Conclusion

Notre connaissance des facteurs constitutionnels et de leur interaction est encore incomplète. Dans les chapitres qui constituent ma contribution à ce livre, j’ai mentionné certains de ces facteurs, que je vais maintenant résumer. La capacité innée du moi de tolérer l’angoisse peut dépendre de sa plus ou moins grande cohésion à la naissance ; ce qui agit en retour dans le sens d’une activité plus ou moins grande des mécanismes schizoïdes, et, en même temps, dans le sens d’une plus ou moins grande capacité d’intégration. D’autres facteurs, présents dès le début de la vie postnatale, sont la capacité d’amour, la force de la voracité et des défenses contre elle.

Je pense que ces facteurs en interrelation sont l’expression de certains états de fusion entre les pulsions de vie et les pulsions de mort. Ces états ont une influence fondamentale sur les processus dynamiques par lesquels les pulsions destructrices sont contrebalancées et adoucies par la libido, processus déterminants dans la structuration de la vie inconsciente du bébé. Depuis le début de la vie postnatale, les facteurs constitutionnels sont liés aux facteurs externes, et avant tout à l’expérience de la naissance et aux situations primitives d’être soigné et alimenté23. En outre, et nous avons de bonnes raisons de le supposer, l’attitude inconsciente de la mère agit puissamment, dès les premiers jours, sur les processus inconscients du bébé.

C’est pourquoi nous ne pouvons pas conclure que les facteurs constitutionnels peuvent être considérés comme séparés des facteurs provenant du milieu, et vice versa. Ils contribuent tous à former les tout premiers phantasmes, les angoisses et les défenses les plus primitifs qui, bien qu’ils se rapportent à certains modèles typiques, sont infiniment variables. C’est le terrain où croissent la personnalité et le psychisme individuels.

J’ai essayé de montrer qu’en observant soigneusement les bébés nous pouvons obtenir une certaine connaissance intuitive de leur vie émotionnelle, aussi bien que certaines indications sur leur développement psychique à venir. Ces observations, dans les limites que j’ai mentionnées plus haut, confirment en une certaine mesure mes idées sur les premiers stades du développement. Ces idées ont été obtenues au cours de la psychanalyse d’enfants et d’adultes, dans la mesure où j’ai pu suivre leurs angoisses et leurs défenses jusqu’à leur première enfance. On peut se rappeler que la découverte par Freud du complexe d’Œdipe dans l’inconscient de patients adultes a amené à une observation plus éclairée des enfants, observation qui a, en retour, pleinement confirmé ses conclusions théoriques. Pendant les dernières décades, les conflits inhérents au complexe d’Œdipe ont été plus généralement reconnus, et il en a résulté une compréhension plus grande des difficultés émotionnelles de l’enfant ; mais tout cela s’applique surtout à des enfants à un stade de développement plus avancé. La vie psychique des très jeunes enfants est encore un mystère pour la plupart des adultes. Je dirais même qu’une observation plus serrée des bébés, stimulée par la connaissance croissante des premiers processus psychiques qui dérive de la psychanalyse des jeunes enfants, devrait amener avec le temps à une meilleure compréhension de la vie émotionnelle du bébé.

Je me suis proposé de montrer, dans certains chapitres de ce livre et dans des travaux précédents, que des angoisses de persécution et des angoisses dépressives exagérées chez les petits bébés ont une influence capitale dans la psychogenèse des troubles psychiques. Dans ce chapitre, j’ai fait remarquer maintes fois qu’une mère compréhensive peut, par son attitude, diminuer les conflits de son bébé, et l’aider ainsi dans une certaine mesure, à dominer plus efficacement ses angoisses. Une compréhension plus pleine et plus générale des angoisses de petits bébés, et de leurs besoins émotionnels, pourra donc diminuer les souffrances du premier âge, et préparer ainsi le terrain à un plus grand bonheur et à une plus grande stabilité dans la vie ultérieure.


23 Des études récentes sur les modalités du comportement prénatal, décrites et résumées en particulier par A. Geseli. (The Embryology of Behavtour (L’embryologie du comportement)) donnent à penser sur l’existence d’un moi rudimentaire, et sur la mesure où des facteurs constitutionnels agissent déjà sur le fœtus. C’est encore une question non résolue que de savoir si l’état psychique et physique de la mère influence le fœtus en ce qui concerne les facteurs constitutionnels mentionnés ci-dessus.