans son article, Fear, Guilt and Hate (1929).

459 Lorsque M. A… était particulièrement angoissé, il avait le sentiment que la rue et la maison que j’habitais (représentant le monde dans sa totalité) étaient très sales. M. A… m’identifiait alors souvent à la femme de ménage qui nettoyait la cage d’escalier et qui lui inspirait une forte répugnance. Par ailleurs, cette femme lui semblait si désagréable parce qu’elle éveillait en lui de la culpabilité et de l’angoisse ; il voyait en elle sa mère, humiliée et dépouillée par lui, qui nettoyait l’intérieur de son corps souillé et empoisonné (la maison). Il se sentait responsable de cet état en raison des fantasmes au cours desquels il s’était attaqué à ses parents unis dans le coït et avait empoisonné avec ses excréments l’intérieur du corps de sa mère.

460 J’ai voulu illustrer par ce cas certaines des premières situations anxiogènes qui étaient à l’origine de troubles importants de sa sexualité. Dans ce matériel abondant, j’ai donc trié deux éléments, correspondant à des impressions et à des influences du début de la vie, qui contribuèrent à son développement. La mère était sujette à des maux sans gravité et le père était un homme dur et tyrannique, craint par toute la famille.

461 Cette angoisse renforce la jalousie primitive de l’enfant qui l’amène à troubler la satisfaction sexuelle des parents et leur intimité. C’est en raison de ses fantasmes sadiques que l’enfant craint que les parents ne se détruisent et s’entretuent au cours du coït ; son angoisse le pousse à les observer et à les déranger sans cesse.

462 On retrouve à mon avis, cet élément étiologique dans l’alcoolisme. L’alcool, représentant le « mauvais » pénis ou la « mauvaise » urine, sert à détruire le « mauvais » objet intériorisé. Dans The Role of Psychotic Mechanisms in Cultural Development (1930) Melitta Schmiderberg voit dans la tendance à la toxicomanie une protestation du « bon » pénis contre le « mauvais » pénis intérieur. L’ambivalence transforme en « mauvais » pénis la substance incorporée et ainsi se crée une nouvelle motivation dans le même sens.

463 Les particularités des doléances hypocondriaques étaient généralement déterminées par la structure et les éléments des fantasmes sadiques. Ainsi la sensation de brûlure était reliée à des fantasmes de caractère urétral. Si l’urine, pour ce malade pouvait brûler les objets, elle pouvait également brûler l’intérieur de son propre corps ; il ressentait alors que le pénis intériorisé du père et l’urine avaient la propriété de brûler, d’empoisonner et de détruire.

464 Il s’avéra que l’inquiétude et la préoccupation continuelles de M. B… au sujet de sa mine n’étaient qu’un déplacement sur son aspect extérieur de l’inquiétude et de l’anxiété hypocondriaque qu’il ressentait à l’égard de l’intérieur de son propre corps.

465 Une ou deux fois dans sa vie, il avait eu des rapports sexuels avec des femmes, mais n’en avait jamais retiré de satisfaction réelle. Ses motifs principaux pour s’engager dans une affaire passagère de ce genre étaient la curiosité, le désir de faire ce que les autres hommes, hétérosexuels, faisaient, et, surtout, la crainte de blesser dans leurs sentiments ses partenaires, qui avaient toujours manifesté plus d’empressement que lui.

466 Nous verrons plus loin pourquoi ce manque le terrifiait.

467 Ainsi que nous l’avons dit au chap. IV, la tête, les bras, les mains et les pieds de la femme signifient souvent pour l’inconscient le pénis intériorisé du père, qui est ressorti ; alors que ses membres (une paire de jambes, de pieds, de bras ou même de doigts) représentent souvent les deux parents intériorisés.

468 La possession d’un pénis était à ce point indispensable pour dominer son angoisse que toutes les craintes de M. B… au sujet de l’intérieur du corps de la femme se trouvaient accrues du fait qu’elle n’était pas pourvue de cet organe externe.

469 Regarder en bas signifiait regarder en lui-même. Dans d’autres cas, j’ai pu me rendre compte que regarder au loin était synonyme d’introspection. Il semblerait que pour l’inconscient rien n’est plus distant, ni plus insondable que l’intérieur du corps de la mère, et plus encore, l’intérieur de son propre corps.

470 J’ai constaté, au cours d’autres analyses, d’enfants et d’adultes, que des choses extérieures représentent des substances corporelles. Mon patient Günther, âgé de six ans, passait son temps à fabriquer des serpents en papier, à les enrouler autour de son cou et à les déchirer. Il agissait ainsi pour maîtriser sa peur, non seulement du pénis du père qui l’étranglait de l’extérieur, mais aussi du pénis intériorisé du père qui l’étouffait et le détruisait de l’intérieur.

471 Les relations sexuelles de M. B… avec ses frères furent interrompues après la première enfance ; il n’en gardait même aucun souvenir conscient. Par contre, il se rappelait avec beaucoup de clarté et de détails avoir énormément tourmenté son frère David ; ce comportement cruel était étroitement lié, ainsi que le montra l’analyse, aux activités sexuelles qu’il avait oubliées.

472 Pour la même raison, il présentait des traits féminins marqués et des sublimations à prédominance féminine. Nous étudierons cet aspect plus loin.

473 L’échec dans la formation du surmoi de M. B…, à cause de la prépondérance de ses premières situations anxiogènes, avait amené des troubles psychiques importants, une altération de son développement sexuel et une inhibition de sa capacité de travail ; de plus, ses relations objectales, qui étaient essentiellement satisfaisantes, s’en trouvaient parfois gravement perturbées.

474 Au chapitre précédent, j’ai mentionné quelques facteurs qui permettent aux hommes comme aux femmes de restaurer leur objet par l’acte sexuel.

475 Il eut une fois une aventure avec un troisième type de personne qui correspondait à son père. Cela se produisit malgré lui, mais il ne put l’éviter et il en éprouva une très vive angoisse.

476 Ici encore, chaque détail de sa merveilleuse ville imaginaire représentait une restauration, un embellissement et un perfectionnement de plus en plus accomplis du corps de sa mère et du sien propre qu’il n’imaginait qu’abîmés et détruits.

477 Au chapitre précédent nous avons vu que la croyance en la toute-puissance des excréments est plus fortement développée chez la fillette que chez le garçon et que ce facteur a une influence spécifique sur la nature de ses sublimations. J’ai montré comment, la matière fécale « mauvaise » et répugnante se transformait en un « bel » enfant. Chez M. B…, la croyance dans la toute-puissance du pénis comme agent du sadisme s’était avérée inefficace, alors que prédominait la croyance dans la toute-puissance des excréments ; ses sublimations étaient donc d’un type nettement féminin.

478 M. B… se souvenait d’avoir essayé maintes et maintes fois, étant enfant, de serrer son pénis entre ses cuisses afin de le faire disparaître de la vue.

479 Sa peur de ses mauvaises imagos, qui l’obligeait à tenter de nier et de soumettre son inconscient plus qu’il n’est habituel, était en étroite relation avec l’inhibition de son pouvoir créateur. Il ne pouvait jamais s’abandonner complètement à son inconscient, si bien qu’une source importante d’énergie créatrice lui était fermée.

480 La femme « pure » et « intouchée » est la mère qui n’a pas été souillée ou détruite par le pénis et les dangereux excréments du père, et qui peut par conséquent donner à son amant des substances « bonnes, curatives et pures » extraites de son propre corps intact.

481 Dans mes analyses de sujets mâles de tout âge, je me suis trouvée plus d’une fois en face de cette situation anxiogène particulière, dans laquelle le « mauvais » pénis remplit de l’intérieur le propre pénis du sujet et en prend ainsi totalement possession. Un de mes petits patients, par exemple, jeta dans le feu un crayon avec le capuchon. Il voulait détruire dans les flammes quelque chose de « mauvais », de fort et de dur, qui était contenu dans le capuchon. Ce dernier représentait son propre pénis et la « mauvaise » chose (le crayon même) à brûler, le pénis du père. Une autre fois, il mit dans le feu un morceau de bois et en même temps tailla son crayon, expliquant qu’ainsi le « mauvais » bois se consumerait mieux. Il s’avéra que, dans son imagination, le morceau de bois et le crayon faisaient partie d’un tout, étaient pris l’un dans l’autre et luttaient l’un contre l’autre. Analysée, cette situation anxiogène libère une angoisse particulièrement intense, qui constitue, à mon avis, un obstacle important à la puissance sexuelle chez l’homme.