La relation avec nous-mêmes et avec les autres

Dans ce travail, j’ai étudié quelques aspects de la faculté d’aimer de l’individu et de ses relations avec les autres. Je ne peux cependant pas conclure sans essayer de jeter une lumière sur la plus compliquée des relations, qui est celle que nous avons avec nous-mêmes. Mais qu’est-ce que le soi ? C’est l’ensemble des choses, bonnes ou mauvaises, que nous avons connues depuis nos premiers jours : tout ce que nous avons reçu du monde extérieur, tout ce que nous avons ressenti dans notre monde intérieur, expériences heureuses et malheureuses, relations avec les autres, activités, intérêts et pensées de toute nature, c’est-à-dire tout ce que nous avons vécu. Tout cela fait partie de notre soi et contribue à construire notre personnalité. S’il se pouvait que certaines de nos relations passées et que les souvenirs qui y sont associés s’effacent soudainement de notre vie, comme nous nous sentirions appauvris et vides ! L’amour, la confiance, les satisfactions, le réconfort, la gratitude, que nous avons éprouvés ou donnés, seraient en grande partie perdus ! Beaucoup d’entre nous ne voudraient même pas n’avoir pas connu certaines expériences douloureuses car elles aussi ont contribué à l’enrichissement de notre personnalité. Dans cet article, j’ai souvent mentionné la grande portée de nos premières relations sur nos relations ultérieures. Je veux maintenant montrer que ces situations affectives les plus primitives ont une influence fondamentale sur la relation avec nous-mêmes. Dans notre esprit, qui est comme un écrin, nous gardons les personnes que nous aimons ; dans certaines situations difficiles, il se peut que nous ayons le sentiment d’être guidés par elles, que nous nous demandions comment elles se comporteraient, et si elles seraient d’accord ou non avec notre façon d’agir. De ce que j’ai déjà dit, nous pouvons conclure que les personnes auxquelles nous faisons appel de cette manière représentent en fin de compte les parents aimés et admirés. Nous avons vu cependant qu’il n’est pas du tout facile pour un enfant d’établir des relations harmonieuses avec eux et que les pulsions de haine, et la culpabilité inconsciente à laquelle celles-ci donnent naissance, inhibent sérieusement et perturbent les premiers sentiments d’amour. Il est vrai que les parents ont pu manquer d’amour ou de compréhension et que cela a tendance à accroître les difficultés environnantes. Les pulsions et les fantasmes destructeurs, les peurs et la méfiance, qui sont toujours dans une certaine mesure activement présents chez le petit enfant, même dans les circonstances les plus favorables, sont nécessairement très aggravés par des conditions défavorables et des expériences déplaisantes. De plus – et c’est aussi très important – si l’enfant n’est pas suffisamment heureux au début de sa vie, sa capacité d’espérer, d’aimer, de faire confiance sera perturbée. Mais il ne s’ensuit pas que la capacité d’aimer et d’être heureux qui se développe chez l’enfant soit en proportion directe de l’amour qui lui a été donné. En fait, il y a des enfants qui, dans leur inconscient, se forment des images parentales très dures et très sévères, ce qui perturbe la relation avec les parents réels et les autres en général, même si les parents ont été bons et aimants à leur égard. D’un autre côté, il arrive souvent que les difficultés mentales d’un enfant ne soient pas directement proportionnées aux mauvais traitements reçus.

Si, pour des raisons internes qui, dès le départ, varient suivant les individus, l’enfant est peu apte à tolérer la frustration, si l’agressivité, les craintes et la culpabilité sont très fortes, les imperfections réelles des parents, particulièrement les raisons pour lesquelles ils ont pu se tromper, peuvent avoir été grandement exagérées et déformées dans l’esprit de l’enfant ; il se peut alors que les parents et les autres personnes qui l’entourent soient surtout ressentis comme des figures dures et sévères. Notre haine, nos craintes, notre méfiance ont tendance à créer dans l’inconscient des images parentales effrayantes et exigeantes. Ces processus opèrent activement à des degrés variables chez chacun de nous, étant donné que tous, d’une façon ou d’une autre, nous devons plus ou moins combattre la haine et la peur. Nous nous apercevons, par conséquent, que les pulsions agressives, les craintes et la culpabilité (en partie engendrées pour des raisons internes), ont quantitativement des conséquences importantes quant à l’attitude mentale prédominante qui s’établira en nous.

Contrairement à ces enfants qui, en réaction à un mauvais traitement, se créent dans leur inconscient des images parentales aussi dures et aussi sévères, images parentales qui influenceront d’une façon désastreuse toute leur attitude mentale, il existe de nombreux enfants sur lesquels les fautes ou le manque de compréhension des parents auront des conséquences moindres. Pour des raisons internes, ces enfants sont, dès le début, mieux capables de supporter les frustrations (qu’elles soient évitables ou non), c’est-à-dire qu’ils peuvent les supporter sans être autant dominés par leurs propres pulsions de haine et de méfiance. De tels enfants toléreront mieux les fautes de leurs parents à leur égard ; leur bienveillance les soutient mieux. C’est pourquoi ils sont moins angoissés et moins facilement ébranlés par ce qui leur vient du monde extérieur. Il n’existe pas un enfant dont l’esprit ne connaisse pas la crainte et la méfiance, mais, si la relation avec nos parents se fonde principalement sur la confiance et l’amour, nous pouvons, dans notre esprit, édifier solidement des images parentales qui nous guident et nous secourent, qui sont source de réconfort et d’harmonie et qui sont le prototype de toutes les relations amicales ultérieures.

J’ai essayé d’éclairer quelques-unes de nos relations adultes en disant que nous nous comportons avec certaines personnes comme nos parents se comportaient avec nous lorsqu’ils se montraient aimants ou comme nous désirions qu’ils se comportent, renversant ainsi des situations primitives. Avec d’autres personnes, nous adoptons l’attitude de l’enfant qui aime ses parents. Cette relation interchangeable enfants-parents, que nous exprimons dans notre attitude envers les gens, est aussi éprouvée en nous à l’égard de ces images parentales qui nous secourent et qui nous guident et que nous gardons dans notre esprit. Nous éprouvons inconsciemment le sentiment que ces personnes qui font partie de notre monde intérieur sont pour nous des parents aimants et protecteurs ; nous leur rendons cet amour, nous nous sentons comme des parents à leur égard. Ces relations fantasmatiques, basées sur des expériences et des souvenirs réels, font continuellement et activement partie de notre vie affective et de notre imagination et elles contribuent à notre bonheur et à notre force morale. Mais si ces figures parentales que nous gardons dans nos sentiments et dans notre inconscient sont principalement dures, il ne nous est pas possible alors d’être en paix avec nous-même. Il est bien connu qu’une conscience morale trop sévère engendre le chagrin et le mécontentement. Il est moins connu, mais prouvé par la recherche psychanalytique, que la tension de ces fantasmes de guerre interne et les craintes qui y sont liées sont au cœur de ce que nous appelons une conscience rancunière. Incidemment, ces tensions et ces craintes peuvent s’exprimer dans de graves troubles mentaux et conduire au suicide.

J’ai employé l’expression plutôt étrange « la relation avec nous-mêmes ». J’aimerais ajouter qu’il s’agit d’une relation que pour une part nous chérissons et aimons, que nous haïssons pour une autre. J’ai essayé d’expliquer clairement que la partie de nous que nous chérissons est cette richesse que nous avons accumulée par le jeu de nos relations avec les autres personnes car ces relations et les sentiments qui y sont liés sont devenus un bien intérieur. Ce que nous haïssons en nous, ce sont les images dures et sévères qui font aussi partie de notre monde intérieur et qui sont dans une grande mesure la conséquence de notre propre agressivité envers nos parents. Mais, dans le fond, notre haine la plus violente est dirigée contre la haine à l’intérieur de nous. Cette haine en nous, nous la craignons tellement que nous sommes poussés à utiliser, en la déplaçant sur d’autres personnes, un de nos mécanismes de défense les plus violents : la projection. Nous pouvons aussi déplacer l’amour sur le monde extérieur mais cela n’est possible que si nous avons établi de bonnes relations avec les bonnes images à l’intérieur de notre esprit. Il s’agit là d’un mécanisme favorable car, au début, nous obtenons la confiance et l’amour dans la relation avec nos parents, puis nous intériorisons ceux-ci, pour ainsi dire, tout ensemble avec la confiance et l’amour et nous pouvons puiser dans cette richesse d’amour pour la redistribuer dans le monde extérieur. En ce qui concerne notre haine, il existe un mécanisme analogue car la haine, ainsi que nous l’avons vu, nous conduit à nous créer dans notre esprit des images effrayantes. Nous sommes alors prêts à attribuer à d’autres personnes ces qualités déplaisantes et menaçantes. Incidemment, une telle attitude d’esprit a une conséquence réelle en rendant les autres déplaisants et méfiants à notre égard, alors qu’une attitude amicale et confiante de notre part peut éveiller la confiance et la bienveillance des autres.

Nous savons que certaines personnes, particulièrement en vieillissant, deviennent plus douces, plus compréhensives, plus tolérantes. Nous savons également que ces différences proviennent de différences dans l’attitude ou le caractère et ne sont pas seulement la conséquence des expériences, heureuses ou malheureuses, qu’elles ont traversées dans la vie. De ce que j’ai dit, nous pouvons conclure que l’amertume qui s’exprime soit contre les gens soit contre le destin (et cette amertume est souvent ressentie à l’égard des deux) s’établit d’une façon fondamentale dans l’enfance et que la vie ultérieure peut la renforcer ou l’intensifier.

Si l’amour n’a pas été étouffé par le ressentiment, les griefs et la haine, s’il s’est établi fermement dans l’esprit, la confiance dans les autres, la croyance dans leur bonté sont comme un rocher qui résiste aux coups du sort. Quand le malheur survient, celui dont l’évolution s’est faite selon ce schéma peut garder en lui ces bons parents dont l’amour, dans son malheur, est un secours qui ne se dément pas et il peut retrouver, dans le monde extérieur, des personnes qui les remplacent dans son esprit. Grâce à cette aptitude à renverser les situations en fantasme et à s’identifier aux autres, aptitude très particulière à l’homme, celui-ci peut distribuer aux autres le secours et l’amour dont il a lui-même besoin et de cette façon trouver pour lui réconfort et satisfaction.

J’ai commencé en décrivant la situation affective du bébé dans sa relation avec sa mère, qui est la source première et souveraine du bien-être qu’il reçoit du monde extérieur. J’ai continué en disant que, pour le bébé, il est extrêmement pénible de se passer de la satisfaction suprême d’être nourri par elle. Si cependant sa voracité et son ressentiment devant la frustration ne sont pas trop grands, il est capable de se détacher peu à peu d’elle, en même temps que de trouver d’autres satisfactions. Dans son inconscient, les nouveaux objets de plaisir sont liés aux premières satisfactions reçues de sa mère et c’est pourquoi il peut accepter que d’autres jouissances se substituent aux jouissances originales. On pourrait décrire ce processus aussi bien comme le maintien que le remplacement du bien-être primitif. Dans l’esprit du bébé, il reste d’autant moins de place pour la voracité et la haine que ce processus s’accomplit avec succès. Cependant, ainsi que je l’ai souligné à maintes reprises, la culpabilité inconsciente qui prend naissance en rapport avec la destruction fantasmatique d’une personne aimée joue un rôle fondamental dans ces mécanismes. Nous avons vu que la culpabilité inconsciente du bébé et son chagrin, découlant de ses fantasmes pendant lesquels sa voracité et sa haine lui font détruire sa mère, engendre le désir de soigner ces blessures imaginaires et de réparer ses torts envers elle. Il s’avère que ces sentiments ont une influence importante sur le désir du bébé d’accepter des substituts à sa mère et son aptitude à agir ainsi. La culpabilité donne en effet naissance à la crainte de dépendre de la personne aimée que l’enfant a peur de perdre car, dès que l’agressivité jaillit, il éprouve le sentiment de lui faire du mal. Cette crainte de la dépendance stimule son détachement d’elle, elle le pousse vers d’autres personnes et d’autres choses, élargissant ainsi le champ de ses intérêts. Normalement, le besoin de réparer pourra tenir en échec le désespoir engendré par la culpabilité, l’espoir prévaudra, et dans ce cas l’amour du bébé et son désir de réparer seront inconsciemment transposés sur de nouveaux objets d’amour et de nouveaux intérêts. Ceux-ci, ainsi que nous le savons déjà, sont, dans son inconscient liés à la première personne aimée ; sa relation avec ces nouvelles personnes et ces intérêts constructifs, lui permettent de la redécouvrir ou de la recréer. C’est ainsi que s’élargit la réparation – qui est un élément tellement essentiel dans l’aptitude à aimer – et que s’accroît fortement l’aptitude de l’enfant à accepter l’amour, et par différents moyens, à prendre en lui-même ce qui lui vient de bon du monde extérieur. Cet équilibre satisfaisant entre « donner » et « prendre » est la condition première d’un bonheur ultérieur.

Si au cours de notre développement le plus primitif nous avons été capables de transposer sur d’autres personnes et d’autres sources de satisfaction l’intérêt et l’amour que nous portions à notre mère, alors (et seulement alors) serons-nous plus tard capables de tirer un plaisir d’autres sources. Cela nous permettra de compenser un échec ou une déception relative à une personne en établissant une relation amicale avec d’autres et d’accepter des substituts pour des choses que nous n’avons pu obtenir ou conserver. Si la voracité frustrée, le ressentiment et la haine qui sont en nous ne perturbent pas cette relation avec le monde extérieur, nous découvrirons d’innombrables façons de saisir en nous la beauté, la bonté et l’amour en provenance de l’extérieur. En faisant cela, nous ne cesserons d’ajouter des souvenirs à nos souvenirs heureux et nous nous formerons peu à peu une réserve de valeurs. Ces valeurs nous donnent une sécurité qui ne peut pas être ébranlée facilement et un bonheur qui empêche l’amertume. De plus, outre le plaisir qu’elles apportent, toutes ces satisfactions ont pour conséquence de diminuer les frustrations passées et présentes (ou plutôt le sentiment de frustration), en remontant jusqu’aux frustrations fondamentales les plus anciennes. Les privations qui nous irritent, le désir de possession et la haine qui nous gouvernent sont d’autant moins ressentis que les satisfactions réelles que nous éprouvons sont plus nombreuses. Nous sommes alors vraiment capables d’accepter des autres amour et bonté, de les aimer et de recevoir encore plus en retour. En d’autres termes, cette aptitude essentielle à « donner et prendre » s’est développée en nous d’une façon qui assure notre propre contentement tout en contribuant au plaisir, au bien-être et au bonheur d’autres personnes.

En conclusion, une bonne relation avec nous-même est l’une des conditions pour témoigner aux autres amour, tolérance et sagesse. Ainsi que j’ai essayé de le montrer, cette bonne relation avec nous-même s’est partiellement développée à partir d’une attitude amicale, aimante et compréhensive à l’égard des autres, surtout ceux qui ont eu beaucoup d’importance pour nous dans le passé et notre relation avec eux est devenue partie intégrante de notre esprit et de notre personnalité. Si, au fond de notre inconscient, nous sommes devenus capables d’effacer dans une certaine mesure les griefs ressentis contre nos parents, nous pouvons alors être en paix avec nous-même et aimer les autres dans le vrai sens du mot.