III.

Le lien étroit entre un bébé et sa mère est centré sur sa relation avec le sein. Bien que, dès les premiers jours, le bébé réponde aussi à d’autres aspects de la mère – sa voix, son visage, ses mains – les expériences fondamentales du bonheur et de l’amour, ou de la frustration et de la haine, sont liées indissolublement au sein de la mère. Ce lien primitif avec la mère, qui se renforce à mesure que le sein est établi avec sécurité dans le monde interne, influence fondamentalement toutes les autres relations et avant tout la relation avec le père ; il sous-tend la capacité de constituer tout attachement profond et puissant envers une personne.

Chez les bébés élevés au biberon, celui-ci peut prendre la place du sein, s’il est donné dans une situation analogue à celle de l’allaitement, c’est-à-dire, s’il y a une proximité physique étroite avec la mère, et si le bébé est soigné et alimenté avec amour. Dans ces conditions, le bébé peut arriver à établir à l’intérieur de lui-même un objet qui soit senti comme la source primaire de bonté. En ce sens, il prend le sein bon à l’intérieur de lui-même, processus qui sous-tend une relation sûre avec la mère. Il semblerait cependant que l’introjection du sein bon (de la mère bonne) ne soit pas tout à fait la même chez les enfants qui sont nourris au sein et chez ceux qui ne le sont pas. Préciser ces différences et leur effet sur la vie psychique dépasserait le cadre de ce chapitre. (N. Ch. 1.)

Dans ma description des relations d’objet très primitives, j’ai fait allusion à des enfants qui s’alimentent bien, mais ne présentent pas une voracité excessive. Certains bébés très voraces montrent aussi précocement des signes d’intérêt croissant à l’égard des personnes ; signes où l’on peut cependant déceler une ressemblance avec leur attitude vorace à l’égard de la nourriture. Par exemple, un besoin violent de la présence des personnes semble souvent porter moins sur la personne elle-même que sur l’attention qu’on désire d’elle. Ces enfants supportent difficilement d’être laissés seuls et semblent avoir constamment besoin de gratification sous forme de nourriture ou bien sous forme d’attention. Cela indiquerait que la voracité est renforcée par l’angoisse, et qu’il y a une difficulté dans l’établissement de l’objet bon en sécurité dans le monde intérieur et dans l’édification de la confiance en la mère comme objet bon extérieur. Cette difficulté peut permettre d’en présager d’autres : par exemple un besoin de compagnie vorace et anxieux, qui s’accompagne souvent de la peur d’être seul, et peut produire des relations d’objet instables et transitoires qu’on pourrait décrire par le terme « promiscuité ».