Quelques aspects plus larges de l’amour

Le processus par lequel nous déplaçons vers d’autres personnes l’amour pour les premières personnes que nous chérissions s’applique aussi aux objets, à partir de la plus petite enfance. De cette façon, nous nous constituons des intérêts et des activités dans lesquelles nous incorporons une partie de l’amour qui, à l’origine, concernait des personnes. Dans l’esprit du bébé, une partie de son corps peut en représenter une autre et un objet peut représenter des parties du corps ou des personnes. De cette façon symbolique, n’importe quel objet rond peut, dans l’inconscient de l’enfant, représenter le sein de la mère. Graduellement, par ce processus, une chose qu’on trouve bonne et belle, qui donne plaisir et satisfaction dans un sens physique ou dans un sens plus large, peut prendre dans l’inconscient la place de ce sein toujours bienfaisant et celle de la mère tout entière. C’est ainsi que nous parlons de notre pays comme de la mère-patrie parce que notre pays peut inconsciemment représenter notre mère et qu’il peut alors être aimé avec des sentiments dont la nature provient de notre relation avec elle.

Pour illustrer la manière dont cette première relation s’incorpore à des intérêts qui paraissaient très lointains, prenons par exemple le cas des explorateurs qui partent vers de nouvelles découvertes, qui subissent les plus grandes privations et qui, dans cette tentative, rencontrent de graves dangers, peut-être la mort. À côté des circonstances extérieures qui les poussent, interviennent de nombreux facteurs psychologiques qui sont à la base de leur intérêt pour l’exploration, de leur quête de nouveaux pays. Je ne mentionnerai ici qu’un ou deux facteurs spécifiques inconscients. Dans sa voracité, le petit garçon a le désir d’attaquer le corps de sa mère qui est pour lui une extension du bon sein. Par ailleurs, dans ses fantasmes, il veut lui voler les contenus de son corps – entre autres choses les bébés qu’il considère comme de précieuses possessions – et sa jalousie le porte aussi à s’attaquer à ces bébés. Ces fantasmes agressifs de pénétrer son corps sont bientôt liés à des désirs génitaux d’avoir des rapports avec elle.

La recherche psychanalytique a permis de découvrir que les fantasmes d’explorer le corps de la mère, qui proviennent des désirs sexuels agressifs de l’enfant, de sa voracité, de sa curiosité et de son amour, sont des éléments qui contribuent à la formation de cet intérêt pour l’exploration de pays nouveaux. En effet, ainsi que je l’ai montré dans l’étude du développement affectif de l’enfant, les pulsions agressives de celui-ci donnent naissance à une grande culpabilité et à une crainte de voir mourir la personne aimée, sentiments qui font partie de l’amour, le renforcent et l’accroissent. Dans l’inconscient de l’explorateur, un nouveau territoire représente une nouvelle mère, une mère qui comblera la perte de la vraie mère. L’explorateur cherche la « terre promise », la « terre où coulent le lait et le miel ». Or, nous avons déjà vu que la peur de voir mourir la personne aimée conduit l’enfant à se détacher d’elle dans une certaine mesure en même temps qu’elle le pousse aussi à la recréer et à la retrouver dans ce qu’il entreprend. Ici s’expriment complètement tout à la fois sa fuite loin d’elle et son premier attachement pour elle. L’agressivité primitive de l’enfant a encouragé le désir de réparer et de faire bien, de remettre dans sa mère les choses bonnes qu’il lui a prises en fantasme et ces désirs de faire bien se fondent dans celui, ultérieur, d’explorer car, en trouvant un nouveau pays, l’explorateur donne quelque chose au monde en général et à certaines personnes en particulier.

En fait, dans sa recherche, l’explorateur exprime à la fois son agressivité et le besoin de réparer.

Nous savons que dans la découverte d’un pays nouveau l’agressivité est utilisée à combattre les éléments et à surmonter des difficultés de toutes sortes. Quelquefois cependant l’agressivité s’exprime plus ouvertement. Il en était particulièrement ainsi autrefois lorsque se manifestait à l’égard des populations indigènes une cruauté sans merci de la part de personnes qui non seulement exploraient, mais qui conquéraient et colonisaient. Certaines des premières attaques fantasmatiques contre les bébés imaginaires dans le corps de la mère, ainsi que la haine réelle à l’égard des frères et des sœurs nouvellement nés, s’exprimaient en réalité dans cette attitude envers les indigènes. Le désir de réparer, cependant, s’exprima pleinement en repeuplant le pays avec des personnes de leur propre nationalité. Cet intérêt pour l’exploration (que l’agressivité se manifeste ouvertement ou non), nous permet d’observer que des tendances et des sentiments variés – agressivité, culpabilité, amour et besoin de réparer – peuvent se transposer dans un autre domaine, loin de la personne originale.

Le besoin d’explorer peut aussi ne pas s’exprimer dans une exploration réellement physique du monde, il peut s’étendre à d’autres domaines, recherche scientifique par exemple. Des fantasmes et des désirs primitifs d’explorer le corps de la mère s’incorporent à la satisfaction que l’astronome retire de son travail. Le désir de redécouvrir la mère des jours anciens, qui a été perdue dans la réalité ou dans les sentiments, est aussi de la plus grande importance dans l’Art et dans les plaisirs qu’en retirent les gens qui l’apprécient.

Pour illustrer quelques-uns de ces processus que je viens de décrire, je prendrai le sonnet bien connu de Keats « On First Looking into Chapman’s Homer9 » :

Keats parle ici du point de vue de celui qui jouit d’une œuvre d’art. Il compare la poésie à des « états et des empires prospères » et à des « régions dorées ». Lui-même, en lisant le Homère traduit par Chapman, est tout d’abord l’astronome qui scrute les cieux « lorsque à ses yeux surgit une planète nouvelle ». Keats devient alors l’explorateur qui, « éperdu de surprise », découvre une terre et une mer nouvelles. Dans le parfait poème de Keats, le monde représente l’Art ; il est clair que pour lui plaisir artistique et exploration scientifique proviennent de la même source : l’amour des belles contrées, des « régions dorées ». Ainsi que je l’ai indiqué plus haut, l’exploration de l’inconscient (continent inconnu découvert par Freud) montre que les belles contrées représentent la mère aimée et que le désir d’aborder ces terres dérive de notre désir d’elle. Pour en revenir au sonnet (sans pour cela l’analyser dans le détail), on peut supposer que « Homère au front puissant » qui gouverne la terre de la poésie représente le père admiré et puissant dont le fils (Keats) suit l’exemple lorsque, lui aussi, pénètre dans le pays de son désir (l’art, la beauté, en fin de compte sa mère).

De même, le sculpteur qui met la vie dans ses objets d’art, que ceux-ci représentent ou non une personne, restaure et recrée inconsciemment les personnes autrefois aimées, qu’il a détruites en fantasme.