Chapitre IX. Notes sur quelques mécanismes schizoïdes1

Introduction

Ce chapitre traite de l’importance des premières angoisses et des premiers mécanismes paranoïdes et schizoïdes. Ce sujet m’a beaucoup préoccupée pendant des années, même avant que j’arrive à clarifier mes idées sur les processus dépressifs dans la première enfance. Cependant, alors que j’étais en train d’élaborer ma conception de la position dépressive infantile, les problèmes de la phase précédente se sont de nouveau imposés à mon attention. Je voudrais maintenant formuler quelques hypothèses auxquelles je suis arrivée au sujet des premières angoisses et des premiers mécanismes2.

Les hypothèses que j’avancerai, et qui se réfèrent aux premières phases du développement, sont inférées à partir du matériel obtenu dans les analyses d’adultes et d’enfants, et quelques-unes d’entre elles semblent s’accorder avec des observations familières au travail psychiatrique. Montrer le fondement de mes opinions exigerait une accumulation de matériel casuistique détaillé qui déborderait le cadre de ce travail, et j’espère combler cette lacune dans des contributions ultérieures.

Il sera utile de résumer d’abord les conclusions que j’ai déjà soutenues au sujet des toutes premières phases du développement3.

Dans la première enfance surgissent des angoisses caractéristiques des psychoses, et elles amènent le moi à mettre en œuvre des mécanismes de défense spécifiques. À cette période on peut trouver les points de fixation de tous les troubles psychotiques. Cette hypothèse a amené certaines personnes à croire que je considérais tous les enfants comme psychosés ; mais je me suis déjà assez occupée autre part de ce malentendu. Les angoisses psychotiques, les mécanismes et les défenses du moi du premier âge ont une profonde influence sur le développement dans tous ses aspects, y compris le développement du moi, du surmoi et des relations objectales.

J’ai souvent exprimé mon idée que les relations objectales existent dès le début de la vie, que le premier objet est le sein de la mère, qui se clive pour l’enfant en un sein « bon » (gratificateur) et un sein « mauvais » (frustrateur). Ce clivage aboutit à une séparation de l’amour et de la haine. J’ai indiqué ensuite que la relation avec le premier objet implique son introjection et sa projection, et qu’ainsi, dès le début, les relations objectales sont modelées par une interaction entre l’introjection et la projection, entre les objets et les situations internes et externes. Ces processus participent à la construction du moi et du surmoi, et préparent le terrain à l’éveil du complexe d’Œdipe dans la seconde moitié de la première année.

Dès le début, la pulsion destructrice se tourne contre l’objet et s’exprime d’abord dans des phantasmes d’attaques sadiques-orales contre le sein de la mère, qui se développent bientôt en des assauts contre son corps par tous les moyens du sadisme. Les craintes de persécution provenant des pulsions sadiques-orales du bébé qui visent à s’approprier les contenus « bons » du corps de la mère, et des pulsions sadiques-anales qui visent à mettre ses excréments en elle (y compris le désir d’entrer dans son corps pour la contrôler de l’intérieur) ont une grande importance dans le développement de la paranoïa et de la schizophrénie.

J’ai énuméré diverses défenses typiques du premier moi, comme les mécanismes de clivage de l’objet et des pulsions, d’idéalisation, de déni de la réalité intérieure ou extérieure, et d’étouffement des émotions. J’ai mentionné aussi plusieurs contenus de l’angoisse, en particulier la crainte d’être empoisonné ou dévoré. La plupart de ces phénomènes – qui prévalent dans les tout premiers mois de la vie – se retrouvent plus tard dans le tableau symptomatologique de la schizophrénie.

Cette première période (d’abord décrite comme « phase de persécution »), je l’ai ensuite appelée « position paranoïde »4, et j’ai alors soutenu qu’elle précédait la position dépressive. Si les craintes de persécution sont très fortes, et si pour cette raison (entre autres) le bébé ne peut élaborer la position schizoparanoïde, le travail d’élaboration de la position dépressive se trouve empêché à son tour. Cet échec peut conduire à un renforcement régressif des craintes de persécution et réaffirmer les points de fixation pouvant amener des psychoses graves (je pense au groupe des schizophrénies). Une autre issue de difficultés sérieuses se produisant pendant la période de la position dépressive peut être constituée par des troubles maniaques-dépressifs dans la vie ultérieure. Je suis aussi arrivée à la conclusion que, dans des perturbations moins graves du développement, les mêmes facteurs agissent fortement sur le choix de la névrose.

Bien que j’aie supposé que l’issue de la position dépressive dépend du travail d’élaboration de la phase précédente, j’ai cependant attribué à la position dépressive un rôle central dans le premier développement de l’enfant. En effet, avec l’introjection de l’objet comme un tout, les relations objectales de l’enfant se modifient fondamentalement. La synthèse entre les aspects aimés et haïs de l’objet complet donne naissance à des sentiments de deuil et de culpabilité qui impliquent un progrès capital dans la vie émotionnelle du bébé. C’est aussi un point crucial pour le choix des névroses ou des psychoses. Je maintiens encore toutes ces conclusions.

Quelques notes sur des travaux récents de Fairbairn

Dans un certain nombre de travaux récents5, W. R. D. Fairbairn a examiné très attentivement le sujet que je traite maintenant. C’est pourquoi je trouve utile d’éclaircir quelques points essentiels d’accord et de désaccord entre nous. On verra que quelques-unes des conclusions que je présenterai dans ce travail sont dans la ligne de celles de Fairbairn, tandis que d’autres diffèrent fondamentalement. L’approche de Fairbairn était axée surtout sur le développement du moi dans ses rapports avec les objets tandis que la mienne l’était surtout sur les angoisses et leurs vicissitudes. Il a appelé la toute première phase « position schizoïde » ; il a montré qu’elle faisait partie du développement normal et qu’elle était la base des troubles schizoïdes et schizophréniques de l’adulte. Je suis d’accord avec cette thèse, et je considère sa description des phénomènes schizoïdes dans le développement comme importante et révélatrice, d’une grande valeur pour notre compréhension du comportement schizoïde et de la schizophrénie. Je pense aussi que l’idée de Fairbairn selon laquelle le groupe des troubles schizoïdes ou schizophréniques est beaucoup plus large qu’on ne le reconnaît en général est exacte et importante ; et que l’insistance particulière avec laquelle il a mis en relief la relation intrinsèque entre l’hystérie et la schizophrénie mérite toute notre attention. Son expression de « position schizoïde » serait appropriée si l’on sous-entend qu’elle inclut aussi bien la crainte de persécution que les mécanismes schizoïdes.

Je ne suis pas d’accord – pour citer d’abord les sujets les plus essentiels – avec sa révision de la théorie de la structure mentale et des instincts. Je ne suis pas non plus d’accord avec son idée qu’au début seul l’objet « mauvais » est internalisé – idée qui me semble contribuer aux importantes différences d’opinion entre nous au sujet du développement des relations objectales et du moi. Je soutiens en effet que le sein « bon » constitue une partie essentielle du moi, qu’il exerce dès le début une influence fondamentale sur le processus de développement du moi et qu’il affecte à la fois la structure du moi et les relations d’objet. Je ne partage pas non plus l’opinion de Fairbairn selon laquelle « Le grand problème de l’individu schizoïde est de savoir comment aimer sans détruire avec son amour, alors que le grand problème du dépressif est de savoir comment aimer sans détruire avec sa haine »6. Cette conclusion prolonge non seulement son refus du concept freudien d’instincts primaires, mais aussi sa sous-estimation du rôle que l’agressivité et la haine jouent depuis le début de la vie. Le résultat de cette approche est qu’il ne donne pas assez de poids à l’importance de la première angoisse et du premier conflit, ni à leurs effets dynamiques sur le développement.

Quelques problèmes du premier moi

Dans l’examen qui va suivre, j’envisagerai isolément l’un des aspects du développement du moi, et j’éviterai délibérément de le relier aux problèmes du développement du moi comme totalité. Je ne pourrai pas non plus aborder les relations du moi avec le ça ni avec le surmoi.

Jusqu’à présent nous connaissons peu de choses sur la structure du premier moi. Quelques suggestions récentes à ce sujet ne m’ont point convaincue : je pense en particulier à l’idée de Glover sur les noyaux du moi, et à la théorie de Fairbairn sur l’existence d’un moi central et de deux moi subsidiaires. L’accent qu’a mis Winnicott sur la non-intégration du premier moi me semble plus utile7. Je dirais aussi que le premier moi manque beaucoup de cohésion et qu’une tendance vers l’intégration alterne avec une tendance à la désintégration, une tendance à tomber en morceaux8. Je crois que ces fluctuations sont caractéristiques des premiers mois de la vie.

Nous avons, je pense, quelque raison de supposer que certaines fonctions que nous savons appartenir au moi plus évolué s’y trouvent dès le début. L’une des plus importantes est celle d’administrer l’angoisse. Je soutiens que l’angoisse surgit de l’action de la pulsion de mort à l’intérieur de l’organisme, qu’elle est sentie comme une peur de l’anéantissement (de la mort) et qu’elle prend la forme d’une peur de persécution. La peur des pulsions destructrices semble s’attacher immédiatement à un objet – ou mieux : on la vit comme la peur d’un objet incontrôlable et extrêmement puissant. Le trauma de la naissance (angoisse de séparation) et la frustration des besoins corporels sont d’autres sources importantes d’angoisse primitive, et on les sent dès le début comme s’ils étaient provoqués par les objets. Même si ces objets sont sentis comme extérieurs, ils deviennent des persécuteurs internes par introjection et ils renforcent ainsi la peur des pulsions destructrices à l’intérieur.

La nécessité vitale d’administrer l’angoisse oblige le premier moi à développer des mécanismes de défense fondamentaux. La pulsion destructrice est en partie projetée à l’extérieur (déflexion de la pulsion de mort) et, à mon avis, s’attache au premier objet extérieur : le sein de la mère. Comme Freud l’a noté, la portion restante de la pulsion destructrice est dans une certaine mesure liée par la libido à l’intérieur de l’organisme. Cependant, aucun de ces processus n’atteint entièrement son but, c’est pourquoi l’angoisse d’être détruit de l’intérieur reste active. Il me semble résulter de son manque de cohésion que le moi, sous la pression de cette menace, tende à tomber en morceaux9. Ce morcellement semble sous-tendre les états de désintégration chez les schizophrènes.

La question se pose de savoir si des processus actifs de clivage à l’intérieur du moi ne peuvent se produire même à un tout premier stade. Comme nous le supposons, le premier moi opère le clivage de l’objet et de sa relation avec lui de façon active, ce qui peut impliquer un clivage actif du moi lui-même. En tout cas, le résultat du clivage est une dispersion de la pulsion destructrice qui est sentie comme la source du danger. Je pense que l’angoisse primaire d’être anéanti par une force destructrice à l’intérieur, avec la réponse spécifique du moi (tomber en morceaux ou se cliver) peut être extrêmement importante dans tous les processus schizophréniques.

Les processus de clivage concernant l’objet

La pulsion destructrice projetée à l’extérieur est d’abord vécue comme agression orale. Je crois que les pulsions sadiques-orales dirigées contre le sein de la mère sont actives dès le début de la vie, bien que les pulsions cannibaliques gagnent de la force avec le début de la dentition – facteur mis en lumière par Abraham.

Dans des états de frustration et d’angoisse, les désirs sadiques-oraux et cannibaliques sont renforcés, et le bébé sent alors qu’il a introduit en lui-même le mamelon et le sein en morceaux. C’est pourquoi, en plus de l’opposition entre un sein « bon » et un sein « mauvais » dans les phantasmes du bébé, le sein frustrateur – attaqué dans les phantasmes sadiques-oraux – est senti comme fragmenté ; le sein gratificateur, intériorisé sous la domination de la libido dans la tétée, est senti comme complet. Ce premier objet « bon » intérieur agit comme un point central dans le moi. Il contrecarre les processus de clivage et de dispersion, il appuie la cohésion et l’intégration, c’est un instrument dans la construction du moi10. Le sentiment qu’a le bébé de posséder à l’intérieur de lui-même un sein « bon » et complet peut cependant être ébranlé par la frustration et l’angoisse. Il peut en résulter que la séparation entre le sein « bon » et le sein « mauvais » soit difficile à maintenir, et le bébé peut sentir que le sein « bon » est, lui aussi, en morceaux.

Je crois que le moi est incapable de cliver l’objet – interne et externe – sans qu’un clivage correspondant se produise à l’intérieur de lui-même. C’est pourquoi les phantasmes et les sentiments concernant l’état de l’objet interne influencent fondamentalement la structure du moi. Plus le sadisme prévaut dans le processus d’incorporation de l’objet, plus l’objet est senti comme fragmenté, et plus le moi est en danger d’être clivé selon les fragments de l’objet intériorisé.

Les processus que j’ai décrits sont naturellement liés à la vie phantasmatique du bébé ; et les angoisses qui stimulent le mécanisme de clivage sont aussi de nature phantasmatique. C’est dans ses phantasmes que le bébé clive l’objet et se clive lui-même, mais l’effet de ce phantasme est tout à fait réel, car il mène à des sentiments et à des relations objectales (et plus tard à des processus de pensée) qui sont en fait coupés les uns des autres11.

Le clivage dans ses rapports avec la projection et l’introjection

Jusqu’à présent j’ai traité particulièrement le mécanisme de clivage comme l’un des tout premiers mécanismes de défense du moi contre l’angoisse. L’introjection et la projection sont utilisées aussi au service de ce but primitif du moi dès le début de la vie. La projection, comme Freud l’a décrit, naît de la déflexion vers l’extérieur de la pulsion de mort, et, à mon avis, elle aide le moi à surmonter l’angoisse en le libérant du danger et du mal. L’introjection de l’objet « bon » est aussi utilisée par le moi comme défense contre l’angoisse.

D’autres mécanismes sont étroitement liés à la projection et à l’introjection. Je pense ici surtout au rapport entre le clivage, l’idéalisation et le déni. En ce qui concerne le clivage de l’objet, nous devons nous rappeler que dans les états de gratification les sentiments d’amour se tournent vers le sein gratificateur, tandis que dans les états de frustration la haine et l’angoisse de persécution s’attachent au sein frustrateur.

L’idéalisation est liée au clivage de l’objet, parce que les aspects « bons » du sein sont exagérés comme sauvegarde contre la crainte du sein persécuteur. Alors que l’idéalisation est ainsi le corollaire de la crainte de persécution, elle provient aussi de l’intensité des désirs pulsionnels qui recherchent une gratification illimitée et créent ainsi l’image d’un sein inexhaustible et toujours plein de bonté – d’un sein idéal.

Nous trouvons un exemple d’une dichotomie de cette sorte dans la gratification hallucinatoire infantile. Les processus essentiels qui entrent en jeu dans l’idéalisation sont aussi actifs dans la gratification hallucinatoire – concrètement : le clivage de l’objet et le déni de la frustration aussi bien que de la persécution. L’objet frustrateur et persécuteur est maintenu complètement séparé de l’objet idéalisé. Cependant, l’objet « mauvais » n’est pas seulement maintenu séparé de l’objet « bon », mais on dénie jusqu’à son existence – comme la situation totale de frustration et les sentiments mauvais (la douleur) auxquels la frustration donne naissance. Cela est lié au déni de la réalité psychique. Celui-ci n’est rendu possible que par d’intenses sentiments d’omnipotence – une des caractéristiques essentielles du premier psychisme. Le déni omnipotent de l’existence de l’objet mauvais et de la situation douloureuse équivaut pour l’inconscient à leur anéantissement par la pulsion destructrice. Toutefois, ce n’est pas seulement une situation et un objet qui sont déniés et anéantis, c’est une relation objectale qui souffre ce destin ; et par conséquent une partie du moi, celle d’où émanent les sentiments à l’égard de l’objet, est elle aussi déniée et anéantie.

C’est pourquoi deux processus liés entre eux se produisent dans la gratification hallucinatoire : l’invocation omnipotente de la situation et de l’objet idéaux, et l’anéantissement également omnipotent de l’objet « mauvais » persécuteur et de la situation douloureuse. Ces processus sont fondés sur le clivage simultané de l’objet et du moi.

J’ajouterais en passant que dans cette première phase le clivage, le déni et l’omnipotence jouent un rôle semblable à celui du refoulement à un stade ultérieur du développement du moi. En considérant l’importance des processus de déni et d’omnipotence à un stade qui est caractérisé par la crainte de persécution et les mécanismes schizoïdes, nous pouvons nous rappeler les délires de grandeur et de persécution de la schizophrénie.

Jusqu’à présent, en traitant de la crainte de persécution, j’ai isolé l’élément oral. Cependant, même quand la libido orale prédomine, des pulsions et des phantasmes libidinaux et agressifs d’autre provenance se manifestent et produisent une confluence des désirs oraux, anaux et urétraux – à la fois libidinaux et agressifs. De la même façon, les attaques contre le sein de la mère se transforment en attaques de même nature contre son corps, qui est alors senti comme un prolongement du sein, avant même que la mère soit conçue comme une personne complète. Les assauts phantasmatiques contre la mère suivent deux lignes essentielles : l’une est constituée par la pulsion surtout orale de sucer complètement, de mordre, de déchirer, de voler les contenus « bons » du corps de la mère. (J’examinerai l’influence de ces pulsions sur les relations objectales, en rapport avec l’introjection.) L’autre ligne d’attaque dérive des pulsions anales et urétrales et implique l’expulsion de substances dangereuses (excréments) hors du moi et vers l’intérieur de la mère. En même temps que ces excréments nocifs, expulsés dans la haine, des parties clivées du moi sont aussi projetées sur la mère ou, pour mieux dire, dans la mère12. Ces excréments et ces parties « mauvaises » du sujet sont censés non seulement blesser l’objet, mais aussi le contrôler et prendre possession de lui. Dans la mesure où la mère arrive à contenir les parties « mauvaises » de la personne propre, elle n’est plus sentie comme un individu séparé, mais elle est sentie comme la personne « mauvaise ».

Une grande proportion de la haine contre des parties de la personne propre est alors dirigée contre la mère. Cela conduit à une forme particulière d’identification qui établit le prototype d’une relation d’objet agressive. Je propose pour ces processus le nom d’ « identification projective ». Quand la projection dérive surtout du désir de l’enfant de blesser ou de contrôler la mère13, il vit celle-ci comme un persécuteur.

Dans les troubles psychotiques, cette identification d’un objet avec les parties haïes de la personne propre contribue à intensifier la haine dirigée contre d’autres personnes. En ce qui concerne le moi, le clivage excessif et l’expulsion de parties de lui-même vers le monde extérieur l’affaiblissent considérablement. En effet, la composante agressive des sentiments et de la personnalité est intimement liée pour le psychisme avec le pouvoir, la puissance, la force, la connaissance, et beaucoup d’autres qualités désirables.

Ce ne sont cependant pas seulement les parties « mauvaises » de la personne propre qui sont expulsées et projetées, mais aussi des parties « bonnes ». Les excréments ont alors la signification de cadeaux et les parties du moi qui sont expulsées et projetées dans une autre personne représentent la partie « bonne » c’est-à-dire aimante, du sujet. L’identification fondée sur ce type de projection influence à son tour radicalement les relations objectales. La projection de sentiments « bons » et de parties « bonnes » du sujet dans la mère est essentielle pour la capacité de l’enfant de développer de bonnes relations d’objet et d’intégrer son moi. Cependant, si ce processus projectif se produit avec excès, ces parties « bonnes » du moi sont senties comme perdues, et la mère devient de cette façon l’idéal du moi ; ce processus, lui aussi, aboutit à un affaiblissement et à un appauvrissement du moi. Ces processus s’étendent bientôt à d’autres personnes14, et peuvent aboutir à une extrême dépendance à l’égard de ces représentants extérieurs des parties « bonnes » du sujet. Il peut en résulter aussi une peur d’avoir perdu la capacité d’aimer, parce que le sujet sent qu’il aime son objet surtout à titre de substitut de lui-même.

Les processus de clivage et de projection de parties de la personne dans les objets ont donc une importance vitale dans le développement normal aussi bien que dans les relations d’objet anormales.

L’effet de l’introjection sur les relations d’objet est également important. L’introjection de l’objet « bon », avant tout du sein maternel, est une condition préalable du développement normal. J’ai déjà décrit la façon dont il arrive à former un point nodulaire dans le moi et dont il appuie sa cohésion. Un trait caractéristique de la toute première relation avec l’objet « bon » – interne et externe – est la tendance à l’idéaliser. Dans des états de frustration ou d’angoisse accrue, le bébé est amené à s’enfuir vers son objet idéalisé interne comme moyen d’échapper à ses persécuteurs. Plusieurs troubles graves peuvent résulter de ce mécanisme : quand la crainte de persécution est trop forte, la fuite vers l’objet idéalisé devient excessive et cela gêne considérablement le développement du moi et perturbe les relations objectales. Il peut en résulter que le moi se sente entièrement asservi à son objet interne et entièrement dépendant de lui, comme s’il n’était pour lui qu’une coquille. On trouve donc, en même temps qu’un objet idéalisé non assimilé, le sentiment que le moi n’a ni vie ni valeur propres15. Je dirais que la situation de fuite vers l’objet idéalisé non assimilé exige des processus ultérieurs de clivage dans le moi. En effet, des parties du moi tentent de s’unir à l’objet idéal, alors que d’autres parties luttent pour tenir les persécuteurs internes en lisière.

Les diverses formes de clivage du moi et des objets internes aboutissent au sentiment que le moi est en morceaux. Ce sentiment culmine en un état de désintégration. Dans le développement normal, les états de désintégration dont le bébé a l’expérience sont transitoires. Parmi d’autres facteurs, la gratification de la part de l’objet « bon » extérieur16 l’aide de façon répétée à traverser ces états schizoïdes. La capacité du bébé de surmonter des états schizoïdes temporaires est à la mesure de la grande élasticité et de la grande souplesse du psychisme enfantin. Si des états de clivage et donc de désintégration, que le moi est incapable de surmonter, se produisent trop fréquemment et durent trop longtemps, on doit alors les considérer, à mon avis, comme un signe de schizophrénie chez l’enfant, et l’on peut déjà voir certaines indications de cette maladie dans les tout premiers mois de la vie. Chez les patients adultes, des états de dépersonnalisation et de dissociation schizophrénique semblent constituer une régression à ces états infantiles de désintégration17.

Dans mon expérience, des craintes de persécution et des mécanismes schizoïdes excessifs dans la première enfance peuvent avoir un effet préjudiciable sur le développement intellectuel à son début. Certaines formes de déficience intellectuelle devraient donc être considérées comme appartenant au groupe des schizophrénies. De même, lorsqu’on se trouve en face d’une déficience intellectuelle chez des enfants de tous âges on devrait tenir compte de la possibilité d’une schizophrénie dans la première enfance.

J’ai décrit jusqu’à maintenant quelques effets de l’introjection et de la projection excessives sur les relations objectales. Je ne vais pas tenter maintenant de rechercher en détail les divers facteurs qui produisent une prédominance des processus introjectifs en certains cas et projectifs en d’autres. En ce qui concerne la personne normale, on peut dire que le cours du développement du moi et des relations d’objet dépend de la mesure où un équilibre optimum entre l’introjection et la projection dans les premiers stades du développement a pu être obtenu. Cela incide en retour sur l’intégration du moi et sur l’assimilation des objets internes. Même si l’équilibre est perturbé, et si l’un ou l’autre de ces processus est excessif, il y a une interaction entre l’introjection et la projection. Par exemple, la projection d’un monde intérieur surtout hostile, qui est régi par ces craintes de persécution mène à l’introjection – par récupération – d’un monde extérieur hostile ; et vice versa, l’introjection d’un monde extérieur distors et hostile renforce la projection d’un monde intérieur hostile.

Un autre aspect des processus projectifs concerne, nous l’avons vu, l’irruption violente à l’intérieur de l’objet et son contrôle par des parties de la personne. Il peut en résulter que l’introjection soit alors vécue comme une irruption violente de l’extérieur vers l’intérieur, en rétribution de la violence de la projection. Cela peut produire la crainte que non seulement le corps mais aussi le psychisme soient contrôlés par d’autres personnes de façon hostile. Ce qui peut amener le résultat d’une perturbation grave dans l’introjection des objets « bons » – perturbation qui pourrait entraver toutes les fonctions du moi aussi bien que le développement sexuel et pourrait amener à un retrait excessif du sujet vers son monde intérieur. Ce retrait n’est cependant pas produit exclusivement par la peur d’introjecter un monde extérieur dangereux, mais aussi par la peur des persécuteurs internes et la fuite consécutive vers l’objet idéalisé interne.

J’ai mentionné l’affaiblissement et l’appauvrissement du moi résultant du clivage et de l’identification projective excessifs. Ce moi affaibli, cependant, devient aussi incapable d’assimiler ses objets internes, et cela mène au sentiment qu’il est régi par eux. En plus, ce moi affaibli se sent incapable de récupérer en lui-même les parties qu’il a projetées dans le monde extérieur. Ces divers troubles dans l’interaction entre la projection et l’introjection, qui impliquent un clivage excessif du moi, ont un effet préjudiciable sur sa relation avec le monde extérieur et le monde intérieur, et semblent se trouver à la racine de certaines formes de schizophrénie.

L’identification projective est la base de nombreuses situations d’angoisse, dont je mentionnerai quelques-unes. Le phantasme de faire irruption violemment dans l’objet donne naissance à des angoisses portant sur des dangers qui menacent le sujet depuis l’intérieur de l’objet. Par exemple, le désir de contrôler un objet en entrant en lui éveille la peur d’être contrôlé et persécuté à l’intérieur de lui. En introjectant et en ré-introjectant l’objet envahi par la violence, les sentiments de persécution interne du sujet sont puissamment renforcés ; et plus encore du fait que l’on sent que l’objet ré-introjecté contient les aspects dangereux de la personne. L’accumulation d’angoisses de cette sorte, où le moi, pourrait-on dire, est pris entre une multiplicité de situations de persécution externes et internes, est un élément de base de la paranoïa18.

J’ai décrit antérieurement19 les phantasmes du bébé d’attaquer le corps de la mère et d’entrer sadiquement en lui, qui donnent naissance à diverses situations d’angoisse (en particulier la peur d’être emprisonné et persécuté à l’intérieur de la mère). Ces phantasmes culminent dans la paranoïa. J’ai aussi montré que la peur d’être emprisonné (et en particulier d’avoir le pénis attaqué) à l’intérieur de la mère est un facteur important dans des troubles ultérieurs de la puissance virile (impuissance) et sous-tend aussi la claustrophobie20.

Les relations d’objet schizoïdes

Résumons maintenant quelques-unes des relations d’objet perturbées qu’on trouve chez les personnalités schizoïdes : le clivage violent du sujet et la projection excessive font que la personne vers laquelle ce processus est dirigé soit vécue comme un persécuteur. Puisque la partie destructrice et détestée du sujet qui est clivée et projetée est vécue comme un danger pour l’objet aimé, et donne par suite naissance à la culpabilité, ce processus de projection implique aussi d’une certaine façon une déflexion de la culpabilité du sujet sur l’autre personne. La culpabilité n’a cependant pas été liquidée, et la culpabilité après déflexion est vécue comme une responsabilité inconsciente à l’égard des personnes qui sont devenues les représentants de la partie agressive du sujet.

Un autre trait typique des relations d’objet schizoïdes est leur nature narcissique, qui dérive des processus introjectifs et projectifs infantiles. En effet, comme je l’ai déjà dit, quand l’idéal du moi est projeté dans une autre personne, celle-ci est essentiellement aimée et admirée parce qu’elle contient les parties « bonnes » du sujet. De même, quand la relation avec une autre personne est fondée sur la projection en elle des parties « mauvaises » du sujet, elle est de nature narcissique, parce que, dans ce cas aussi, l’objet représente surtout une partie du sujet. Ces deux types de relation narcissique avec l’objet présentent souvent de forts caractères obsessionnels. Le désir de contrôler les autres est, on le sait, un élément essentiel de la névrose obsessionnelle. Le besoin de contrôler les autres peut être expliqué dans une certaine mesure, par déflexion, comme une nécessité de contrôler des parties du sujet. Quand ces parties ont été projetées avec excès dans une autre personne, elles ne peuvent être contrôlées qu’en contrôlant celle-ci. Une des racines des mécanismes obsessionnels peut donc être trouvée dans la sorte particulière d’identification qui résulte des processus projectifs infantiles. Cette relation peut aussi jeter quelque lumière sur l’élément obsessionnel qui intervient souvent dans la tendance à la réparation. En effet, la culpabilité n’est pas seulement vécue à l’égard d’un objet, mais aussi à l’égard des parties de la personne que le sujet est incité à réparer ou à restaurer.

Tous ces facteurs peuvent amener à un attachement compulsif à certains objets ou – autre issue – à un retrait par rapport aux autres destiné à prévenir à la fois une intrusion destructrice du sujet en eux et le danger d’une vengeance de leur part. La crainte de ces dangers peut se manifester par diverses attitudes négatives dans les relations d’objet. Par exemple, l’un de mes patients me disait qu’il n’aimait pas les gens qu’il influençait trop, car ils lui paraissaient devenir trop semblables à lui-même, ce qui le fatiguait d’eux.

Une autre caractéristique des relations d’objet schizoïdes est leur artificialité particulière et leur manque de spontanéité. Parallèlement, on trouve une perturbation grave du sentiment de soi-même, ou, si l’on peut dire, de la relation avec soi-même. Cette relation, elle aussi, semble artificielle. En d’autres termes, la réalité psychique et la relation avec la réalité extérieure sont également perturbées.

La projection de parties clivées du moi dans d’autres personnes influence essentiellement les relations d’objet, la vie émotionnelle et la personnalité comme un tout. Pour illustrer cette affirmation, je choisirai comme exemples deux phénomènes universels qui sont liés entre eux : le sentiment de solitude et la peur de partir. Nous savons qu’une source des sentiments dépressifs qui accompagnent la séparation d’avec les personnes peut être trouvée dans la crainte de la destruction de l’objet par les pulsions agressives dirigées contre lui. Mais ce sont plus exactement le clivage et les processus projectifs qui sous-tendent cette peur. Si les éléments agressifs en rapport avec l’objet sont prédominants et puissamment éveillés par la frustration du départ, l’individu sent que les composantes clivées de sa personne, projetées dans l’objet, contrôlent cet objet de façon agressive et destructrice. En même temps, on sent que l’objet interne court le même danger de destruction que l’objet externe dans lequel on sent qu’une partie de soi-même a été abandonnée. Cela aboutit à un affaiblissement excessif du moi, à un sentiment que le moi perd tous ses appuis, et au sentiment correspondant de solitude. Cette description s’applique aux individus névrosés, mais je pense qu’elle constitue dans une certaine mesure un phénomène général.

Il est à peine besoin d’exprimer le fait que certains autres traits des relations d’objet schizoïdes, que j’ai décrits plus haut, se trouvent aussi à des degrés moindres et sous des formes moins spectaculaires chez des personnes normales – par exemple la timidité, le manque de spontanéité ou, d’un autre côté, un intérêt particulièrement intense à l’égard des autres.

De même, des perturbations normales des processus de pensée surgissent de la position schizoparanoïde dans le développement. En effet, nous sommes tous susceptibles d’une altération momentanée de la pensée logique qui culmine dans des pensées et des associations qui sont coupées les unes des autres, et des situations qui sont clivées les unes des autres ; en fait, le moi se trouve clivé temporairement.

La position dépressive dans ses rapports avec la position schizoparanoïde

J’examinerai maintenant les étapes suivantes dans le développement du bébé. J’ai décrit jusqu’à présent les angoisses et les mécanismes de défense qui sont caractéristiques des tout premiers mois de la vie. Avec l’introjection de l’objet complet, à peu près au second quart de la première année, se produisent des progrès marqués vers l’intégration. Cela implique d’importants changements dans la relation avec les objets. Les aspects aimés et haïs de la mère ne sont plus sentis comme séparés aussi radicalement, ce qui produit une augmentation de la crainte de la perdre, des états voisins du deuil et un sentiment violent de culpabilité, qui provient de ce qu’on sent les pulsions destructrices se diriger contre l’objet aimé. La position dépressive est arrivée au premier plan. L’expérience même des sentiments dépressifs produit à son tour l’effet de mieux intégrer le moi, parce qu’elle favorise une meilleure compréhension de la réalité psychique et une meilleure perception du monde extérieur, de même qu’une meilleure synthèse entre les situations internes et externes.

Le désir de réparer, qui vient au premier plan à ce stade, peut être considéré comme la conséquence d’un plus grand insight de la réalité psychique et d’une synthèse croissante, parce qu’il manifeste une réaction plus adaptée aux sentiments de peine, de culpabilité et de crainte de perdre l’objet qui proviennent de l’agressivité à l’égard de l’objet aimé. Puisque le désir de réparer ou de protéger l’objet endommagé prépare le chemin à des relations objectales et à des sublimations plus satisfaisantes, il accroît d’autant la synthèse et contribue à l’intégration du moi.

Pendant la seconde moitié de la première année, le bébé accomplit quelques progrès fondamentaux vers l’élaboration de la position dépressive. Cependant, les mécanismes schizoïdes restent puissants, quoique sous une forme modifiée et à un degré moindre ; et les premières situations d’angoisse sont vécues maintes et maintes fois au cours du processus de modification. Le travail d’élaboration des positions persécutoire et dépressive s’étend sur les premières années de l’enfance et joue un rôle essentiel dans la névrose infantile. Au cours de ce processus, les angoisses perdent de leur force, les objets se font à la fois moins idéalisés et moins terrifiants, et le moi tend à s’unifier. Tout cela est lié à la perception croissante de la réalité, et à l’adaptation à elle.

Si le développement pendant la position schizoparanoïde n’a pas progressé normalement, et si le bébé, pour des raisons internes ou externes, ne peut pas surmonter l’impact des angoisses dépressives, un cercle vicieux se produit. Si, en effet, la crainte de persécution et les mécanismes schizoïdes correspondants sont trop forts, le moi n’est pas capable d’élaborer la position dépressive. Cela l’oblige à régresser à la position schizoparanoïde, et renforce les premières craintes de persécution et les premiers mécanismes schizoïdes. Ainsi s’établit la base de diverses formes de schizophrénie pour la vie ultérieure ; car lorsqu’une telle régression se produit, non seulement les points de fixation dans la position schizoïde sont renforcés, mais on court le danger que des états de plus grande désintégration s’établissent. Un autre résultat possible serait le renforcement des traits dépressifs.

Les expériences extérieures ont, naturellement, une grande importance dans cette évolution. Par exemple, dans le cas d’un patient qui présentait des traits dépressifs et schizoïdes, l’analyse fit surgir avec une grande netteté des expériences vécues dans son enfance, à tel point que dans certaines séances des sensations physiques dans la gorge ou dans les organes digestifs se produisaient. Le patient avait été sevré brusquement à l’âge de quatre mois, parce que sa mère était tombée malade. En outre, il n’avait pas vu sa mère pendant quatre semaines. Quand elle revint, elle trouva l’enfant très changé. Il avait été un bébé plein de vie, il s’intéressait à son entourage, et il semblait maintenant avoir perdu cet intérêt. Il était devenu apathique. Il avait accepté l’alimentation substitutive très facilement, et, en fait, n’avait jamais refusé les aliments. Mais il n’en profitait plus, il perdait du poids, et avait une quantité de troubles digestifs. Ce ne fut qu’à la fin de la première année, quand on introduisit d’autres aliments, qu’il reprit une bonne croissance.

L’analyse permit d’éclaircir considérablement l’influence qu’avaient eue ces expériences sur l’ensemble de son développement. Son aspect extérieur et ses attitudes dans la vie adulte étaient fondés sur des patrons établis dans cette première période. Par exemple nous remarquions à maintes reprises la tendance à se laisser influencer par d’autres personnes, sans discrimination – en fait, d’incorporer voracement tout ce qu’on lui offrait – en même temps qu’une grande méfiance au cours du processus d’introjection. Ce processus était constamment perturbé par des angoisses provenant de sources diverses, ce qui contribuait aussi à augmenter la voracité.

En prenant le matériel de cette analyse comme un tout, je suis arrivée à la conclusion qu’au moment où se produisit la perte soudaine du sein et de la mère, le patient avait déjà établi dans une certaine mesure une relation avec un objet « bon » et complet. Il était sans aucun doute déjà entré dans la position dépressive, mais il ne pouvait pas l’élaborer avec succès, et la position schizoparanoïde fut renforcée régressivement. Cela se manifestait dans l’ « apathie » qui suivit une période où l’enfant avait déjà montré un intérêt vivant envers son entourage. Le fait qu’il eût atteint la position dépressive et introjecté un objet complet se révélait dans sa personnalité de diverses manières. Il avait réellement une grande capacité d’amour et une grande nostalgie de son objet bon et complet. Un trait caractéristique de sa personnalité était le désir d’aimer les gens et de leur faire confiance, ou, inconsciemment, de récupérer et de reconstruire le sein bon et complet qu’il avait jadis possédé et perdu.

La relation entre les phénomènes schizoïdes et maniaques-dépressifs

Des fluctuations entre les positions schizoparanoïde et dépressive se produisent toujours et font partie du développement normal. On ne peut donc marquer une division claire entre ces deux étapes du développement ; en outre, la modification est un processus graduel, et les phénomènes des deux positions restent pendant un certain temps mélangés et en interaction. Dans le développement anormal, je pense que cette interaction influence le tableau clinique de certaines formes de schizophrénie aussi bien que des troubles maniaques-dépressifs.

Pour illustrer cette relation, je rapporterai brièvement du matériel casuistique. Je ne prétends pas présenter ici une histoire clinique, et je choisis seulement quelques fragments de matériel en rapport avec mon sujet. La patiente à laquelle je pense était une malade maniaque-dépressive caractérisée (diagnostiquée comme telle par plus d’un psychiatre) avec tous les traits distinctifs de ces troubles : elle présentait l’alternance entre les états dépressifs et maniaques, de fortes tendances au suicide l’amenant à des tentatives de suicide répétées, et bien d’autres traits caractéristiques de la manie et de la dépression. Au cours de son analyse, nous arrivâmes à un moment où une amélioration réelle et importante avait été obtenue. Non seulement le cycle s’était arrêté mais il y avait des changements fondamentaux dans sa personnalité et dans ses relations objectales. Sa productivité s’était développée dans plusieurs directions, en même temps que d’authentiques sentiments de bonheur (sans manie).

Alors, en partie sous l’influence de circonstances extérieures, une autre phase s’établit. Pendant cette dernière phase, qui s’étendit sur plusieurs mois, la patiente collaborait à son analyse d’une façon particulière. Elle venait régulièrement aux séances, associait très librement, racontait des rêves et fournissait du matériel à analyser. Pourtant, il n’y avait pas de réaction émotionnelle à mes interprétations et la patiente leur manifestait un certain mépris. Elle confirmait très rarement sur un plan conscient ce que je lui disais. Cependant, le matériel avec lequel elle répondait aux interprétations reflétait leur effet inconscient. La résistance puissante qu’elle montrait dans cette période semblait provenir d’une partie seulement de sa personnalité, tandis qu’une autre répondait au travail analytique. Ce n’était pas seulement que des parties de sa personnalité ne voulaient pas collaborer avec moi ; elles ne semblaient pas non plus coopérer entre elles, et en même temps l’analyse semblait incapable d’aider la patiente à obtenir sa synthèse. Pendant cette période, elle décida de mettre fin à son analyse. Des circonstances extérieures contribuaient fortement à sa décision et elle fixa la date de la dernière séance.

Ce jour-là, elle raconta le rêve suivant : il y avait un homme aveugle, très préoccupé de sa cécité, mais il semblait se rassurer en touchant la robe de la patiente et en vérifiant la façon dont elle était fermée. La robe du rêve lui fit penser à l’une de ses blouses qui était boutonnée jusqu’en haut du col. La patiente donna en outre deux associations sur ce rêve. Elle dit, avec quelque résistance, que l’aveugle était elle-même ; et quand elle mentionna la robe fermée jusqu’au cou, elle remarqua qu’elle s’était retirée de nouveau dans sa « peau ». Je fis remarquer à la patiente qu’elle exprimait inconsciemment dans le rêve qu’elle était aveugle à ses propres difficultés, et que ses décisions à l’égard de l’analyse, comme à l’égard d’autres circonstances de sa vie n’étaient pas d’accord avec sa connaissance inconsciente. Cela se voyait aussi dans le fait de reconnaître qu’elle s’était retirée dans sa « peau », ce qui signifiait qu’elle se fermait, attitude qu’elle connaissait bien d’après les périodes antérieures de l’analyse. Ainsi, l’insight inconscient, et même une certaine collaboration sur le plan conscient (reconnaissance du fait qu’elle-même était l’aveugle et qu’elle s’était retirée dans sa « peau »), dérivaient seulement de parties isolées de sa personnalité. En réalité, l’interprétation de ce rêve ne produisit aucun effet, et ne modifia pas la décision de la patiente de terminer son analyse après cette séance21.

La nature de quelques-unes des difficultés qui ont surgi dans cette analyse, comme dans d’autres, s’était révélée plus clairement les derniers mois avant que la patiente interrompît le traitement. C’était le mélange de traits schizoïdes et maniaques-dépressifs qui déterminait la nature de la maladie. En effet les mécanismes dépressifs et schizoïdes apparaissaient parfois simultanément tout au long de son analyse – même dans la première période où culminaient les états dépressifs et maniaques. Il y avait, par exemple, des heures où la patiente était évidemment dans une dépression profonde, pleine d’auto-reproches et du sentiment qu’elle ne valait rien ; les larmes coulaient sur ses joues et ses gestes exprimaient le désespoir ; et cependant elle disait, lorsque j’interprétais ces émotions, qu’elle ne les sentait absolument pas – sur quoi elle se reprochait de n’avoir pas de sentiments du tout, d’être complètement vide. Dans ces séances, on voyait aussi une fuite des idées, les pensées semblaient sans lien et leur expression était décousue.

Après l’interprétation des motifs inconscients qui sous-tendaient ces états, il y avait parfois des séances dans lesquelles les émotions et les angoisses dépressives surgissaient pleinement, alors la pensée et la parole étaient beaucoup plus cohérentes.

Cette étroite connexion entre les phénomènes dépressifs et schizoïdes apparut, bien que sous des formes différentes, tout au long de son analyse, mais devint très marquée pendant la dernière période avant l’interruption que je viens de décrire.

J’ai déjà mentionné la connexion entre les positions schizoparanoïde et dépressive dans le développement. La question se pose maintenant de savoir si cette connexion dans le développement est la base du mélange de ces traits dans les troubles maniaques-dépressifs et, dirai-je aussi, dans les troubles schizophréniques. Si cet essai d’hypothèse s’avérait exact, on pourrait en conclure que le groupe des troubles schizophréniques et celui des troubles maniaques-dépressifs sont plus liés entre eux dans le développement qu’on ne l’avait supposé. Cela rendrait aussi compte, à mon avis, des cas dans lesquels le diagnostic différentiel entre la mélancolie et la schizophrénie est excessivement difficile. Je serais reconnaissante aux collègues qui ont disposé d’un vaste matériel d’observation psychiatrique, s’ils peuvent apporter plus ample éclaircissement à mon hypothèse.

Quelques défenses schizoïdes

On admet généralement que les patients schizoïdes sont plus difficiles à analyse que ceux du type maniaque-dépressif. Leur attitude renfermée, sans émotions, l’élément narcissique de leurs relations objectales (que j’ai mentionné plus haut), une sorte d’hostilité détachée qui envahit la totalité de leur relation avec l’analyste, créent un type de résistance très difficile. Je crois que ce sont en grande partie les processus de clivage qui rendent compte du manque de contact du patient avec son analyste et de son manque de réponse à ses interprétations. Le patient lui-même se sent étranger et éloigné, et ce sentiment correspond à l’impression de l’analyste que des parties considérables de sa personnalité et de ses émotions ne sont pas utilisables. Des patients de caractéristiques schizoïdes disent par exemple : « J’entends ce que vous dites. Vous pouvez avoir raison, mais cela n’a pas de signification pour moi. » Ou encore ils disent qu’ils sentent qu’ils ne sont pas présents. L’expression « n’a pas de signification » dans ce cas n’implique pas un refus actif de l’interprétation, mais fait penser que des aspects de la personnalité et des émotions sont clivés et éloignés. Ces patients ne savent donc que faire de l’interprétation ; ils ne peuvent ni l’accepter ni la rejeter.

J’illustrerai les processus qui sous-tendent ces états par un fragment de matériel choisi dans l’analyse d’un patient : dans la séance à laquelle je pense, le patient commença par me dire qu’il sentait de l’angoisse et ne savait pas pourquoi. Il fit ensuite des comparaisons avec des gens qui avaient plus de succès ou de fortune que lui. Ces remarques me concernaient aussi. De très forts sentiments de frustration, d’envie et de reproche vinrent au premier plan. Quand j’interprétai – je ne donne ici que le point essentiel de mes interprétations – que ces sentiments étaient dirigés contre moi et qu’il voulait me détruire, son humeur changea brusquement. Le ton de sa voix s’abaissa, il se mit à parler de façon lente et sans expression, et il dit qu’il se sentait détaché de l’ensemble de la situation. Il ajouta que mon interprétation lui semblait exacte, mais que cela n’avait pas d’importance. En réalité, il n’avait plus aucun désir et rien ne valait la peine de se tourmenter.

Mes interprétations suivantes se centrèrent sur les causes de son changement d’humeur. Je lui dis qu’au moment de mon interprétation le danger de me détruire était devenu très réel pour lui et que la conséquence immédiate était la peur de me perdre. Au lieu de sentir de la culpabilité et de la dépression, états qui suivaient cette sorte d’interprétations à certains moments de son analyse, il tenta alors de surmonter ces dangers par une méthode particulière de clivage. On sait que sous la pression de l’ambivalence, du conflit et de la culpabilité, le patient clive souvent la figure de l’analyste. Celui-ci peut alors être aimé à certains moments, et haï à d’autres. Ou bien la relation avec l’analyste peut être clivée de telle façon qu’il reste comme figure « bonne » (ou comme « mauvaise ») pendant que quelqu’un d’autre devient la figure opposée. Mais ce n’était pas la sorte de clivage qui se produisait dans ce cas particulier. Le patient clivait les parties de lui-même – de son moi – qu’il sentait dangereuses ou hostiles pour l’analyste. Il détournait ses pulsions destructrices de l’objet vers son moi, ce qui faisait que certaines parties de son moi cessaient temporairement d’exister. Dans son phantasme inconscient, cela aboutissait à l’anéantissement d’une partie de sa personnalité. Le mécanisme particulier qui consistait à détourner la pulsion destructrice contre une partie de sa personnalité, et la dispersion consécutive des émotions, maintenaient son angoisse dans un état de latence.

Mes interprétations de ces processus eurent l’effet de changer à nouveau l’humeur du patient. Il devint émotif, il dit qu’il avait le sentiment d’être en train de pleurer, qu’il était déprimé, mais qu’il se sentait plus intégré ; il exprima alors un sentiment de faim22.

Le clivage violent et la destruction d’une partie de la personnalité sous la pression de l’angoisse et de la culpabilité est, d’après mon expérience, un mécanisme schizoïde important. Je citerai brièvement un autre exemple : une patiente avait rêvé qu’elle devait surveiller une petite fille perverse qui était décidée à tuer quelqu’un. La patiente essayait d’influencer ou de contrôler l’enfant, et de lui extorquer une confession, ce qui eût été pour son bien ; mais elle n’y arrivait pas. J’intervenais aussi dans le rêve, et la patiente sentait que je pourrais l’aider à s’occuper de l’enfant. Alors la patiente noua une corde autour de l’enfant pour la pendre à un arbre, pour l’effrayer et aussi pour l’empêcher de nuire. Quand la patiente fut sur le point de tirer sur la corde et de tuer l’enfant, elle s’éveilla. Pendant cette partie du rêve, l’analyste était aussi présente, mais restait encore inactive.

Je donnerai seulement ici les conclusions auxquelles je suis arrivée dans l’analyse de ce rêve. Dans le rêve, la personnalité de la patiente était clivée en deux parties : la petite fille perverse et incontrôlable d’un côté, et de l’autre la personne qui essayait de l’influencer et de la contrôler. L’enfant représentait aussi, bien entendu, diverses figures du passé, mais, dans ce contexte, elle représentait surtout une partie de la personne de la patiente. Une autre conclusion : l’analyste était la personne que l’enfant allait assassiner ; et mon rôle dans le rêve consistait en partie, à empêcher que ce meurtre se produisît. Le meurtre de l’enfant – auquel la patiente devait avoir recours – représentait l’anéantissement d’une partie de sa personnalité.

La question se pose de savoir comment le mécanisme schizoïde d’anéantissement d’une partie de la personne se relie au refoulement, qui, comme on sait, est dirigé contre les pulsions dangereuses. C’est toutefois un problème que je ne peux pas traiter ici.

Les changements d’humeur, bien entendu n’apparaissent pas toujours dans une séance d’une façon aussi dramatique que dans le premier exemple que je viens de citer. Mais j’ai observé très souvent que des progrès dans la synthèse sont provoqués par l’interprétation des causes spécifiques du clivage. Ces interprétations doivent traiter en détail la situation actuelle de transfert, en incluant naturellement la relation avec le passé, et doivent contenir une mention détaillée des situations d’angoisse qui amènent le moi à régresser aux mécanismes schizoïdes. La synthèse qui résulte des interprétations orientées de cette façon s’accompagne de dépression et d’angoisses de diverses sortes. Progressivement, ces vagues de dépression – suivies par une intégration plus grande – mènent à un amoindrissement des phénomènes schizoïdes, et aussi à des changements fondamentaux dans les relations d’objet.

L’angoisse latente chez les patients schizoïdes

J’ai déjà mentionné le manque d’émotions qui rend les patients schizoïdes si fermés. Cela s’accompagne d’une absence d’angoisse. Il nous manque donc un appui important du travail analytique. En effet, avec d’autres types de patients qui présentent une forte angoisse manifeste et latente, le soulagement de l’angoisse produit par l’interprétation analytique constitue une expérience qui fait progresser leur capacité de collaborer à l’analyse.

Ce manque d’angoisse chez les patients schizoïdes est seulement apparent. Les mécanismes schizoïdes impliquent en effet une dispersion des émotions, y compris de l’angoisse, mais ces éléments dispersés continuent à exister chez le patient. Ces patients ont une certaine forme d’angoisse latente, qui est maintenue en latence par la méthode précise de la dispersion. Le sentiment d’être désintégré, d’être incapable de ressentir les émotions, de perdre ses objets, est en réalité l’équivalent de l’angoisse. Cela devient plus clair quand des progrès vers la synthèse ont été réalisés. Le grand soulagement que le patient ressent alors dérive du sentiment que non seulement son monde intérieur et son monde extérieur se sont rapprochés, mais qu’ils sont revenus à la vie. À ces moments, il apparaît rétrospectivement que lorsque les émotions faisaient défaut, les relations d’objet étaient vagues et incertaines, et on sentait que des parties de la personnalité étaient perdues ; tout semblait mort. Tout cela équivaut à une angoisse très grave. Cette angoisse maintenue latente par la dispersion, est vécue dans une certaine mesure tout le temps, mais sa forme diffère de l’angoisse latente que l’on peut reconnaître dans d’autres types de cas.

Les interprétations qui tendent à synthétiser le clivage de la personne, y compris la dispersion des émotions, permettent graduellement de vivre l’angoisse comme telle, bien que, pendant de longues périodes, nous ne puissions en réalité que relier des contenus idéels, sans faire surgir l’émotion d’angoisse.

J’ai observé aussi que les interprétations d’états schizoïdes mettent particulièrement à contribution notre capacité de formuler les interprétations en termes intellectuellement clairs, de façon à établir les liens entre la conscience, le préconscient et l’inconscient. C’est toujours l’un de nos buts, naturellement, mais il a parfois une importance particulière, quand nous ne pouvons pas utiliser les émotions du patient et quand nous semblons nous adresser seulement à son intellect, pour détérioré qu’il soit.

Il est possible que les quelques aperçus que j’ai donnés s’appliquent aussi, en une certaine mesure, à la technique d’analyse des patients schizophrènes.

Résumé des conclusions

Je résumerai maintenant quelques-unes des conclusions présentées dans ce travail. L’une de mes idées essentielles était que, dans les tout premiers mois de la vie, l’angoisse est surtout vécue comme une peur de persécution, et que cela contribue à certains mécanismes de défense qui sont caractéristiques de la position schizoparanoïde. Parmi ces défenses, le mécanisme de clivage des objets internes et externes, des émotions et du moi, a une importance particulière. Ces mécanismes de défense font partie du développement normal, et constituent en même temps la base de la schizophrénie ultérieure. J’ai décrit les processus qui sous-tendent l’identification par projection comme une combinaison du clivage de parties de la personne et de leur projection sur une autre personne, et quelques-uns des effets qu’a cette identification sur les relations d’objet normales et schizoïdes. L’éveil de la position dépressive est la conjoncture dans laquelle les mécanismes schizoïdes peuvent être renforcés par régression. J’ai aussi formulé l’idée qu’il existe une relation étroite entre les troubles maniaques-dépressifs et les troubles schizoïdes, relation fondée sur l’interaction entre les positions schizoparanoïde et dépressive dans l’enfance.

Appendice

L’analyse par Freud du cas de Schreber23 contient un matériel d’une grande richesse, qui touche de très près à mon sujet, mais dont je me contenterai de tirer ici quelques conclusions.

Schreber a décrit de façon très vivante le clivage de l’âme de son médecin Flechsig (son image aimée et persécutrice). L’« âme Flechsig » une fois introduit le système des « divisions de l’âme », se clive en rien moins que quarante ou soixante subdivisions. Ces âmes s’étant multipliées jusqu’à devenir un « tourment », Dieu dut faire une expédition contre elles, ce qui aboutit à réduire la vie de l’âme de Flechsig à « une ou deux formes seulement ». Un autre point que Schreber mentionne est que les fragments de l’âme Flechsig perdaient peu à peu à la fois leur intelligence et leur pouvoir.

Une des conclusions auxquelles arrive Freud dans l’analyse de ce cas est que le persécuteur était clivé en Dieu et Flechsig, et aussi que Dieu et Flechsig représentaient le père et le frère du patient. Lorsqu’il examine les diverses formes du délire de destruction du monde de Schreber, Freud déclare : « En tout cas, la fin du monde était la conséquence du conflit qui avait éclaté entre Flechsig et lui, ou bien selon l’étiologie adoptée dans la seconde période du délire, elle découlait de son alliance désormais indissoluble avec Dieu… » (trad. M. Bonaparte et R. Lœwenstein, p. 313).

Je dirais, selon les hypothèses développées dans ce chapitre, que la division de l’âme Flechsig en de nombreuses âmes n’était pas seulement un clivage de l’objet mais aussi une projection du sentiment de Schreber que son moi était clivé. Je mentionnerai seulement ici la relation de ces processus de clivage avec les processus d’introjection. La conclusion apparaît d’elle-même, que Dieu et Flechsig représentaient aussi des parties de la personne de Schreber. Le conflit entre Schreber et Flechsig, auquel Freud a attribué un rôle essentiel dans le délire de fin du monde a trouvé son expression dans « l’expédition » de Dieu contre les âmes Flechsig. À mon avis cette expédition représente l’anéantissement de toutes les parties de la personne par l’une d’entre elles – ce qui est, comme je le soutiens, un mécanisme schizoïde. Les angoisses et les phantasmes au sujet de la destruction interne et de la désintégration du moi, liés à ce mécanisme, sont projetés sur le monde extérieur, et sous-tendent le délire de sa destruction.

Freud est arrivé aux conclusions suivantes au sujet des processus qui se trouvent au point culminant de cette « catastrophe mondiale » paranoïaque : « Le malade a retiré aux personnes de son entourage et au monde extérieur en général tout l’investissement libidinal orienté vers eux jusque-là. Aussi tout lui est-il devenu indifférent et comme sans relation avec lui-même. C’est pourquoi il lui faut expliquer l’univers au moyen d’une rationalisation secondaire, comme étant : « Miraculé, bâclé à la six-quatre-deux. » La fin du monde est la projection de cette catastrophe interne, car l’univers subjectif du malade a pris fin depuis qu’il lui a retiré son amour » (loc. cit., p. 314). Cette explication porte spécifiquement sur la perturbation de la libido objectale et l’effondrement consécutif dans la relation avec les personnes et avec le monde extérieur. Mais un peu plus loin (p. 318), Freud a envisagé un autre aspect de ces perturbations. Il dit : « On ne peut pas davantage nier que des troubles de la libido puissent réagir sur les investissements du moi, qu’on ne saurait nier la possibilité inverse : que des modifications anormales du moi puissent amener des troubles secondaires ou induits dans les processus libidinaux. De fait, il est même probable que des processus de cet ordre constituent le caractère distinctif de la psychose » (les italiques sont de moi). C’est particulièrement la possibilité exprimée dans les deux dernières phrases qui établit le lien entre l’explication que donne Freud de la « catastrophe mondiale » et mon hypothèse. « Les modifications anormales du moi » dérivent, comme je l’ai exposé dans ce chapitre, de processus excessifs de clivage dans le premier moi. Ces processus sont inextricablement liés au développement pulsionnel, et aux angoisses auxquelles les désirs pulsionnels donnent naissance. À la lumière des théories ultérieures de Freud sur les pulsions de vie et de mort, qui ont substitué le concept de pulsions du moi et de pulsions sexuelles, les perturbations dans la distribution de la libido présupposent une défusion de la pulsion destructrice et de la libido. Le mécanisme d’anéantissement de toutes les parties du moi par l’une d’entre elles qui, je pense, sous-tend le phantasme de « catastrophe mondiale » (l’expédition de Dieu sur les âmes Flechsig) implique la prépondérance de la pulsion destructrice sur la libido. Toute perturbation dans la distribution de la libido narcissique est liée à son tour à la relation du moi avec les objets introjectés qui (selon mes conclusions) viennent à faire partie de lui dès le début. L’interaction entre la libido narcissique et la libido objectale correspond ainsi à l’interaction entre la relation du moi avec les objets introjectés et sa relation avec les objets extérieurs. Si le moi et les objets intériorisés sont vécus comme étant en morceaux, le bébé a l’expérience d’une catastrophe interne, qui s’étend sur le monde extérieur et est projetée sur lui. Ces états d’angoisse au sujet d’une catastrophe intérieure se produisent, selon l’hypothèse examinée dans ce chapitre, pendant la période de la position schizoparanoïde infantile, et constituent la base de la schizophrénie ultérieure. De l’avis de Freud, la fixation prédisposante à la démence précoce se trouve à une étape très primitive du développement. Freud a dit au sujet de la démence précoce, qu’il distingue de la paranoïa : « La fixation prédisposante doit, par suite, se trouver plus loin en arrière que dans la paranoïa, être située quelque part au début de l’évolution primitive qui va de l’auto-érotisme à l’amour de l’objet » (loc. cit., p. 320).

Je voudrais tirer encore une conclusion de l’analyse du cas de Schreber par Freud. Je pense que l’expédition qui aboutit à la réduction des âmes Flechsig à une ou deux faisait partie d’une tentative de guérison. L’expédition visait en effet à annuler, ou à guérir le clivage dans le moi en anéantissant les parties clivées du moi. Il en résulta que seulement une ou deux âmes subsistèrent et qu’elles étaient supposées, on peut le penser, récupérer leur intelligence et leur pouvoir. Cette tentative de guérison s’effectuait cependant à l’aide de moyens très destructeurs utilisés par le moi contre lui-même et contre ses objets introjectés.

L’approche de Freud aux problèmes de la schizophrénie et de la paranoïa s’est révélée d’une importance fondamentale. Son travail sur Schreber (et nous devons ici nous souvenir également du travail d’Abraham24 cité par Freud) a ouvert la possibilité de comprendre la psychose et les processus qui la sous-tendent.


1 Ce travail a été lu devant la Société britannique de Psychanalyse le 4 décembre 1946 et a été conservé sous la forme où il fut publié alors, à part quelques petites modifications (en particulier l’adjonction d’un paragraphe et quelques notes).

2 Avant de compléter ce travail, j’ai discuté des aspects principaux avec Paula Heimann, et je lui suis très redevable de ses suggestions pour élaborer et formuler nombre de concepts présentés ici.

3 Cf. ma Psychanalyse des enfants et Contribution à la psycho-genèse des états maniaques-dépressifs.

4 Quand ce travail a paru pour la première fois en 1946, j’utilisais mon expression de « position paranoïde » pour dire la même chose que la « position schizoïde » de W. D. R. Fairbairn. Après plus ample réflexion, j’ai décidé de combiner le terme de Fairbairn avec le mien, et j’utilise dans tout ce livre l’expression « position schizoparanoïde ».

5 Cf. A Revised Psychopathology of the Psychoses and Neuroses (Révision de la psychopathologie des psychoses et névroses), Endopsychic Structure considered in Terms of Object-Relationships (La structure endopsychique considérée en termes de relations objectales), et Object-Relationships and Dynamic Structure (Relations objectales et structure dynamique).

6 Cf. A Revised Psychopathology (Révision de la psychopathologie) (1941).

7 Cf. D. W. Winnicott, Primitive Emotional Development (Le premier développement émotionnel) (1945). Dans ce travail, Winnicott a aussi décrit l’issue pathologique d’états de non-intégration, par exemple le cas d’une patiente qui ne pouvait faire la distinction entre sa sœur jumelle et elle-même.

8 La cohésion plus ou moins grande du moi au début de la vie postnatale devrait être considérée dans son rapport avec sa plus ou moins grande capacité de tolérer l’angoisse, ce qui, comme je l’ai déjà soutenu (La Psychanalyse des enfants, en particulier, p. 61), est un facteur constitutionnel.

9 Ferenczi, dans Notes and fragments (1930), suggère que tout être vivant a tendance à réagir aux stimuli désagréables par la fragmentation, qui pourrait être une expression de la pulsion de mort. Il est possible que des mécanismes complexes (les organismes vivants) ne puissent se maintenir comme entités que sous l’influence des conditions extérieures. Quand ces conditions deviennent défavorables, l’organisme tombe en morceaux.

10 D. W. Winnicott (loc. cit.), a mentionné le même processus d’un autre point de vue : il a décrit comment l’intégration et l’adaptation à la réalité dépendent essentiellement de l’expérience qu’a le bébé de l’amour et des soins de sa mère.

11 Dans la discussion qui a suivi la lecture de ce travail, le Dr W. C. M. Scott a mentionné un autre aspect du clivage. Il a montré l’importance des ruptures dans la continuité des expériences, qui impliquent un clivage dans le temps plutôt que dans l’espace. Il a mentionné comme exemple l’alternance des états de sommeil et de veille. Je suis tout à fait d’accord sur ce point de vue.

12 La description de ces processus primitifs se heurte à un grave inconvénient, car ces phantasmes surgissent à un moment où le bébé n’a pas encore commencé à penser avec des mots. C’est pourquoi j’emploie, par exemple, l’expression « projeter dans une autre personne » parce qu’elle me semble l’unique moyen de transmettre le processus inconscient que j’essaye de décrire.

13 M. G. Evans dans une courte communication inédite (lue à la Société britannique de Psychanalyse en juillet 1946), a cité quelques exemples de patients où les phénomènes suivants apparaissaient nettement : manque de sens de la réalité, sentiment d’être divisé, et que des parties de la personnalité étaient entrées dans le corps de la mère pour le voler ou le contrôler. Par suite la mère et d’autres personnes étaient arrivées à représenter le patient. M. G. Evans rapportait ces processus à un stade très primitif du développement.

14 W. C. M. Scott dans un article inédit, lu à la Société britannique de Psychanalyse il y a quelques années, a décrit trois traits liés entre eux qu’il avait découverts chez une patiente schizophrène : une grave perturbation du sens de la réalité, le sentiment que le monde qui l’entourait était un cimetière, et le mécanisme consistant à placer toutes les parties « bonnes » d’elle-même dans une autre personne – Greta Garbo – qui arrivait à la substituer.

15 Cf. A Contribution to the Problem of Sublimation and its Relation to the Processes of Internalization (Contribution au problème de la Sublimation dans ses rapports avec les processus d’intériorisation) (1942) où Paula Heimann a décrit une situation où les objets internes agissent comme des corps étrangers enkystés dans la personne. Quoique cela soit plus évident en ce qui concerne les objets « mauvais » c’est vrai aussi pour les « bons », si le moi se trouve subordonné compulsivement à leur sauvegarde. Quand le moi sert avec excès ses objets « bons » internes, le sujet les sent comme une source de danger pour lui, et ils sont bien près d’exercer une influence persécutrice. Paula Heimann a introduit le concept de l’assimilation des objets internes et l’a appliqué spécifiquement à la sublimation. En ce qui concerne le développement du moi, elle a fait remarquer que cette assimilation est essentielle à l’exercice harmonieux de ses fonctions et à l’accès à l’indépendance.

16 Sous cette lumière, l’amour et la compréhension de la mère envers le bébé peuvent être considérés comme son plus grand appui pour surmonter les états de désintégration et les angoisses de nature psychotique.

17 Herbert Rosenfeld dans Analysis of a Schizophrenic State with Depersonalization (Analyse d’un état schizophrénique accompagné de dépersonnalisation) (1947) a présenté un matériel clinique pour illustrer la façon dont les mécanismes de clivage qui sont liés à l’identification projective étaient responsables à la fois d’un état schizophrénique et de la dépersonnalisation. Dans son travail A Note on the Psychopathology of Confusional States in Chronic Schizophrenias (Note sur la psychopathologie des états confusionnels dans les schizophrénies chroniques) (1950) il a aussi fait noter qu’un état confusionnel se produit si le sujet perd la capacité de différencier les objets « bons » des « mauvais », les pulsions libidinales des agressives, etc. Il a montré que dans ces états de confusion les mécanismes de clivage sont souvent renforcés dans un but défensif.

18 Herbert Rosenfeld dans Analysis of a Schizophrenic State with Depersonalization (Analyse d’un état schizophrénique accompagné de dépersonnalisation) et dans Remarks on the Relation of Male Homosexuality to Paranoïa (Remarques sur la relation entre l’homosexualité masculine et la paranoïa) (1949), a examiné l’importance de ces angoisses paranoïdes qui sont liées à l’identification projective chez des patients psychosés. Dans les deux cas de schizophrénie qu’il a décrits, il devint évident que les patients étaient dominés par la crainte que l’analyste essaye d’entrer en eux par la force. Quand ces craintes eurent été analysées dans la situation de transfert, l’amélioration put se produire. Rosenfeld a relié ultérieurement l’identification projective (et les craintes de persécution correspondantes), d’une part à la frigidité féminine, et d’autre part à la combinaison fréquente de l’homosexualité et de la paranoïa chez les hommes.

19 La psychanalyse des enfants, chap. VIII, particulièrement p. 142 et chap. XII, particulièrement p. 253.

20 Joan Rivière, dans un article inédit : Paranoid Attitudes seen in Everyday Life and in Analysis (Attitudes paranoïdes dans la vie quotidienne et dans l’analyse) (lu à la Société britannique de Psychanalyse en 1948), a rapporté une grande quantité de matériel clinique où l’identification projective était manifeste. Les phantasmes inconscients de faire entrer violemment la personne tout entière à l’intérieur de l’objet (pour en obtenir le contrôle et la possession) conduisaient, à cause de la crainte du talion, à une série d’angoisses de persécution, comme la claustrophobie, ou les phobies communes comme celles des voleurs, des araignées, des invasions en temps de guerre. Ces craintes sont liées à des phantasmes inconscients « catastrophiques » : être démembré, étripé, mis en pièces, avoir son corps et sa personnalité complètement brisés à l’intérieur et perdre son identité – peurs qui sont une élaboration de la peur de l’anéantissement (de la mort), et renforcent les mécanismes de clivage et les processus de désintégration du moi tels qu’on les trouve chez les psychosés.

21 Je puis ajouter que l’analyse fut reprise après une interruption.

22 Le sentiment de faim indiquait que le processus d’introjection avait été mis en marche de nouveau sous l’influence de la libido. Tandis qu’il avait répondu à ma première interprétation sur sa peur de me détruire avec agressivité en clivant violemment et en anéantissant des parties de sa personnalité, il vivait maintenant de façon plus pleine les émotions de peine, de culpabilité et de crainte de la perte d’objet, en même temps qu’un certain soulagement de ses angoisses dépressives. Le soulagement de l’angoisse aboutissait à ce que l’analyste redevenait un objet « bon », en lequel il pouvait avoir confiance. C’est pourquoi le désir de m’introjecter comme objet « bon » apparut au premier plan. S’il pouvait reconstruire le sein bon à l’intérieur de lui-même, il renforcerait et intégrerait son moi, il aurait moins peur de ses pulsions destructrices, et il pourrait alors en effet se préserver lui-même et préserver l’analyste.

23 Notes psychanalytiques sur l’autobiographie d’un cas de paranoïa (Dementia paranoïdes) (1911).

24 Les différences psychosexuelles entre l’hystérie et la démence précoce (1908).