Préface de la troisième édition anglaise

Depuis la parution de ce livre en 1932, je suis arrivée à de nouvelles conclusions, qui se rapportent surtout à la première année de l’enfant. Je voudrais par cette préface indiquer les modifications que j’ai dû apporter à certaines hypothèses de première importance émises dans cet ouvrage. Je résume : le nouveau-né traverse des états d’angoisse persécutive liés à la phase d’exacerbation du sadisme ; le nourrisson éprouve également des sentiments de culpabilité en raison de ses pulsions et fantasmes destructeurs qui sont dirigés contre son premier objet, sa mère, et, en premier lieu, le sein de sa mère ; de cette culpabilité dérivent les tendances réparatrices à l’égard de l’objet.

En cherchant à compléter dans le détail ce tableau, je me suis aperçue que des remaniements chronologiques et des changements de relief s’imposaient. Je distingue donc, au cours des premiers six ou huit mois, deux phases principales, décrites respectivement comme la position paranoïde et la position dépressive. (Bien que ces phénomènes se produisent tout d’abord à ces époques, ils représentent en fait des ensembles spécifiques d’angoisses et de défenses qui se manifestent à plusieurs reprises au cours des premières années j d’où le choix du terme position pour les qualifier.)

La position paranoïde est dominée par les pulsions destructrices et les angoisses persécutives ; cette période s’étend de la naissance au troisième ou quatrième mois environ, parfois jusqu’à cinq mois. La date d’apparition de la phase d’exacerbation du sadisme se trouve ainsi déplacée, mais l’étroite interaction subsiste, telle que présentée, entre le sadisme et l’angoisse persécutive à leur point culminant.

Vers le milieu de la première année, avec la baisse des pulsions et fantasmes sadiques et de l’angoisse persécutive, s’instaure la position dépressive, à laquelle se rattachent d’importantes étapes de la formation du moi. Il se fait alors une introjection de la totalité de l’objet, et l’enfant opère, jusqu’à un certain point, une synthèse des divers aspects de l’objet et de ses propres sentiments envers l’objet. Amour et haine se rapprochent davantage dans son esprit ; l’angoisse qu’il en ressent est par crainte du mal ou de la destruction qu’il pourrait causer à l’objet, tant intérieur qu’extérieur. Ses sentiments dépressifs et coupables engendrent à leur tour le besoin de préserver l’objet aimé, de le faire revivre, en réparation de ses pulsions et fantasmes destructeurs.

La notion de la position dépressive nous oblige à rectifier la chronologie des premières phases du développement ; ce que nous savons de la vie affective du nourrisson en est enrichi, et toute notre conception du développement de l’enfant, profondément modifiée.

Les premiers stades du complexe d’Œdipe s’éclairent ainsi d’un jour nouveau. Je maintiens toujours qu’ils apparaissent vers le sixième mois, mais comme je ne situe plus à cet âge la phase d’exacerbation du sadisme, je vois autrement le début de la relation affective et sexuelle de l’enfant avec les parents des deux sexes. Certains passages du VIIIe chapitre de ce livre placent les débuts de l’œdipe sous le signe du sadisme et de la haine ; j’écrirais plutôt que l’enfant se tourne vers le second objet que constitue le père avec un mélange d’amour et de haine. En traitant cette question sous un autre aspect, dans les chapitres IX, X et XII, je parvenais, il est vrai, à des conclusions qui concordent davantage avec ce que je soutiens maintenant. La dépression que suscite la peur de perdre la mère aimée, objet à la fois extérieur et intérieur, me semble promouvoir avec force les premiers désirs œdipiens. C’est dire qu’aujourd’hui^ je relie le commencement de l’œdipe à la position dépressive.

Il y a bien d’autres affirmations, dans ces pages, que je souhaiterais formuler en tenant compte de mes travaux des seize dernières années. Les idées que j’y énonce n’en seraient pas pour le fond modifiées, car, tel quel, cet ouvrage représente ma pensée actuelle. Bien plus, c’est à partir des hypothèses que j’y avançais que se sont construites mes théories les plus récentes sur les processus d’introjection et de projection agissant dès la naissance, sur les objets intériorisés constituant le point de départ de toute la formation du surmoi, sur l’interaction, très précoce et prépondérante, des relations aux objets tant extérieurs qu’intérieurs avec à la fois les relations objectales et le développement du surmoi, sur le début précoce du complexe d’Œdipe, et sur la filiation des points de fixation des psychoses aux angoisses infantiles de nature psychotique. Enfin, la technique de l’analyse par le jeu, que j’avais mise au point en 1922-1923 et exposée dans cet ouvrage, est demeurée fondamentalement la même, tout en se développant avec la poursuite de mes travaux.

Londres, mai 1948.

M. K.