Les amitiés chez l’adulte

Chez l’adulte, bien que des tendances homosexuelles inconscientes jouent un rôle dans les amitiés entre personnes du même sexe, c’est une caractéristique de l’amitié – celle qui est distincte d’une relation amoureuse homosexuelle8 – qu’il soit possible de dissocier partiellement affection et sexualité ; celle-ci passe à l’arrière-plan et pour des raisons pratiques disparaît de ces relations bien qu’elle puisse dans une certaine mesure rester active dans l’inconscient. Cette séparation de l’affection d’avec la sexualité peut intervenir aussi dans les amitiés entre hommes et femmes, mais étant donné que ce vaste thème de l’amitié ne forme qu’une partie de mon sujet, je ne parlerai ici que des amitiés entre personnes du même sexe, et encore ne ferai-je que quelques remarques générales.

Prenons l’exemple d’une amitié entre deux femmes qui ne dépendent pas trop l’une de l’autre. Selon les événements, l’une pourra avoir besoin de la protection et de l’aide de l’autre.

Dans une amitié véritable, cette capacité affective de donner et de recevoir est essentielle. Des éléments de situations anciennes s’expriment ici d’une manière adulte ; protection, aide et conseils nous furent tout d’abord donnés par notre mère. Si nous avons grandi affectivement, si nous sommes devenus capables de nous suffire à nous-mêmes, nous ne dépendrons pas trop du soutien et du réconfort maternels, mais lorsque nous aurons à faire face à des situations douloureuses et difficiles le désir d’y faire appel se fera toujours sentir, et ce jusqu’à notre mort ; dans notre relation avec une amie, nous pourrons, par moments, recevoir et donner les soins et l’amour d’une mère. L’une des conditions nécessaires à la formation d’une personnalité riche du point de vue affectif et à l’établissement de l’aptitude à établir des amitiés paraît être une heureuse combinaison des attitudes maternelle et filiale. (Une personnalité féminine tout à fait développée suppose que l’on puisse avoir de bonnes relations avec les hommes en ce qui concerne à la fois l’affectivité et la sexualité, mais quand je parle d’amitié entre femmes, je veux parler des tendances et des sentiments homosexuels sublimés.) Dans nos relations avec nos sœurs, il se peut que nous ayons eu l’occasion d’éprouver et d’exprimer à la fois la bienveillance d’une mère et l’attitude aimante d’une fille. Nous pouvons alors facilement transposer ces sentiments dans des amitiés adultes. Mais il se peut aussi que nous n’ayons pas eu de sœur ou que ces sentiments n’aient pu être éprouvés avec aucune d’entre elles. Dans ce cas, si nous en venons à nous lier d’amitié avec une femme, ce sera la réalisation d’un grand désir de notre enfance, modifié par des besoins adultes.

Avec une amie, nous partageons intérêts et plaisirs cependant que nous sommes aussi capables de nous réjouir de son bonheur et de sa réussite, même lorsque ceux-ci ne nous favorisent pas. Si notre capacité de nous identifier à elle, de partager ainsi son bonheur, est assez forte, l’envie et la jalousie peuvent alors passer à l’arrière-plan.

Dans une telle identification, le facteur culpabilité et réparation n’est jamais absent. C’est seulement si nous avons réussi à surmonter la haine et la jalousie, les déceptions et les griefs contre notre mère, si nous avons réussi à être heureuse en la voyant heureuse, à nous rendre compte que nous ne lui avons pas fait du mal ou que nous pouvons réparer le mal fait en fantasme, c’est seulement alors que nous pouvons nous identifier vraiment à une autre femme. Dans une amitié, le désir de possession et le ressentiment, qui conduisent à des exigences trop fortes, sont des facteurs de trouble ; en réalité, des sentiments éprouvés trop violemment peuvent facilement la saper. Lorsque cela se produit, on trouve, dans la recherche analytique, que des états anciens de désirs insatisfaits, de ressentiment, d’envie ou de jalousie se sont fait jour. Bien que des causes banales aient pu engendrer des difficultés, c’est en fait un conflit qui n’a pas été résolu dans l’enfance qui joue le rôle important dans la rupture de l’amitié. En amitié, une atmosphère affective équilibrée, ce qui n’exclut pas pour autant la force des sentiments, est un facteur de réussite. Si nous attendons trop, si par exemple nous attendons de l’amie qu’elle compense nos carences primitives, les chances de succès d’une amitié seront vraisemblablement moindres. De telles exigences abusives sont en grande partie inconscientes et c’est pourquoi il n’est pas possible d’en venir à bout par la raison. Elles ne peuvent que nous exposer à être déçus, à souffrir, à ressentir du dépit. La raison pour laquelle de telles exigences inconscientes et excessives nous amènent à des difficultés dans nos amitiés, c’est qu’interviennent des répétitions exactes (aussi différentes que puissent être les circonstances extérieures) de situations anciennes lorsque pour la première fois l’intensité de notre voracité et de notre haine a perturbé l’amour que nous portions à nos parents, nous laissant en proie au mécontentement et à la solitude. Lorsque le passé ne pèse pas aussi fort sur le présent, nous pouvons mieux choisir valablement nos amis et être contents de ce qu’ils nous apportent.

Une grande partie de ce que j’ai dit au sujet de l’amitié entre femmes (bien qu’il y ait aussi des écarts importants en raison de la différence entre la psychologie de l’homme et celle de la femme) s’applique à l’établissement des amitiés entre hommes. La séparation des sentiments affectueux d’avec la sexualité, la sublimation des tendances homosexuelles et l’identification constituent également le fondement des amitiés masculines. Bien que dans une amitié masculine s’incorporent des éléments et des satisfactions nouvelles correspondant à la personnalité adulte, l’homme recherche aussi en partie une répétition de sa relation avec son père ou avec son frère. Il se peut aussi qu’il essaie, soit de trouver une affinité nouvelle qui satisfasse ses désirs passés, soit d’améliorer des relations qui n’étaient pas satisfaisantes avec ceux qui, autrefois, étaient le plus proches de lui.