Le cas de Richard : histoire sommaire

Si Richard n’était pas parvenu à établir solidement la position génitale, c’était principalement à cause de son incapacité d’affronter son angoisse au cours des stades précoces de son développement. Le rôle considérable que le mauvais sein jouait dans sa vie affective se rattachait aux frustrations de son allaitement, aux fortes tendances et aux fantasmes sadique-oraux, anaux et uréthraux que celles-là avaient fait naître. La peur que ressentait Richard devant le mauvais sein était compensée, dans une certaine mesure, par l’idéalisation du bon sein, qui permettait le maintient d’une partie de son amour pour sa mère. Les mauvais aspects du sein et les tendances sadique-orales qu’ils éveillaient chez lui étaient en grande partie transférés sur le pénis paternel. Il ressentait en outre, à l’égard du pénis de son père, de fortes tendances sadique-orales nées de la jalousie et de la haine qui caractérisent le début de la situation œdipienne positive. Ses fantasmes transformaient donc l’organe génital de son père en un objet dangereux, venimeux et prêt à mordre. Sa peur du pénis comme d’un persécuteur externe et interne était si forte qu’il ne pouvait avoir aucune confiance dans ses qualités bonnes et fécondes. C’est ainsi que chez Richard, la position féminine précoce fut gênée dès l’origine par la peur de la persécution. Les difficultés rencontrées dans la situation œdipienne inversée et les angoisses de castration stimulées par ses désirs génitaux pour sa mère, agissaient les unes sur les autres. Le désir de sa mère s’accompagnait de haine pour son père ; celle-ci s’exprimait par l’envie d’arracher le pénis paternel d’un coup de dents, et aboutissait à la peur d’être châtré de la même manière ; elle renforçait donc le refoulement des désirs génitaux.

Une inhibition croissante de toutes les activités et de tous les intérêts de Richard constituait un des symptômes de sa maladie.

Elle provenait du refoulement violent de ses tendances agressives, particulièrement accentué quand il s’agissait de sa mère. Son agressivité à l’égard de son père et d’autres hommes était moins refoulée, encore que la peur la réduisît considérablement. Le plus souvent, son attitude devant les hommes consistait à apaiser des agresseurs et des persécuteurs éventuels.

Une inhibition moins forte frappait l’agressivité de Richard à l’égard des autres enfants, bien qu’il eût trop peur pour l’exprimer directement. Sa haine des enfants comme la peur que ceux-ci lui inspiraient étaient en partie dérivées de son attitude envers le pénis paternel. Le pénis destructeur était intimement lié dans sa pensée à l’enfant destructeur et avide qui épuise sa mère et la détruit finalement. Inconsciemment, il croyait en effet fortement à l’équation « pénis = enfant ». Il pensait aussi que le mauvais pénis ne pouvait engendrer que de mauvais enfants.

Sa phobie des enfants s’expliquait par un autre facteur déterminant, par la jalousie qu’il ressentait à l’égard de son frère et de tout enfant que sa mère pourrait avoir à l’avenir. Ses attaques sadiques inconscientes contre les bébés contenus dans le corps maternel se rattachaient à sa haine du pénis paternel à l’intérieur du corps de sa mère. Il n’y avait qu’une situation où son amour pour les enfants se manifestât quelquefois : c’était dans son attitude affectueuse à l’égard des bébés.

Nous savons déjà que seule, l’idéalisation de la relation entre la mère et le bébé permettait à Richard de conserver son aptitude à aimer. Sa peur et sa culpabilité inconscientes devant ses propres tendances sadique-orales le poussaient néanmoins à voir dans les nourrissons des êtres presque exclusivement sadique-oraux. C’était une des raisons pour lesquelles il ne pouvait, dans ses fantasmes, accomplir son désir de donner des enfants à sa mère. Plus fondamentale encore, son angoisse orale avait accru, au cours du développement de sa première enfance, la peur née des aspects agressifs de la fonction génitale et de son propre pénis. La peur que ses tendances sadique-orales ne dominent ses désirs génitaux et que son pénis ne soit un organe destructeur, était chez Richard une des causes principales du refoulement de ces désirs. Par conséquent, il lui était interdit de recourir à un des moyens principaux de rendre sa mère heureuse et de lui restituer les bébés qu’il avait, pensait-il, détruits. Ses tendances, ses peurs et ses fantasmes sadique-oraux s’opposaient donc toujours, et de toutes sortes de façons, à son développement génital.

Dans les sections précédentes de ce chapitre, j’ai fait allusion plusieurs fois à la régression au stade oral comme défense contre les angoisses supplémentaires nées de la position génitale ; il ne faut pas négliger, cependant, le rôle joué dans ces processus par la fixation. Les angoisses sadique-orales, uréthrales et anales de cet enfant étant excessives, la fixation à ces phases était chez lui très forte ; en conséquence, l’organisation génitale était faible et la tendance au refoulement très marquée. Néanmoins, certaines tendances génitales sublimées s’étaient développées en lui malgré ses inhibitions. En outre, dans la mesure où ses désirs s’orientaient surtout vers sa mère et ses sentiments de haine et de jalousie vers son père, quelques-uns des caractères principaux de la situation œdipienne positive et du développement hétérosexuel se trouvaient accomplis en lui. Cette image était pourtant trompeuse d’une certaine manière, car l’enfant ne pouvait maintenir son amour pour sa mère qu’en renforçant les éléments oraux de la relation qui le liait à elle et en idéalisant la mère-nourrice. Nous avons vu que dans ses dessins, les sections bleues représentaient toujours sa mère ; le choix de cette couleur s’inspirait de son amour pour le ciel bleu sans nuages, et exprimait sa nostalgie d’un sein bienfaisant et idéal qui ne le frustrerait jamais.

Le fait que Richard pût donc, d’une manière ou d’une autre, garder vivant son amour pour sa mère, lui avait donné la stabilité, si précaire fût-elle, dont il jouissait ; il avait permis en outre à ses tendances hétérosexuelles de se développer jusqu’à un certain point. L’angoisse et la culpabilité, c’était évident, jouaient un rôle important dans sa fixation à sa mère. Il était très attaché à elle, mais d’une manière assez infantile. Il pouvait à peine supporter qu’elle fût hors de sa vue et rares étaient les signes annonciateurs d’une attitude indépendante et virile à son égard. Sa conduite avec les autres femmes, bien que loin d’être véritablement virile et indépendante, contrastait nettement avec le grand amour et l’admiration aveugle qu’il vouait à sa mère. Il s’y montrait fort précoce et faisait penser quelquefois à un don Juan adulte. Il s’efforçait par toutes sortes de moyens, et même par la flatterie la plus voyante, d’entrer dans les bonnes grâces des femmes qu’il rencontrait. En même temps, il était souvent critique et méprisant à leur égard, amusé si elles se laissaient prendre à son ton flatteur.

Ces deux attitudes opposées à l’égard des femmes font penser à certaines conclusions énoncées par Freud. Parlant de la « rupture entre le courant tendre et le courant sensuel du sentiment érotique » chez certains hommes souffrant, selon son expression, d’« impuissance psychique », c’est-à-dire ne recouvrant leur puissance sexuelle qu’en certaines circonstances, Freud dit ceci : « La vie érotique de ces personnes reste dissociée, divisée en deux voies, ces voies représentées dans l’art par l’amour céleste et l’amour terrestre, ou animal. Lorsque ces hommes aiment, ils ne désirent pas, et lorsqu’ils désirent, ils ne peuvent aimer. »10.

Il existe une analogie entre la description de Freud et l’attitude de Richard devant sa mère. C’est la mère « génitale » qu’il craignait et haïssait, tandis qu’il consacrait à sa mère « nourrice » tout son amour et sa tendresse. Cette séparation des deux courants apparaissait dans le contraste entre son attitude devant sa mère et son attitude devant les autres femmes. Tandis que les désirs génitaux qu’il éprouvait pour sa mère étaient fortement refoulés et que celle-ci restait donc un objet d’amour et d’admiration, ces désirs pouvaient, dans une certaine mesure, s’exercer quand il s’agissait de femmes autres que sa mère. Mais ces femmes devenaient alors, pour lui, des objets de critique et de mépris. Elles représentaient la mère « génitale » : son horreur de la génitalité et son pressant besoin de la refouler se reflétaient dans son mépris pour les objets de ses désirs génitaux.

Parmi les angoisses qui expliquaient la fixation et la régression de Richard à la mère-nourrice, sa peur de l’« intérieur » du corps maternel comme d’un lieu rempli de persécuteurs jouait un rôle essentiel. Car la mère « génitale », qui était à ses yeux la mère en train d’accomplir l’acte sexuel avec le père, contenait également le pénis du « mauvais » père, ou plutôt une multitude de ses pénis, formant ainsi avec le père une dangereuse alliance contre le fils ; elle contenait en outre les bébés, hostiles eux aussi. Une angoisse supplémentaire s’ajoutait à celle-ci : elle concernait son propre pénis conçu comme un organe dangereux qui devait blesser et abîmer sa mère bien-aimée.

Les angoisses qui troublaient le développement génital de Richard dépendaient étroitement de sa relation à ses parents en tant que figures intériorisées. À l’image de l’« intérieur » du corps maternel comme lieu rempli de danger correspondaient les sentiments que lui inspirait l’« intérieur » de son propre corps. Dans une des sections précédentes de ce chapitre, nous avons vu que la bonne mère (c’est-à-dire, la bonne nourriture du petit déjeuner) le protégeait intérieurement contre le père, « les grands os qui dépassaient » de son estomac. L’image de la mère qui le protégeait contre le père intériorisé correspondait à la figure maternelle que Richard devait protéger contre le mauvais père, à une mère que les attaques orales et génitales du monstre intérieur mettaient en danger. En fin de compte, cependant, il la sentait menacée par ses propres attaques sadique-orales. Le Second Dessin montrait en effet les méchants hommes (son père, son frère et lui-même) qui écrasaient et avalaient sa mère. Cette crainte provenait de sa profonde culpabilité : il pensait avoir détruit (dévoré) sa mère et les seins de celle-ci par ses attaques sadique-orales, au cours du processus de son intériorisation. Dans le Sixième Dessin, il avait exprimé en outre sa culpabilité pour ses attaques sadique-anales : il m’avait montré l’« horrible grosse commission » qui tombait de l’oiseau. Avant la période de l’analyse dont nous parlons, dès qu’il avait commencé à dessiner son empire, il était apparu qu’il assimilait ses propres fèces au père-Hitler, noir lui aussi ; dans ces premiers dessins, Richard s’était servi du noir pour le figurer lui-même, puis avait décidé qu’il serait représenté par le rouge et son père par le noir ; il maintint cette distribution dans tous ses dessins ultérieurs. Mais l’assimilation dont je viens de parler fut illustrée une fois de plus par certaines associations au Cinquième et au Sixième Dessin. Dans le Cinquième Dessin, la section noire représentait le mauvais père, Dans le dixième, elle figurait l’« horrible grosse commission » qui tombait de l’oiseau mutilé.

La peur de Richard devant ses propres tendances destructrices répondait à la peur que lui inspirait sa mère en tant qu’objet dangereux et vengeur. L’« horrible oiseau » au bec ouvert illustrait une projection sur sa mère de ses propres tendances sadique-orales.

Les expériences de frustration réelle imposées à Richard par sa mère ne pouvaient expliquer à elles seules la formation, dans la pensée de l’enfant, de cette terrifiante image d’une mère intérieure dévorante. Le Sixième Dessin fit clairement apparaître le grand danger que l’« horrible » mère-oiseau représentait pour lui. Car l’oiseau sans tête le figurait lui-même et montrait sa peur d’être châtré par la mère, si dangereuse, et le monstre-père, ennemis extérieurs unis l’un avec l’autre. En outre, il se sentait menacé intérieurement par l’alliance de l’« horrible » mère-oiseau intériorisée avec le monstre-père. Ces situations intérieures de danger constituaient la cause principale de ses craintes hypocondriaques et de ses peurs de persécution.

Quand Richard devint capable, en cours d’analyse, d’affronter le fait psychologique que son objet d’amour était en même temps son objet de haine et que la mère bleu clair, la reine couronnée, était liée dans son esprit à l’horrible oiseau au bec ouvert, il put établir plus solidement son amour pour sa mère. Ses sentiments d’amour s’étaient rattachés plus étroitement à ses sentiments de haine, et ses expériences heureuses, vécues avec sa mère, n’étaient plus tenues si éloignées de ses expériences de frustration. Il n’était donc plus contraint, d’une part, d’idéaliser autant qu’il le faisait la bonne mère, et d’autre part, de se faire une image si terrifiante de la mauvaise mère. Chaque fois qu’il pouvait se permettre de rapprocher les deux aspects maternels, il s’ensuivait que l’aspect mauvais était tempéré par le bon. Cette bonne mère, plus sûre, pouvait le protéger contre le père « monstre ». Cela voulait dire que dans ces occasions, il ne la concevait pas comme gravement blessée par sa propre avidité orale et par le mauvais père, ce qui signifiait à son tour que lui-même et son père étaient devenus moins dangereux dans son esprit. La bonne mère pouvait revenir à la vie, et la dépression de Richard était donc levée.

L’espoir accru de garder en vie son analyste et sa mère comme objets internes et externes, provenait du renforcement de sa position génitale et de son aptitude à ressentir ses désirs œdipiens. La reproduction, la création de bons bébés, qu’il concevait inconsciemment comme le moyen le plus important de combattre la mort et la peur de la mort, lui étaient mieux permises maintenant dans ses fantasmes. Ayant moins peur d’être entraîné par ses tendances sadiques, Richard se pensait capable d’engendrer de bons bébés ; en effet, l’aspect créateur et fécond du pénis (du sien comme de celui de son père) prenait maintenant une place de premier plan. L’enfant avait une plus grande confiance dans ses propres tendances constructives et réparatrices, dans ses objets intérieurs et extérieurs. Il croyait plus fermement à la bonne mère, certes, mais aussi au bon père. Le père n’était plus un ennemi tellement dangereux : Richard pouvait envisager de lutter contre ce rival détesté. L’enfant avait donc fait un pas décisif vers le renforcement de sa position génitale et vers la possibilité d’affronter les craintes et les conflits nés de ses désirs génitaux.

Extraits de l’histoire d’un cas illustrant le développement du complexe d’œdipe chez la fille.

J’ai étudié certaines des angoisses qui troublent le développement génital du petit garçon ; voici maintenant quelques extraits du matériel analytique d’une petite fille. Il s’agit d’un cas dont j’ai déjà parlé dans plusieurs de mes publications antérieures11. Ce matériel présente certains avantages en ce qui concerne sa présentation, car il est simple et sans détours. La plus grande partie en a déjà été publiée ; j’y ajouterai cependant quelques détails encore inédits et quelques interprétations nouvelles que je n’avais pu faire alors, mais qui, rétrospectivement, me semblent pleinement justifiées.

Rita, qui avait deux ans et neuf mois au début de son analyse, était une enfant très difficile à élever. Elle avait des angoisses diverses, était incapable de supporter les frustrations, se sentait souvent très malheureuse. Elle présentait certaines caractéristiques nettement obsessionnelles qui s’accentuaient depuis quelque temps, et exigeait qu’on exécutât des rituels obsessionnels complexes. Elle passait d’une « sagesse » exagérée, accompagnée de remords, à des accès de « méchanceté » où elle essayait de dominer les personnes de son entourage. Elle avait aussi des difficultés pour manger, était « capricieuse » et manquait souvent d’appétit. Bien qu’elle fût très intelligente, le développement et l’intégration de sa personnalité étaient entravés par la force de sa névrose.

Elle pleurait souvent, sans raison apparente, et lorsque sa mère lui demandait pourquoi, elle répondait : « Parce que je suis si triste. » À la question « Pourquoi es-tu si triste ? », elle répondait : « Parce que je pleure. » Sa culpabilité et sa détresse s’exprimaient dans les questions incessantes qu’elle posait à sa mère : « Est-ce que je suis gentille ? » « Est-ce que tu m’aimes ? », etc. Elle ne supportait aucun reproche et lorsqu’on la réprimandait, elle fondait en larmes ou prenait une attitude de défi. Le sentiment d’insécurité qu’elle ressentait à l’égard de ses parents se manifestait par exemple dans l’incident suivant, survenu au cours de sa seconde année. Elle éclata un jour en sanglots, me dit-on, parce que son père avait menacé en plaisantant l’ours d’un livre d’images avec lequel elle s’était manifestement identifiée.

Rita souffrait d’une très nette inhibition devant le jeu. Elle ne pouvait rien faire d’autre avec ses poupées, par exemple, que de les laver et de les changer d’une manière compulsive. Dès qu’elle ajoutait à son jeu un élément d’imagination, elle avait un accès d’angoisse et s’arrêtait de jouer.

Voici certains faits pertinents de son histoire. Rita avait été nourrie au sein pendant plusieurs mois ; on lui donna ensuite le biberon, qu’elle eut d’abord du mal à accepter. Le passage du biberon à la nourriture solide fut pénible lui aussi, et la fillette avait encore des difficultés alimentaires lorsque je commençai son analyse. De plus, on lui donnait encore, à ce moment-là, un biberon le soir. Sa mère me dit qu’elle avait renoncé à sevrer Rita de ce dernier biberon, car chacune de ses tentatives de sevrage mettait l’enfant dans une profonde détresse. Quant à l’apprentissage de la propreté, qui fut achevé chez Rita dès le début de sa seconde année, j’ai de bonnes raisons de penser qu’il rendit la mère un peu trop anxieuse. La névrose obsessionnelle de l’enfant dépendait étroitement, apparut-il, de son apprentissage précoce de la propreté.

Rita avait partagé la chambre de ses parents jusqu’à ce qu’elle eut presque deux ans, et elle avait été à plusieurs reprises le témoin de leurs rapports sexuels. Son frère naquit quand elle avait deux ans ; à ce moment-là, sa névrose se déclara dans toute sa force. Une dernière circonstance, dont il faut tenir compte : sa mère était elle-même névrosée, et manifestement ambivalente à l’égard de Rita.

Les parents me dirent que la petite fille avait aimé sa mère beaucoup plus que son père jusqu’à la fin de sa première année. Au début de sa seconde année, elle manifesta une préférence très nette pour son père et en même temps, une jalousie prononcée à l’égard de sa mère. À quinze mois, elle avait exprimé, à plusieurs reprises et sans qu’on pût s’y tromper, le désir de rester seule dans la pièce avec son père quand elle était assise sur ses genoux. Elle parlait déjà suffisamment bien pour dire ce qu’elle voulait. À l’âge de dix-huit mois environ, un changement radical se produisit en elle, qui se manifesta par une transformation de sa relation à ses deux parents, et par divers symptômes tels que des frayeurs nocturnes et la phobie de certains animaux (notamment des chiens). C’est de nouveau sa mère qui eut sa préférence, bien que l’attitude de l’enfant à son égard fût fortement ambivalente. Rita s’attachait à sa mère à tel point qu’elle supportait difficilement de ne plus la voir un instant.

En même temps, elle essayait de la dominer et lui manifestait souvent une haine déclarée, ce qui ne l’empêchait pas de montrer une franche aversion pour son père.

Les parents avaient clairement observé ces faits au moment où ils s’étaient produits et m’en parlèrent au moment de l’analyse. Lorsque les enfants sont plus âgés, les récits de leurs parents sur leurs jeunes aimées sont souvent peu sûrs, car à mesure que le temps passe, la mémoire peut falsifier les faits de plus en plus. Dans le cas de Rita, les détails des événements étaient encore présents à l’esprit des parents, et l’analyse confirma pleinement l’essentiel de ce qu’ils m’avaient raconté.

Relations avec les parents au cours de la première enfance

Dès le début de sa seconde année, on peut observer chez Rita certains éléments importants de sa situation œdipienne : préférence pour son père, jalousie à l’égard de sa mère, et même désir de prendre la place de sa mère auprès de son père. Si nous faisons remonter son développement œdipien à sa seconde année, nous devons prendre en considération certains facteurs externes d’une grande portée. L’enfant avait partagé la chambre de ses parents et avait souvent eu l’occasion d’assister à leurs rapports sexuels ; ses désirs libidinaux et sa jalousie, sa haine et son angoisse avaient donc été constamment stimulés. Quand elle eut quinze mois, sa mère se trouva enceinte, et l’enfant comprit inconsciemment son état ; le désir qu’éprouvait Rita de recevoir un bébé de son père, et sa rivalité avec sa mère, en furent considérablement renforcés. À la suite de cela, son agressivité, ainsi que l’angoisse et la culpabilité qui en découlaient, augmentèrent dans une telle mesure que ses désirs œdipiens ne purent se maintenir.

Néanmoins, ces stimulants externes ne pouvaient expliquer à eux seuls les difficultés rencontrées par Rita au cours de son développement. Bien des enfants sont soumis à des expériences semblables, ou même bien plus défavorables, sans tomber gravement malades. Il nous faut donc examiner les facteurs internes qui, en agissant sur les influences extérieures et en subissant leur action, avaient entraîné la maladie de Rita et troublé son développement sexuel.

L’analyse révéla que les tendances sadique-orales de cette enfant étaient excessivement fortes, et son aptitude à supporter quelque tension que ce soit, exceptionnellement faible. Ce sont là deux des traits constitutionnels qui avaient modelé ses réactions aux premières frustrations subies, et qui avaient fortement agi, dès le début, sur sa relation à sa mère. Lorsque ses désirs œdipiens positifs étaient apparus en plein jour à la fin de sa première année, cette nouvelle relation à ses parents avait accentué ses sentiments de frustration, de haine et d’agressivité, et en même temps, l’angoisse et la culpabilité qui les accompagnaient. Elle était incapable d’affronter ces multiples conflits, et ne pouvait donc pas maintenir ses désirs génitaux.

La relation de Rita à sa mère était dominée par deux grandes sources d’angoisse : la peur de persécution et l’angoisse dépressive.

Sous un de ses aspects, sa mère représentait un personnage terrifiant et vengeur. Sous un autre, elle était l’objet indispensable et aimé de Rita, qui ressentait sa propre agressivité comme un danger pour cette mère bien-aimée. Elle était donc accablée par la peur de la perdre. C’était la force de ces angoisses précoces et de cette culpabilité qui était la cause principale de son inaptitude à supporter l’angoisse et la culpabilité supplémentaires nées des sentiments œdipiens – haine pour sa mère et rivalité avec celle-ci. Pour se défendre, elle refoulait sa haine et la surcompensait par un amour excessif, ce qui entraînait nécessairement une régression de la libido à des stades antérieurs. La relation de Rita à son père subissait elle aussi l’action profonde de ces facteurs. Une partie de son ressentiment à l’égard de sa mère déviait vers son père et renforçait la haine qu’elle éprouvait pour lui depuis la frustration de ses désirs œdipiens, cette haine qui, vers le début de sa seconde année, avait supplanté si brusquement l’amour qui la précédait. L’échec de sa tentative pour établir une relation satisfaisante avec sa mère se répétait dans sa relation orale et génitale à son père. Le violent désir de châtrer celui-ci (provoqué en partie par la frustration subie dans la position féminine, en partie par l’envie du pénis ressentie dans la position masculine) se manifesta dans l’analyse.

Les fantasmes sadiques de Rita se rattachaient donc étroitement à ses griefs nés de la frustration subie dans différentes positions libidinales, et ressentie dans la situation œdipienne inversée aussi bien que positive. Les rapports sexuels de ses parents jouaient un rôle important dans ses fantasmes sadiques ; dans la pensée de l’enfant, c’était devenu un événement dangereux et effrayant, où sa mère apparaissait comme la victime de l’extrême cruauté paternelle. Par conséquent, son père était devenu dans son esprit quelqu’un de dangereux pour sa mère, certes, mais aussi, dans la mesure où les désirs œdipiens de l’enfant se maintenaient dans l’identification avec sa mère, quelqu’un de dangereux pour elle-même.

Sa phobie des chiens avait pour origine sa peur du dangereux pénis de son père qui devait la mordre pour la punir de vouloir le châtrer.

Son rapport à son père était profondément troublé, car celui-ci s’était transformé en un « méchant homme ». Elle le haïssait d’autant plus qu’il était devenu l’incarnation de ses propres désirs sadiques à l’égard de sa mère.

L’épisode suivant, que sa mère me rapporta, illustre ce que nous venons de dire. Au début de sa troisième année, un jour où Rita et sa mère étaient sorties se promener, elles virent un cocher qui battait cruellement son cheval. La mère s’indigna violemment, et la petite fille exprima elle aussi une grande indignation. Le même jour, un peu plus tard, elle stupéfia sa mère en lui disant : « Quand est-ce que nous sortons de nouveau pour voir le méchant homme qui bat les chevaux ? » Elle montrait ainsi qu’elle avait pris un plaisir sadique à ce spectacle et qu’elle souhaitait le voir se répéter. Dans son inconscient, le cocher représentait son père et les chevaux sa mère : son père exécutait dans les rapports sexuels les fantasmes sadiques de l’enfant au sujet de sa mère. La peur des mauvais organes génitaux du père, le fantasme de la mère détruite et blessée par la haine de l’enfant et par le mauvais père – le cocher – faisaient obstacle à ses désirs œdipiens positifs aussi bien qu’inversés. Rita ne pouvait ni s’identifier à une mère ainsi détruite, ni se permettre de jouer, dans la position homosexuelle, le rôle du père. Aucune des deux positions ne put donc bien s’établir pendant ces stades de la petite enfance.

Exemples tirés du matériel analytique

Les angoisses ressenties par Rita quand elle assistait à la scène primitive apparaissaient dans le matériel suivant.

Pendant une séance d’analyse, elle posa une pièce de jeu de construction, de forme triangulaire, sur une de ses faces, et dit : « Ça, c’est une petite femme. » Elle prit ensuite « un petit marteau » – elle appelait ainsi une autre pièce plus allongée – et en frappa la boîte du jeu de construction en disant : « Quand le marteau a donné un grand coup, la petite femme a eu tellement peur. » La pièce triangulaire la représentait elle-même, le « marteau » figurait le pénis paternel, la boîte, sa mère, et la situation dans son ensemble reproduisait celle où l’enfant assistait à la scène primitive. Elle frappa la boîte, fait significatif, à l’endroit précis où celle-ci n’était collée qu’avec du papier, de telle sorte qu’elle y fit un trou. Ce fut un des cas où Rita me montra symboliquement sa connaissance inconsciente du vagin et du rôle que celui-ci jouait dans ses théories sexuelles.

Les deux exemples suivants concernent son complexe de castration et son envie du pénis. Rita jouait à voyager avec son ours pour aller dans la maison d’une femme « gentille » qui devait lui « faire fête ». Cependant, le voyage ne se passait pas sans encombre. Rita se débarrassa du conducteur de la locomotive et prit sa place. Mais il revenait sans cesse et la menaçait, ce qui la plongeait dans une grande angoisse. Son ours, dont elle sentait la présence indispensable pour que son voyage réussisse, était entre eux un objet de contestation. Il représentait ici le pénis paternel, et la rivalité de Rita avec son père s’exprimait dans cette lutte pour le pénis. Elle l’avait volé à son père, en partie mue par son envie, sa haine et son désir de vengeance, en partie pour prendre la place de celui-ci avec sa mère ; au moyen du puissant pénis paternel, elle voulait faire réparation auprès de sa mère pour les blessures qu’elle lui avait infligées dans ses fantasmes.

L’exemple suivant est tiré de son rituel du coucher, qui était devenu de plus en plus élaboré et compulsif à mesure que le temps passait, et qui comprenait un cérémonial semblable en ce qui concernait sa poupée. Le fait principal consistait en ceci : il fallait l’envelopper étroitement dans ses couvertures (et faire la même chose pour sa poupée), car sinon, disait-elle, une souris ou un « Butzen » (mot qu’elle avait fabriqué) allait entrer par la fenêtre et lui enlever son propre « Butzen » d’un coup de dents. Le « Butzen » représentait à la fois l’organe génital de son père et le sien : le pénis de son père allait mordre et arracher son propre pénis imaginaire, tout comme elle désirait elle-même le châtrer. Il m’apparaît à présent que la peur de voir quelqu’un entrer par la fenêtre comprenait aussi la peur de sa mère attaquant l’« intérieur » de son corps. La chambre représentait aussi son corps, et l’assaillant en était la mère qui se vengeait des attaques lancées contre elle par l’enfant. Le besoin obsessionnel d’être enveloppée avec un soin si méticuleux était une défense contre toutes ces peurs.

Le développement du sur moi

L’angoisse et la culpabilité décrites dans les deux sections précédentes se rattachaient au développement du surmoi. Je découvris chez cette enfant un surmoi aussi cruel et impitoyable que celui qui est à l’origine des névroses obsessionnelles graves chez les adultes. L’analyse me permettait de remonter le cours de ce développement jusqu’au début de la seconde année de Rita. Mon expérience ultérieure m’amène à conclure que le développement de son surmoi avait commencé dès les premiers mois de sa vie.

Dans le jeu du voyage décrit plus haut, le conducteur de la locomotive représentait son père réel, mais aussi son surmoi. Celui-ci était également à l’œuvre dans le jeu obsessionnel de Rita avec sa poupée, lorsqu’elle exécutait avec elle un rituel semblable à celui qu’elle exigeait pour elle-même au moment d’aller se coucher : elle mettait la poupée dans son lit et l’enveloppait d’une manière très élaborée. Une fois, au cours de l’analyse, Rita mit un éléphant à côté du lit de la poupée. Elle expliqua que l’éléphant devait empêcher « l’enfant » (la poupée) de se lever, car sinon, « l’enfant » allait s’introduire dans la chambre de ses parents et « leur faire du mal ou leur prendre quelque chose ». L’éléphant figurait son surmoi (son père et sa mère), et les attaques qu’il devait empêcher exprimaient les tendances sadiques de Rita concentrées sur les rapports sexuels de ses parents et sur la grossesse de sa mère. Le surmoi devait empêcher l’enfant de voler à sa mère le bébé qui se trouvait à l’intérieur de son corps, de blesser ou de détruire le corps maternel et de châtrer son père.

Voici un détail significatif de son histoire : au début de sa troisième année, Rita déclarait souvent, quand elle jouait à la poupée, qu’elle n’en était pas la mère. Le contexte de l’analyse fit apparaître ceci : elle ne pouvait pas se permettre d’être la mère de la poupée parce que celle-ci représentait pour elle son petit frère qu’elle voulait prendre à sa mère tout en craignant de le faire. Sa culpabilité provenait aussi des fantasmes agressifs qu’elle avait eus pendant la grossesse de sa mère. Cependant, si Rita ne pouvait pas jouer à être la mère de sa poupée, son inhibition ne venait pas seulement de sa culpabilité, mais aussi de sa peur devant une cruelle figure maternelle, infiniment plus sévère que sa mère réelle ne l’avait jamais été. Rita ne se contentait pas de voir sa mère véritable sous ce faux jour, elle se sentait en outre constamment menacée par une terrifiante figure maternelle intérieure. J’ai parlé des attaques fantasmées de Rita contre le corps de sa mère, et de l’angoisse qui leur répondait : l’enfant craignait que sa mère ne l’attaquât et ne lui volât ses bébés imaginaires. J’ai parlé aussi de sa peur d’être attaquée et châtrée par son père. Je voudrais aller plus loin maintenant dans mes interprétations. Aux attaques lancées contre son corps par ses parents comme personnages externes, correspondait dans ses fantasmes sa peur d’être attaquée au dedans d’elle par les figures parentales intériorisées et persécutrices qui constituaient la partie cruelle de son surmoi 12.

La dureté du surmoi de Rita transparaissait souvent dans les jeux qu’elle pratiquait pendant l’analyse. Par exemple, elle punissait cruellement sa poupée ; un accès de rage et de frayeur éclatait alors. Elle s’identifiait en même temps aux rigoureux parents qui infligent de sévères punitions, et à l’enfant cruellement puni qui se met en colère. La dureté de son surmoi ne se manifestait pas seulement dans son jeu, mais aussi dans sa conduite. À certains moments, elle semblait être le porte-parole d’une mère sévère et impitoyable, à d’autres moments, celui d’un petit enfant sans discipline, avide et destructeur. Il semblait y avoir bien peu de son propre moi pour relier l’un à l’autre ces deux extrêmes et pour modifier l’intensité du conflit. Le processus de l’intégration progressive de son surmoi était fortement entravé, et elle ne pouvait élaborer une personnalité qui lui fut propre.

Le développement œdipien troublé par les angoisses de persécution et les angoisses dépressives

Les sentiments dépressifs de Rita étaient un des traits marquants de sa névrose. Elle avait des accès de tristesse, pleurait souvent sans raison, demandait sans cesse à sa mère si celle-ci l’aimait : c’étaient là les signes de ses angoisses dépressives. L’origine de ces angoisses se trouvait dans son rapport aux seins de sa mère. Ses fantasmes sadiques, dans lesquels elle avait attaqué le sein et le corps maternel tout entier, avaient entraîné chez Rita une peur qui la dominait et agissait profondément sur sa relation à sa mère. D’une part, elle aimait sa mère comme un objet indispensable et bon, et se sentait coupable de l’avoir mise en péril par ses fantasmes agressifs ; d’autre part, elle la détestait et la redoutait en tant que mauvaise mère persécutrice (en premier lieu, elle détestait et craignait le mauvais sein). Ces craintes et ces sentiments complexes, qui concernaient sa mère comme objet externe et comme objet interne à la fois, constituaient sa position dépressive infantile.

Rita était incapable d’affronter ces angoisses aiguës et ne pouvait surmonter sa position dépressive.

Un épisode tiré de la partie initiale de son analyse est significatif à cet égard13. Elle griffonnait avec vigueur sur une feuille de papier qu’elle noircit tout entière. Elle la déchira ensuite en petits morceaux qu’elle jeta dans un verre d’eau, et approcha le verre de sa bouche comme pour boire. Elle s’arrêta alors et dit à mi-voix : « Femme morte ». Une autre fois, elle fit les mêmes gestes et prononça les mêmes »paroles.

Le papier noirci, déchiré et jeté dans l’eau représentait sa mère détruite par des moyens oraux, anaux et uréthraux ; cette image d’une mère morte était non seulement celle de la mère extérieure quand elle était hors de vue, mais aussi celle de la mère intérieure.

Rita avait dû abandonner la rivalité avec sa mère dans la situation œdipienne : sa peur inconsciente de perdre l’objet interne et externe agissait comme une barrière devant tout désir qui devait augmenter sa haine pour sa mère, et provoquer par conséquent la mort de celle-ci. Ces angoisses, qui provenaient de la position orale, expliquaient la dépression profonde qui frappa Rita lorsque sa mère essaya de la sevrer de son dernier biberon. L’enfant ne voulait pas boire son lait dans une tasse. Elle tomba dans un véritable désespoir ; elle perdit complètement l’appétit, refusa de manger, s’accrocha plus que jamais à sa mère, lui demandant sans cesse « est-ce que tu m’aimes ? », « est-ce que j’ai été vilaine ? », etc. L’analyse révéla que le sevrage était dans sa pensée une cruelle punition pour ses désirs agressifs et ses souhaits de mort à l’égard de sa mère. Comme la perte du biberon représentait la perte définitive du sein, Rita eut l’impression, lorsque le biberon lui fut enlevé, qu’elle avait effectivement détruit sa mère. La présence même de celle-ci ne pouvait rien faire de plus qu’atténuer provisoirement ces craintes. L’on est tenté d’inférer que si le biberon perdu représentait le bon sein perdu, la tasse de lait que Rita refusait pendant la dépression qui suivit le sevrage, représentait la mère détruite et morte, comme le verre d’eau et de papier déchiré représentait la « femme morte ».

Comme je l’ai déjà dit, l’angoisse dépressive de Rita au sujet de la mort de sa mère se rattachait à ses craintes de persécution : elle avait peur qu’une mère vengeresse n’attaquât son corps. En fait, ces attaques ne constituent pas, aux yeux des filles, un danger pour leur corps seulement, mais aussi pour toutes les choses précieuses que, selon elles, l’« intérieur » de leur corps contient : leurs enfants virtuels, la bonne mère et le bon père.

L’incapacité de protéger ces objets aimés contre les persécuteurs externes et internes fait partie, chez les filles, de la situation d’angoisse la plus fondamentale14.

La relation de Rita à son père dépendait largement des situations d’angoisse centrées sur sa mère. Une grande partie de sa haine et de sa peur à l’égard du mauvais sein avait été transférée sur le pénis de son père. Son excessive culpabilité à l’égard de sa mère et sa peur de perdre celle-ci avaient été, elles aussi, transférées sur son père. Tout ceci, ajouté à la frustration que son père lui faisait subir directement, avait entravé le développement de son complexe d’Œdipe positif.

Sa haine du père était renforcée par son envie du pénis et par sa rivalité avec lui dans la situation œdipienne inversée. Les efforts qu’elle faisait pour lutter contre son envie du pénis l’amenèrent à croire encore plus fermement à l’existence de son pénis imaginaire. Cependant, elle sentait ce pénis menacé par un mauvais père qui allait la châtrer pour se venger des désirs de castration qu’elle ressentait à son égard. Lorsque Rita avait peur que le « Butzen » de son père n’entre dans sa chambre et ne lui arrache son « Butzen » à elle d’un coup de dents, elle montrait sa peur de la castration.

Son désir de s’approprier le pénis paternel et de jouer le rôle du père avec sa mère était le signe évident de son envie du pénis. Le matériel ludique cité plus haut en est une illustration : elle voyageait avec son ours, représentant son pénis, pour aller chez une « femme gentille » qui devait leur « faire fête ». Le désir de posséder un pénis à elle se trouvait cependant renforcé, comme son analyse me le montra, par l’angoisse et la culpabilité au sujet de la mère aimée. Ces angoisses, qui, un peu plus tôt, avaient détérioré sa relation à sa mère, jouaient un rôle important dans l’échec du développement œdipien positif. Elles avaient aussi pour effet de renforcer son désir de posséder un pénis : Rita pensait en effet que le seul moyen de réparer les dommages faits à sa mère et de remplacer les bébés que dans ses fantasmes elle lui avait volés, c’était de posséder un pénis à elle, qui lui permettrait de satisfaire sa mère et de lui donner des enfants.

Les difficultés extrêmes que Rita ressentait devant son complexe d’Œdipe positif et inversé prenaient donc racine dans sa position dépressive. À mesure que ces angoisses décrurent, elle devint capable de supporter ses désirs œdipiens et de parvenir progressivement à une attitude féminine et maternelle. Vers la fin de son analyse, qui fut interrompue par des circonstances extérieures, la relation de Rita à ses parents et à son frère s’était améliorée. Son aversion pour son père, qui avait été jusque-là très nette, céda la place à de l’affection ; son ambivalence à l’égard de sa mère diminua, et des rapports plus stables et plus amicaux s’établirent entre elles.

L’attitude de Rita à l’égard de son ours et de sa poupée se transforma, montrant le progrès considérable de son développement libidinal, la réduction de ses difficultés névrotiques et de la sévérité de son surmoi. Une fois, vers la fin de son analyse, alors qu’elle était en train d’embrasser l’ours, de le bercer et de lui dire des mots tendres, elle déclara : « je ne suis plus du tout malheureuse, parce que maintenant, j’ai un si gentil petit bébé. » Elle pouvait se permettre à présent d’être la mère de son enfant imaginaire. Ce changement n’était pas une chose tout à fait neuve, mais, dans une certaine mesure, un retour à une position libidinale antérieure. Au cours de sa seconde année, le désir de Rita de recevoir le pénis paternel et d’avoir un enfant de son père, avait été contrecarré par l’angoisse et la culpabilité à l’égard de sa mère ; son développement œdipien positif s’arrêta, et sa névrose s’aggrava nettement. Lorsque Rita affirmait énergiquement qu’elle n’était pas la mère de sa poupée, elle montrait qu’elle luttait contre son désir d’avoir un bébé. Sous la pression de son angoisse et de sa culpabilité, elle ne pouvait maintenir la position féminine et elle était amenée à renforcer la position masculine. Ainsi, l’ours en était venu à représenter surtout le pénis désiré. Rita ne pouvait se permettre de désirer un enfant de son père, et l’identification avec sa mère dans la situation œdipienne ne pouvait s’établir, avant que son angoisse et sa culpabilité à l’égard de ses parents n’aient diminué.


10 « Contributions à la Psychologie de la Vie Amoureuse », Revue Française de Psychanalyse, 1936, 9, 2-21.

11 Cf. la Liste des Jeunes Patients. Cf. également La Psychanalyse des Enfants et On the Bringing-up of Children (pp. 41-43).

12 J’étudie, dans le Résumé Théorique Général présenté plus loin, le développement du surmoi chez la fille et le rôle essentiel qu’y joue le bon père intériorisé. Cet aspect de la formation du surmoi n’apparut pas dans l’analyse de Rita. L’amélioration de son rapport à son père, qui eut lieu vers la fin de son analyse, indiquait cependant une évolution dans ce sens. Je puis voir maintenant que l’angoisse et la culpabilité liées à sa mère dominaient à tel point sa vie affective, que sa relation à son père extérieur et à l’image paternelle intériorisées s’en trouvait contrariée.

13 Ce matériel n’a pas été cité dans mes publications antérieures.

14 Cette situation d’angoisse apparut à certains égards dans l’analyse de Rita, mais je ne me rendis pas pleinement compte alors de l’importance de ces angoisses et de leurs liens très étroits avec la dépression. Mon expérience ultérieure m’a permis d’éclairer ce point.