V.

L’attitude du nourrisson à l’égard de la frustration est révélatrice. Certains bébés – et, entre eux, de bons mangeurs – peuvent refuser la nourriture quand un repas est retardé, ou bien ils présentent d’autres signes de perturbation dans leur relation avec leur mère. Les bébés qui manifestent à la fois du plaisir à manger et de l’amour pour leur mère supportent plus aisément la frustration en ce qui concerne la nourriture ; la perturbation consécutive dans leur relation avec leur mère est moins grave, et ses effets ne durent pas si longtemps. Cela indique que la confiance en la mère et l’amour pour elle sont relativement bien établis.

Ces attitudes fondamentales influencent aussi la façon dont l’alimentation au biberon (comme supplément ou comme substitut de l’alimentation au sein) est acceptée par de très petits bébés. Certains d’entre eux éprouvent un ressentiment puissant quand on introduit le biberon dans leur régime ; ils sentent que c’est une perte de l’objet bon primitif, et une privation imposée par la mère « mauvaise ». Ces sentiments ne se manifestent pas nécessairement par le refus de la nouvelle nourriture, mais l’angoisse de persécution et la méfiance éveillées par cette expérience peuvent perturber la relation avec la mère et par suite accentuer des angoisses phobiques, comme la peur des étrangers (à ce premier stade, l’aliment nouveau est en un certain sens, un étranger), ou bien des difficultés d’alimentation peuvent apparaître ensuite, ou encore l’acceptation de la nourriture sous ses formes sublimées (par exemple, la connaissance) peut être empêchée.

D’autres bébés acceptent la nouvelle nourriture avec moins de ressentiment. Cela implique une plus grande tolérance affective de la privation, ce qui est différent d’une soumission apparente à la privation, et provient d’une relation relativement sûre avec la mère qui permet au bébé de se tourner vers une nouvelle nourriture (et un nouvel objet) tout en maintenant son amour pour elle.

L’exemple suivant illustre la façon dont un bébé en vint à accepter des biberons en supplément de l’alimentation au sein. La petite fille A était bonne mangeuse (mais pas excessivement vorace) et elle présenta très tôt les signes de développement dans la relation d’objet que j’ai décrits plus haut. On pouvait voir cette bonne relation avec la nourriture et avec la mère dans sa façon tranquille de manger, et dans le plaisir évident qu’elle y prenait ; dans le fait qu’elle interrompait parfois son repas, dès l’âge de quelques semaines, pour regarder le visage de sa mère ou son sein, et, un peu après, dans celui de faire attention à sa famille de façon amicale pendant son repas. Au cours de la sixième semaine, on dut ajouter un biberon au repas de l’après-midi, parce que la mère n’avait pas assez de lait. A… prit le biberon sans difficulté. Cependant, à la dixième semaine elle manifesta deux après-midi des signes de manque d’envie de boire le biberon, mais elle le termina. Le troisième après-midi, elle refusa tout à fait de le prendre. Aucun trouble physique ou psychique n’apparaissait à ce moment ; le sommeil et l’appétit étaient normaux. La mère, sans vouloir la forcer, la mit dans son berceau après l’allaitement, pensant qu’elle allait dormir. L’enfant commença à crier de faim ; et la mère, sans la prendre dans ses bras, lui donna le biberon, qu’elle vida alors avec empressement. Le même fait se reproduisit dans les après-midi suivants : sur les genoux de sa mère, le bébé refusait le biberon, mais elle le prenait dès qu’on la mettait dans son berceau. Quelques jours après, le bébé accepta le biberon, même dans les bras de sa mère, et, cette fois le téta volontiers. Il n’y eut plus de difficultés quand on ajouta d’autres biberons.

Je supposerais que l’angoisse dépressive avait été en augmentant et avait, à ce moment, provoqué la répulsion du bébé à l’égard du biberon quand il était donné immédiatement après la tétée. Cela ferait penser à un éveil relativement précoce de l’angoisse dépressive9 ce qui, d’ailleurs, est en accord avec le fait que, chez ce bébé, la relation avec la mère s’était développée très tôt et de façon très intense. Des changements très remarquables dans cette relation s’étaient produits pendant les quelques semaines qui avaient précédé le refus du biberon. J’en concluerais que, du fait de l’accroissement de l’angoisse dépressive, la proximité du sein de la mère et son odeur accentuaient le désir du bébé d’être nourri par lui et la frustration causée par le fait qu’il fût vide. Quand elle était couchée dans son berceau, A. acceptait le biberon, à mon avis, parce que dans cette situation le nouvel aliment était maintenu séparé du sein désiré qui, à ce moment, était devenu le sein frustrateur et endommagé. De cette façon, elle a pu plus facilement garder sa relation avec sa mère sans obstacles provenant de la haine éveillée par la frustration, c’est-à-dire, conserver intacte la mère bonne (le sein bon).

Nous devons encore expliquer pourquoi, après quelques jours, le bébé accepta le biberon donné sur les genoux de sa mère, et n’eut plus de difficultés ultérieures à propos des biberons. Je pense que pendant ces quelques jours elle avait réussi à administrer suffisamment son angoisse pour accepter avec moins de ressentiment l’objet substitut en même temps que l’objet primitif ; cela impliquerait un premier pas vers la distinction entre l’aliment et la mère, distinction qui se révèle en général être d’une importance fondamentale pour le développement.

Je citerai maintenant un exemple dans lequel une perturbation de la relation avec la mère a surgi sans connexion immédiate avec une frustration à propos de la nourriture. Une mère m’a raconté que, quand son bébé, une petite fille, avait un mois, on l’avait laissé pleurer plus longtemps que d’habitude. Quand enfin la mère vint prendre l’enfant dans ses bras, elle la trouva dans un état « hystérique » ; le bébé la regardait d’un air terrifié, elle lui faisait évidemment grand-peur, et l’enfant ne semblait pas la reconnaître. Ce n’est qu’après quelque temps qu’elle put rétablir pleinement le contact avec sa mère. Il est significatif que ceci se produisit dans la journée, en état de veille, et peu après un repas. Cette enfant dormait bien d’ordinaire, mais elle se réveillait de temps en temps en pleurant sans raison apparente. Il y a de bonnes raisons de supposer que l’angoisse qui provoquait les pleurs de l’état de veille était aussi la cause du trouble du sommeil. Je dirais que, comme la mère n’était pas venue quand l’enfant avait besoin d’elle, elle s’était transformée dans l’esprit de l’enfant en mère mauvaise (persécutrice), et que, de ce fait, l’enfant ne parut pas la reconnaître et s’effraya à sa vue.

L’exemple suivant est aussi révélateur. Une petite fille de douze semaines, C…, avait été laissée dans le jardin en train de dormir. Elle s’éveilla et pleura pour appeler sa mère, mais ses pleurs ne furent point entendus, parce qu’il soufflait un vent très fort. Quand à la fin la mère vint la prendre dans ses bras, l’enfant avait déjà pleuré longtemps, sans aucun doute. Son visage était baigné de larmes, et ses pleurs, d’habitude plaintifs, s’étaient transformés en un hurlement incontrôlable. Elle fut transportée dans la maison, hurlant toujours, et les efforts de sa mère pour la calmer ne servirent à rien. À tout hasard, bien qu’il manquât encore une heure pour son prochain repas, la mère essaya de lui offrir le sein – remède qui n’avait jamais échoué les fois où l’enfant avait été bouleversée (quoiqu’elle n’eût jamais hurlé avec autant de force et de persistance auparavant). Le bébé prit le sein et se mit à téter vigoureusement, mais, après quelques gorgées, repoussa le sein et reprit ses hurlements. Elle continua jusqu’au moment où elle mit ses doigts dans sa bouche et commença à les sucer. Elle suçait souvent ses doigts, et maintes fois elle les avait mis dans sa bouche au moment où on lui offrait le sein. D’ordinaire, sa mère se contentait de retirer les doigts et de mettre le mamelon à la place, et le bébé commençait à manger. Cette fois, cependant, elle refusa le sein et recommença à hurler de toutes ses forces. Elle mit un petit moment à recommencer à se sucer les doigts ; sa mère la laissa les sucer quelques minutes, en la berçant et la calmant en même temps, jusqu’à ce que l’enfant fût assez calme pour prendre le sein et téter jusqu’à tomber endormie. Il semblerait que chez cette enfant, pour les mêmes raisons que dans l’exemple précédent, la mère (et le sein) fussent devenus mauvais et persécuteurs et que pour cela le sein ne pût être accepté. Après une tentative de téter, elle s’aperçut qu’elle ne pouvait pas rétablir la relation avec le sein bon. Elle se décida à se sucer les doigts, c’est-à-dire à recourir à un plaisir auto-érotique (Freud). J’ajouterais cependant que dans cet exemple le retrait narcissique était provoqué par la perturbation de la relation avec la mère, et que le bébé refusa de cesser de se sucer les doigts parce qu’ils étaient plus dignes de confiance que le sein. En les suçant, elle put récupérer la relation avec le sein interne ; et regagner ainsi une sécurité suffisante pour rénover une bonne relation avec le sein extérieur et avec la mère10. Ces deux exemples accroissent à mon avis notre connaissance du mécanisme des premières phobies, par exemple, de la peur provoquée par l’absence de la mère (Freud)11. Je dirais que les phobies qui se produisent dans les premiers mois de vie sont provoquées par l’angoisse de persécution qui perturbe la relation avec la mère intériorisée et avec la mère extérieure12.

La division entre la mère bonne et la mère mauvaise et la puissante angoisse (phobique) liée à la mère mauvaise sont également illustrées par l’exemple suivant. Un petit garçon de dix mois, D…, était porté dans les bras de sa grand-mère près de la fenêtre, et regardait la rue avec beaucoup d’intérêt. Quand il regarda autour de lui, il vit tout à coup, tout près de lui, le visage inconnu d’une vieille dame, venue en visite, qui venait d’entrer et se tenait à côté de sa grand-mère. Il eut une crise d’angoisse, qui ne put se calmer que lorsque sa grand-mère l’emmena hors de la pièce. J’en conclus qu’à ce moment l’enfant a senti que sa grand-mère « bonne » avait disparu, et que la personne étrangère représentait la grand-mère « mauvaise » (division fondée sur le clivage de la mère entre un objet bon et un objet mauvais). Je reviendrai ensuite sur cet exemple.

Cette explication des premières angoisses éclaire d’un jour nouveau la phobie des personnes étrangères (Freud). À mon avis, c’est l’aspect persécuteur de la mère (ou du père), aspect qui provient en grande partie des pulsions destructrices dont ils sont l’objet, qui est transféré sur les étrangers.


9 À mon avis, comme je l’ai dit dans le chapitre précédent, l’angoisse dépressive opère déjà dans une certaine mesure pendant les trois premiers mois de vie, et arrive à son point culminant pendant le second quart de la première année.

10 Voir chap. IV, IIe partie, section b), « L’autoérotisme, le narcissisme, et les toutes premières relations d’objet ».

11 Inhibition, symptôme et angoisse, trad. Jury-Fraenkel, p. 108.

12 Voir chap. VI et VIII.