Introduction

Mon propos dans cet article sera double. J’étudierai d’abord quelques situations d’angoisse précoces qui me paraissent typiques, et je montrerai le lien qui les rattache au complexe d’Œdipe. Comme ces angoisses et ces défenses font partie de la position dépressive infantile telle que je la comprends, j’espère pouvoir jeter quelque lumière sur les rapports entre celle-ci et le développement libidinal. En second lieu, je comparerai mes conclusions sur le complexe d’Œdipe avec les idées de Freud sur ce sujet.

J’illustrerai ma thèse par de courts passages tirés de la relation de deux cas. On pourrait ajouter à cela de nombreux détails sur les deux analyses, sur les rapports familiaux des deux patients et sur la technique utilisée. Je me limiterai cependant aux détails du matériel les plus importants du point de vue de mon sujet.

Les enfants dont j’utiliserai l’analyse pour illustrer ma thèse souffraient tous deux de graves difficultés affectives. En me servant d’un tel matériel pour 'fonder mes conclusions sur le cours normal du développement œdipien, je suis une méthode que la psychanalyse a éprouvée. Freud justifia cet angle d’approche dans un grand nombre de ses œuvres. Il dit par exemple1 : « La pathologie, vous le savez, nous a toujours prêté assistance en isolant et en exagérant, et par conséquent, en rendant reconnaissables des choses qui, sans elle, seraient restées cachées. »

Extraits de l’histoire d’un cas illustrant le développement du complexe d’Œdipe chez le garçon

Le matériel dont je me servirai pour illustrer mes idées sur le développement du complexe d’Œdipe chez le garçon est tiré de l’analyse d’un enfant de dix ans. Ses parents avaient été obligés de le faire soigner : certains de ses symptômes avaient pris une telle importance qu’il ne pouvait plus aller à l’école. Sa peur des enfants était telle que de plus en plus, il évitait de sortir tout seul. En outre, une inhibition progressive de ses facultés et de ses intérêts inquiétait beaucoup ses parents depuis quelques années. En plus de ces symptômes qui l’empêchaient d’aller à l’école, il se préoccupait à l’excès de sa santé et passait fréquemment par des phases de dépression. Ces difficultés se lisaient dans son apparence : il avait l’air très préoccupé et malheureux. De temps en temps, cependant – et ce fut frappant pendant les séances d’analyse – sa dépression se levait et une soudaine étincelle de vie s’allumait dans ses yeux et transformait complètement son visage.

Richard était, à bien des égards, un enfant précoce et doué. Il était très musicien et avait montré ses dons dès son âge le plus tendre. Il avait un grand amour de la nature, mais seulement sous ses aspects agréables. Ses dons artistiques se manifestaient, par exemple, dans sa manière de choisir ses mots et dans un sens du dramatique qui rendait sa conversation très vivante. Il ne s’accordait pas avec les autres enfants et se montrait sous son meilleur jour en compagnie des adultes, surtout des femmes. Il essayait de les étonner par ses dons de causeur, de s’attirer leurs bonnes grâces, et il s’y montrait plutôt précoce.

La période de l’allaitement de Richard avait été courte et peu satisfaisante. C’était un bébé délicat qui avait eu des rhumes et d’autres maladies depuis son plus jeune âge. Il avait subi deux opérations (la circoncision et l’ablation des amygdales) entre sa troisième et sa sixième année. La famille vivait modestement, mais non dans la gêne. L’atmosphère de la maison n’était pas tout à fait heureuse. Entre ses parents, un certain manque de chaleur et d’intérêts communs, mais aucune difficulté déclarée. Richard était le second de leurs deux enfants ; son frère avait quelques années de plus que lui. Sa mère, bien qu’elle ne fût pas malade au sens clinique du mot, était du type dépressif. Elle était très inquiète dès que Richard était malade, et son attitude avait certainement contribué à faire naître les craintes hypocondriaques de l’enfant. À certains égards, sa relation à Richard n’était pas satisfaisante ; alors que son fils aîné réussissait fort bien à l’école et attirait la majeure partie de sa capacité d’amour, Richard la décevait. Bien qu’il lui fût très attaché, c’était un enfant très difficile. Il ne s’intéressait à rien et ne savait à quoi s’occuper. Son anxiété excessive au sujet de sa mère se manifestait par une manière épuisante de ne jamais la quitter d’une semelle.

La mère à son tour lui prodiguait ses soins jusqu’à le gâter, sans cependant avoir une notion exacte des traits moins apparents de son caractère tels que son aptitude foncière à l’amour et à la bonté. Elle ne savait pas comprendre combien l’enfant l’aimait, et n’accordait qu’une confiance limitée à ses progrès futurs. Néanmoins, elle restait patiente ; par exemple, elle n’essaya pas de lui imposer la compagnie d’autres enfants ni de l’obliger à fréquenter l’école.

Le père de Richard aimait beaucoup son fils et le traitait avec gentillesse, mais il abandonnait à sa femme la responsabilité presque entière de son éducation. Comme le montra l’analyse, Richard avait l’impression que son père était trop indulgent avec lui et n’exerçait pas assez son autorité dans le cercle familial. Son frère aîné était, dans l’ensemble, gentil et patient, mais les deux garçons avaient peu de choses en commun.

Lorsque la guerre éclata, les difficultés de Richard s’accrurent considérablement. Il fut évacué avec sa mère ; celle-ci vint s’installer, à cause de l’analyse, dans la petite ville où j’habitais alors, tandis que son autre fils partait avec son école. Le fait de quitter sa maison bouleversa Richard. De plus, la guerre vint réveiller toutes ses angoisses ; les attaques aériennes et les bombardements le terrorisèrent. Il suivait les nouvelles de près et s’intéressait vivement aux changements de la situation ; cette préoccupation ne cessa de se manifester pendant toute l’analyse.

Les difficultés inhérentes à la situation familiale de l’enfant, ainsi qu’à l’histoire de son premier âge, ne sauraient à elles seules rendre compte, selon moi, de la gravité de son mal. Dans chaque cas, il convient de prendre en considération les processus internes nés de facteurs constitutionnels ou provenant de l’entourage, et d’étudier l’interaction de ces processus et de ces facteurs. Mais il m’est impossible de le faire ici de façon détaillée. Je me bornerai donc à montrer l’influence de certaines angoisses de la première enfance sur le développement génital.

L’analyse eut lieu dans une petite ville proche de Londres, où j’occupais une maison dont les propriétaires étaient provisoirement absents. Je n’avais pas là une chambre de jeux telle que je l’aurais souhaitée, car je ne pouvais en ôter un certain nombre de livres, de tableaux, de cartes, etc. Richard avait des rapports particuliers, presque personnels, avec cette chambre et avec la maison qu’il identifiait avec moi. Par exemple, il lui arrivait souvent d’en parler affectueusement, de s’adresser à elle pour lui dire au revoir avant de s’en aller à la fin d’une séance ; il prenait parfois grand soin de disposer les meubles d’une façon qui devait, pensait-il, rendre la pièce « heureuse ».

Richard fit, au cours de l’analyse, une série de dessins2. Une des premières choses qu’il dessina fut une étoile de mer qui rôdait sous l’eau autour d’une plante ; il m’expliqua que c’était un bébé qui avait faim et qui voulait manger la plante. Une pieuvre à face humaine, beaucoup plus grande que l’étoile de mer, apparut dans ses dessins le lendemain ou le surlendemain. Cette pieuvre représentait son père et les organes génitaux de son père sous leurs aspects dangereux ; elle fut ensuite assimilée inconsciemment au « monstre » que le matériel analytique nous fera bientôt rencontrer. La forme de l’étoile de mer aboutit vite au dessin d’une structure faite de sections diversement colorées. Les quatre couleurs principales de ce genre de dessin – le noir, le bleu, le violet et le rouge – symbolisaient respectivement son père, sa mère, son frère et lui-même.

Pour exécuter un des premiers dessins utilisant ces quatre couleurs, il ne se servit du noir et du rouge qu’après avoir fait marcher les crayons vers le dessin en les accompagnant de la voix. Il m’expliqua que le noir était son père, et accompagna les mouvements du crayon en imitant le bruit des soldats marchant au pas. Il dit ensuite que le rouge, c’était lui-même, et il chanta un air joyeux en faisant avancer le crayon. Quand vint le tour des sections bleues, il dit que le bleu, c’était sa mère, et quand il se servit du violet, il dit que son frère était gentil et qu’il l’aidait.

Le dessin représentait un empire, les différentes sections représentaient différents pays. Il faut noter que l’intérêt de l’enfant pour les événements de la guerre jouait un rôle important dans ses associations. Il regardait souvent sur la carte les pays qu’Hitler avait occupés, et le lien entre les pays de la carte et ceux de son empire était évident. L’empire de ses dessins représentait sa mère, attaquée et envahie. Son père était en général l’ennemi ; lui-même et son frère, ils avaient dans les dessins des rôles variés : ils étaient alliés quelquefois avec leur mère, quelquefois avec leur père.

Ces structures, bien qu’elles fussent apparemment semblables, différaient considérablement dans les détails ; en fait, il n’y en eut pas deux qui fussent identiques. La manière dont il faisait ces dessins, et en ce qui concerne ce point particulier, la plupart de ses autres dessins également, était très significative. Il n’avait aucun plan délibéré quand il commençait, et il était souvent surpris par l’aspect du dessin terminé.

Il se servait pour jouer d’un matériel divers ; par exemple, les crayons qu’il utilisait pour dessiner figuraient aussi des personnages dans ses jeux. Il apportait en outre une série de petits bateaux qui lui appartenaient ; deux de ces bateaux représentaient toujours ses parents, les autres se voyaient attribuer différents rôles.

Les exigences de l’exposé m’ont obligée à limiter le choix de mes exemples, tirés pour la plupart de six séances d’analyse. Au cours de ces séances, certaines angoisses passagères s’étaient manifestées avec une force accrue ; cela provenait en partie de circonstances extérieures dont je parlerai plus loin. L’interprétation réduisit ces angoisses, et les changements qui s’ensuivirent mirent en lumière l’action des angoisses précoces sur le développement génital. L’analyse avait déjà laissé prévoir ces changements, qui marquaient un progrès vers une génitalité plus complète et une stabilité plus grande.

En ce qui concerne les interprétations présentées dans cet article, je ne cite, cela va sans dire, que celles qui se rapportent à mon sujet. Je signalerai les interprétations données par le patient lui-même. À mes interprétations s’ajoute encore un certain nombre de conclusions tirées du matériel dans son ensemble ; je ne distinguerai pas chaque fois l’une de l’autre. Une démarcation de cette espèce impliquerait des nombreuses redites et rendrait confuses les conclusions principales.

Les obstacles mis au développement du complexe d’Œdipe par les angoisses précoces

Mon point de départ sera la reprise de l’analyse après une interruption de dix jours. Auparavant, l’analyse avait duré six semaines. Pendant l’interruption, j’avais été à Londres, et Richard était parti en vacances. Il n’avait jamais assisté à un bombardement, et la peur qu’il en avait était centrée sur Londres comme sur l’endroit le plus menacé. Mon voyage à Londres signifiait donc pour lui un départ vers la destruction et la mort. L’angoisse soulevée en lui par l’interruption de l’analyse s’en trouvait accrue.

À mon retour, je trouvai Richard très soucieux et déprimé. Au cours de la première séance tout entière, il me regarda à peine, se contenta de rester assis sur sa chaise, raide et les yeux baissés, et de marcher sans but dans la cuisine adjacente et dans le jardin. Malgré une résistance marquée, il me posa quelques questions : Avais-je vu beaucoup de maisons démolies à Londres ? Y avait-il eu une alerte pendant que j’y étais ? Y avait-il eu un orage à Londres ?

Une des premières choses qu’il me déclara fut celle-ci : il n’était pas content du tout de revenir dans la ville où se déroulait l’analyse ; il dit que c’était une « porcherie » et un « cauchemar ». Là-dessus, il sortit dans le jardin, et parut regarder autour de lui plus librement. Il aperçut des champignons qu’il me désigna en frissonnant et en disant qu’ils étaient vénéneux. Revenu dans la chambre, il prit un livre sur une étagère et me montra, en insistant beaucoup, l’image d’un petit homme qui se battait contre un « horrible monstre ».

Le jour qui suivit mon retour, Richard me parla, malgré une forte résistance, d’une conversation qu’il avait eue avec sa mère pendant mon absence. Il lui avait dit que le fait d’avoir des bébés plus tard le préoccupait beaucoup et lui avait demandé si cela lui ferait très mal. En réponse, elle lui avait expliqué, comme elle l’avait déjà fait plusieurs fois, le rôle joué par l’homme dans la reproduction ; il avait dit alors qu’il n’aimerait pas mettre son pénis dans l’organe génital d’une autre personne : cela lui faisait peur, et toute cette histoire l’inquiétait beaucoup.

Mon interprétation rattacha cette peur à la ville – « porcherie » ; celle-ci représentait dans sa pensée l’intérieur de mon corps et du corps de sa mère, devenus mauvais à cause des orages et des bombes de Hitler ; ceux-ci, à leur tour, signifiaient le « mauvais » pénis de son père entrant dans le corps de sa mère et le transformant en un lieu dangereux et menacé. Le « mauvais » pénis contenu dans le corps de sa mère était également symbolisé par les champignons vénéneux qui avaient poussé dans le jardin pendant mon absence, et par le monstre contre lequel se battait le petit homme, c’est-à-dire lui-même. Le fantasme selon lequel sa mère contenait le pénis destructeur de son père expliquait pour une part sa peur des rapports sexuels. Son angoisse avait été réveillée et accrue par mon voyage à Londres. Ses propres désirs agressifs à l’égard de ses parents en train d’accomplir l’acte sexuel augmentaient considérablement son angoisse et sa culpabilité.

Il existait un rapport étroit entre la peur de Richard devant le « mauvais » pénis de son père contenu dans le corps de sa mère et sa phobie des enfants. Ces deux craintes se rattachaient intimement aux fantasmes sur l’« intérieur » de sa mère comme lieu rempli de danger. Il pensait en effet qu’il avait attaqué et blessé les bébés imaginaires que le corps de sa mère renfermait, et que ceux-ci étaient devenus ses ennemis. Une grande partie de cette angoisse avait été reportée sur les enfants du monde extérieur.

Au cours de ces quelques séances, la première chose que Richard fit avec sa flotte fut une collision entre un contre-torpilleur qu’il avait appelé « Vampire » et le cuirassé « Rodney » qui représentait toujours sa mère. Une résistance apparut aussitôt et il se dépêcha de disposer sa flotte autrement. Il me répondit cependant, bien qu’à contre-cœur, lorsque je lui demandai qui représentait le « Vampire », et me dit que c’était lui-même. La résistance soudaine qui l’avait obligé à interrompre son jeu jetait quelque lumière sur le refoulement de ses désirs génitaux à l’égard de sa mère. Dans son analyse, la collision de deux bateaux était apparue à plusieurs reprises comme un symbole des rapports sexuels. Une des causes principales du refoulement de ses désirs sexuels était sa peur de leur pouvoir destructeur : il leur attribuait en effet, comme le suggère le nom de « Vampire », un caractère sadique-oral.

Je me propose à présent d’interpréter le Premier Dessin, qui illustre lui aussi les situations d’angoisse où Richard se trouvait à ce stade de l’analyse. Dans ces structures, nous le savons déjà, le rouge représentait toujours Richard, le noir son père, le violet son frère et le bleu clair sa mère. En colorant les sections en rouge, Richard déclara :« Ce sont les Russes.« Bien que les Russes fussent nos alliés, il était très méfiant à leur égard. Lorsqu’il indiquait, par conséquent, que le rouge (lui-même) représentait les Russes, suspects à ses yeux, il me montrait qu’il avait peur de sa propre agressivité. C’est cette peur qui l’avait obligé à interrompre son jeu au moment où il s’était rendu compte qu’il était lui-même le « Vampire » dans l’approche sexuelle de sa mère. Le Premier Dessin exprimait son angoisse au sujet du corps maternel, attaqué par le méchant père-Hitler (les bombes, les orages, les champignons empoisonnés). L’empire tout entier, nous le verrons lorsque nous parlerons des associations qu’évoquait le Second Dessin, représentait le corps de sa mère et était transpercé par son propre « mauvais » pénis. Mais dans le Premier Dessin, il y avait trois pénis qui transperçaient l’empire, représentant les trois hommes de la famille : son père, son frère et lui-même. Nous savons que c’est pendant cette séance que Richard avait exprimé son horreur des rapports sexuels. Au fantasme concernant la menace de destruction que son « mauvais » père faisait peser sur sa mère, s’ajoutait le danger que lui faisait courir l’agressivité de Richard, car celui-ci s’identifiait au « mauvais » père. Son frère apparaissait lui aussi comme un agresseur. Dans ce dessin, la mère (représentée par le bleu clair) contenait de mauvais hommes, ou plutôt leurs mauvais pénis, et son corps était donc un lieu menacé et dangereux.

Certaines défenses précoces

Image1

L’angoisse que ressentait Richard devant son agressivité, et notamment devant ses tendances sadique-orales, était considérable ; elle le poussait à lutter violemment contre cette agressivité. De temps en temps, le combat apparaissait en plein jour. Il faut noter que lorsqu’il était en colère, il grinçait des dents et remuait la mâchoire comme pour mordre. La force de ses tendances sadique-, orales lui faisait craindre de faire du mal à sa mère. Souvent, après avoir fait à sa mère, ou à moi-même, une remarque tout à fait inoffensive, il demandait : « Est-ce que je t’ai blessée ? » La peur et la culpabilité que ses fantasmes destructeurs avaient éveillées modelaient sa vie affective tout entière. Pour conserver son amour pour sa mère, il essayait sans cesse de réprimer sa jalousie et ses reproches ; il allait jusqu’à nier leurs motifs les plus évidents.

Mais les tentatives de Richard pour réprimer sa haine et son agressivité, pour nier ses griefs, étaient vouées à l’échec. La colère refoulée produite par les frustrations passées et présentes se manifesta nettement dans le transfert ; et par exemple, dans sa réponse à la frustration que l’interruption de l’analyse lui fit subir. Nous savons qu’en allant à Londres, j’étais devenue dans sa pensée un objet blessé. Cependant, je n’étais pas blessée simplement pour avoir été exposée au danger des bombes, mais aussi parce qu’en lui faisant subir une frustration, j’avais éveillé sa haine ; inconsciemment, il avait donc l’impression de m’avoir attaquée. Répétant de précédentes situations de frustration, il s’était identifié, dans ses attaques fantasmées contre moi, au père-Hitler, menaçant et lanceur de bombes, et il craignait mes représailles. J’étais donc devenue une figure hostile et vengeresse.

Le clivage précoce de l’image de la mère en une bonne et une mauvaise « mère nourrice », moyen de s’accommoder de l’ambivalence, avait été très marqué chez cet enfant. Cette division se modifia plus tard et aboutit à la division entre la « mère nourrice » qui était « bonne » et la mère « génitale » qui était « méchante ». À ce stade de l’analyse, sa mère réelle représentait la « bonne mère nourrice », tandis que j’étais devenue, quant à moi, la « méchante mère » génitale et que j’éveillais donc en lui l’agressivité et la crainte liées à cette image. J’étais devenue la mère blessée par le père au cours de l’acte sexuel, ou unie au « méchant » père-Hitler.

À ce moment-là, les intérêts génitaux de Richard étaient déjà en éveil ; cela apparaissait, par exemple, dans la conversation qu’il avait eue avec sa mère au sujet de l’acte sexuel, bien que sur l’instant, il ait surtout exprimé son horreur. Mais c’est justement cette horreur qui l’avait poussé à se détourner de moi comme de la mère « génitale » et à se rapprocher de sa mère réelle comme du bon objet. Il y parvint grâce à une régression au stade oral. Pendant que j’étais à Londres, Richard fut plus inséparable que jamais de sa mère. Il me dit lui-même qu’il était « le poussin de Maman », et que « les poussins courent toujours derrière leur Maman ». Cette fuite vers la mère nourrice, défense contre l’angoisse devant la mère génitale, n’était pas une réussite. Richard ajouta en effet : « Mais ensuite, les poussins sont obligés de se débrouiller tout seuls, parce que les poules ne s’occupent plus d’eux et ne les aiment plus. »

La frustration subie dans le transfert à cause de l’interruption de l’analyse avait ravivé des frustrations et des griefs plus anciens, et au fond de ceux-ci, la première de toutes les frustrations, celle qui concernait le sein de sa mère. La croyance en la bonne mère ne pouvait donc pas se maintenir.

Immédiatement après la collision dont j’ai parlé plus haut entre le « Vampire » (lui-même) et le « Rodney » (sa mère), Richard disposa les cuirassés « Rodney » et « Nelson » (sa mère et son père) côte à côte, puis, l’un derrière l’autre, plusieurs bateaux qui représentaient son frère, lui-même et son chien, placés, me dit-il, par rang d’âge. Son jeu exprimait à ce moment-là le désir de rétablir l’harmonie et la paix dans la famille, en permettant à ses parents de se rapprocher et en cédant à l’autorité de son père et de son frère. Ce désir impliquait la nécessité de réprimer sa jalousie et sa haine, car c’était alors seulement, se disait-il, qu’il pourrait éviter de lutter contre son père pour la possession de sa mère. Il écartait ainsi sa peur de la castration, et préservait en outre le bon père et le bon frère. Mais surtout, il évitait à sa mère d’être blessée dans la lutte qui opposait Richard à son père.

Ce n’était donc pas seulement le besoin de se défendre contre la peur d’une attaque de ses rivaux, son père et son frère, qui dominait Richard ; c’était aussi son inquiétude pour ses bons objets.

Son amour et le besoin de réparer des dommages fantasmatiques – dommages qui devaient se répéter s’il donnait libre cours à sa haine et à sa jalousie – se manifestèrent alors avec une force accrue.

La paix et l’harmonie familiale ne pouvaient donc s’obtenir, la jalousie et la haine ne pouvaient être réprimées, les objets d’amour ne pouvaient être préservés, que si Richard refoulait ses désirs œdipiens. Le refoulement impliquait une régression partielle vers la petite enfance, mais cette régression se rattachait à l’idéalisation de la relation entre la mère et le bébé. En effet, il voulait se transformer en petit enfant dépourvu d’agressivité, et notamment de tendances sadique-orales. L’idéalisation du bébé supposait une idéalisation correspondante de la mère, et d’abord de ses seins : des seins idéaux qui ne font jamais subir de frustration, la relation entre la mère et l’enfant étant purement une relation d’amour. Le mauvais sein, la mauvaise mère, étaient séparés, dans son esprit, de la mère idéale, et en étaient très éloignés.

Le Second Dessin illustrait quelques-unes des attitudes de Richard devant sa propre ambivalence, son angoisse et sa culpabilité.

Il me montra la section rouge « qui traversait tout l’empire de Maman », mais se corrigea aussitôt, disant : « Ce n’est pas l’empire de Maman, c’est juste un empire où nous avons tous des pays. »

Voici l’interprétation que je lui proposai : il avait peur de s’apercevoir qu’il avait voulu dessiner l’empire de sa mère, car alors, la section rouge transperçait l’intérieur du corps maternel. Là-dessus, Richard regarda une fois de plus le dessin, trouva que la section rouge « ressemblait à un pénis », et montra que celui-ci divisait l’empire en deux parties : à l’ouest, il y avait des pays qui appartenaient à tout le monde, tandis que la partie orientale ne contenait rien qui appartînt à la mère, mais seulement à lui-même, à son père et à son frère.

Le côté gauche du dessin représentait la bonne mère intimement liée à Richard, car les possessions de son père y étaient réduites, celles de son frère assez minces elles aussi. Du côté droit au contraire (l’orient dangereux que j’avais déjà rencontré dans l’analyse de cet enfant), seuls se montraient les hommes en lutte les uns contre les autres, ou plutôt leurs mauvais organes génitaux. Sa mère avait disparu de ce côté-là parce que, pensait-il, elle avait été écrasée par les méchants hommes. Ce dessin exprimait la séparation entre la mauvaise mère menacée (la mère génitale) et la mère aimée, saine et sauve (la mère nourrice).

Dans le premier dessin, dont je me suis servie pour illustrer certaines situations d’angoisse, nous voyons déjà s’annoncer les mécanismes de défense qui apparaissent plus clairement dans le Second Dessin. Bien que le bleu clair de la mère se retrouvât d’un bout à l’autre du Premier Dessin et que le clivage en mère « génitale » et mère « nourrice » n’y fût pas aussi évident que dans le Second Dessin, nous pouvons découvrir une telle tentative de division si nous isolons le secteur qui se trouve à l’extrême droite.

Dans le Second Dessin, la division était effectuée par une section très pointue et allongée que Richard interpréta comme un pénis. C’est là une chose très éclairante : l’enfant croyait que le pénis était perforant et dangereux. Cette section ressemblait à une grande dent pointue ou à une dague, et à mon avis, elle exprimait ces deux significations à la fois : la première symbolisait le danger que les tendances sadique-orales faisaient courir à l’objet d’amour, la seconde, le danger que l’enfant attribuait à la fonction génitale en tant que telle à cause de la pénétration qu’elle supposait.

Cette peur le poussait sans cesse et toujours à fuir vers la mère « nourrice ». Il ne pouvait trouver de stabilité relative qu’à un niveau de prédominance prégénitale. La progression de la libido était freinée, parce que l’angoisse et la culpabilité étaient trop intenses et que le moi était incapable de déployer les défenses nécessaires. L’organisation génitale ne pouvait donc pas être suffisamment stable3, ce qui impliquait une forte tendance à la régression. L’action réciproque du phénomène de la fixation et de celui de la régression pouvait s’observer à chaque étape de son développement.

Levée du refoulement des désirs œdipiens

L’analyse des différentes situations d’angoisse décrites plus haut eut pour effet d’amener à la lumière les désirs œdipiens de Richard et les angoisses qu’ils éveillaient. Mais son moi ne pouvait contenir ces désirs que par l’utilisation accrue de certaines défenses, dont je parlerai bientôt. Néanmoins, ces défenses ne pouvaient être efficaces qu’en raison de la levée de certaines angoisses par l’analyse ; cela impliquait également une levée des fixations.

Image2

Lorsque le refoulement des désirs génitaux de Richard fut, dans une certaine mesure, écarté, sa peur de la castration entra plus pleinement dans le champ de l’analyse et s’exprima de diverses manières ; ses méthodes de défense subirent une modification correspondante. Pendant la troisième séance qui suivit mon retour, Richard sortit pour aller dans le jardin et parla de son désir d’escalader certaines montagnes, et en particulier le Snowdon, dont il avait déjà parlé au cours de son analyse. Tout en parlant, il remarqua des nuages dans le ciel et dit qu’un gros orage menaçait peut-être. Les jours d’orage, poursuivit-il, il avait de la peine pour les montagnes qui passaient un mauvais moment quand une tempête s’abattait dessus. Il exprimait ainsi sa peur du mauvais père, représenté par les bombes et les orages dans le matériel recueilli pendant les séances précédentes. Le désir d’escalader le Snowdon, symbolisant son désir d’accomplir l’acte sexuel avec sa mère, avait aussitôt éveillé sa peur de la castration par le mauvais père ; l’orage prêt à éclater signifiait donc un danger pour sa mère aussi bien que pour lui.

Pendant la même séance, Richard me dit qu’il allait faire cinq dessins. Il déclara en passant qu’il avait vu un cygne avec quatre « mignons » petits cygnes. Reprenant son jeu avec sa flotte, il me donna un bateau et en prit un pour lui-même ; je devais partir en voyage de plaisance dans mon bateau et lui dans le sien. Il commença par éloigner son bateau, mais bientôt, il le ramena et le mit tout contre le mien. Dans le matériel antérieur, et notamment quand il s’agissait de ses parents, ce contact avait à plusieurs reprises symbolisé les rapports sexuels. Ce jeu exprimait donc ses désirs génitaux aussi bien que son espoir de puissance. Les cinq dessins qu’il avait l’intention de me donner le représentaient lui-même (le cygne), me donnant, ou plutôt donnant à sa mère, quatre enfants (les petits cygnes).

Quelques jours auparavant, nous l’avons vu, un incident semblable s’était produit alors que Richard jouait avec sa flotte : le « Vampire » (Richard) était entré en collision avec le « Rodney » (sa mère). L’enfant était alors brusquement passé à un autre jeu, montrant ainsi sa peur de voir ses désirs génitaux dominés par ses tendances sadique-orales. Néanmoins, l’angoisse décrût un peu au cours des quelques jours qui suivirent, l’agressivité diminua, et simultanément, certains moyens de défense furent renforcés. Un incident similaire (son bateau touchant le mien au cours d’un voyage de plaisance) pouvait donc avoir lieu maintenant sans entraîner l’angoisse et le refoulement de ses désirs génitaux.

Richard croyait de plus en plus fermement qu’il parviendrait à la puissance ; cette confiance procédait de l’espoir accru que sa mère pourrait être préservée. Il était capable à présent de se permettre d’imaginer qu’elle l’aimait comme une femme aime un homme et qu’elle l’autorisait à prendre la place de son père. Il en venait donc à espérer qu’elle deviendrait son alliée et qu’elle le protégerait contre tous ses rivaux. Richard prenait, par exemple, le crayon bleu et le crayon rouge (sa mère et lui-même) et les mettait debout, côte à côte, sur la table. Le crayon noir (son père) marchait alors vers eux et se faisait repousser par le crayon rouge, tandis que le crayon bleu repoussait le violet (son frère). Voici ce que ce jeu exprimait : l’enfant désirait voir sa mère repousser avec lui son père et son frère, ennemis dangereux. Une association au Deuxième Dessin montrait également sa mère comme un personnage plein de force, luttant contre les méchants hommes et leurs dangereux organes génitaux : il dit que la mère bleue de l’Ouest s’apprêtait à combattre l’Est et à regagner ceux de ses pays qui s’y trouvaient. Nous savons déjà que dans la partie droite du Deuxième Dessin, elle avait été écrasée par les attaques génitales des trois hommes, de Richard, de son père et de son frère. Dans le Quatrième Dessin, que je décrirai un peu plus loin, Richard étala le bleu sur le dessin presque entier, exprimant par là son espoir de voir sa mère regagner ses territoires perdus. Alors, réparée et ranimée, elle pourrait l’aider et le protéger. Il espérait restaurer et ranimer son bon objet, ce qui voulait dire qu’il croyait pouvoir affronter sa propre agressivité avec plus de succès ; c’est cet espoir qui permettait à Richard d’éprouver ses désirs génitaux avec plus de force. Son angoisse ayant décru, il pouvait en outre diriger son agressivité vers l’extérieur et reprendre, dans ses fantasmes, la lutte contre son père et son frère pour la possession de sa mère. En jouant avec sa flotte, il disposa ses bateaux en file, le plus petit devant. La signification de ce jeu était la suivante : il avait annexé les organes génitaux de son père et de son frère et les avait ajoutés aux siens. Il avait l’impression d’avoir acquis la puissance par cette victoire fantasmatique remportée sur ses rivaux.

Le Troisième Dessin fait partie d’une série qui combinait de toutes sortes de façons les plantes, les étoiles de mer, les bateaux et les poissons ; ce type de dessin apparut souvent dans le courant de l’analyse. Tout comme les dessins qui représentaient l’empire, ceux-ci faisaient preuve d’une grande variété dans les détails, mais certains éléments figuraient toujours le même objet ou la même situation. Les plantes qui poussaient sous l’eau représentaient les organes génitaux de sa mère ; il y en avait en général deux, séparées par un espace. Elles signifiaient aussi les seins de sa mère, et lorsqu’une des étoiles de mer était placée entre deux plantes, cela voulait toujours dire que l’enfant était en possession des seins de sa mère ou qu’il avait avec elle des rapports sexuels. Le contour dentelé de l’étoile de mer figurait des dents et symbolisait les tendances sadique-orales du petit enfant.

Quand il fit le Troisième Dessin, Richard commença par dessiner les deux bateaux, puis le grand poisson et quelques-uns des petits qui entouraient celui-ci. Alors qu’il dessinait les petits, il parut de plus en plus impatient et animé, et il remplit l’espace vide de bébés-poissons. Il attira mon attention sur un des bébés-poissons que couvrait en partie la nageoire de la « Maman-poisson », et dit : « C’est le plus jeune ». Le dessin donne à penser que la mère était en train de nourrir le bébé-poisson. Je demandai à Richard s’il se trouvait parmi les petits poissons, mais il me dit que non. Il ajouta que l’étoile de mer située entre les plantes était une grande personne, et que l’étoile de mer plus petite était une presque grande personne : il m’expliqua que c’était son frère. Il me fit également remarquer que le « Sunfish » avait un périscope qui s’enfonçait dans le « Rodney ». Je lui dis que le « Sunfish » le représentait peut-être lui-même (« sun », le soleil, ayant pris la place de « son », le fils), et que le périscope qui s’enfonçait dans le « Rodney » (la mère) signifiait l’acte sexuel qu’il accomplissait avec sa mère.

Richard avait déclaré que l’étoile de mer située entre les plantes était une grande personne ; cela signifiait qu’elle figurait son père, alors que Richard était représenté par le « Sunfish », un bateau plus grand que le « Rodney » lui-même (sa mère). Il exprimait ainsi le renversement de la relation entre le père et le fils. En même temps, il montrait son amour pour son père et son désir de faire réparation auprès de lui en dessinant le père-étoile de mer entre les plantes : il lui accordait ainsi la place d’un enfant satisfait.

Le matériel que je viens de présenter là montre que la situation œdipienne positive et la position génitale se manifestaient plus nettement. Richard y était parvenu, nous l’avons vu, par plusieurs méthodes différentes. L’une d’elles consistait à faire de son père le bébé, un bébé qui n’était pas privé de satisfactions et qui était par conséquent « bon », tandis que lui-même, il annexait le pénis paternel.

Jusque-là, Richard, qui s’attribuait des rôles divers dans ce genre de dessin, s’était toujours reconnu aussi sous les traits de l’enfant.

Poussé par l’angoisse, il se rabattait en effet sur le rôle idéalisé du petit enfant satisfait et aimant. Il déclarait à présent pour la première fois qu’il ne se trouvait pas parmi les bébés de son tableau.

C’était là, me semblait-il, un nouveau signe du renforcement de sa position génitale. Il sentait qu’il pouvait grandir, devenir adulte et sexuellement puissant. Il pouvait donc, dans ses fantasmes, engendrer des enfants avec sa mère, et il n’avait plus besoin de prendre le rôle du bébé.

Néanmoins, ces désirs et ces fantasmes génitaux entraînaient des angoisses diverses, et Richard ne réussissait que partiellement à résoudre ses conflits œdipiens en prenant la place de son père sans avoir à le combattre. À côté de cette solution relativement paisible, le dessin témoignait d’une autre éventualité : Richard craignait que son père ne soupçonnât les désirs génitaux qu’il nourrissait à l’égard de sa mère, qu’il ne le surveillât de près et ne voulût le châtrer. En effet, quand j’avais interprété pour Richard le renversement de la relation entre le père et le fils, il me dit que l’avion, dans le ciel, était britannique, et qu’il était en train de patrouiller. Je rappelle que le périscope du sous-marin, enfoncé dans le « Rodney », représentait le désir de Richard d’avoir avec sa mère des rapports sexuels.

Cela voulait dire qu’il essayait de supplanter son père et qu’il s’attendait donc à sa méfiance. Je lui proposai alors l’interprétation suivante : son père n’était pas seulement transformé en enfant ; il était présent aussi dans le rôle du surmoi paternel, du père qui le surveillait, essayait d’empêcher ses rapports sexuels avec sa mère et le menaçait d’une punition. (L’avion patrouilleur).

Je continuai mon interprétation en disant que Richard lui-même avait « patrouillé » autour de ses parents, car il ne se contentait pas d’être curieux de leur vie sexuelle ; il éprouvait aussi le puissant désir inconscient de gêner celle-ci et de séparer ses parents.

Le Quatrième Dessin illustrait le même matériel d’une manière différente. En colorant les sections bleues, Richard avait chanté l’Hymne National, et m’avait expliqué que sa mère était la Reine et lui le Roi. Il était devenu le père et avait acquis le puissant organe génital paternel. Quand il eut terminé le dessin et l’eut regardé, il me dit que ce dessin-là était « plein de Maman » et de lui-même et qu’ils pourraient tous deux « battre Papa pour de bon ». Il me montra qu’il n’y avait que peu de sections appartenant au méchant père (le noir). Comme le père avait été transformé en inoffensif petit enfant, il ne lui semblait pas nécessaire de le battre. Cependant, Richard n’avait pas une grande confiance dans cette solution fournie par sa toute-puissance, comme le prouvait ce qu’il m’avait dit : sa mère et lui, ils pourraient battre ensemble son père si la nécessité s’en faisait sentir. La décrue de son angoisse lui avait permis d’affronter la rivalité, et même la lutte avec son père.

En colorant les sections violettes, Richard chanta l’hymne norvégien et le belge, et dit : « il est gentil ». L’exiguïté des sections violettes, par rapport à l’ensemble des bleues et des rouges, montrait que son frère avait été lui aussi transformé en bébé. Le fait de chanter les hymnes de deux petits pays alliés m’indiquait que la phrase prononcée, « il est gentil », se rapportait à la fois à son père et à son frère, devenus d’inoffensifs petits enfants. L’amour refoulé qu’il éprouvait pour son père commença de se manifester à ce stade de l’analyse4. Richard sentait cependant qu’il ne pouvait pas éliminer son père sous ses aspects dangereux. Ses propres fèces – dans la mesure où il les assimilait inconsciemment à son père, représenté par le noir – lui apparaissaient en outre comme une source de danger et ne pouvaient pas être éliminées non plus.

Il reconnaissait donc sa réalité psychique, ce qui se manifestait dans le fait que le noir n’était pas absent du dessin, encore que Richard se consolât en disant qu’il n’y avait dedans que peu de territoires appartenant au père-Hitler.

Dans les différents moyens qu’utilisa Richard pour renforcer sa position génitale, nous pouvons voir quelques-uns des compromis que le moi cherche à établir entre les exigences du surmoi et celles du ça. Alors que les tendances du ça étaient satisfaites par le fantasme des rapports sexuels avec sa mère, la tendance à tuer son père n’aboutissait pas et les reproches du surmoi étaient par conséquent moins violents. Les exigences de celui-ci n’étaient pourtant satisfaites qu’en partie, car si le père était épargné, il n’en était pas moins évincé de la place qu’il occupait auprès de la mère.

De tels compromis constituent la partie essentielle de chaque stade du développement infantile normal. Chaque fois que se produit une oscillation importante entre deux positions libidinales, les défenses sont perturbées et de nouveaux compromis doivent se trouver. J’ai montré par exemple, dans le chapitre précédent, qu’au moment où ses angoisses orales avaient décru, Richard avait essayé de faire face au conflit qui opposait ses craintes et ses désirs, en prenant dans ses fantasmes le rôle d’un bébé idéal qui ne troublait pas la paix familiale. Mais quand la position génitale fut renforcée et que Richard put affronter, dans une plus large mesure, sa peur de la castration, un autre compromis s’établit. Richard maintint ses désirs génitaux, mais évita la culpabilité en transformant son père et son frère en bébés qu’il engendrait avec sa mère.

Les compromis de cette espèce, à quelque stade du développement que ce soit, ne peuvent procurer qu’une stabilité relative ; encore faut-il que la quantité d’angoisse et de culpabilité ne soit pas excessive par rapport à la force du moi.

Si j’ai étudié avec une telle minutie l’action de l’angoisse et des défenses sur le développement génital, c’est parce qu’il me semble impossible de comprendre pleinement le développement sexuel sans tenir compte des oscillations entre les différents stades de l’organisation libidinale, et des angoisses et défenses particulières qui caractérisent chacun de ces stades.


1 Introduction à la Psychanalyse, Paris, Payot, 1922.

2 Les reproductions ci-jointes ont été relevées d’après les originaux et légèrement réduites. Les originaux furent dessinés au crayon noir et colorés aux crayons de couleur. Les couleurs ont été indiquées, dans la mesure du possible, par des hachures différentes. Dans le Dessin III, néanmoins, les sous-marins devraient être noirs, les drapeaux, rouges, les poissons et l’étoile de mer, jaunes.

3 Dans son ouvrage intitulé « Infantile Génital Organization of the Libido », Collected Papers, vol. III, 1923, Freud décrit l’organisation génitale infantile comme une « phase phallique ». La principale raison de l’usage de ce terme est cette idée que pendant la phase génitale infantile le sexe féminin n’est pas encore découvert ou reconnu, et que l’intérêt tout entier se concentre sur le pénis. Mon expérience ne confirme pas ce point de vue ; en outre, je ne pense pas que l’utilisation du terme de « phallique » recouvrirait le matériel présenté ici. Je m’en tiens donc à la première expression de Freud, celle de « phase génitale » (ou d’« organisation génitale »). Je donnerai plus longuement les raisons de ce choix dans le résumé théorique général que je proposerai plus loin.

4 Notons un fait très significatif : le désir libidinal du pénis paternel, fortement refoulé, venait au jour lui aussi, et sous sa forme la plus primitive. Alors qu’il regardait de nouveau l’image du monstre contre lequel le petit homme luttait, Richard dit : « Le monstre est affreux à regarder, mais sa chair pourrait être délicieuse à manger. »