II.

On peut observer chez les bébés, même pendant les premiers jours de vie3, des différences considérables dans leur attitude à l’égard de la tétée, et ces différences deviennent encore plus prononcées au cours du temps. Nous devons naturellement tenir plein compte de chaque détail de la façon dont la mère alimente le bébé et le traite. On peut observer qu’une attitude d’abord prometteuse à l’égard de la nourriture peut être perturbée par de mauvaises conditions d’alimentation, alors que des difficultés dans la tétée peuvent souvent être adoucies par l’amour et la patience de la mère4. Certains enfants qui, quoique bons mangeurs, ne présentent pas un voracité marquée, présentent des signes indubitables d’amour et d’intérêt croissant envers leur mère à une phase extrêmement précoce – attitude qui contient certains éléments essentiels d’une relation d’objet. J’ai vu des bébés de pas plus de trois semaines interrompre leur tétée un petit moment pour jouer avec le sein de leur mère ou regarder son visage. J’ai aussi observé que de petits bébés – même dès le second mois – qui étaient sur les genoux de leur mère dans des moments éveillés après la tétée, la regardaient, écoutaient sa voix, et y répondaient par l’expression de leur visage ; c’était comme une conversation tendre entre la mère et le bébé. Un tel comportement implique que la gratification tient autant à l’objet qui donne la nourriture qu’à la nourriture elle-même. Des indications nettes d’une relation d’objet à une phase très précoce, si elles accompagnent le plaisir à prendre de la nourriture, sont à mon avis un heureux augure pour les relations futures avec les personnes et pour le développement dans son ensemble. On pourrait conclure que chez ces enfants l’angoisse n’est pas excessive par rapport à la force du moi, c’est-à-dire que le moi est déjà en une certaine mesure capable de supporter la frustration et l’angoisse et de s’en arranger. En même temps, nous devons supposer que la capacité d’amour innée qui apparaît dans une première relation d’objet ne peut se développer librement que si l’angoisse n’est pas excessive.

Il est intéressant de considérer de ce point de vue le comportement de certains bébés dans les premiers jours de leur vie, tels qu’ils sont décrits par Middlemore sous le nom de « nourrissons dormeurs et satisfaits »5. Elle rend compte de leur comportement dans les termes suivants : « Comme leur réflexe de succion n’était pas immédiatement stimulé, ils étaient libres de s’approcher du sein de plusieurs manières. » Ces bébés dès le quatrième jour se nourrissaient régulièrement et ils étaient très tranquilles dans leur façon de s’approcher du sein. « … ils semblaient aimer lécher le mamelon et le toucher avec la bouche autant que de téter. L’habitude de jouer était une conséquence intéressante de la distribution précoce du sentiment de plaisir : l’un des bébés dormeurs préférait commencer chaque repas en jouant avec le mamelon, au lieu de le téter. Pendant la troisième semaine, la mère s’arrangea pour déplacer le jeu accoutumé à la fin de la tétée, et il persista pendant dix mois d’allaitement, pour les délices de la mère et de l’enfant » (loc. cit.). Puisque les « nourrissons dormeurs et satisfaits » ont donné plus tard de bons mangeurs, et en même temps ont continué le jeu au sein, je supposerais que chez eux la relation avec le premier objet (le sein) a été dès le début aussi importante que la gratification tirée de la tétée et de la nourriture. On pourrait aller encore plus loin. Il peut être dû à des facteurs somatiques que le réflexe de succion ne soit pas immédiatement stimulé chez certains bébés, mais il y a de bonnes raisons de supposer que des processus psychiques interviennent aussi. Je dirais que la façon tranquille de s’approcher du sein précédant le plaisir de la tétée peut elle aussi provenir en une certaine mesure de l’angoisse.

J’ai mentionné dans le précédent chapitre mon hypothèse que les difficultés dans la tétée qui se produisent au début de la vie sont liées à l’angoisse de persécution. Les pulsions agressives du bébé à l’égard du sein tendent à le transformer dans son psychisme en un objet dévorant semblable à un vampire, et cette angoisse pourrait inhiber la voracité, et par suite le désir de téter. J’en concluerais que « le nourrisson dormeur et satisfait » pourrait administrer cette angoisse en refrénant le désir de téter jusqu’à ce qu’il ait établi une relation libidinale sûre avec le sein en le léchant et en le touchant avec sa bouche. Cela impliquerait que dès le début de la vie postnatale, certains bébés tentent de contrebalancer l’angoisse de persécution au sujet du sein « mauvais » en établissant une « bonne » relation avec le sein. Les bébés qui sont capables à une phase si précoce de se tourner si clairement vers l’objet semblent avoir, comme je l’ai dit plus haut, une forte capacité d’amour.

Considérons de ce point de vue un autre des groupes que décrit Middlemore. Elle a observé que, sur sept « nourrissons actifs et satisfaits », quatre mordaient le mamelon, et que ces nourrissons « ne mordaient pas le mamelon pour avoir une meilleure prise sur lui ; les deux bébés qui mordaient le plus souvent avaient facilement accès au sein ». En outre, « les bébés actifs qui mordaient le sein le plus souvent semblaient prendre quelque sorte de plaisir à mordre ; leur morsure était sans hâte et très différente de la façon dont les bébés insatisfaits mâchonnent et triturent le sein… »6. Cette première expression du plaisir de mordre pourrait nous amener à conclure que les pulsions destructrices étaient sans frein chez ces enfants, et que la voracité et le désir libidinal de téter étaient donc libres d’obstacles. Cependant, même ces bébés n’étaient pas aussi libres d’inhibitions qu’on pourrait le croire, car trois sur sept « refusèrent quelques-uns de leurs premiers repas avec des luttes et des protestations hurlantes. Parfois ils se mettaient à hurler quand on les prenait et les mettait en contact avec le mamelon de la façon la plus gentille, et une défécation se produisait en même temps ; mais parfois, au repas suivant, ils tétaient avec application »7. Cela indique, à mon avis, que la voracité peut être renforcée par l’angoisse, par opposition à ce qui se passe chez les « nourrissons dormeurs et satisfaits », chez qui l’angoisse provoquait une restriction de la voracité.

Middlemore mentionne que sur les sept bébés « dormeurs et satisfaits » qu’elle a observés, six étaient tenus dans les bras très gentiment par leur mère, alors que chez certains « nourrissons insatisfaits » l’angoisse de la mère s’éveillait et elle s’impatientait. Cette attitude doit accentuer l’angoisse de l’enfant, ce qui établit un cercle vicieux.

En ce qui concerne les « nourrissons dormeurs et satisfaits », si, comme je l’ai dit, la relation avec le premier objet est utilisée comme méthode fondamentale pour neutraliser l’angoisse, toute perturbation dans la relation avec la mère doit éveiller l’angoisse et peut amener à de graves difficultés dans l’acceptation des aliments. L’attitude de la mère semble être moins importante dans le cas des « nourrissons actifs et satisfaits », mais cela peut prêter à erreur. À mon sens, chez ces bébés, le danger ne réside pas tellement dans des troubles d’alimentation (bien que chez des enfants très voraces des inhibitions de l’alimentation se produisent), que dans l’altération de la relation d’objet.

La conclusion est que chez tous les enfants les soins patients et compréhensifs de la mère sont de la plus grande importance depuis les premiers jours. On le voit de plus en plus à mesure que s’accroît notre connaissance de la première vie émotionnelle. Comme je l’ai fait remarquer : « Le fait qu’une bonne relation avec la mère et avec le monde extérieur aide le bébé à surmonter ses premières angoisses paranoïdes éclaire d’un jour nouveau l’importance des toutes premières expériences. Dès le début, l’analyse a toujours insisté sur l’importance des premières expériences de l’enfant, mais il me semble que c’est seulement depuis que nous connaissons mieux la nature et le contenu de ses premières angoisses, et l’interaction continuelle entre ses expériences réelles et sa vie phantasmatique, que nous sommes capables de comprendre pleinement pourquoi le facteur externe est si important »8.

À chaque phase les angoisses de persécution et les angoisses dépressives peuvent être réduites ou, si c’est le cas, augmentées par l’attitude de la mère ; et la mesure dans laquelle des images bienveillantes ou persécutrices vont prédominer dans l’inconscient du bébé est fortement influencée par ses expériences réelles, d’abord avec sa mère, mais bientôt après avec son père et d’autres membres de la famille.


3 Michael Balint (dans Individual Différences in Early Infancy (Les différences individuelles dans la première enfance), pp. 57-79, 81-117) a conclu, d’observations sur 100 bébés dont l’âge s’échelonnait de cinq jours à huit mois, que le rythme des tétées varie d’un bébé à l’autre, chacun d’eux possédant son rythme ou ses rythmes individuels.

4 Il ne faut pas oublier cependant que, malgré l’importance de ces premières influences, l’impact du milieu est de la plus grande importance à chaque phase du développement de l’enfant. Même l’effet salutaire des premiers soins peut être annulé en une certaine mesure par des expériences nocives, tout comme des difficultés surgies dans la première partie de la vie peuvent être diminuées ensuite par des expériences bénéfiques. Nous devons nous rappeler aussi que certains enfants semblent supporter des conditions extérieures insatisfaisantes sans grand dommage pour leur caractère et leur stabilité psychique, quand, chez certains autres, des difficultés sérieuses surgissent et persistent en dépit de circonstances favorables.

5 The Nursing Couple (Le couple mère-nourrisson), pp. 49-50.

6 Middlemore pense que le désir de mordre fait partie du comportement agressif du bébé à l’égard du mamelon bien avant qu’il ait des dents et même bien qu’il saisisse rarement le sein avec ses gencives. À ce propos (loc. cit., pp. 58-9), elle se réfère à Waller (article Allaitement dans The Practitioner’s Encyclopedia of Midwifery and the Diseases of Women) qui « parle de bébés excités qui mordent le sein avec colère et l’attaquent avec une vigueur pénible ».

7 Loc. cit., pp. 47-8.

8 Cf. A Contribution to the Psychogenesis of Manic-Depressive States (Contribution à la psychogenèse des états maniaques-dépressifs), (1934).