I.

Les conclusions théoriques présentées dans le chapitre antérieur sont tirées du travail psychanalytique avec de jeunes enfants1. Nous attendrions que ces conclusions soient appuyées par des observations sur le comportement des bébés pendant la première année de vie. Ce témoignage corroboratif a cependant ses limites, car, à notre connaissance, les processus inconscients ne se révèlent que partiellement dans le comportement, qu’il s’agisse d’enfants ou d’adultes. Retenant cette restriction, nous pouvons obtenir de l’étude des bébés quelque confirmation des découvertes psychanalytiques.

De nombreux détails du comportement du bébé, qui, auparavant, avaient échappé à l’attention ou étaient restés énigmatiques, sont devenus plus compréhensibles et ont gagné en signification du fait de notre connaissance croissante des premiers processus inconscients ; en d’autres termes, notre faculté d’observation dans ce domaine particulier s’est aiguisée. Nous sommes assurément gênés dans notre étude des bébés par leur inaptitude à parler, mais il y a de nombreux détails du développement émotionnel primitif que nous pouvons recueillir par des moyens autres que le langage. Si néanmoins nous essayons de comprendre le bébé, nous n’avons pas seulement besoin de connaissances plus amples, mais aussi d’une pleine sympathie envers lui – une sympathie fondée sur un rapport étroit de notre inconscient avec le sien.

Je proposerai maintenant de considérer quelques détails du comportement du bébé à la lumière des conclusions théoriques avancées dans plusieurs chapitres de ce livre. Comme je tiendrai ici peu compte des nombreuses variations qui se présentent dans la série des attitudes fondamentales, ma description sera forcément trop simplifiée. D’autre part, toutes les déductions que j’en tirerai au sujet du développement ultérieur doivent être nuancées par la considération suivante : dès le commencement de la vie postnatale, des facteurs externes influencent l’issue de chaque phase du développement. Même chez les adultes, on le sait, les attitudes et le caractère peuvent être influencés favorablement ou défavorablement par le milieu et les circonstances ; et cela s’applique encore beaucoup plus aux enfants. C’est pourquoi, en reliant les conclusions tirées de mon expérience psychanalytique à l’étude des bébés, je suggère seulement des lignes de développement possible, ou, dirions-nous peut-être, probables.

Le nouveau-né souffre de l’angoisse de persécution éveillée par le processus de la naissance et par la perte de la situation intra-utérine. Un accouchement prolongé ou difficile doit intensifier cette angoisse. Un autre aspect de cette situation d’angoisse est la nécessité imposée au bébé de s’adapter à des conditions entièrement nouvelles.

Ces sentiments sont quelque peu allégés par les diverses mesures qu’on prend pour lui donner de la chaleur, de l’appui, du confort – et en particulier par la gratification qu’il ressent à recevoir de la nourriture et à sucer le sein. Nous pouvons supposer que ces expériences, dont le point culminant est la première expérience de la tétée, marquent le début de la relation avec la mère « bonne ». Il semble que ces gratifications sont aussi orientées d’une certaine façon vers la compensation de la perte de l’état intra-utérin. Depuis la première expérience de l’alimentation, le fait de perdre, puis de récupérer l’objet aimé (le sein bon) devient une partie essentielle de la vie émotionnelle du bébé.

Les relations du bébé avec son premier objet, la mère, sont liées dès le début à ses relations avec la nourriture. C’est pourquoi l’étude des modèles d’attitudes fondamentaux à l’égard de la nourriture semble être la meilleure méthode pour comprendre les nourrissons2.

L’attitude initiale à l’égard de la nourriture varie d’une absence apparente de voracité jusqu’à une grande avidité. C’est pourquoi je résumerai ici rapidement quelques-unes de mes conclusions au sujet de la voracité : j’ai dit, dans le chapitre précédent, que la voracité surgit quand, dans l’interaction entre les pulsions libidinales et agressives, ces dernières sont renforcées ; la voracité peut être intensifiée dès le début par l’angoisse de persécution. D’autre part, comme je l’ai fait remarquer, les toutes premières inhibitions dans l’alimentation du bébé peuvent, elles aussi, être attribuées à l’angoisse de persécution. Cela signifie que l’angoisse de persécution intensifie la voracité en certains cas, et l’inhibe en d’autres. Puisque la voracité est inhérente aux premiers désirs dirigés vers le sein, elle a une influence vitale sur la relation de l’enfant avec la mère et sur les relations d’objet en général.


1 L’analyse des adultes, si elle est menée jusqu’aux niveaux profonds du psychisme, apporte aussi un matériel similaire, et fournit une méthode de preuve convaincante au sujet des stades les plus primitifs du développement, comme au sujet des stades ultérieurs.

2 Au sujet de l’importance fondamentale des traits oraux dans la formation du caractère, cf. Abraham, Character-formation on the Genital Level of the Libido (La formation du caractère génital de la libido), Selected Papers (1925), chap. 25.