Notes de chapitre

N. Ch. I (p. 229) :

Je voudrais attirer l’attention sur l’un des aspects fondamentaux de ce problème. Mon travail psychanalytique m’a amenée à penser que le nouveau-né sent inconsciemment qu’il existe un objet d’une bonté sans pareille, duquel on peut obtenir une gratification maxima, et que cet objet est le sein de la mère. Je crois en outre que cette connaissance inconsciente implique que la relation avec le sein maternel et le sentiment de posséder le sein se développent même chez des enfants qui ne sont pas nourris au sein. Cela expliquerait le fait, déjà mentionné, que les bébés nourris au biberon introjectent, eux aussi, le sein maternel dans ses aspects bons et dans ses aspects mauvais. La capacité d’un bébé allaité au biberon d’établir le sein bon en sécurité dans son monde intérieur dépend d’une multiplicité de facteurs internes et externes, parmi lesquels la capacité innée d’amour joue un rôle capital.

Le fait qu’au début de la vie postnatale il existe une connaissance inconsciente du sein, et que l’enfant ait l’expérience de sentiments à l’égard du sein, ne peut être conçu que comme un héritage phylogénétique.

Considérons maintenant le rôle que jouent tes facteurs ontogénétiques dans ces processus. Nous avons toute raison de supposer que les pulsions du bébé liées aux sensations de sa bouche l’orientent vers le sein de sa mère, parce que l’objet des désirs pulsionnels les plus primitifs est le mamelon, et que leur finalité est de téter le mamelon. Ceci impliquerait que la tétine du biberon ne peut pas remplacer pleinement le mamelon désiré, que le biberon ne peut avoir l’odeur désirée, ni la douceur ni la chaleur du sein maternel. Cependant, malgré le fait que le bébé puisse accepter volontiers l’allaitement au biberon, et y prendre du plaisir (particulièrement si on établit une situation semblable à l’allaitement au sein), il peut encore sentir qu’il ne reçoit pas la gratification maxima, et il peut par suite sentir une nostalgie profonde de l’objet sans pareil qui pourrait la lui donner.

Le désir d’objets idéaux inaccessibles est une caractéristique générale de la vie psychique, parce qu’il provient des diverses frustrations que l’enfant subit dans sa croissance, et qui culminent dans la nécessité de renoncer à l’objet œdipien. Les sentiments de frustration et les ressentiments mènent à des phantasmes régressifs, et se centralisent rétrospectivement sur des privations éprouvées dans la relation avec le sein maternel, même chez des personnes qui ont été allaitées de façon satisfaisante. J’ai cependant observé, dans une grande quantité d’analyses, que, chez des personnes qui n’ont pas été allaitées au sein, la nature de la nostalgie d’un objet inaccessible présente une intensité et une qualité particulières, quelque chose de si profondément enraciné que son origine dans la première expérience de l’allaitement et dans la première relation d’objet du bébé devient apparente. Ces émotions sont d’intensité variable entre un individu et un autre, et ont des effets différents sur le développement psychique. Par exemple, chez certaines personnes, le sentiment d’avoir été privé du sein peut contribuer à former un ressentiment et un sentiment d’insécurité puissants – avec des implications diverses pour les relations d’objet et pour le développement de la personnalité. Chez d’autres personnes le désir de l’objet sans pareil qui, bien qu’il les ait déçues, est encore senti comme existant quelque part, peut influencer puissamment certaines voies de sublimations, la recherche d’un idéal, ou de normes élevées pour leurs propres réalisations.

Je comparerai maintenant ces observations avec une assertion de Freud. Au sujet de l’importance fondamentale de la relation du bébé avec le sein de sa mère et avec sa mère. Freud dit :

« Le fondement phylogénétique a tellement plus d’importance dans tout cela que l’expérience personnelle accidentelle, que la différence n’est pas grande entre l’enfant qui a réellement tété le sein, et celui qui a été élevé au biberon et n’a jamais joui de la tendresse d’un soin maternel. L’évolution suit la même voie dans les deux cas ; mais il se peut que dans le second cette nostalgie soit la plus forte de toutes » (An Outline of Psycho-Analysis, p. 56) (les italiques sont de moi).

Freud attribue ici au facteur phylogénétique une importance tellement déterminante que l’expérience réelle de l’allaitement du bébé devient relativement sans importance. Cela va plus loin que les conclusions auxquelles mon expérience m’a amenée. Cependant, dans le passage que j’ai mis en italique, Freud semble considérer la possibilité que le manque d’expérience d’allaitement au sein soit senti comme une privation, car autrement nous ne pourrions pas rendre compte de la nostalgie du sein maternel, « la plus forte de toutes ».

N. Ch. II (p. 238) :

J’ai montré que les processus d’intégration qui s’expriment dans la synthèse que fait le bébé de ses émotions contrastantes envers sa mère – et par conséquent le rapprochement des aspects bons et mauvais de l’objet – sous-tendent l’angoisse dépressive et la position dépressive. Ceci implique que ces processus sont dès le début en rapport avec l’objet. Dans l’expérience du sevrage, c’est l’objet aimé primitif qui est senti comme perdu et par conséquent l’angoisse de persécution et l’angoisse dépressive qui s’y rapportent sont renforcées. Le début du sevrage constitue ainsi une crise majeure dans la vie du bébé et les conflits de celui-ci atteignent une autre apogée pendant l’étape finale du sevrage. Chaque détail de la manière dont le sevrage est conduit répercute sur l’intensité de l’angoisse dépressive du bébé et peut accroître ou diminuer sa capacité d’élaboration de la position dépressive. C’est ainsi qu’un sevrage mesuré et lent agit favorablement alors qu’un sevrage brusque, en renforçant d’un coup l’angoisse, peut entraver le développement émotionnel. Un certain nombre de questions pertinentes peuvent être soulevées ici. Par exemple, quel est l’effet de la substitution du biberon à l’allaitement au sein pendant les premières semaines, voire les premiers mois de la vie ? Nous avons des raisons de supposer que cette situation diffère du sevrage habituel, qui commence vers le cinquième mois. Étant donné la prédominance de l’angoisse de persécution dans les trois premiers mois, cela impliquerait-il que cette forme d’angoisse soit accrue par le sevrage précoce, ou au contraire, cette expérience produirait-elle le surgissement plus précoce de l’angoisse dépressive chez le bébé ? La prévalence de l’une ou l’autre de ces issues peut dépendre en partie de facteurs externes (tels que le moment effectif où le sevrage est commencé et la façon dont la mère oriente cette situation), en partie de facteurs internes qui peuvent être résumés dans les grandes lignes comme la force de la capacité inhérente d’amour et d’intégration – qui à son tour implique également une force inhérente du moi au début de la vie. Ces facteurs, comme je l’ai soutenu à plusieurs reprises, sous-tendent la capacité du bébé d’établir son objet bon de façon sûre, et même peut-être, dans une certaine mesure, s’il n’a jamais eu l’expérience d’être allaité au sein.

Une autre question a trait aux effets d’un sevrage tardif, comme c’est l’habitude chez les peuples primitifs et également dans certains secteurs des communautés civilisées. Je n’ai pas suffisamment de données sur lesquelles fonder une réponse à cette question. Je puis cependant dire pour autant que je puisse en juger selon l’observation et selon l’expérience psychanalytique, qu’il existe une période optima pour le début du sevrage vers le milieu de la première année. À ce moment le bébé traverse la position dépressive et le sevrage l’aide en quelque façon à élaborer les inévitables sentiments dépressifs. Au cours de ce processus il est soutenu par la diversité croissante des relations d’objets, des intérêts, des sublimations et des défenses qui se développent pendant cette étape.

En ce qui concerne la terminaison du sevrage – c’est-à-dire le moment où l’enfant cesse définitivement de téter pour boire dans une tasse – il est plus difficile de faire une suggestion générale au sujet de l’époque optima. Ici les besoins individuels de l’enfant, qui à cette étape peuvent être plus facilement appréciés par l’observation, constituent le critère décisif.

Chez certains bébés il existe encore un stade ultérieur dans le processus de sevrage qui doit être considéré : l’abandon de la succion du pouce ou des doigts. Certains bébés y renoncent sous la pression de la mère ou de la nourrice mais, selon mes observations, même si les enfants paraissent renoncer à sucer leurs doigts de leur plein gré (et ici également, les influences externes ne peuvent être totalement négligées) ceci occasionne des conflits, de l’angoisse et des sentiments dépressifs caractéristiques du sevrage, avec, en certains cas, perte de l’appétit.

La question du sevrage est liée au problème plus général de la frustration. Celle-ci, si elle n’est point excessive (et nous devons rappeler ici que, jusqu’à un certain point, les frustrations sont inévitables) peut même aider l’enfant à s’arranger de ses sentiments dépressifs. Car l’expérience même de surmonter la frustration tend à fortifier le moi et fait partie du travail de deuil qui soutient l’enfant dans l’administration de la dépression. Plus spécifiquement, la réapparition de la mère donne une preuve toujours renouvelée qu’elle n’a pas été détruite et qu’elle n’est pas devenue la mère mauvaise, ce qui implique que l’agressivité de l’enfant n’a pas eu les conséquences qu’il craignait. Il existe ainsi un équilibre délicat et variable d’un individu à l’autre entre les effets nuisibles et bienfaisants de la frustration, cet équilibre étant déterminé par un grand nombre de facteurs internes et externes.

N. Ch. III (p. 242) :

Je soutiens que la position schizoparanoïde et la position dépressive font partie toutes deux du développement normal. Mon expérience m’a amenée à conclure que si dans la première enfance l’angoisse de persécution et l’angoisse dépressive sont excessives par rapport à la capacité de s’arranger à tout moment de l’angoisse, ceci peut avoir pour résultat un développement pathologique de l’enfant. J’ai décrit dans le chapitre antérieur la division dans la relation avec la mère (la mère « bonne » et la mère « mauvaise »), caractéristique d’un moi non encore suffisamment intégré, ainsi que des mécanismes de clivage qui sont à leur apogée pendant les trois ou quatre premiers mois de vie. Normalement, les fluctuations de la relation avec la mère, et les états temporaires d’isolement – influencés par les processus de clivage – ne peuvent pas être facilement appréciés, car à ce stade ils sont étroitement liés à l’état de non-maturité du moi. Cependant quand le développement ne se fait pas de façon satisfaisante nous percevons certaines indications de cet échec. J’ai fait référence dans ce chapitre à certaines difficultés typiques qui indiquent que la position schizoparanoïde n’a pas été élaborée de façon satisfaisante. Bien que la description diffère en quelques points, tous les exemples proposés ont un point important en commun : un trouble dans le développement des relations d’objet qui peut déjà être observé pendant les trois ou quatre premiers mois de la vie.

En outre, certaines difficultés font partie du processus normal du passage à travers la position dépressive, tel que l’inquiétude, l’irritabilité, le sommeil agité, la nécessité accrue d’attirer l’attention, et des changements dans l’attitude envers la mère et la nourriture. Si ces troubles sont trop marqués et persistent trop longtemps, ils peuvent indiquer un échec dans l’élaboration de la position dépressive et peuvent devenir ultérieurement la base d’une maladie maniaque-dépressive. L’échec dans l’élaboration de la position dépressive peut cependant avoir un autre résultat : certains symptômes, tels que le détachement de la mère et d’autres personnes peuvent se stabiliser au lieu d’être transitoires et partiels. Si en même temps l’enfant devient plus apathique, échoue dans le développement d’intérêts croissants et l’acceptation de substituts qui accompagnent normalement les symptômes dépressifs et constituent en partie un moyen de les surmonter, nous pouvons supposer que la position dépressive ne s’élabore pas de façon satisfaisante ; qu’une régression à la position antérieure, la position schizoparanoïde, a eu lieu ; régression à laquelle nous devons attribuer une grande importance.

Je répète les conclusions avancées dans mes ouvrages antérieurs : l’angoisse de persécution et l’angoisse dépressive, si elles sont excessives, peuvent conduire à des maladies mentales graves et à la déficience intellectuelle chez l’enfant. Ces deux formes d’angoisse fournissent également des points de fixation aux psychoses paranoïdes, schizophréniques et maniaques-dépressives de la vie adulte.

N. Ch. IV (p. 243) :

Freud cite le plaisir que prend le bébé quand sa mère, jouant avec lui, cache son visage, puis réapparaît. (Freud n’indique pas l’époque de l’enfance à laquelle il se réfère, mais on peut supposer, d’après la nature du jeu, qu’il s’agit de bébés au milieu ou à la fin de leur première année, et peut-être aussi de bébés plus âgés.) À ce propos il dit que le bébé « … ne peut pas encore distinguer l’absence temporaire de la perte durable. Quand il n’a pas vu sa mère une fois, il se comporte comme s’il ne devait jamais la revoir, et il a besoin d’expériences consolatrices, répétées, pour apprendre qu’à cette disparition a coutume de suivre la réapparition de sa mère » (Inhibition, symptôme et angoisse, trad. Jury et Fraenkel, p. 108.)

En ce qui concerne les conclusions ultérieures, on trouve la même différence d’opinions que dans l’interprétation du jeu de la bobine de fil qui a été déjà cité. Selon Freud, l’angoisse ressentie par un petit enfant, quand sa mère lui manque, produit « … une situation traumatisante, lorsqu’il sent, au moment même, un besoin que sa mère devrait apaiser ; mais quand ce besoin n’est plus actuel, cela change, et il se croit en face d’une situation dangereuse. La première condition d’angoisse que le moi lui-même a introduite est donc celle de la perception de la perte de l’objet aimé, condition d’angoisse qui équivaut à celle de la perte de l’objet aimé lui-même. Une perte d’amour n’entre pas encore en considération ; plus tard, seulement, l’expérience enseigne que l’objet aimé peut continuer à exister, mais être devenu malveillant à l’égard de l’enfant, et alors la perte de l’amour de la part de l’objet aimé surgit comme un danger et une condition d’angoisse qui sont nouveaux et beaucoup plus persistants » (loc. cit., p. 108). À mon avis, que j’ai exprimé bien des fois et que je résume ici, le bébé ressent à l’égard de sa mère de l’amour aussi bien que de la haine, et, lorsqu’elle lui manque et que ses besoins ne sont pas satisfaits, il sent son absence comme la conséquence de ses propres pulsions destructrices. Il en résulte l’angoisse paranoïde (que la mère bonne se soit transformée en une mère irritée et persécutrice) et le deuil, la culpabilité et l’angoisse (que la mère aimée ait été détruite par son agressivité). Ces angoisses qui constituent la position dépressive sont constamment surmontées, par exemple, grâce à un jeu de nature consolante.

Après avoir considéré quelques différences d’opinion au sujet de la vie émotionnelle et des angoisses des bébés, je voudrais attirer l’attention sur un passage tiré du même texte que la citation précédente, et où Freud semble nuancer ses conclusions au sujet du deuil. Il écrit : « … Quand la séparation de l’objet aimé crée-t-elle l’angoisse ? Quand produit-elle le deuil ? Et quand peut-être seulement la douleur ? Disons tout de suite qu’il n’y a pas d’espoir de trouver des réponses complètes à ces questions. Nous nous bornerons, partant, modestement, à tracer quelques lignes de démarcation et à indiquer quelques pistes à suivre » (loc. cit., p. 107).