Angoisses au sujet des parents intériorisés

Le Cinquième et le Sixième Dessin demandent une explication préliminaire. Richard avait eu mal à la gorge et un peu de fièvre la veille au soir, mais il était quand même venu à sa séance d’analyse : on était en été, il faisait bon. Comme je l’ai déjà indiqué, les maux de gorge et les rhumes faisaient partie de ses symptômes et lui donnaient, même quand ils étaient légers, une forte angoisse hypocondriaque. Au début de la séance pendant laquelle il fit le Cinquième et le Sixième Dessin, il était extrêmement soucieux et angoissé. Il me dit qu’il avait très chaud à la gorge et qu’il avait du poison au fond du nez. L’association suivante, qu’il n’exprima qu’après une forte résistance, se rapportait à sa crainte de manger de la nourriture empoisonnée ; il était conscient de cette peur depuis des années, mais c’était toujours avec difficulté, dans cette occasion-ci comme plusieurs fois auparavant, qu’il la formulait dans son analyse.

Au cours de cette séance, Richard regarda fréquemment par la fenêtre avec un air méfiant. Il vit tout à coup deux hommes qui parlaient ensemble, et déclara qu’ils l’espionnaient. Il donnait ainsi des signes fréquents de ses peurs paranoïdes ; celles-ci étaient provoquées par la surveillance et la persécution de son père et de son frère, mais convergeaient surtout sur ses parents, ligués contre lui dans une alliance hostile et secrète. Mon interprétation rattacha sa méfiance à la peur de persécuteurs internes qui l’épiaient et complotaient contre lui ; cette angoisse s’était manifestée, quelque temps auparavant, dans son analyse. Un peu plus tard, Richard enfonça tout à coup son doigt dans sa gorge, le plus loin possible, et parut très soucieux. Il m’expliqua qu’il cherchait les microbes. Je lui proposai l’interprétation suivante : les microbes (germs) représentaient aussi les Allemands (Germans), c’est-à-dire le père-Hitler, tout noir, uni avec moi, et se rattachaient dans son esprit aux deux hommes qui l’épiaient, c’est-à-dire, finalement, à ses parents. La peur des microbes était donc intimement liée à la peur d’être empoisonné, qui se rapportait inconsciemment à ses parents, bien que consciemment, il ne les soupçonnât pas. Son refroidissement avait mobilisé ses peurs paranoïdes.

Richard avait exécuté, au cours de cette séance, le Cinquième et le Sixième Dessin, et la seule association que je pus obtenir ce jour-là était que le Sixième Dessin représentait le même empire que le Cinquième. Effectivement, les deux dessins avaient été faits sur le même papier.

Le lendemain, Richard était complètement rétabli et semblait d’une tout autre humeur. Très animé, il me décrivit le plaisir qu’il avait pris à manger son petit déjeuner, surtout les céréales au lait, et me montra comment il avait tout mâché. (Il avait très peu mangé les deux jours précédents.) Son estomac, disait-il, était tout petit, mince et rentré, et « les grands os qu’il y avait dedans dépassaient » tant qu’il n’avait pas mangé son petit déjeuner. Ces « grands os » signifiaient son père intériorisé, ou les organes génitaux de son père, représentés dans le matériel antérieur soit par le monstre, soit par la pieuvre. Ils exprimaient l’aspect mauvais du pénis paternel, tandis que « la chair délicieuse » du monstre en exprimait l’aspect désirable. Dans l’interprétation que j’en donnai, les céréales représentaient la bonne mère (les bons seins et le lait) : il les avait comparés une fois à un nid d’oiseau. Comme sa croyance dans la bonne mère intériorisée s’était renforcée, sa peur des persécuteurs internes (les os et le monstre) avait décru.

L’analyse de la signification inconsciente du mal de gorge avait entraîné une réduction des angoisses, et par conséquent, une modification des méthodes de défense. L’humeur de Richard et les associations qu’il formula pendant cette séance témoignaient clairement de ces transformations. Tout à coup, le monde était devenu magnifique à ses yeux : il admirait la campagne, ma robe, mes chaussures, et me dit que j’étais très belle. Il parla aussi de sa mère avec beaucoup d’amour et d’admiration. La peur des persécuteurs internes ayant diminué, le monde extérieur lui semblait donc meilleur, plus sûr, et son aptitude en à jouir s’était affirmée. On pouvait noter en même temps que sa dépression avait cédé la place à une humeur hypomaniaque qui le poussait à nier sa peur de la persécution. C’était en fait l’atténuation de l’angoisse qui avait permis à la défense maniaque, dressée contre la dépression, de se manifester. Bien entendu, l’humeur hypomaniaque de Richard ne dura pas, et dans la suite de son analyse, la dépression et l’angoisse réapparurent à maintes reprises.

J’ai parlé presque exclusivement, jusqu’à présent, de la relation de Richard à sa mère comme objet extérieur. Pourtant, son analyse avait déjà fait apparaître à l’évidence la chose suivante : le rôle qu’elle jouait en tant qu’objet extérieur s’imbriquait constamment avec celui qu’elle jouait en tant qu’objet intérieur. Dans un souci de clarté, j’ai réservé l’illustration de ce point au Cinquième et au Sixième Dessin, qui font nettement ressortir le rôle des parents intériorisés dans la vie psychique de Richard.

Ce jour-là, Richard prit le Cinquième et le Sixième Dessin, qu’il avait exécutés la veille, et formula librement les associations qu’ils éveillaient en lui. Maintenant que sa dépression et ses angoisses hypocondriaques avaient diminué, il était capable d’affronter l’anxiété qui se cachait derrière sa dépression. Il me montra que le Cinquième Dessin ressemblait à un oiseau, et même à un oiseau « tout à fait horrible ». Le morceau bleu clair, en haut, était une couronne, le morceau violet était un œil, et le bec était « grand ouvert ».

Ce bec, ainsi qu’on peut le voir, se composait de la section rouge et de la section violette qu’il y avait à droite, c’est-à-dire de la couleur qui le représentait toujours lui-même et de celle qui figurait son frère.

Voici l’interprétation que je lui proposai : la couronne bleue montrait que l’oiseau était sa mère, la Reine, la mère idéale du matériel antérieur, maintenant avide et destructrice. Si son bec était formé d’une section rouge et d’une section violette, c’est que Richard projetait sur sa mère ses propres tendances sadique-orales, ainsi que celles de son frère.

Ce matériel montrait que l’aptitude de l’enfant à affronter sa propre réalité psychique avait fait des progrès considérables : il était devenu capable d’exprimer la projection de ses tendances sadique-orales et cannibaliques sur sa mère. En outre, comme le montre le Cinquième Dessin, il avait permis à l’aspect maternel « bon » et à l’aspect « mauvais » de se rapprocher. Les prototypes de ces deux aspects, tenus en général assez éloignés l’un de l’autre, étaient le bon sein aimé et le sein mauvais et haï. En fait, les défenses par clivage et isolation apparaissaient également dans ce dessin : le côté gauche de l’image était entièrement bleu. Néanmoins, dans la partie droite du Cinquième Dessin, la mère se montrait simultanément sous l’apparence de l’« horrible » oiseau (le bec ouvert) et sous celui de la reine (la couronne bleue ciel). La négation de sa réalité psychique s’étant affaiblie, Richard voyait également s’accroître son aptitude à affronter la réalité extérieure : il lui était possible à présent de reconnaître que sa mère l’avait effectivement frustré et qu’elle avait donc éveillé sa haine,

Après mes interprétations du Cinquième Dessin, Richard répéta, catégorique, que l’oiseau était « horrible », et formula quelques associations suscitées par le Sixième Dessin. Celui-là aussi, dit-il, ressemblait à un oiseau, mais sans tête ; et le noir qu’il y avait en bas était de la « grosse commission » qui tombait dehors. Il dit que tout ça, c’était « tout à fait horrible ».

Dans mon interprétation du Sixième Dessin, je lui rappelai ce qu’il m’avait dit la veille : les deux empires étaient identiques. Le Sixième Dessin le représentait lui-même ; en intériorisant l’« horrible oiseau » (le Cinquième Dessin), il avait l’impression de lui être devenu semblable. Le bec ouvert représentait la bouche avide de sa mère, mais exprimait aussi son propre désir de la dévorer : les couleurs qui formaient le bec le représentaient lui-même ainsi que son frère (les bébés avides). Selon ce qu’il pensait, il avait dévoré sa mère en tant qu’objet destructeur et dévorant. Lorsqu’en mangeant son petit déjeuner il avait intériorisé la bonne mère, il avait pensé qu’elle le protégeait contre le mauvais père intériorisé, les « os dans son estomac ». Quand il avait intériorisé l’« horrible » mère-oiseau, il avait senti qu’elle s’était liée au père-monstre ; dans son esprit, cette terrifiante image combinée des parents l’attaquait intérieurement pour le manger, l’attaquait aussi à l’extérieur pour le châtrer5.

Richard se sentait donc châtré et mutilé par les mauvais parents internes et externes qui se vengeaient de ses attaques, et il exprimait ses craintes dans le Sixième Dessin : l’oiseau y figurait sans tête. Les tendances sadique-orales qui s’exerçaient contre ses parents dans le processus de l’intériorisation avaient eu pour conséquence de transformer ceux-ci en ennemis pareillement avides et destructeurs. En outre, comme il pensait qu’en dévorant ses parents c’était lui qui les avait transformés, l’un en monstre, l’autre en oiseau, il ne ressentait pas seulement de la peur devant ces persécuteurs intériorisés, mais aussi de la culpabilité, une culpabilité d’autant plus forte qu’il craignait d’avoir exposé la bonne mère interne aux attaques du monstre intérieur. Cette culpabilité provenait aussi de ses attaques anales contre les parents externes et internes ; c’était l’« horrible grosse commission » tombant de l’oiseau qui exprimait celles-ci6.

Au cours de la séance précédente, où Richard avait exécuté ces dessins, il était sous l’empire de l’angoisse et n’avait pas pu exprimer les associations qu’ils éveillaient en lui ; un certain soulagement de son angoisse lui permettait à présent de les formuler.

Il est intéressant d’examiner ici un dessin antérieur (le Septième Dessin), qui exprimait l’intériorisation de ses objets encore plus clairement que ne le faisaient le Cinquième et le Sixième Dessin. Quand Richard avait terminé ce dessin, il l’avait entouré d’un trait et couvert le fond de rouge. Je constatai que c’était là l’intérieur de son corps, contenant son père, sa mère, son frère et lui-même, les uns par rapport aux autres. Ses associations, à propos de ce dessin, exprimèrent sa satisfaction de voir croître le nombre des sections bleu clair, c’est-à-dire des sections figurant sa mère. Il dit aussi qu’il espérait trouver dans son frère un allié. La jalousie qu’il éprouvait à l’égard de celui-ci le rendait souvent méfiant et lui faisait craindre son frère en tant que rival. Mais en l’occurrence, il mit l’accent sur son alliance avec lui. Il me montra en outre qu’une des sections noires était complètement entourée par sa mère, son frère, et lui-même. Cela voulait dire qu’il s’était allié avec la mère intérieure aimée, contre le dangereux père intérieur7.

Le matériel présenté dans ce chapitre montre que le rôle joué par la bonne mère, si souvent idéalisée, dans la vie affective de Richard, se rapportait à la mère intérieure aussi bien qu’à la mère extérieure.

Quand il exprimait, par exemple, l’espoir de voir, à l’Ouest, la mère toute bleue élargir son territoire (cf. le Deuxième Dessin), cet espoir concernait son monde intérieur aussi bien que le monde extérieur. Sa croyance à la bonne mère intérieure était son plus grand soutien. Chaque confirmation de cette croyance renouvelait son espoir, sa confiance, son sentiment de sécurité. Lorsque cette foi était ébranlée, que ce fût par la maladie ou par autre chose, la dépression et les angoisses hypocondriaques s’accroissaient8. En outre, quand augmentait la peur de Richard devant ses persécuteurs, devant la mauvaise mère et le mauvais père, il avait l’impression de ne pouvoir protéger ses objets d’amour intérieurs contre un danger de destruction et de mort ; et leur mort signifiait inévitablement la fin de sa propre vie. Nous touchons là l’angoisse fondamentale du sujet dépressif, dérivée, à mon avis, de la position dépressive infantile.

Voici un détail important tiré de son analyse, qui montre sa peur de voir mourir ses objets externes et internes. Sa relation presque personnelle à la chambre où se déroulait l’analyse, je l’ai déjà dit, était un des aspects caractéristiques du transfert. D’autre part, mon voyage à Londres avait réveillé et renforcé sa peur des bombardements et de la mort ; après ce voyage, l’enfant ne put supporter, pendant plusieurs séances d’analyse, que le radiateur électrique fût éteint avant le moment où nous quittions la maison. Au cours d’une des séances dont j’ai rendu compte à propos de l’analyse du Troisième et du Quatrième Dessin, cette obsession disparut. En même temps que ses désirs génitaux s’accentuaient, que sa dépression et son angoisse décroissaient, l’amour pour les bébés, le fantasme selon lequel il allait être capable de donner de « bons » bébés à sa mère et à moi-même, commençaient à trouver place dans ses associations. Son insistance obsessionnelle pour exiger qu’on laissât le radiateur de la pièce allumé aussi longtemps que possible était à la mesure de sa dépression9.


5 Rappelons à ce propos qu’il avait été circoncis à l’âge de trois ans, et qu’il avait toujours éprouvé depuis une forte peur consciente des médecins et des opérations.

6 Certaines tendances et angoisses uréthrales avaient un rôle non moins important dans ses fantasmes, mais ne trouvent pas ici leur place.

7 Ce dessin représentait aussi l’intérieur du corps de sa mère, où se déroulait la même lutte. Richard et son frère y jouaient le rôle des objets internes protecteurs, et son père celui de l’objet interne dangereux.

8 Il est bien certain que de telles angoisses peuvent à leur tour provoquer des rhumes ou d’autres maladies physiques, ou du moins réduire la résistance à ces maladies. Nous nous trouvons donc ici-devant un cercle vicieux, car les maladies renforcent toutes ces angoisses.

9 Le fait de laisser le radiateur allumé avait une autre signification inconsciente : il se prouvait à lui-même qu’il n’avait pas été châtré, que son père n’avait pas été châtré non plus.