La culpabilité, l’amour et la puissance créatrice

La culpabilité qui, ainsi que j’ai essayé de la montrer, est un stimulant fondamental de la puissance créatrice et du travail en général (même sous leurs formes les plus simples), peut cependant, si elle est trop forte, avoir pour conséquence d’inhiber des intérêts et des activités productrices. C’est d’abord par la psychanalyse des petits enfants que la complexité de ces rapports a été comprise. Chez les enfants, lorsque par le moyen de la psychanalyse des peurs de nature diverse diminuent, on voit s’éveiller des tendances créatrices, jusque-là assoupies ; ces tendances s’expriment dans les activités comme le dessin, le modelage, la construction, la parole. Les peurs infantiles avaient provoqué un accroissement des pulsions destructrices et c’est pourquoi leur diminution amène celle des pulsions destructrices. Parallèlement à ces processus, la culpabilité et l’angoisse concernant la mort de la personne aimée, que l’esprit de l’enfant n’a pu supporter parce qu’elles étaient trop lourdes, diminuent peu à peu, elles perdent de leur intensité et deviennent maîtrisables. La conséquence en est un intérêt accru de l’enfant pour les autres personnes tandis que sont stimulées sa sensibilité à leur égard et sa capacité de s’identifier à elles. C’est ainsi que l’amour devient plus fort. Le désir de réparer, si intimement lié à l’intérêt éprouvé pour la personne aimée et à l’angoisse relative à sa mort, peut maintenant s’exprimer dans des voies créatrices et constructives. Ces processus et ces changements peuvent également s’observer dans la psychanalyse des adultes.

J’ai émis l’idée que toute source de joie, de beauté, d’enrichissement (qu’elle soit interne ou externe) est inconsciemment assimilée au sein aimant et généreux de la mère et au pénis créateur du père qui, dans le fantasme, possède les mêmes qualités ; en fin de compte, ces sources sont assimilées aux deux parents, bons et généreux. La relation avec la nature qui éveille des sentiments si puissants d’amour, d’appréciation, d’admiration, de dévouement, a beaucoup de points communs avec la relation à l’égard de la mère et il y a longtemps que les poètes ont reconnu cela. Les nombreux dons de la nature sont assimilés à tout ce que nous avons autrefois reçu de notre mère. Mais celle-ci ne nous a pas toujours donné satisfaction et, souvent, nous avons éprouvé le sentiment qu’elle n’était pas généreuse et qu’elle nous frustrait. Cet aspect de nos sentiments à son égard est également revécu dans notre relation avec la nature, qui souvent ne donne qu’à regret.

La satisfaction de nos besoins découlant de l’instinct de conservation et celle de notre désir d’être aimé ne cessent d’être liées ; à l’origine, elles provenaient d’une seule et même source. La sécurité nous fut d’abord offerte par notre mère qui calmait non seulement la faim mais donnait aussi satisfaction à nos besoins affectifs et soulageait l’angoisse. C’est pourquoi la sécurité obtenue par la satisfaction de nos besoins essentiels se trouve liée à la sécurité affective et les deux sont d’autant plus nécessaires qu’elles compensent les peurs primitives de perdre la mère aimée. Dans le fantasme inconscient, la sécurité relative à nos moyens d’existence implique également le fait de ne pas manquer d’amour et de ne pas perdre tout à fait notre mère. Certes, celui qui est sans travail et qui lutte pour en trouver a tout d’abord présents à l’esprit ses besoins matériels essentiels et je ne sous-estime pas la détresse et les souffrances réelles directes et indirectes qui sont la conséquence de la pauvreté. Néanmoins, la situation pénible éprouvée dans là réalité est rendue plus angoissante du fait d’un chagrin et d’un désespoir ayant leurs sources dans des situations affectives très anciennes, alors que cet homme se sentait non seulement privé de nourriture parce que, sa mère ne satisfaisait pas ses besoins, mais avait aussi l’impression de la perdre, en même temps que son amour et sa protection10. Être sans travail prive aussi cet homme de la possibilité d’exprimer ses tendances constructrices, un des moyens les plus importants de faire disparaître – en réparant – ses craintes inconscientes et sa culpabilité. Des circonstances difficiles (bien que celles-ci puissent être en partie dues à un système social non satisfaisant et fournir ainsi à la personne qui vit dans la misère de réelles raisons d’en porter le blâme sur d’autres personnes) ont quelque chose en commun avec l’inflexibilité de parents redoutés, à laquelle les enfants croient fermement lorsqu’ils sont sous la tension de l’angoisse. À l’inverse, une aide, matérielle ou morale, apportée à des personnes pauvres ou sans emploi est, outre sa valeur réelle, inconsciemment ressentie comme la preuve de l’existence de parents aimants.

Pour en revenir à la relation avec la nature dans certaines parties du monde, la nature est cruelle et destructrice mais les habitants défient, plutôt que d’abandonner leur pays, les dangers des éléments, qu’il s’agisse de sécheresse, d’inondations, de froid, de chaleur, de tremblements de terre ou de peste. Il est vrai que les circonstances extérieures jouent un rôle important car ces gens tenaces peuvent ne pas avoir de facilités pour quitter l’endroit où ils ont vécu. Ceci ne me paraît pourtant pas expliquer tout à fait le phénomène que tant d’épreuves puissent être quelquefois supportées afin de rester dans le pays d’origine. Chez des gens qui vivent dans des conditions naturelles si difficiles, le combat pour les moyens d’existence sert en même temps d’autres buts (inconscients). Pour eux, la nature représente une mère avare et exigeante, à qui il faut extirper les cadeaux par la force ; cela permet la répétition et la mise en acte d’anciens fantasmes de violence (sous une forme sublimée et socialement adaptée) ; se sentant inconsciemment coupables de leurs pulsions agressives envers leur mère, ces gens s’attendaient (et maintenant, dans leur relation avec la nature, ils s’attendent encore inconsciemment) à ce qu’elle soit dure avec eux. Cette culpabilité stimule le besoin de réparer. C’est pourquoi le combat avec la nature est partiellement ressenti comme un combat pour la sauvegarder parce qu’il exprime aussi le désir de réparer (la mère). C’est ainsi que les gens qui se battent contre une nature rigoureuse prennent non seulement soin d’eux-mêmes, mais servent aussi la nature. En ne coupant pas les liens avec elle, ils gardent vivante l’image de la mère des jours anciens. Et en restant près d’elle, du fait de ne pas quitter leur pays, ils se mettent à l’abri et la mettent à l’abri en fantasme. L’explorateur, au contraire, cherche en fantasme une nouvelle mère afin de remplacer la mère réelle de laquelle il s’est détaché ou qu’il a inconsciemment peur de perdre.