Préface de la première édition

Cet ouvrage tire sa substance de ce que j’ai pu observer au cours de mon travail psychanalytique avec les enfants. J’avais d’abord formé le projet de le présenter en deux parties, la première consacrée à la description de ma technique, et l’autre à l’exposé des considérations théoriques qui se sont graduellement dégagées de la pratique et qui se sont révélées par la suite d’une grande utilité dans l’application de ma technique. Les cadres de cette deuxième partie se sont constamment élargis pendant la rédaction, qui a pris plusieurs années, et mon expérience psychanalytique de l’adulte m’a conduite à étendre à sa psychologie mes conceptions des tout premiers stades du développement de l’enfant. Je suis arrivée à certaines conclusions que je présente comme une contribution à la théorie générale de la psychanalyse sur les débuts du développement humain.

Ce que j’apporte s’inspire en tous points de ce que Freud nous a appris. C’est par l’application de ses principes que j’ai pu pénétrer le psychisme des jeunes enfants, les traiter et les guérir. Je fus ainsi en mesure d’observer directement les premiers processus du développement et d’en tirer des conclusions théoriques qui confirment pleinement les découvertes faites par Freud dans la psychanalyse des adultes et tendent à en prolonger quelques-unes des dimensions.

Si cet effort porte des fruits, si, grâce à cet ouvrage, quelques éléments s’ajoutent au savoir croissant de la psychanalyse, c’est tout d’abord à Freud lui-même que j’en serai redevable, car il ne s’est pas contenté d’établir pour la doctrine psychanalytique des fondements qui en assurent l’expansion future, mais il n’a cessé d’attirer notre regard sur les aspects qui méritaient d’être approfondis.

Je voudrais ensuite rendre hommage à mes deux maîtres, Sándor Ferenczi et Karl Abraham, qui ont secondé mon activité psychanalytique. C’est Ferenczi qui m’initia à la psychanalyse, m’en enseigna la véritable nature et toute la signification. Il était doué d’une sensibilité immédiate et profonde pour l’inconscient et le symbolisme, d’une intuition étonnante pour tout ce qui touche à l’âme enfantine ; il m’a aidée, par son exemple qui m’a marquée, à comprendre la psychologie du jeune enfant. C’est lui encore qui me signala mes aptitudes pour l’analyse des enfants, dont le progrès l’intéressait au plus haut point, et qui m’encouragea à me consacrer à ce domaine, encore si peu exploré à l’époque, de la thérapeutique psychanalytique. Il fit tout ce qui était en son pouvoir pour soutenir mes premiers efforts dans cette voie. C’est à lui que je dois mes débuts dans le métier de psychanalyste.

J’eus le bonheur de trouver en Karl Abraham un second maître qui avait le don d’éveiller chez ses élèves la vocation psychanalytique. Il estimait que chaque analyste était responsable de l’avancement de la psychanalyse, par la qualité de son travail, la valeur de son caractère et son niveau scientifique. Cet idéal élevé m’était présent à l’esprit lorsque, en écrivant cet ouvrage de psychanalyse, j’ai voulu rendre à cette science une partie de tout ce que je lui dois. Abraham se rendit parfaitement compte des grandes ressources pratiques et théoriques de l’analyse des enfants. Jamais je n’oublierai les paroles qu’il prononça en 1924 à Würzburg, au Ier Congrès des Psychanalystes allemands, en commentant ma communication sur une névrose obsessionnelle infantile6 : « L’avenir de la psychanalyse est dans l’analyse par le jeu. » En étudiant le psychisme du jeune enfant, certaines constatations me parurent au premier abord surprenantes ; je n’en continuai pas moins mes recherches grâce à la confiance que leur témoignait Abraham. Mes conclusions théoriques sont un prolongement naturel de ses propres découvertes, comme j’espère le démontrer dans les pages qu’on lira.

Au cours des dernières années, mes travaux ont reçu, de la part du Dr Ernest Jones, le plus chaleureux et généreux soutien. À une époque où l’analyse des enfants était encore à ses débuts, il entrevit son rôle futur. C’est lui qui m’invita, en 1925, à donner mon premier cycle de conférences à Londres devant la Société britannique de Psychanalyse : la première partie de cet ouvrage en est l’aboutissement, alors qu’une deuxième série, professée également à Londres, en 1927, sur La psychologie adulte à la lumière de l’analyse des enfants, est à l’origine de la Seconde Partie. Promoteur intimement convaincu de l’analyse des enfants, le Dr Jones lui a conquis droit de cité en Angleterre. Il a personnellement apporté des contributions majeures sur les situations anxiogènes de la première enfance, sur l’importance des pulsions agressives dans le sentiment de culpabilité, sur les débuts du développement sexuel chez la femme. Ses conclusions se rapprochent beaucoup des miennes dans leurs points essentiels.

Je voudrais remercier ici mes autres collègues anglais de la cordiale sympathie avec laquelle ils ont compris et appuyé mes travaux.

Mon amie, Miss M. N. Searl, dont les idées et les recherches rejoignent les miennes, a fait beaucoup, en Angleterre, sur le plan pratique et théorique, pour la cause de l’analyse des enfants de même que pour la formation d’analystes d’enfants. Je suis reconnaissante à Mrs. Alix Strachey et à Mr. James Strachey de leurs suggestions pertinentes pendant la préparation de cet ouvrage, que Mrs. Strachey a si bien rendu en anglais. Je remercie le Dr Edward Glover de son intérêt soutenu et chaleureux pour mes travaux et de ses critiques empreintes d’une grande sympathie ; il m’a rendu particulièrement service en signalant les points sur lesquels mes conceptions concordent avec les théories psychanalytiques communément acceptées. Je dois aussi beaucoup à mon amie, Mrs. Joan Rivière, dont l’appui si actif et le dévouement ne se sont jamais démentis.

Last but not least7, je tiens à remercier de tout mon cœur ma fille, le Dr Melitta Schmideberg, de l’aide dévouée et précieuse qu’elle m’accorda au cours de la préparation de cet ouvrage.

Londres, juillet 1932.

M. K.


6 Le chapitre III de cet ouvrage est basé sur ce travail.

7 En anglais dans le texte allemand. (N. d. T.)