La parenté : être une mère

Nous étudierons d’abord une relation vraiment aimante entre une mère et son bébé, telle qu’elle s’élabore si la femme a une personnalité tout à fait maternelle. Il y a beaucoup de fils qui relient la relation d’une mère avec son enfant à sa relation, dans l’enfance, avec sa propre mère. Chez les enfants, il existe, consciemment et inconsciemment, un désir très fort d’avoir des bébés. Dans les fantasmes inconscients de la petite fille, le corps de la mère est plein de bébés. Elle imagine que ceux-ci ont été mis par le pénis du père à l’intérieur du corps de sa mère, ce pénis qui est pour elle à la fois le symbole de la création, de la puissance et de ce qui est bon. Cette admiration prédominante de la petite fille pour son père et pour ses organes sexuels, créateurs et générateurs de vie, va de pair avec son désir intense d’avoir des enfants à elle, de posséder comme la chose la plus précieuse, des bébés à l’intérieur d’elle.

On observe quotidiennement que les petites filles jouent avec leurs poupées comme si c’étaient des bébés. Une petite fille témoignera souvent d’une dévotion passionnée pour sa poupée car celle-ci est devenue pour elle un bébé vivant et réel, une compagne, une amie qui fait partie de sa vie. Non seulement elle la transporte partout avec elle, mais elle ne l’oublie jamais ; elle commence sa journée avec elle et ne l’abandonne qu’avec répugnance si on lui fait faire quelque chose d’autre. Ces désirs vécus dans l’enfance demeurent chez la femme et contribuent beaucoup à fortifier l’amour qu’une femme enceinte ressent pour le bébé qui pousse en elle et ensuite pour le bébé auquel elle a donné naissance. La satisfaction de l’avoir enfin efface la douleur de la frustration vécue dans l’enfance lorsqu’elle désirait un bébé de son père et qu’elle ne pouvait l’obtenir. Cette réalisation longtemps retardée d’un désir tout à fait important tend à la rendre moins agressive et à accroître sa capacité d’aimer son enfant. De plus, l’impuissance de l’enfant et son grand besoin des soins maternels réclament plus d’amour qu’il peut en être donné à n’importe quelle autre personne ; c’est ainsi que la propension de la mère à aimer et à construire peut trouver un champ d’action. Certaines mères, nous le savons, exploitent cette relation pour la satisfaction de leurs propres désirs, c’est-à-dire leur désir de posséder quelqu’un qui dépend d’elles. Ces femmes veulent que leurs enfants s’accrochent à elles, elles détestent les voir grandir et les voir acquérir leur propre individualité. Pour d’autres, l’impuissance de l’enfant fait que vont pouvoir s’exprimer tous les désirs de réparer provenant de sources variées, désirs qui peuvent maintenant s’appliquer à ce bébé tellement désiré, qui comble leurs souhaits les plus anciens. Un sentiment de gratitude envers l’enfant qui offre à sa mère la joie de pouvoir l’aimer rehausse ces sentiments et peut conduire à une attitude où le premier souci de la mère sera le bien du bébé et où la satisfaction qu’elle éprouvera sera liée à son bien-être.

Bien entendu, la nature des relations entre la mère et ses enfants se transforme lorsqu’ils grandissent. À l’égard de ses enfants plus âgés son attitude sera plus ou moins influencée par son attitude passée vis-à-vis de ses frères et sœurs, de ses cousins, etc. Certaines difficultés ayant trait à ces relations passées peuvent facilement interférer avec les sentiments qu’elle éprouve à l’égard de son enfant, particulièrement si chez celui-ci s’organisent des réactions et des traits qui ont tendance à réveiller ces difficultés en elle. Sa jalousie à l’égard de ses frères et sœurs, sa rivalité avec eux avaient donné naissance à des souhaits de mort et à des fantasmes agressifs par lesquels elle leur faisait du mal ou les détruisait en esprit. Si la culpabilité et les conflits dérivés de ces fantasmes ne sont pas trop forts, la possibilité de réparer a plus de latitude de s’exprimer et les sentiments maternels peuvent jouer plus librement.

Un élément de l’attitude maternelle paraît être que la mère est capable de se mettre à la place de l’enfant et de voir les choses de son point de vue à lui. Ainsi que nous l’avons vu, sa capacité d’agir ainsi avec amour et compassion est étroitement liée à la culpabilité et au besoin de réparer. Si cependant la culpabilité est trop forte, cette identification peut la conduire à se sacrifier totalement à l’enfant, ce qui est très désavantageux pour lui. Nous savons tous qu’un enfant qui a été élevé par une mère qui l’inonde d’amour et qui n’attend rien en retour devient souvent égoïste. Chez un enfant, une absence de la capacité d’aimer et d’apprécier est, dans une certaine mesure, le signe d’une culpabilité trop forte de la mère. La trop grande indulgence de celle-ci tend à accroître la sécurité et, de plus, ne donne pas assez de latitude aux propres tendances de l’enfant de réparer, de se sacrifier quelquefois et de prendre vraiment les autres personnes en considération6.

Si cependant la mère n’est pas trop exclusivement préoccupée par son enfant et si elle ne s’identifie pas trop avec lui, elle est capable d’employer sa sagesse à guider l’enfant de la façon la plus utile. Elle retirera alors une entière satisfaction de la possibilité de faciliter son développement, satisfaction à nouveau rehaussée par le fantasme de faire pour son enfant ce que sa propre mère faisait pour elle ou ce qu’elle désirait que sa mère fasse. En accomplissant cela, elle rend à sa mère ce que sa mère lui donnait et elle convertit en bien le mal fait en fantasme aux enfants de sa mère. Ceci diminue encore sa culpabilité.

La capacité d’une mère d’aimer et de comprendre ses enfants sera particulièrement mise à l’épreuve lorsqu’ils traverseront le stade de l’adolescence. C’est alors que les enfants ont normalement tendance à se détourner de leurs parents et à se libérer de leur attachement pour eux. Les efforts que font les enfants pour trouver leur voie vers de nouveaux objets d’amour sont à l’origine de situations qui peuvent être très pénibles pour les parents. Si la mère est très maternelle, son amour restera intact, elle sera capable de se montrer patiente et compréhensive et elle pourra, si nécessaire, aider ses enfants et leur donner des conseils tout en leur permettant cependant de débrouiller leurs problèmes eux-mêmes ; et il se peut qu’elle soit capable d’agir ainsi sans demander beaucoup pour elle. Néanmoins, cela n’est possible que si sa capacité d’aimer s’est développée de manière à s’identifier très fortement à la fois à son enfant et à une mère sage dont elle garde l’image dans son esprit.

La nature des relations d’une mère avec ses enfants se transformera encore lorsqu’ils auront grandi, lorsqu’ils auront fait leur vie et se seront libérés des liens anciens ; son amour se manifestera de façon différente. Il se peut que la mère découvre alors qu’elle ne joue plus un rôle important dans leur vie, mais elle éprouvera du bonheur à leur témoigner son amour chaque fois qu’ils en auront besoin. Inconsciemment, elle aura le sentiment qu’elle leur offre une sécurité et qu’elle demeure toujours la mère des jours d’autrefois dont le sein leur donnait toute satisfaction et qui répondait à leurs besoins et à leurs désirs. Dans cette situation, la mère s’est alors identifiée pleinement à sa propre mère secourable, dont l’influence protectrice n’a jamais cessé de se manifester dans son esprit. En même temps, elle s’est identifiée à ses propres enfants. Dans son fantasme, c’est comme si elle était encore enfant et partageait avec ses enfants la possession d’une mère bonne et secourable. L’inconscient des enfants correspond très souvent à l’inconscient de la mère ; qu’ils utilisent ou non cette provision d’amour qui leur est destinée, ils retirent souvent, du fait de savoir que cet amour existe, une sécurité et un réconfort plus grands.


6 La dureté des parents ou l’absence d’amour de leur part ont des conséquences également préjudiciables (bien qu’elles ne se manifestent pas de la même façon). Ce sujet touche au problème important de la manière dont l’entourage influence favorablement ou défavorablement le développement affectif de l’enfant. Il dépasse cependant le cadre de cet article.