Les trois ou quatre premiers mois de la vie

(La position schizoparanoïde)2

I.

Au commencement de la vie postnatale, le bébé éprouve de l’angoisse qui provient d’origines internes et externes. Je soutiens depuis des années l’idée que l’action interne de l’instinct de mort donne naissance à la crainte de l’anéantissement, et que c’est cela qui constitue la cause première de l’angoisse de persécution. On peut trouver dans l’expérience de la naissance la première source externe de cette angoisse. Cette expérience, qui, selon Freud, constitue le patron de toutes les situations d’angoisse ultérieures, influence nécessairement les premières relations du bébé avec le monde extérieur3. Il semblerait qu’il ressent la souffrance et le malaise qu’il a supportés, aussi bien que la perte de l’état intra-utérin, comme une attaque provenant de forces hostiles, c’est-à-dire comme une persécution4. L’angoisse de persécution entre donc dès le début dans sa relation avec les objets, dans la mesure où il est exposé aux privations.

L’hypothèse que les premières expériences qu’a le bébé de l’allaitement et de la présence de sa mère sont le commencement de sa relation d’objet avec elle, est l’un des concepts fondamentaux présentés dans ce livre5. Cette relation est d’abord une relation avec un objet partiel, car les pulsions orales-libidinales et orales-destructrices sont spécialement dirigées, dès le début de la vie, vers le sein de la mère. Nous supposons qu’il y a toujours une interaction, bien que dans des proportions variables, entre les pulsions libidinales et les pulsions agressives, correspondant à la fusion entre les instincts de vie et les instincts de mort. On pourrait concevoir que dans les périodes exemptes de faim et de tension, il se produit un équilibre optimum entre les pulsions libidinales et les pulsions agressives. Cet équilibre est perturbé chaque fois que les pulsions agressives sont renforcées par des privations d’origine interne ou externe. Je suggère que cette altération dans l’équilibre entre la libido et l’agressivité donne naissance à l’émotion appelée « voracité », qui est d’abord et surtout de nature orale. Tout accroissement de voracité renforce le sentiment de frustration, et par conséquent les pulsions agressives. Chez les bébés où la composante agressive innée est puissante, l’angoisse de persécution, la frustration et la voracité s’éveillent facilement, ce qui contribue à la difficulté qu’éprouve le bébé à tolérer la privation et à administrer l’angoisse. Par conséquent, la force des pulsions destructrices par rapport aux pulsions libidinales constituerait la base constitutionnelle de l’intensité de la voracité.

Cependant, alors que dans certains cas l’angoisse de persécution peut intensifier la voracité, dans d’autres (comme je l’ai suggéré dans La psychanalyse des enfants), elle peut devenir la cause des premières inhibitions de l’alimentation.

Les expériences successives de gratification et frustration sont des stimuli puissants pour les pulsions libidinales et destructrices, pour l’amour et la haine. Il en résulte que le sein, dans la mesure où il gratifie, est aimé et senti comme « bon », et, dans la mesure où il est une source de frustration, est haï et senti comme « mauvais ». Cette antithèse très marquée entre le sein « bon » et le sein « mauvais » est due en grande partie au manque d’intégration du moi, ainsi qu’aux processus de clivage à l’intérieur du moi et dans sa relation avec l’objet. Il y a, cependant, de bonnes raisons de supposer que même pendant les trois ou quatre premiers mois de la vie, l’objet « bon » et l’objet « mauvais » ne sont pas complètement distincts l’un de l’autre dans le psychisme du bébé. Le sein de la mère, à la fois dans ses aspects « bons » et « mauvais », semble aussi se fondre pour lui dans la présence corporelle de celle-ci, et la relation du bébé avec elle comme personne se construit ainsi graduellement à partir de ce premier stade.

En plus des expériences de gratification et de frustration qui proviennent de facteurs externes, toute une série de processus intrapsychiques – avant tout l’introjection et la projection – contribuent à créer une relation double avec l’objet primitif. Le bébé projette ses pulsions amoureuses et les attribue au sein gratificateur (« bon ») comme il projette à l’extérieur ses pulsions destructrices et les attribue au sein frustrateur (« mauvais »). Simultanément, par introjection, un sein « bon » et un sein « mauvais » sont constitués à l’intérieur6. Ainsi l’image de l’objet, extérieur ou intériorisé, subit dans le psychisme du bébé une distorsion du fait de ses phantasmes, qui sont liés à la projection de ses pulsions sur l’objet. Le sein « bon » – externe et interne – devient le prototype de tous les objets aimants et gratificateurs, et le sein « mauvais » le prototype de tous les objets persécuteurs, internes ou externes. Les divers facteurs qui interviennent dans le sentiment qu’a le bébé d’être gratifié, le soulagement de la faim, le plaisir de sucer, l’absence de malaise et de tension, c’est-à-dire l’absence de privation, et l’expérience d’être aimé ; tout cela est attribué au sein « bon ». Réciproquement, toute frustration et tout malaise sont attribués au sein « mauvais » (persécuteur).

Je décrirai d’abord les modalités diverses de la relation du bébé avec le sein « mauvais ». Si nous considérons l’image qui existe du sein haï dans le psychisme du bébé – comme nous pouvons le voir rétrospectivement dans les analyses d’enfants et d’adultes – nous trouvons qu’il a acquis les qualités orales-destructrices des pulsions de l’enfant lui-même, quand il se trouve dans des états de frustration et de haine. Dans ses phantasmes destructeurs, il mord et il déchire le sein, il le dévore, il l’anéantit ; et il sent que le sein va l’attaquer de la même manière. Quand les pulsions sadiques-urétrales et sadiques-anales prennent de la force, le bébé attaque le sein en imagination avec de l’urine empoisonnée et des matières fécales explosives et il suppose que le sein va l’attaquer par le poison ou l’explosif. Les détails de ses phantasmes sadiques déterminent le contenu de sa peur des persécuteurs internes et externes – et d’abord de la vengeance du sein (« mauvais »)7.

Puisque les attaques phantasmatiques contre l’objet sont influencées essentiellement par la voracité, la crainte de la voracité de l’objet – par suite de la projection – est un élément essentiel de l’angoisse de persécution : le sein « mauvais » va dévorer l’enfant avec une voracité égale à celle des désirs de celui-ci.

Cependant, même au stade le plus primitif, l’angoisse de persécution est neutralisée en une certaine mesure par la relation du bébé avec le sein « bon ». J’ai déjà indiqué que, bien que ses sentiments se centrent sur la relation alimentaire avec la mère, relation représentée par le sein, d’autres aspects de la mère interviennent dès la première relation avec elle, car même de très jeunes bébés répondent au sourire de leur mère, au contact de ses mains, à sa voix, au fait d’être pris dans ses bras, à ses soins. La gratification et l’amour dont le bébé a l’expérience dans ces situations l’aident à neutraliser l’angoisse de persécution et même les sentiments de perte et de persécution suscités par l’expérience de la naissance. La proximité physique de la mère pendant l’allaitement – surtout en relation avec le sein « bon » – l’aide constamment à surmonter son regret de l’état antérieur qu’il a perdu, allège son angoisse de persécution, et augmente sa confiance en l’objet « bon » (N. Ch. 1).

II.

Il est caractéristique des émotions du très jeune enfant qu’elles soient d’une nature extrême et puissante. L’objet (« mauvais ») frustrateur est senti comme un persécuteur terrible, le sein « bon » tend à devenir le sein « idéal » qui satisferait le désir vorace d’une gratification illimitée, immédiate, interminable. Ainsi naît le sentiment d’un sein parfait et inexhaustible, toujours à portée, toujours gratificateur. Un autre facteur qui intervient dans l’idéalisation du sein « bon » est la force de la peur de persécution de l’enfant, qui crée le besoin d’être protégé contre les persécuteurs et va augmenter par suite le pouvoir de l’objet absolument gratificateur. Le sein idéalisé constitue le corollaire du sein persécuteur ; et, dans la mesure où l’idéalisation dérive du besoin d’être protégé contre les objets persécuteurs, il est un moyen de défense contre l’angoisse.

L’exemple de la gratification hallucinatoire peut nous aider à comprendre la façon dont se réalise le processus d’idéalisation. Dans cet état, la frustration et l’angoisse provenant des diverses sources sont écartées, le sein extérieur perdu est récupéré ; et le sentiment d’avoir le sein idéal à l’intérieur (de le posséder) est réactivé. Nous pouvons aussi supposer que l’enfant halluciné l’état prénatal dont il a la nostalgie. Le sein halluciné étant inexhaustible, la voracité est momentanément satisfaite. (Mais tôt ou tard, le sentiment de faim ramène l’enfant vers le monde extérieur, et il a de nouveau l’expérience de la frustration, avec toutes les émotions qu’elle suscite.) Plusieurs défenses et mécanismes fondamentaux entrent en jeu dans l’hallucination optative. L’un d’eux est le contrôle omnipotent de l’objet interne et externe, car le moi assume la possession complète du sein interne et du sein externe à la fois. En outre, dans cette hallucination, le sein persécuteur est maintenu bien à part du sein idéal, de même que l’expérience de la frustration est séparée de celle de la gratification. Il semble qu’une telle dissociation, qui va jusqu’à un clivage de l’objet et des sentiments du sujet à son égard, est liée au processus de dénégation. La dénégation dans sa forme la plus extrême – celle qu’on trouve dans la gratification hallucinatoire – va jusqu’à l’anéantissement de tout objet et de toute situation susceptible de frustrer, et se relie ainsi au fort sentiment d’omnipotence qui prévaut dans les premiers stades de la vie. La situation d’être frustré, l’objet qui provoque cette situation, les sentiments mauvais que la frustration suscite (et aussi certaines parties clivées du moi) sont sentis comme ayant disparu de l’existence, ayant été anéantis, et par ce moyen s’obtiennent la gratification et le soulagement de l’angoisse de persécution. L’anéantissement de l’objet persécuteur et de la situation de persécution est lié au contrôle omnipotent de l’objet dans sa forme la plus extrême. Je suggérerais que, dans une certaine mesure, ces processus interviennent aussi dans l’idéalisation.

Il semblerait que le moi primitif emploie aussi le mécanisme d’anéantissement d’un aspect clivé de l’objet et de la situation en des états autres que l’hallucination optative. Par exemple, dans les hallucinations de persécution, l’aspect effrayant de l’objet et de la situation semble prévaloir à un tel point que leur aspect « bon » est senti comme complètement détruit – processus qu’il m’est impossible d’examiner ici. Il semble que la mesure dans laquelle le moi maintient les deux aspects séparés varie considérablement selon les différents états, et qu’il dépende de cela que l’aspect dénié soit ou non senti comme totalement disparu de l’existence.

L’angoisse de persécution influence essentiellement ces processus. Nous pouvons supposer que, quand elle est moins forte, la portée du clivage est moindre, et que le moi est donc capable de s’intégrer lui-même et de synthétiser dans une certaine mesure ses sentiments à l’égard de l’objet. Il se pourrait bien que chacun de ces pas dans la voie de l’intégration ne puisse se produire que si, au moment considéré, l’amour envers l’objet prédomine sur les pulsions destructrices (en dernière instance : l’instinct de vie sur l’instinct de mort). La tendance du moi à s’intégrer peut donc, je pense, être considérée comme l’expression de l’instinct de vie.

La synthèse entre les sentiments amoureux et les pulsions destructrices à l’égard d’un seul et unique objet – le sein – donne naissance à l’angoisse dépressive, à la culpabilité, et au besoin de réparer l’objet aimé endommagé, le sein,« bon ». Ceci implique que l’ambivalence puisse être vécue à l’égard d’un objet partiel, le sein de la mère8. Pendant les tout premiers mois de la vie, ces états d’intégration tournent court. A ce stade la capacité du moi de réaliser l’intégration est encore naturellement très limitée – à cela contribue la force de l’angoisse de persécution et des processus dissociatifs, qui sont à leur apogée. Il semble que, parallèlement à la croissance, les expériences de synthèse et par conséquent d’angoisse dépressive, deviennent plus fréquentes et durent plus longtemps ; tout cela fait partie du développement de l’intégration. Avec le progrès dans l’intégration et la synthèse des émotions contrastantes à l’égard de l’objet, l’adoucissement des pulsions destructrices par la libido devient possible9. Cela conduit cependant à une diminution réelle de l’angoisse, qui est la condition fondamentale du développement normal.

Comme je l’ai suggéré, il y a de grandes variations dans la force, la fréquence et la durée des processus de clivage (non seulement entre les individus, mais aussi chez le même bébé à des moments différents). C’est un aspect de la complexité de la première vie émotionnelle, qu’une quantité de processus agissent dans une alternance très rapide, ou même, semble-t-il, simultanément. Par exemple, on peut voir qu’il existe en même temps que Ie clivage du sein en deux aspects, l’un aimé, l’autre haï (l’un « bon », l’autre « mauvais »), un clivage d’une autre nature qui suscite le sentiment que le moi – comme son objet – est en pièces ; ces processus sous-tendent les états de désintégration10. Ces états, comme je l’ai déjà fait remarquer, alternent avec d’autres dans lesquels se produisent dans une mesure croissante l’intégration du moi et la synthèse de l’objet.

Les premières méthodes de clivage influencent fondamentalement la façon dont se constitue le refoulement à un stade un peu plus avancé, et déterminent en retour le degré d’interaction entre la conscience et l’inconscient. En d’autres termes, la mesure dans laquelle les diverses parties du psychisme restent « poreuses » les unes par rapport aux autres est en grande partie déterminée par la force ou la faiblesse des premiers mécanismes schizoïdes11. Les facteurs externes jouent un rôle vital dès le début, car nous avons des raisons de supposer que chaque stimulation de la crainte de persécution renforce les mécanismes schizoïdes, c’est-à-dire la tendance du moi à se cliver lui-même et à cliver l’objet, alors que chaque expérience positive renforce la confiance en l’objet « bon », et favorise l’intégration du moi et la synthèse de l’objet.

III.

Quelques-unes des conclusions de Freud impliquent que le moi se développe en introjectant des objets. En ce qui concerne la toute première phase, le sein « bon », introjecté dans des situations de gratification et le bonheur, devient à mon avis une partie essentielle du moi, et renforce sa capacité d’intégration. En effet, ce sein « bon » intérieur – qui constitue aussi l’aspect secourable et bénin du premier surmoi – renforce chez l’enfant la capacité d’aimer ses objets et de leur faire confiance, accroît la stimulation à introjecter des objets « bons » et des situations « bonnes », et constitue donc une source essentielle de réconfort contre l’angoisse ; il devient le représentant de l’instinct de vie à l’intérieur. Cependant, l’objet « bon » ne peut remplir ces fonctions que s’il est vécu comme indemne, ce qui implique qu’il a été intériorisé avant tout avec des sentiments de gratification et d’amour. Ces sentiments présupposent que la gratification dans la tétée a été relativement libre de perturbations causées par des facteurs internes ou externes. La source principale de perturbations internes est constituée par l’excès des pulsions agressives, qui accentue la voracité et diminue la capacité de tolérer la frustration. En d’autres termes, quand dans la fusion des deux instincts, l’instinct de vie prédomine sur l’instinct de mort – et, par conséquent la libido sur l’agression – le sein « bon » peut être établi avec plus de sécurité dans le psychisme de l’enfant.

Cependant, les désirs sadiques-oraux de l’enfant, qui sont actifs depuis le commencement de la vie et sont facilement éveillés par la frustration provenant de sources internes ou externes, donnent constamment naissance au sentiment que le sein est détruit et réduit en pièces à l’intérieur du sujet, comme résultat de ses attaques voraces à son égard. Ces deux aspects de l’introjection existent côte à côte.

Le fait que ce soit le sentiment de frustration ou celui de gratification qui prédomine dans la relation du bébé avec le sein est sans aucun doute largement influencé par des circonstances externes, mais on ne peut douter que des facteurs constitutionnels, qui influencent dès le début la force du moi, doivent être pris en considération. J’ai suggéré antérieurement que la capacité du moi de tolérer la tension et l’angoisse, et donc, en quelque mesure, de tolérer la frustration, était un facteur constitutionnel12. Cette plus grande capacité innée de tolérer l’angoisse semble dépendre en dernière analyse de la prévalence de la libido sur les pulsions agressives, c’est-à-dire du rôle que l’instinct de vie joue dès le début dans la fusion des deux instincts.

Mon hypothèse suivant laquelle la libido orale qui s’exprime dans la fonction de téter rend l’enfant capable d’introjecter le sein (et le mamelon) comme un objet relativement indemne ne contredit pas la supposition que les pulsions destructrices ont leur plus grande puissance dans les tout premiers stades. Les facteurs qui influencent la fusion et la défusion des deux instincts sont encore obscurs, mais il y a toute raison de penser que le moi, dans sa relation avec le premier objet – le sein – est capable par moments de maintenir séparées la libido et l’agressivité, au moyen du clivage13.

Revenons maintenant au rôle joué par la projection dans les vicissitudes de l’angoisse de persécution. J’ai décrit autre part14 comment les pulsions sadiques-orales tendant à dévorer et à vider le sein maternel s’élaborent et se transforment en phantasmes qui tendent à dévorer et à vider le corps de la mère. Des attaques dérivées de toutes les autres sources de sadisme se relient bientôt à ces attaques orales et deux lignes principales de phantasmes sadiques se développent. La première – surtout sadique-orale et liée à la voracité – vise à vider le corps de la mère de tout ce qui est bon et désirable. La seconde forme d’attaque phantasmatique – surtout anale – consiste à emplir le corps de la mère de substances et de parties mauvaises de la personne qui sont clivées et projetées à l’intérieur de la mère. Ces substances ou parties de la personne sont surtout représentées par les excréments, qui deviennent le moyen d’endommager, de détruire ou de contrôler l’objet attaqué. Ou encore la personne tout entière – sentie comme personne « mauvaise » – entre dans le corps de la mère et en acquiert le contrôle. Dans ces divers phantasmes, le moi prend possession d’un objet extérieur – avant tout, la mère – par projection, et en fait une extension de la personne. L’objet devient en quelque mesure un représentant du moi, et ces processus sont à mon avis la base de l’identification par projection ou « identification projective »15. L’identification par introjection et l’identification par projection paraissent être des processus complémentaires. Il semble que les processus qui sous-tendent l’identification projective agissent déjà dans la relation la plus primitive avec le sein. La tétée « comme acte de vampirisme », l’épuisement du sein évoluent vers le phantasme qu’a l’enfant de se frayer un chemin jusqu’à l’intérieur du sein, puis à l’intérieur du corps de la mère. Par conséquent, l’identification projective commencerait en même temps que l’introjection sadique-orale et vorace du sein. Cette hypothèse concorde avec l’opinion souvent exprimée par nous-mêmes, que l’introjection et la projection sont en interaction dès le début de la vie. L’introjection d’un objet persécuteur est, nous l’avons vu, déterminée jusqu’à un certain point par la projection des pulsions destructrices sur l’objet. La tendance à projeter (à expulser) le mal est accrue par la crainte des persécuteurs internes. Quand la projection est dominée par la crainte de persécution, l’objet dans lequel le mal (la personne « mauvaise ») a été projeté devient le persécuteur par excellence16, parce qu’il a été doté de toutes les qualités mauvaises du sujet. La réintrojection de cet objet renforce extrêmement la crainte des persécuteurs internes et externes. (L’instinct de mort, ou, plus exactement, les dangers qui lui sont attachés, s’est retourné vers l’intérieur.) Il y a ainsi une interaction constante entre la crainte de persécution référée au monde intérieur et celle qui est référée au monde extérieur, une interaction dans laquelle les processus impliqués dans l’identification projective jouent un rôle capital.

La projection des sentiments d’amour – qui sous-tendent le processus d’investissement de la libido dans l’objet – est comme je l’ai dit, une condition préliminaire à la rencontre de l’objet « bon ». L’introjection d’un objet « bon » stimule la projection de sentiments « bons » à l’extérieur, et ceci en retour, par la ré-introjection, renforce le sentiment de posséder un objet « bon » interne. A la projection de la personne « mauvaise » dans l’objet et dans le monde extérieur correspond la projection de parties « bonnes » de la personne, ou de la personne « bonne » tout entière. La ré-introjection de l’objet « bon » et de la personne « bonne » réduit l’angoisse de persécution. Ainsi la relation avec le monde interne aussi bien que la relation avec le monde externe s’améliorent simultanément, et le moi gagne en force et en intégration.

Le progrès vers l’intégration, qui, comme je l’ai indiqué dans un paragraphe antérieur, dépend de la prédominance temporaire des pulsions amoureuses sur les pulsions destructrices, mène à des états transitoires dans lesquels le moi synthétise des sentiments d’amour et des pulsions destructrices à l’égard d’un même objet (d’abord le sein de la mère). Ce processus synthétique marque le début de pas importants dans l’évolution (qui peuvent bien se produire simultanément) : les émotions pénibles de l’angoisse dépressive et de la culpabilité apparaissent ; l’agressivité est adoucie par la libido ; par suite, l’angoisse de persécution diminue ; l’angoisse à propos du destin de l’objet interne et de l’objet externe en danger mène à une plus forte identification avec eux ; le moi lutte donc pour réparer et inhibe les pulsions agressives qu’il sent dangereuses pour l’objet aimé17.

Avec l’intégration croissante du moi, les expériences d’angoisse dépressive augmentent en fréquence et en durée. Simultanément, comme la gamme des perceptions s’étend, le concept de la mère comme personne totale et unique se constitue dans le psychisme du bébé à partir de ses relations avec des parties de son corps et des aspects divers de sa personnalité (comme son odeur, son contact, sa voix, son sourire, le son de ses pas, etc.). L’angoisse dépressive et la culpabilité se centrent graduellement sur la mère comme personne et augmentent d’intensité ; la position dépressive vient se situer au premier plan.

IV.

J’ai décrit jusqu’à présent certains aspects de la vie psychique pendant les trois ou quatre premiers mois. (Il ne faut pas perdre de vue, toutefois, qu’on ne peut donner qu’une estimation grossière de la durée des stades de développement car il y a de grandes variations individuelles.) Dans la description de ce stade, telle que je l’ai présentée, certains traits ressortent comme caractéristiques. La position schizoparanoïde domine. L’interaction entre les processus d’introjection et de projection – de ré-introjection et re-projection – déterminent le développement du moi. La relation avec le sein aimé et le sein haï (le sein « bon » et le sein « mauvais ») est la première relation d’objet du bébé. Les pulsions destructrices et l’angoisse de persécution sont à leur apogée. Le désir d’une gratification illimitée aussi bien que l’angoisse de persécution contribuent au sentiment du bébé qu’il existe un sein idéal et un sein dangereux et dévorant, qu’il maintient soigneusement séparés l’un de l’autre dans son psychisme. Ces deux aspects du sein de la mère sont introjectés et forment le noyau du surmoi. Le clivage, l’omnipotence, l’idéalisation, la dénégation et le contrôle des objets internes et externes dominent à ce stade. Ces premières méthodes de défense sont d’une nature extrême, en accord avec l’intensité des premières émotions et la capacité limitée qu’a le moi de supporter une angoisse aiguë. Alors que d’un côté ces défenses ferment la voie de l’intégration, elles sont cependant essentielles pour le développement global du moi, car elles allègent continuellement les angoisses du bébé. Cette sécurité relative et temporaire s’obtient surtout en maintenant l’objet persécuteur bien séparé de l’objet « bon ». La présence dans le psychisme de l’objet « bon » (idéal) permet au moi de conserver par moments de puissants sentiments d’amour et de gratification. L’objet « bon » apporte aussi une protection contre l’objet persécuteur, parce que l’enfant sent qu’il l’a remplacé (comme on le voit dans l’hallucination optative). Ces processus sous-tendent, à mon avis, le fait observable que les bébés passent si vite d’états de gratification complète à des états de grande détresse. A ce premier stade, l’habileté du moi pour dominer l’angoisse en permettant aux émotions contrastantes à l’égard de la mère, et, par suite, aux deux aspects de celle-ci, de se réunir, est encore très limitée. Cela implique que l’adoucissement de la peur de l’objet « mauvais » par la confiance en l’objet « bon » et l’angoisse dépressive ne se produisent que dans des expériences fugitives. Un moi plus intégré, doué d’une capacité accrue d’administrer l’angoisse de persécution, se développe graduellement à partir des processus alternants de désintégration et d’intégration. La relation de l’enfant avec des parties du corps de sa mère, relation centralisée sur le sein, se transforme graduellement en une relation avec elle comme personne.

Ces processus qu’on trouve dans la toute première enfance peuvent être considérés sous ces quelques points de vue :

a) Un moi qui a quelques rudiments d’intégration et de cohésion, et progresse constamment dans cette direction. Il remplit aussi, dès le début de la vie post-natale, quelques fonctions fondamentales ; ainsi il utilise les processus de clivage et l’inhibition des désirs instinctuels parmi ses défenses contre l’angoisse de persécution, dont il a l’expérience à partir de la naissance.

b) Des relations d’objet qui sont régies par la libido et l’agression, par l’amour et la haine, et pénétrées d’un côté par l’angoisse de persécution, et de l’autre, par son corollaire, le réconfort omnipotent dérivé de l’idéalisation de l’objet.

c) L’introjection et la projection, liées à la vie phantasmatique de l’enfant et à toutes ses émotions, et par conséquent les objets internalisés, de nature « bonne » et « mauvaise », qui marquent le début du développement du surmoi.

Les méthodes de défense se transforment à mesure que le moi devient plus capable de supporter l’angoisse. A cela contribuent la croissance du sens de la réalité et la gamme plus développée des gratifications, des intérêts et des relations d’objet. Les pulsions destructrices et l’angoisse de persécution tendent à perdre de leur pouvoir ; l’angoisse dépressive augmente de force et arrive à son maximum au cours de la période que je vais décrire dans la partie suivante.


2 Dans « Notes sur quelques mécanismes schizoïdes » qui traite de manière plus détaillée de ce sujet, j’ai signalé que j’adoptais le terme de Fairbairn “schizoïde”, couplé au mien « position paranoïde ».

3 Dans Inhibition, symptôme et angoisse (1926), p. 109, Freud déclare qu’ « il y a une continuité beaucoup plus grande entre la vie intra-utérine et la première enfance que la césure impressionnante de la naissance ne nous le laisse croire ».

4 J’ai suggéré que la lutte entre l’instinct de la vie et l’instinct de la mort fait déjà partie de l’expérience pénible de la naissance, et renforce l’angoisse de persécution qu’elle suscite (cf. chap. VIII).

5 Cf. chap. III, IV et VII.

6 Ces premiers objets introjectés constituent le noyau du surmoi. À mon avis, le surmoi commence avec les premiers processus introjectifs, et se construit à partir des images « bonnes » et « mauvaises » qui sont intemalisées dans des situations d’amour et de haine aux divers stades du développement et sont progressivement assimilées et intégrées par le moi. Cf. chap. IV.

7 L’angoisse liée aux attaques de la part d’objets internalisés – avant tout, d’objets partiels – est à mon avis la base de l’hypocondrie. J’avance cette hypothèse dans mon livre La psychanalyse des enfants, pp. 158, 274, 282, et j’y expose aussi mon opinion que les angoisses enfantines primitives sont de nature psychotique, et constituent la base des psychoses ultérieures.

8 Dans mon article Contribution à l’étude de la genèse des états maniaques-dépressifs j’ai suggéré que l’ambivalence est sentie pour la première fois en rapport avec l’objet total pendant la position dépressive. Ayant modifié mon opinion au sujet de l’apparition de l’angoisse dépressive (cf. chap. VIII), je considère maintenant que l’ambivalence, elle aussi, est déjà vécue à l’égard d’objets partiels.

9 Cette forme d’interaction entre la libido et l’agression correspondrait à un état particulier de fusion entre les deux instincts.

10 Cf. chap. IX.

11 J’ai remarqué, chez des patients de type schizoïde, que la force de leurs mécanismes schizoïdes infantiles rend compte, en dernière analyse, de la difficulté à trouver l’accès à leur inconscient. Chez ces patients, le progrès vers la synthèse est entravé par le fait que, sous la pression de l’angoisse, ont constamment tendance à perdre leur capacité de maintenir les liens entre les différentes parties d’eux-mêmes qui ont été renforcés au cours de leur analyse. Chez les patients du type dépressif, la division entre la conscience et l’inconscient est moins prononcée ; c’est pourquoi ces patients sont beaucoup plus capables d’insight. À mon avis, ils ont surmonté leurs mécanismes schizoïdes dans leur première enfance avec plus de succès.

12 Cf. La psychanalyse des enfants, chap. III, p. 61.

13 Mon argumentation implique (telle qu’elle est présentée ici et dans des écrits antérieurs) que je ne suis pas d’accord avec l’idée d’Abraham qu’il existe un stade préambivalent – dans la mesure où elle implique que les pulsions destructrices (sadiques-orales) s’éveillent seulement avec l’apparition des dents. Nous devons nous rappeler, cependant, qu’Abraham a fait remarquer le sadisme inhérent à la tétée « comme acte de vampirisme ». Assurément le début de la dentition et les processus physiologiques qui affectent les gencives sont un stimulus puissant pour les pulsions et phantasmes cannibaliques ; mais l’agressivité fait partie de la relation la plus primitive de l’enfant avec le sein, quoiqu’elle ne se manifeste pas ordinairement à cet âge par la morsure.

14 Cf. La psychanalyse des enfants.

15 Cf. chap. IX.

16 En français dans le texte. (N.d.T.)

17 Abraham mentionne l’inhibition instinctuelle apparaissant d’abord « … au stade du narcissisme avec un but sexuel cannibalique » (A Short Study of the Development of the Libido, p. 496, Esquisse d’une histoire du développement de la libido fondée sur la psychanalyse des troubles mentaux, deuxième partie). Puisque l’inhibition des pulsions agressives et de la voracité tend à inclure aussi bien des désirs libidinaux, l’angoisse dépressive devient la cause des difficultés dans l’acceptation des aliments qui se produisent chez des bébés de quelques mois et s’intensifient au moment du sevrage. En ce qui concerne les difficultés d’alimentation les plus primitives, qui commencent chez certains enfants à partir des premiers jours, elles sont provoquées, à mon avis, par l’angoisse de persécution (cf. La psychanalyse des enfants, p. 138).