L’acquisition de l’indépendance

Jusqu’ici, j’ai parlé principalement des relations intimes entre personnes. Nous en venons maintenant aux manifestations plus générales de l’amour et à la façon dont il s’incorpore aux intérêts et activités de toutes sortes. Dans la vie, l’attachement primitif de l’enfant au sein de sa mère et à son lait est le fondement de toutes les relations amoureuses. Si nous ne considérions le lait de la mère que comme une nourriture saine et qui convient, nous pourrions en conclure qu’il peut facilement être remplacé par une autre nourriture qui convient également. Le lait de la mère, cependant, qui calme d’abord la faim du bébé, et qui lui est donné par ce sein qu’il en vient à aimer de plus en plus, acquiert pour lui une valeur affective qu’on ne saurait trop estimer. Le sein et le lait qui, au début, satisfont à la fois l’instinct de conservation et le désir sexuel, en viennent à représenter dans son esprit l’amour, le plaisir et la sécurité. Déterminer dans quelle mesure le bébé est psychologiquement capable de remplacer cette première nourriture par d’autres devient donc un point d’importance capitale. La mère peut réussir avec plus ou moins de difficultés à habituer l’enfant à d’autres nourritures, mais, même dans ce cas, il se peut que le bébé n’ait pas renoncé à son désir intense de la première nourriture ; il se peut qu’il n’ait pas surmonté le ressentiment et la haine éprouvés lorsqu’elle lui a été retirée, ou qu’il ne se soit pas adapté réellement à cette frustration. Si tel est le cas, il s’avérera peut-être incapable de s’adapter vraiment aux autres frustrations qui suivront dans sa vie.

Si, par l’exploration de l’inconscient, nous en venons à comprendre la force et la profondeur de ce premier attachement à la mère et à la nourriture qu’elle donne et l’intensité avec laquelle cet attachement persiste dans l’inconscient de l’adulte, nous pouvons alors nous demander comment l’enfant arrive à se détacher de plus en plus de sa mère pour acquérir graduellement une indépendance. Il est vrai que, déjà chez le petit bébé, se manifestent un vif intérêt pour les objets qui l’environnent, une curiosité grandissante, une joie à connaître des personnes et des choses nouvelles, un plaisir à accomplir certaines actions, toutes choses qui paraissent permettre à l’enfant de trouver de nouveaux objets d’amour et d’intérêt. Mais ces faits n’expliquent pas entièrement l’aptitude de l’enfant à se détacher de sa mère puisque, dans son inconscient, il lui est si étroitement attaché. C’est pourtant la nature même de cet attachement trop puissant qui va le pousser à s’éloigner d’elle parce que (la voracité frustrée et la haine étant inévitables) cet attachement donnera naissance à la peur de perdre cette personne si totalement importante et, en conséquence, à celle de dépendre d’elle. Il existe donc, dans l’inconscient de l’enfant, une tendance à quitter sa mère, qui est compensée par un désir pressant de la garder pour toujours. Ces sentiments contradictoires qui sont éprouvés par l’enfant alors que, par ailleurs, son développement affectif et intellectuel lui permet de trouver d’autres objets d’intérêt et de plaisir, ont pour conséquence l’apparition d’une aptitude à transférer l’amour, à remplacer la première personne aimée par d’autres personnes et par d’autres choses. C’est parce que l’enfant vit un grand amour avec sa mère qu’il a une telle réserve pour ses attachements ultérieurs. Ce processus de déplacement de l’amour est de la plus grande importance pour le développement de la personnalité et des relations humaines et même, on peut le dire, pour le développement et de la culture et de la civilisation.

Parallèlement à ce processus de déplacement vers d’autres personnes et d’autres choses de l’amour (et de la haine) éprouvé pour la mère, ce qui aboutit à une répartition de ces sentiments parmi le vaste monde, il existe une autre manière de faire disparaître ces tendances premières. La sensualité vécue dans le rapport de l’enfant avec le sein de la mère se transforme en amour pour la totalité de sa personne, amour qui, à son tout début, est fusionné avec le désir sexuel. La psychanalyse a attiré l’attention sur le fait que non seulement existent les émotions ressenties pour les parents, les frères et les sœurs, mais qu’on peut les observer dans une certaine mesure chez de jeunes enfants ; la force et l’importance fondamentale de ces émotions sexuelles ne peuvent néanmoins être comprises que par l’exploration de l’inconscient.

Nous savons déjà que les désirs sexuels sont étroitement liés à des pulsions et à des fantasmes agressifs, ainsi qu’à la culpabilité et à la peur de voir mourir les personnes aimées ; chez l’enfant, tout ceci contribue à diminuer son attachement pour ses parents. Il y a aussi, chez lui, une tendance à refouler ces désirs sexuels, qui deviennent inconscients et, pour ainsi dire, enfouis dans les profondeurs de l’esprit. Les pulsions sexuelles perdent aussi leurs liens avec les premières personnes aimées et l’enfant en vient ainsi à pouvoir aimer certaines personnes d’une manière où prédomine l’affection.

Les mécanismes psychologiques que je viens de décrire – le remplacement d’une seule personne aimée par plusieurs, une certaine dissociation des désirs sexuels et des sentiments tendres, le refoulement des pulsions et des désirs sexuels – font partie intégrante de la capacité de l’enfant à établir des relations plus larges. Pour la réussite d’un développement complet, il est cependant essentiel que le refoulement des désirs sexuels se rapportant aux premières personnes aimées ne soit pas trop violent7 et que ne soit pas trop complet le déplacement vers d’autres personnes des sentiments que l’enfant éprouve pour ses parents. Si une quantité suffisante d’amour reste disponible pour ceux qui sont le plus proches de l’enfant, si les désirs sexuels se rapportant à eux ne sont pas trop fortement refoulés, alors pourront être revécus plus tard dans la vie l’amour et les désirs sexuels. Ils pourront fusionner à nouveau et jouer alors un rôle vital dans des relations amoureuses satisfaisantes. Dans une personnalité qui a évolué d’une manière vraiment réussie, une certaine quantité d’amour reste disponible pour les parents ; à cet amour s’ajoute l’amour des autres et l’amour des choses. Cependant, et j’ai insisté sur ce point, il ne s’agit pas d’une simple extension de l’amour, mais d’une diffusion des sentiments qui diminue le poids des conflits et de la culpabilité de l’enfant liés à son attachement aux premières personnes aimées et à sa dépendance à leur égard.

Ses conflits ne disparaissent pas du fait de se tourner vers d’autres personnes car il les transfère des premières personnes aimées, les plus importantes, vers de nouveaux objets d’amour (et de haine) qui représentent en partie ses premiers attachements. Ce transfert est vécu moins intensément. Et c’est justement parce que ses sentiments à l’égard de ces nouvelles personnes sont moins intenses que son besoin de réparer (qui pourrait se trouver entravé par une culpabilité trop forte) peut maintenant s’exprimer plus pleinement.

Il est bien connu que le fait d’avoir des frères et des sœurs contribue au développement de l’enfant. Le fait de grandir avec eux lui permet de mieux se détacher de ses parents et d’établir avec frères et sœurs une relation d’un caractère nouveau. Nous savons néanmoins que, tout en les aimant, il éprouve à leur égard de violents sentiments de rivalité, de haine et de jalousie. Pour cette raison, des relations avec des cousins, des camarades de jeu, avec d’autres enfants en dehors de la situation familiale, permettent des relations différentes de celles avec les frères et les sœurs ; là encore, ces relations différentes seront d’une grande importance dans l’établissement des relations sociales ultérieures.