Notes de chapitre

N. Ch. I (p. 190) :

Margaret A. Ribble a rapporté ses observations sur 500 bébés (Infantile Expérience in Relation to Personality Development, 1944) et a exprimé des opinions dont certaines complètent les conclusions que j’ai obtenues par l’analyse de jeunes enfants.

Ainsi, au sujet de la relation du bébé avec la mère depuis le commencement de la vie, elle met l’accent sur ce besoin qu’il a de recevoir des soins de la mère, et qui va bien au-delà de la gratification par la tétée, par exemple, elle dit, à la page 631 : « Une grande partie de la qualité et de la cohésion de la personnalité d’un enfant dépend de son attachement émotionnel à la mère. Cet attachement, ou, pour utiliser un terme psychanalytique, cet investissement sur la mère croît en proportion de la satisfaction qu’il obtient d’elle. Nous avons étudié la nature de cet attachement progressif, si difficile à saisir et pourtant si essentiel pour de très importants détails. Trois types d’expérience sensorielle – concrètement, l’expérience tactile, l’expérience kinesthésique, ou le sens de la position du corps, et l’expérience du son contribuent d’abord à sa formation. Le développement de ces capacités sensorielles a été mentionné par presque tous les observateurs du comportement infantile… mais on n’a pas mis l’accent sur leur importance particulière pour la relation personnelle entre la mère et l’enfant. »

Elle indique dans plusieurs passages l’importance de cette relation personnelle pour le développement physique de l’enfant ; par exemple elle écrit page 630 : « … Les irrégularités les plus triviales dans les soins personnels et dans le maniement de tout bébé, comme l’insuffisance du contact avec la mère, le fait de le prendre trop peu dans les bras, ou des changements de bonne, des changements dans la routine générale, provoquent fréquemment des troubles comme la pâleur, la respiration irrégulière, ou des troubles de l’alimentation. Chez les bébés constitutionnellement sensitifs ou pauvrement organisés, ces troubles, s’ils sont trop fréquents, peuvent altérer de façon permanente le développement organique et psychique, et il n’est pas rare qu’ils menacent la vie elle-même. »

Dans un autre passage, l’auteur résume ces troubles de la façon suivante :

« Le bébé est, par l’incomplétude même de son cerveau et de son système nerveux, continuellement en danger potentiel de désorganisation fonctionnelle. Extérieurement, le danger est celui d’une brusque séparation de la mère qui doit, intuitivement ou en connaissance de cause, maintenir cet équilibre fonctionnel. La négligence effective ou le manque d’amour peuvent être également désastreux. Intérieurement le danger semble être l’accroissement de tension en provenance des besoins biologiques, et l’incapacité de l’organisme de maintenir son énergie interne ou son équilibre métabolique et son excitabilité réflexe. Le besoin d’oxygène peut devenir aigu parce que les mécanismes respiratoires du bébé ne sont pas encore assez bien développés pour satisfaire une exigence interne croissante provoquée par le développement rapide des lobes frontaux. »

Ces troubles fonctionnels qui, selon l’observation de M. Ribble, peuvent mettre la vie en danger, pourraient être interprétés comme une expression de l’instinct de mort, qui, selon Freud, est d’abord dirigé contre l’organisme lui-même (Au-delà du principe de plaisir). J’ai affirmé que ce danger, qui éveille la peur de l’anéantissement, de la mort, est la cause primaire de l’angoisse. Les observations de M. Ribble illustrent le fait que les facteurs biologiques, physiologiques et psychologiques soient liés dès le début de la vie postnatale. En allant plus loin, j’en tirerais la conclusion que le soin constant et affectueux de la mère pour le bébé, qui renforce sa relation libidinale avec elle (et qui, chez des bébés qui sont « constitutionnellement sensitifs ou pauvrement organisés » est même essentiel pour les maintenir en vie), appuie l’instinct de vie dans sa lutte contre l’instinct de mort. Dans le présent chapitre, et dans le chapitre VIII, j’examine ce point plus complètement.

Un autre sujet sur lequel les conclusions du Dr Ribble coïncident avec les miennes, a trait aux changements qui, dans sa description, se produisent à peu près au troisième mois. Ces changements peuvent être considérés comme la contrepartie physiologique des traits de la vie émotionnelle que je décris comme début de la position dépressive. Elle dit (p. 643) :

« À cette époque les activités organiques de respiration, digestion et circulation du sang ont commencé i présenter une stabilité considérable, indiquant que le système nerveux autonome a assumé ses fonctions spécifiques. Les études anatomiques nous ont appris que le système circulatoire fœtal est d’ordinaire périmé à cette époque… A peu près à cette époque, des modèles d’ondes cérébrales typiquement adultes commencent à apparaître dans l’électro-encéphalogramme… et ils indiquent probablement une forme plus mûre d’activité cérébrale. On voit des explosions de réactions émotionnelles, pas toujours bien différenciées, mais exprimant évidemment une direction positive ou négative, et qui incluent l’ensemble du système moteur… Les yeux focalisent bien et peuvent suivre la mère, les oreilles fonctionnent bien et peuvent différencier les sons qu’elle produit. Le son qu’elle produit, ou sa vue, provoquent des réponses émotionnelles positives qu’on n’obtenait auparavant que par le contact et qui consistent en sourires bien à propos, et même en véritables explosions de joie. »

Ces transformations sont liées, à mon avis, à la diminution des processus de clivage et au progrès dans l’intégration du moi et des relations d’objet, particulièrement à la capacité du bébé de percevoir et d’introjecter la mère comme personne totale. Toutes choses qui, dans ma description, se produisent dans le second quart de la première année, avec le début de la position dépressive.

N. Ch. 2 (p. 202) :

Si cette adaptation fondamentale dans la relation entre le moi et le surmoi ne s’est pas réalisée suffisamment dans le premier développement, c’est une des tâches essentielles du processus psychanalytique que de rendre le patient capable de la faire rétroactivement. Cela est seulement possible par l’analyse des tout premiers stades du développement (sans négliger celle des stades ultérieurs) et par une analyse à fond du transfert négatif comme du transfert positif. Dans la situation fluctuante du transfert, les images internes et externes (« bonnes » et « mauvaises ») qui régissent primitivement le développement du surmoi et les relations d’objet, sont transférées sur le psychanalyste. C’est pourquoi il doit nécessairement occuper parfois la place d’images effrayantes, et c’est seulement de cette façon que les angoisses infantiles de persécution peuvent être pleinement vécues, élaborées et diminuées. Si le psychanalyste a tendance à renforcer le transfert positif, il évite de jouer dans le psychisme du patient le rôle des images « mauvaises », et il est introjecté de façon prédominante comme un objet « bon ». Alors, dans certains cas, la croyance à la « bonté » des objets peut être renforcée, mais un tel bénéfice est loin d’être stable, car le patient n’a pas été rendu capable de vivre la haine, l’angoisse et le soupçon qui, dans les premiers stades de la vie, étaient liés aux aspects effrayants et dangereux des parents. C’est seulement en analysant le transfert négatif autant que le positif que le psychanalyste apparaît alternativement dans le rôle des objets « bons » et dans celui des « mauvais », est alternativement aimé et haï, admiré et craint. Le patient est ainsi rendu capable d’élaborer, et par conséquent de modifier les premières situations d’angoisse ; le clivage entre les images « bonnes » et « mauvaises » décroît ; les images se synthétisent peu à peu, c’est-à-dire que l’agression est adoucie par la libido. En d’autres termes, les angoisses de persécution et les angoisses dépressives sont diminuées, pour ainsi dire, à la racine.

N. Ch. 3 (p. 205) :

Abraham a considéré la fixation de la libido au niveau oral comme l’un des facteurs étiologiques fondamentaux de la mélancolie. Il a décrit comme suit cette fixation chez un individu en particulier : « Dans ses états dépressifs, il était submergé par le regret du sein, un regret indescriptiblement puissant et différent de tout autre sentiment. Si la libido reste fixée à ce point lorsque l’individu est devenu adulte, l’une des conditions les plus importantes de l’apparition d’une dépression mélancolique est remplie » (Selected Papers, p. 458).

Abraham a appuyé ses conclusions – qui ont jeté une lumière nouvelle sur la relation entre la mélancolie et le deuil normal – sur des extraits de l’histoire de deux cas. C’étaient à l’époque les deux premiers cas de maniaques-dépressifs à entreprendre une analyse en forme – use aventure nouvelle dans le développement de la psychanalyse. Jusqu’à ce moment, on n’avait pas publié beaucoup de matériel clinique appuyant la découverte de Freud sur la mélancolie. Comme l’a dit Abraham (loc. cit., pp. 433-4) : « Freud a décrit les aspects généraux des processus psychosexuels qui ont lieu chez le mélancolique. Il a pu obtenir une idée intuitive de ces processus au cours du traite ment occasionnel de patients dépressifs, mais on n’a publié jusqu’à maintenant que peu de matériel pour appuyer sa théorie. »

Mais, même à partir de ce petit nombre de cas, Abraham est arrivé à comprendre que déjà dans l’enfance (à l’âge de cinq ans) il y avait eu un état affectif de mélancolie. Il a dit qu’il aurait été tenté de parler d’une « parathymie primaire » suivant le complexe d’Œdipe du garçon et a conclu sa description de la façon suivante : « C’est cet état d’esprit que nous appelons mélancolie » (p. 469).

Sandor Rado, dans son article sur Le problème de la mélancolie (1928), est allé plus loin, et a considéré que la racine de la mélancolie peut être trouvée dans la situation de faim du nourrisson. Il écrit : « Le point de fixation le plus profond de la disposition dépressive doit être trouvé dans la situation de menace de perte d’amour (Freud), et plus spécialement dans la situation de faim du nourrisson. » A propos de l’affirmation de Freud, que dans la manie le moi est immergé de nouveau dans une unité avec le surmoi, Radô a supposé que : « Ce processus est la fidèle répétition intrapsychique de l’expérience de cette fusion avec la mère qui se produit pendant la tétée. » Néanmoins, Radô n’a pas appliqué cette conclusion à la vie émotionnelle du bébé, il s’est référé seulement à l’étiologie de la mélancolie.

N. Ch. 4 (p. 209) :

Le portrait des six premiers mois de vie que j’ai esquissé dans ces deux parties implique une modification de quelques-uns des concepts que j’ai présentés dans La psychanalyse des enfants. J’avais décrit alors la confluence des pulsions agressives en provenance de toutes les sources comme « phase d’exacerbation du sadisme ». Je continue à croire que les pulsions agressives sont à leur apogée pendant le stade où prédomine l’angoisse de persécution ; ou, en d’autres termes, que l’angoisse de persécution est éveillée par l’instinct destructeur et constamment alimentée par la projection des pulsions destructrices sur les objets. Car il est inhérent à la nature de l’angoisse de persécution qu’elle accroisse la haine et les attaques contre l’objet qui est senti comme persécuteur, et cela renforce en retour le sentiment de persécution.

Quelque temps après la publication de La psychanalyse des enfants, j’ai élaboré mon concept de la position dépressive. Comme je le vois maintenant, avec le progrès dans les relations d’objet entre trois et six mois, les pulsions destructrices et l’angoisse de persécution diminuent à la fois et la position dépressive se produit. C’est pourquoi, alors que mon opinion n’a pas changé au sujet de la relation étroite entre l’angoisse de persécution et la prédominance du sadisme, je dois la modifier en ce qui concerne les dates. J’ai dit auparavant que la phase d’exacerbation du sadisme était à son apogée à peu près au milieu de la première année ; je dirais maintenant qu’elle s’étend sur les trois premiers mois de vie et qu’elle correspond à la position schizoparanoïde décrite dans la première partie de ce chapitre. Si nous supposions une certaine somme totale d’agression variable chez un individu, cette quantité à mon avis, ne serait pas moindre au début de la vie postnatale qu’au stade où les pulsions et les phantasmes cannibaliques, urétraux et anaux opèrent en pleine force. A voir les choses en termes de quantité pure (point de vue qui, cependant, ne tient pas compte de plusieurs autres facteurs qui déterminent l’action des deux instincts) on pourrait dire que, à mesure que de nouvelles sources d’agressivité sont mises en fonction et que de nouvelles manifestations d’agressivité sont possibles, il se produit un processus de distribution. Il est inhérent au développement qu’un nombre croissant d’aptitudes, à la fois physiques et psychiques, entrent progressivement en jeu ; et le fait que des pulsions et des phantasmes provenant de diverses sources se recouvrent, entrent en interaction et se renforcent mutuellement peut aussi être considéré comme un progrès dans l’intégration et dans la synthèse. En outre, à la confluence de pulsions et de phantasmes agressifs correspond la confluence de phantasmes oraux, urétraux et anaux de nature libidinale. Cela signifie que la lutte entre la libido et l’agressivité est menée sur un champ plus vaste. Comme je l’ai dit dans La psychanalyse des enfants, p. 165 :

« Le surgissement des stades d’organisation tels que nous les connaissons ne correspond pas seulement, d’après moi, aux positions que la libido, dans sa lutte contre les tendances destructrices, a conquises et fortifiées ; comme ces deux instincts sont à la fois unis et opposés de manière indissoluble, elle dépend aussi de leur ajustement progressif. »

La capacité du bébé d’entrer dans la position dépressive et d’établir un objet total à l’intérieur de lui-même implique qu’il n’est plus régi aussi strictement par les pulsions destructrices et l’angoisse de persécution que dans un stade antérieur. L’intégration croissante amène des changements dans la nature de son angoisse, car, lorsque l’amour et la haine tendent à se synthétiser dans la relation avec l’objet, cela fait naître, nous l’avons vu, une grande tristesse, des sentiments dépressifs et la culpabilité. La haine tend dans une certaine mesure à être adoucie par l’amour, pendant que les sentiments d’amour sont affectés dans une certaine mesure par la haine, le résultat étant que les émotions du bébé à l’égard de ses objets changent en qualité. En même temps, les progrès dans l’intégration et dans les relations d’objet rendent le moi capable de développer des façons efficaces d’administrer les pulsions destructrices et l’angoisse à laquelle elles donnent naissance. Cependant, nous ne devons pas perdre de vue le fait que les pulsions sadiques, surtout depuis qu’elles opèrent sur des zones diverses, sont un facteur très puissant dans l’éveil des conflits de l’enfant à ce stade ; car l’essence de la position dépressive consiste en l’angoisse de l’enfant que son objet aimé soit blessé ou détruit par son sadisme.

Les processus émotionnels et psychiques de la première année de vie (qui se reproduisent pendant la durée des cinq ou six premières années) pourraient être définis en termes de succès ou d’échec dans la lutte entre l’agressivité et la libido ; et l’élaboration de la position dépressive implique que dans cette lutte (qui se renouvelle à chaque crise psychique ou physique), le moi est capable de développer des méthodes adéquates d’administrer et de modifier les angoisses de persécution et les angoisses dépressives – en dernière instance, de diminuer et de tenir en lisière l’agressivité dirigée contre les objets aimés.

Je choisis le terme « position » pour désigner les phases paranoïde et dépressive parce que ces groupements d’angoisses et de défenses, bien qu’ils commencent dans les tout premiers stades, ne sont pas limités à eux, mais apparaissent et reparaissent pendant les premières années de l’enfance, et, en certaines circonstances, dans la vie ultérieure.