Difficultés dans les relations familiales

Une vie de famille tout à fait harmonieuse comme celle que je décris n’est pas, nous le savons, une chose très fréquente. Cela dépend d’un heureux concours de circonstances et de certains facteurs psychologiques, en premier lieu d’une faculté d’aimer bien développée chez les deux partenaires. Des difficultés de toute sorte peuvent survenir, à la fois dans la relation entre le mari et la femme et dans leurs rapports avec les enfants. J’en donnerai quelques exemples.

La personnalité de l’enfant peut ne pas correspondre aux souhaits des parents. Chacun des partenaires peut inconsciemment désirer que l’enfant ressemble à un frère ou à une sœur du passé ; ce souhait ne peut évidemment pas être satisfait en ce qui concerne les deux parents – et il peut même ne pas se réaliser pour un seul d’entre eux. Par ailleurs, si chez chaque partenaire ou bien chez les deux une grande rivalité et une grande jalousie ont existé à l’égard des frères et des sœurs, cette situation peut se répéter à l’occasion des réussites et de l’évolution de leurs propres enfants. Une autre situation difficile se crée lorsque les parents sont trop ambitieux et souhaitent, à travers la réussite de leurs enfants, être rassurés sur leur personne et calmer leurs craintes. D’un autre côté, certaines mères, parce qu’elles se sentent trop coupables de prendre en fantasme la place de leur propre mère, ne peuvent aimer leurs enfants et se sentir heureuses de les avoir. Ces femmes peuvent s’avérer incapables de soigner elles-mêmes leurs enfants ; elles les laisseront aux soins de nourrices ou d’autres personnes qui, dans leur inconscient, représenteront leur mère à qui elles rendent ainsi les enfants qu’elles ont souhaité leur dérober. Cette peur d’aimer l’enfant, qui bien entendu perturbe la relation avec lui, peut apparaître chez les hommes aussi bien que chez les femmes et affecter les relations réciproques entre mari et femme.

J’ai dit que la culpabilité et le besoin de réparer sont intimement liés au sentiment amoureux. Si cependant le premier conflit entre l’amour et la haine n’a pas été résolu de manière satisfaisante, ou si la culpabilité est trop forte, cela peut conduire à se détourner des personnes aimées et même à les repousser. En dernière analyse, c’est la peur que la personne aimée – au début la mère – puisse mourir à cause du mal qui lui a été fait en fantasme, c’est cette peur qui rend insupportable le fait de dépendre d’elle. Nous pouvons observer la satisfaction que de petits enfants retirent de leurs premières réussites et de tout ce qui accroît leur indépendance. À cela il y a beaucoup de raisons évidentes, mais, d’après mon expérience, c’est le désir de l’enfant de diminuer son attachement pour sa mère, la personne qui compte le plus, qui constitue le motif profond et important. Au début, c’est la mère qui l’a fait vivre, qui a répondu à tous ses besoins, qui l’a protégé et qui lui a donné la sécurité. C’est pourquoi l’enfant éprouve le sentiment qu’elle est à la source de la vie et de tout ce qui est bon. Inconsciemment, en fantasme, elle devient inséparable de lui-même. La mort de sa mère serait ressentie comme sa propre mort. Lorsque ces sentiments et ces fantasmes sont très violents, l’attachement aux personnes aimées peut devenir un fardeau écrasant.

De nombreuses personnes s’évadent de ces difficultés en modérant leur capacité d’aimer, en la niant, ou en la réprimant et, d’une façon générale, en évitant les sentiments violents. D’autres fuient les dangers de l’amour en le déplaçant principalement des gens vers les choses. Ce déplacement de l’amour vers des choses et des intérêts (dont je parle à propos de l’explorateur et de l’homme qui combat les difficultés de la nature) fait partie de la croissance normale. Chez certains, cependant, ce déplacement vers des objets qui ne sont pas humains est devenu leur mode principal de résoudre les conflits ou plutôt d’y échapper. Nous connaissons tous ces personnes qui adorent les animaux, ces collectionneurs passionnés, ces savants, ces artistes, etc., qui sont capables d’un grand amour pour les objets qui les intéressent ou pour le travail qu’ils ont choisi, qui sont souvent capables de se sacrifier pour eux, mais qui n’ont que peu d’intérêt et d’amour à offrir à leurs semblables.

Une évolution tout à fait différente s’établit chez ceux qui deviennent entièrement dépendants des personnes auxquelles ils s’attachent très fortement. Chez eux, la peur inconsciente de voir mourir la personne aimée peut conduire à une trop grande dépendance. Le désir de posséder, accru par une telle crainte, entre pour une part dans cette attitude et il s’exprime dans la tentative d’utiliser autant que possible la personne dont on dépend. Un autre élément de cette attitude de trop grande dépendance est le rejet des responsabilités : on fait porter à l’autre la responsabilité de ses actions, quelquefois même de ses opinions et de ses pensées (c’est une des raisons pour lesquelles les gens acceptent sans les critiquer les vues d’un dirigeant politique et obéissent aveuglément à ses ordres). Chez ces êtres tellement dépendants, l’amour est ressenti comme très nécessaire en tant que soutien contre la culpabilité et diverses craintes. Il faut que la personne aimée, par des témoignages d’affection, leur prouve sans cesse qu’ils ne sont ni mauvais ni agressifs et que leurs pulsions destructrices n’ont pas eu de conséquences.

Des liens de cette nature, trop forts, perturbent particulièrement la relation d’une mère avec son enfant. Comme je l’ai indiqué auparavant, l’attitude d’une mère à l’égard de son enfant a beaucoup de points communs avec le sentiment qu’elle éprouvait, étant enfant, pour sa propre mère. Nous savons déjà que cette première relation se caractérisait par les conflits entre l’amour et la haine. Les désirs inconscients de mort que la petite fille éprouvait pour sa mère sont reportés sur son propre enfant lorsqu’elle devient mère. L’intensité de ces désirs est accrue par l’antagonisme éprouvé dans l’enfance à l’égard des frères et des sœurs. Si un conflit non résolu dans le passé a pour conséquence que la mère, dans sa relation avec son enfant, se sente trop coupable, il se peut que le besoin intense qu’elle a de l’amour de celui-ci la pousse à employer différents moyens pour se l’attacher étroitement ou le rendre dépendant d’elle. Il se peut aussi qu’elle se dévoue trop à l’enfant et qu’elle en fasse le centre de toute sa vie.

Étudions maintenant, mais seulement dans un de ses aspects fondamentaux, une attitude mentale très différente : l’infidélité. Les différentes formes et manifestations d’infidélité (qui résulte de voies de développement les plus diverses et qui, chez certains, exprime l’amour, chez d’autres, la haine, tous les degrés intermédiaires étant possibles) ont toutes un facteur commun : le fait de se détourner d’une façon répétée d’une personne (aimée), causé en partie par la crainte de la dépendance. J’ai trouvé que le Don Juan type est, dans les profondeurs de son esprit, hanté par la peur de voir mourir les personnes aimées et que cette peur percerait et s’exprimerait dans des sentiments dépressifs et de grandes souffrances mentales si le Don Juan ne s’était justement constitué une défense particulière contre ces sentiments et ces souffrances : son infidélité. Il ne cesse ainsi de se prouver que l’objet unique tellement aimé (à l’origine sa mère dont il redoutait la mort parce qu’il éprouvait le sentiment que son amour pour elle était possessif et destructeur) ne lui est pas, après tout, indispensable étant donné qu’il peut toujours trouver une autre femme pour qui éprouver des sentiments passionnés, mais superficiels. Au contraire de ceux qu’une grande crainte de la mort de la personne aimée conduit à rejeter celle-ci ou à réprimer et à nier l’amour, le Don Juan est, pour diverses raisons, incapable d’agir de même. Un compromis inconscient s’exprime cependant dans son attitude envers les femmes. En abandonnant et en rejetant certaines d’entre elles, il se détourne inconsciemment de sa mère, la met à l’abri de ses désirs dangereux et il se libère de la dépendance douloureuse à son égard. Et en se tournant vers d’autres, en leur donnant plaisir et amour, il garde dans son inconscient la mère aimée ou il la recrée.

En réalité, il passe d’une femme à une autre car l’autre personne en vient bientôt à représenter sa mère. C’est ainsi que le premier objet de son amour est remplacé par une succession d’objets différents. Dans son fantasme inconscient, il recrée ou guérit sa mère au moyen de satisfactions sexuelles (qu’en fait il donne à d’autres femmes) car ce n’est qu’une partie de sa sexualité qui est ressentie comme dangereuse ; l’autre la soigne et la rend heureuse. Cette double attitude est un élément du compromis inconscient qui a eu pour conséquence son infidélité et c’est l’un des facteurs de son mode particulier de développement.

Cela nous conduit à un autre type de difficultés dans les relations amoureuses. Il arrive qu’un homme réserve des sentiments affectueux, tendres et protecteurs à une seule femme, qui peut être la sienne, mais qu’il soit incapable de retirer une jouissance sexuelle de cette relation et qu’il doive soit refouler ses désirs sexuels, soit les reporter sur une autre femme. Des craintes de la nature destructrice de sa sexualité, de son père considéré comme un rival, une culpabilité en rapport avec ces craintes, sont des raisons profondes pour qu’intervienne une séparation des sentiments tendres d’avec ceux qui sont spécifiquement sexuels. Il faut que la femme aimée et estimée qui représente sa mère soit mise à l’abri de sa sexualité qui, en fantasme, est ressentie comme dangereuse.