VII.

Dans d’autres chapitres, j’ai décrit la position dépressive de plusieurs points de vue. Je vais considérer ici l’angoisse dépressive avant tout dans son rapport avec les phobies : jusqu’ici, je les ai liées seulement à l’angoisse de persécution et j’ai illustré ce point de vue par quelques exemples. Ainsi j’ai supposé que la petite fille de cinq mois, B…, était effrayée par sa mère qui s’était transformée dans son esprit de mère bonne en mère mauvaise, et que cette angoisse de persécution perturbait aussi son sommeil. Je dirais maintenant que la perturbation de sa relation avec sa mère était également provoquée par l’angoisse dépressive. Quand la mère n’est pas revenue, l’angoisse que la mère bonne fût perdue parce que la voracité et les pulsions agressives du bébé l’avaient détruite vint au premier plan ; cette angoisse dépressive était liée à la crainte persécutoire que la mère bonne ait été changée en mère mauvaise.

Dans l’exemple suivant, l’angoisse dépressive fut aussi éveillée par le fait que l’enfant eût senti le manque de sa mère. Depuis l’âge de six ou sept semaines, la petite fille C… avait été habituée à jouer sur les genoux de sa mère pendant l’heure qui précédait sa tétée de l’après-midi. Un jour, le bébé avait cinq mois et une semaine, la mère eut des visites et fut trop occupée pour jouer avec elle. Cependant, la petite fille reçut beaucoup d’attentions de la famille et des visiteurs. La mère lui donna la tétée de l’après-midi, la mit dans son lit comme d’habitude, et l’enfant sombra dans le sommeil. Deux heures après, elle s’éveilla en pleurant de façon continue ; elle refusa le lait (qu’on lui donnait parfois déjà à cette époque dans une cuiller, comme supplément, et qu’elle acceptait en général) et continua à pleurer. La mère abandonna la tentative de l’alimenter, et l’enfant resta sur ses genoux, très contente, pendant une heure, à jouer avec les doigts de sa mère. On lui donna alors son repas du soir à l’heure accoutumée, et elle s’endormit rapidement. Ce trouble était tout à fait inaccoutumé. Elle avait pu se réveiller d’autres fois après le repas de l’après-midi, mais c’était seulement dans une période de maladie (deux mois avant, à peu près) qu’elle s’était réveillée en pleurant. À part l’omission du jeu avec la mère, il n’y avait pas eu de rupture dans la routine habituelle qui pût expliquer que le bébé s’éveillât en pleurant. Il n’y avait pas de signes de faim ou de malaise physique ; elle avait été heureuse pendant la journée, et elle dormit bien la nuit qui suivit l’incident.

Je pense que les pleurs du bébé étaient provoqués par le manque du jeu avec la mère. C… avait une relation personnelle très puissante avec elle, et profitait toujours entièrement de cette heure particulière. Alors que, pendant d’autres périodes de veille, elle était très contente toute seule, à ce moment de la journée elle était inquiète et attendait évidemment que sa mère vînt jouer avec elle jusqu’au repas de l’après-midi. Si c’est l’absence de cette gratification qui a provoqué la perturbation de son sommeil, nous sommes amenés à d’autres conclusions. Nous devrions supposer que le bébé avait un souvenir de l’expérience de ce plaisir particulier à ce moment particulier de la journée ; que le moment de jeu n’était pas seulement pour le bébé une puissante satisfaction de ses désirs libidinaux, mais qu’il le sentait aussi comme une preuve de sa relation d’amour avec sa mère – en dernière analyse, de la possession sûre de la mère bonne ; et que cela lui donnait un sentiment de sécurité avant de s’endormir, sentiment lié au souvenir du moment de jeu. Son sommeil a été perturbé non seulement parce que cette gratification lui a manqué, mais aussi parce que cette frustration a éveillé chez l’enfant les deux formes de l’angoisse : l’angoisse dépressive d’avoir perdu la mère bonne à cause de ses pulsions agressives, avec les sentiments de culpabilité correspondants13 ; et aussi l’angoisse de persécution que la mère soit devenue mauvaise et destructrice. Ma conclusion générale est que, depuis l’âge de trois ou quatre mois, les deux formes d’angoisse sous-tendent les phobies.

La position dépressive est liée à quelques changements importants qu’on peut observer chez les bébés vers le milieu de la première année (quoiqu’ils commencent un peu plus tôt, et se développent progressivement). Les angoisses de persécution et les angoisses dépressives s’expriment à ce stade de différentes manières, par exemple, une tendance plus grande à s’agiter, un besoin accru d’attention, ou un désintérêt temporaire à l’égard de la mère, des attaques de colère soudaines, et une peur plus grande des étrangers ; de même, des enfants qui dorment bien d’ordinaire sanglotent parfois dans leur sommeil, ou s’éveillent subitement en pleurant, avec divers signes de peur ou de tristesse. À ce stade, l’expression faciale change considérablement ; la plus grande capacité de perception, l’intérêt plus grand à l’égard des gens et des choses et la réponse prompte aux contacts humains, tout cela se reflète dans l’apparence de l’enfant. D’un autre côté, on voit des signes de tristesse et de souffrance qui, bien que transitoires, contribuent à rendre le visage plus capable d’exprimer des émotions de nature plus profonde et de nuances plus variées.


13 Chez des enfants un peu plus grands, on peut observer aisément que si on ne leur donne pas les signes particuliers d’affection qu’ils attendent au moment de se coucher, leur sommeil est facilement perturbé ; et que cette intensification du besoin d’amour au moment de se séparer est liée à des sentiments de culpabilité et au désir d’être pardonné et de se réconcilier avec la mère.