X.

La position dépressive, comme je l’ai soutenu à maintes reprises, est une partie importante du développement émotionnel normal, mais la façon dont l’enfant s’arrange de ces émotions et de ces angoisses, et les défenses qu’il utilise, indiquent si son développement se produit de façon satisfaisante ou non. (N. Ch. 3.)

La peur de perdre la mère rend pénible le fait de se séparer d’elle, même pour de courtes périodes ; et plusieurs sortes de jeux expriment cette angoisse et sont des moyens de la surmonter. L’observation de Freud sur un petit garçon de dix-huit mois avec sa bobine de fil, va dans la même direction18. À mon avis, l’enfant n’essayait pas seulement de surmonter au moyen de ce jeu ses sentiments de perte d’objet, mais aussi son angoisse dépressive19. Il y a plusieurs formes typiques de jeu qui sont semblables au jeu de la bobine de fil. Susan Isaacs en cite plusieurs exemples au chapitre III, et j’ajouterai maintenant quelques observations dans le même sens. Les enfants, parfois même avant la seconde moitié de la première année, aiment à jeter inlassablement les objets hors de leur berceau, attendant qu’on les leur rende. J’ai observé le développement de ce jeu chez G…, un bébé de dix mois, qui venait de se mettre à se traîner par terre. Il ne se lassait pas de jeter un jouet loin de lui, puis de le reprendre en se traînant vers lui. On m’a dit qu’il avait découvert ce jeu deux mois avant, lorsqu’il avait fait ses premières tentatives pour se déplacer par ses propres moyens. Le bébé E… remarqua une fois, entre six et sept mois, pendant qu’il était couché dans son berceau, que s’il levait les jambes, un jouet qu’il avait jeté près de lui revenait à lui en roulant ; il en avait fait un jeu.

Dès le cinquième ou sixième mois, beaucoup de bébés répondent avec plaisir au jeu de « Coucou ! le voilà ! » (N. Ch. 4), et j’ai vu des bébés qui y jouaient activement en se couvrant et se découvrant la tête avec leur couverture dès l’âge de sept mois. La mère de l’enfant B… avait fait de ce jeu une habitude du coucher, et permettait ainsi à l’enfant de s’endormir de façon heureuse. Il semble que la répétition de ces expériences soit un facteur important pour aider l’enfant à surmonter son sentiment de perte et son ressentiment. Un autre jeu typique dont je me suis aperçue qu’il était une grande aide et un réconfort pour les jeunes enfants consiste à se séparer de l’enfant quand il est couché en disant : « Au revoir », et en lui faisant signe de la main, pendant qu’on quitte la pièce doucement, comme dans une disparition graduelle. L’utilisation de l’« Au revoir » et les signes de main, puis ensuite du « Coucou ! » ou du « La voilà ! » ou d’expressions analogues quand la mère sort de la chambre, est d’ordinaire secourable et réconfortante. J’ai connu des bébés dont les premiers mots ont été « Partie ! » et « La voilà ! »

Pour revenir à la petite fille B…, dont le « Au revoir ! » avait été l’un des premiers mots, j’ai souvent remarqué que, quand sa mère allait quitter la chambre, une vague impression de tristesse apparaissait dans les yeux de l’enfant, ou qu’elle semblait sur le point de pleurer. Mais quand la mère lui faisait signe et disait « Au revoir ! », elle était tranquillisée et continuait à jouer. Je l’ai vue faire « adieu » de la main entre dix et douze mois, et j’ai eu l’impression que c’était devenu une source non seulement d’intérêt, mais de réconfort.

La capacité croissante qu’a le bébé de percevoir et de comprendre les choses qui l’entourent augmente sa confiance en sa propre possibilité de s’adapter à elles et même de les contrôler, ainsi que sa confiance dans le monde extérieur. Ces expériences répétées de la réalité extérieure deviennent le moyen le plus important de surmonter ses angoisses de persécution et ses angoisses dépressives. Cela constitue, à mon avis, une épreuve de la réalité, et sous-tend le processus que Freud a décrit, chez les adultes, comme faisant partie du travail du deuil20.

Quand un bébé est capable de s’asseoir ou de se lever dans sa voiture, il peut regarder les gens, et, dans un certain sens, s’en approcher ; cela se produit encore mieux quand il peut se traîner par terre ou marcher. Ces progrès n’impliquent pas seulement une habileté plus grande à se rapprocher de l’objet par sa volonté propre, mais aussi une plus grande indépendance par rapport à l’objet. Par exemple, la petite fille B… (à peu près à onze mois), avait un très grand plaisir à se traîner d’un bout à l’autre d’un couloir pendant des heures, et s’amusait ainsi toute seule ; mais de temps en temps elle se traînait dans la pièce où se tenait sa mère (on avait laissé la porte ouverte), elle la regardait ou essayait de lui parler, et revenait dans le couloir.

La grande importance psychologique du fait de se tenir debout, de se traîner par terre et de marcher a été décrite par quelques auteurs psychanalytiques. Je voudrais montrer que tous ces progrès sont utilisés par le bébé comme moyens de récupérer les objets qu’il a perdus, aussi bien que de trouver de nouveaux objets pour les remplacer ; tout cela aide l’enfant à surmonter sa position dépressive. Le développement du langage, qui commence avec l’imitation des sons, est un autre grand progrès qui amène l’enfant plus près des personnes qu’il aime, et lui permet aussi de trouver de nouveaux objets. L’acquisition de gratifications nouvelles atténue la frustration et les ressentiments liés aux situations antérieures, ce qui oriente vers une sécurité plus grande. Un autre élément de ce progrès accompli provient des tentatives de l’enfant de contrôler ses objets, son monde extérieur comme son monde intérieur. Chaque progrès dans la croissance est utilisé par le moi comme défense contre l’angoisse, et surtout, à ce stade, contre l’angoisse dépressive. Cela contribuerait à expliquer ce fait, si souvent observé, que les enfants deviennent plus heureux et pleins de vie, à mesure qu’ils réalisent des progrès dans leur croissance, comme marcher ou parler. Pour exprimer cela d’un autre point de vue : la lutte du moi pour dominer la position dépressive favorise des intérêts et des activités, non seulement pendant la première année de vie, mais tout au long des premières années de l’enfance21.

L’exemple suivant illustre quelques-unes de mes conclusions au sujet de la première vie émotionnelle. Le bébé D… présenta, à l’âge de trois mois, une relation très intense et très personnelle avec ses jouets, c’est-à-dire des billes, des anneaux de bois et un hochet. Il les regardait attentivement, les touchait sans cesse, les prenait dans sa bouche et écoutait le bruit qu’ils faisaient ; il se mettait en colère contre ces jouets et hurlait quand ils n’étaient pas placés comme il voulait ; il était content et recommençait à les aimer quand ils étaient placés dans la position qui, pour lui, était la bonne. La mère remarqua, quand il avait quatre mois, qu’il consacrait à ses jouets une bonne quantité de colère, et qu’ils lui servaient aussi de consolation lorsqu’il se trouvait en détresse. Parfois il cessait de pleurer lorsqu’on les lui montrait ; et ils le réconfortaient aussi au moment de s’endormir.

Au cinquième mois, il distinguait clairement son père, sa mère et la bonne ; il le montrait sans aucun doute possible par son regard lorsqu’il reconnaissait chacun d’eux, et par son attitude d’attendre de chacun un jeu déterminé. Ses relations avec les personnes étaient déjà très particulières à cette époque ; et il avait établi une attitude spéciale à l’égard de son biberon. Par exemple, lorsque le biberon vide était posé sur une table à côté de lui, il se tournait vers lui, en gazouillant, le caressait, et, de temps en temps, suçait la tétine. L’expression de son visage montrait qu’il se comportait à l’égard de son biberon de la même façon qu’à l’égard d’une personne aimée. À l’âge de neuf mois, on put l’observer en train de regarder son biberon avec amour, de lui parler, et d’attendre apparemment une réponse. Cette relation avec le biberon est d’autant plus intéressante que le petit garçon n’a jamais été bon mangeur, qu’il n’a pas présenté de voracité, ni de plaisir réel à manger. Il a eu des difficultés d’allaitement presque dès le début, parce que le lait de la mère s’épuisa, et que l’enfant passa entièrement, à quelques semaines, à l’allaitement artificiel. Son appétit commença seulement à se développer dans la seconde année, et, même alors, il dépendait surtout du plaisir de partager le repas des parents. Cela fait penser au fait qu’à neuf mois son intérêt pour le biberon paraissait être de nature presque personnelle, et ne dépendait pas seulement de l’aliment qu’il contenait.

À dix mois, il aima beaucoup une toupie à musique ; il avait d’abord été attiré par son extrémité, qui était rouge, et qu’il s’était mis immédiatement à sucer –, cela l’amena à montrer un grand intérêt pour la façon de la faire tourner, et pour le bruit qu’elle faisait. Il abandonna bientôt ses tentatives de la sucer, mais son intérêt fasciné pour la toupie persista. À l’âge de quinze mois, il arriva qu’une autre toupie à musique, qu’il aimait aussi beaucoup, tomba par terre pendant qu’il était en train de jouer avec elle, et qu’elle se cassa en deux morceaux. La réaction de l’enfant à cet incident fut surprenante. Il se mit à pleurer, inconsolable, et ne voulut plus revenir dans la pièce où l’incident avait eu lieu. Quand à la fin sa mère réussit à l’y ramener pour lui montrer que la toupie avait été réparée, il refusa de la regarder et s’enfuit en courant de la pièce (même le lendemain il ne voulut pas s’approcher du placard où était rangée la toupie). En outre, plusieurs heures après l’incident il refusa de prendre son goûter. Un moment après, cependant, sa mère prit son chien en peluche et dit : « Quel joli petit chien ! » L’enfant la regarda d’un air heureux, prit le chien, et le présenta successivement à toutes les personnes présentes, espérant la réponse : « Joli petit chien ! » Il était évident qu’il s’identifiait avec le chien, et que, par conséquent, l’affection qu’on montrait à celui-ci le rassurait sur le mal qu’il sentait avoir infligé à la toupie.

Il est significatif que cet enfant ait montré, même plus jeune, une angoisse manifeste au sujet des objets cassés. À peu près à huit mois, par exemple, il se mit à pleurer quand il laissa tomber, une fois un verre, une autre fois une tasse, et qu’ils se cassèrent. Il se montra bientôt si inquiet lorsqu’il voyait des objets cassés, quel que soit le responsable du dégât, que sa mère les retirait aussitôt de sa vue.

Sa détresse à ces moments-là révélait à la fois son angoisse de persécution et son angoisse dépressive. Tout cela s’éclaire si nous établissons le lien entre son comportement à huit mois et l’incident ultérieur de la toupie. À mon avis, le biberon et la toupie symbolisaient tous deux le sein maternel (rappelons-nous qu’il se comporta à dix mois à l’égard de la toupie comme il s’était comporté à neuf à l’égard du biberon), et la rupture de la toupie signifia pour lui la destruction du corps et du sein de la mère. Cela expliquerait ses émotions d’angoisse, de culpabilité et de ressentiment à l’égard de la toupie brisée.

J’ai déjà établi la relation de la toupie cassée avec la tasse cassée et avec le biberon, mais on doit établir une connexion plus primitive.

Nous l’avons vu, l’enfant manifestait parfois une grande colère contre ses jouets, qu’il traitait presque comme des personnes. Je dirais que l’angoisse et la culpabilité qu’on observait plus tard chez lui pourraient être ramenées à l’agressivité qu’il manifestait à l’égard de ses jouets, en particulier quand ils étaient hors de portée. Il y a un lien encore plus primitif avec la relation avec le sein de sa mère, qui ne l’a pas satisfait et qui lui a été retiré. Par conséquent, l’angoisse à propos de la tasse et du verre cassés serait une expression de culpabilité provenant de sa colère et de ses pulsions destructrices dirigées originairement contre le sein de sa mère. C’est pourquoi, par le processus de formation des symboles, l’enfant avait déplacé son intérêt sur une série d’objets allant du sein aux jouets : biberon-verre-tasse-toupie, et il avait transféré des relations et des émotions (colère, haine, angoisse de persécution, angoisse dépressive, culpabilité), des personnes sur ces objets22.

J’ai décrit ci-dessus, dans ce chapitre, la crainte qu’avait cet enfant en face d’un étranger, et j’ai illustré par cet exemple le clivage de l’imago maternelle (en ce cas, l’imago de la grand-mère), en une mère bonne et une mère mauvaise. La crainte de la mère mauvaise et l’amour de la mère bonne, qui se manifestaient intensément dans ses relations personnelles, étaient extrêmement marqués. Je pense que ces deux aspects des relations personnelles influençaient son attitude à l’égard des objets cassés.

Le mélange d’angoisses de persécution et d’angoisses dépressives qu’il a manifesté dans l’incident de la toupie cassée, en refusant d’entrer dans la pièce, puis quand il était à côté du placard aux jouets, montre qu’il craint que l’objet soit devenu un objet dangereux (angoisse de persécution) parce qu’il a été endommagé. Il n’y a cependant aucun doute sur la force des sentiments dépressifs qui agissaient aussi à ce moment. Toutes ces angoisses se trouvèrent allégées quand il put être rassuré par le fait que le petit chien (qui le remplaçait) était « joli », c’est-à-dire, bon, et était encore aimé par ses parents.


18 Au-delà du principe du plaisir (1920). Cf. chap. III où l’on donne une description de ce jeu.

19 Dans The Observation of Infants in a Set Situation (L’observation des bébés dans une situation collective), D. W. Winnicot a examiné en détail le jeu avec la bobine de fil.

20 Deuil et mélancolie (1917).

21 Comme je l’ai fait remarquer dans le chapitre précédent, bien que les expériences cruciales des sentiments dépressifs et des défenses contre eux se produisent pendant la première année de vie, l’enfant met des années à surmonter ses angoisses de persécution et ses angoisses dépressives. Elles sont sans cesse activées et sans cesse surmontées au cours de la névrose infantile. Mais ces angoisses ne sont jamais détruites, et elles peuvent donc toujours ressurgir, bien que dans une moindre mesure, pendant toute la vie.

22 En ce qui concerne l’importance de la formation des symboles pour la vie psychique, cf. chap. III, et aussi mes articles Infant Analysis (L’analyse des bébés) et The Importance of Symbol-Formation in the Development of the Ego (L’importance de la formation des symboles dans le développement du moi).