Introduction

Dans « Deuil et Mélancolie1 », Freud a montré le rapport interne qui unit l’identification et l’introjection. Sa découverte ultérieure du surmoi2, qu’il faisait remonter à l’introjection du père et à l’identification avec celui-ci, permit de reconnaître que l’identification comme conséquence de l’introjection faisait partie du développement normal. Depuis cette découverte, l’introjection et l’identification ont joué un rôle central dans la pensée et la recherche psychanalytiques.

Avant d’aborder le thème véritable de cet article, je crois qu’il serait utile de récapituler mes conclusions principales sur ce sujet : on peut retrouver l’origine du surmoi dans l’introjection qui se produit aux stades les plus précoces de la petite enfance ; les objets primitifs intériorisés forment la base de processus complexes d’identification ; l’angoisse de persécution, qui provient de l’expérience de la naissance, est la première forme de l’angoisse, très tôt suivie par l’angoisse dépressive ; l’introjection et la projection fonctionnent dès le début de la vie postnatale et agissent constamment l’une sur l’autre. Cette action réciproque bâtit le monde intérieur en même temps qu’elle dessine l’image de la réalité extérieure. Le monde intérieur consiste en objets, dont le premier est la mère, intériorisés

sous des aspects divers et dans des situations affectives différentes. Les rapports de ces figures intériorisées les unes avec les autres, ceux de ces figures avec le moi tendent à être ressentis – lorsque l’angoisse de persécution est dominante – comme principalement hostiles et dangereux ; ils sont ressentis comme bons et aimants lorsque le nourrisson est satisfait et que les sensations heureuses l’emportent. Ce monde intérieur, que l’on peut décrire en termes de relations et d’événements internes, est le produit des tendances, des émotions et des fantasmes de l’enfant lui-même. Bien entendu, les expériences, bonnes ou mauvaises, provenant de sources extérieures3, exercent sur ce monde une influence profonde. Mais, en même temps, le monde intérieur modifie la perception du monde extérieur d’une manière qui n’est pas moins décisive pour le développement. La mère et d’abord son sein sont l’objet primitif dans le processus de l’introjection comme dans celui de la projection. L’amour et la haine sont dès le début de la vie projetés sur elle ; simultanément, elle est intériorisée avec ces deux émotions primordiales opposées, et le sentiment de l’enfant selon lequel il existe une bonne et une mauvaise mère (un bon et un mauvais sein) en est renforcé. Plus la mère et le sein maternel sont investis – et la mesure de l’investissement dépend d’une combinaison de facteurs externes et internes, parmi lesquels l’aptitude propre à l’amour est d’une importance capitale – plus l’établissement dans l’esprit de l’enfant du bon sein intériorisé, prototype des bons objets internes, sera sûr. Ce fait agit à son tour sur la force et la nature des projections ; il y détermine en particulier la prédominance des sentiments d’amour ou des tendances destructives4.

J’ai décrit à diverses reprises les fantasmes sadiques du nourrisson à l’égard de sa mère. J’ai constaté que les tendances et les fantasmes agressifs apparaissant dans la relation la plus précoce au sein maternel, tels que de vider celui-ci en le tétant ou en le creusant, conduisent bientôt au fantasme de pénétrer à l’intérieur de la mère et de lui voler les contenus de son corps. En même temps apparaissent d’autres tendances et fantasmes, où les attaques dirigées contre elle consistent à enfoncer des excréments dans son corps. Dans ces fantasmes, le nourrisson a le sentiment que les produits et les différentes parties de son corps se sont clivés, ont été projetés dans la mère et continuent leur existence à l’intérieur de son corps. Ces fantasmes s’étendent bientôt au père et à d’autres personnes. J’ai soutenu également que l’angoisse de persécution et la peur des représailles, nées des tendances sadiques-orales, sadiques-urétrales et sadiques-anales, forment la base du développement de la paranoïa et de la schizophrénie.

Ce ne sont pas seulement les parties du corps ressenties comme destructrices et « mauvaises » qui sont clivées et projetées dans une autre personne ; ce sont aussi les parties ressenties comme bonnes et précieuses. J’ai indiqué plus haut que, dès le début de la vie, le premier objet du nourrisson, le sein maternel (et la mère), reçoit un investissement libidinal et que ce fait exerce une action décisive sur la manière dont la mère est intériorisée. Ceci à son tour est d’une grande portée en ce qui concerne la relation avec la mère comme objet externe et interne. Le processus par lequel la mère reçoit un investissement libidinal consiste surtout dans la projection de sentiments bons et de bonnes parties de soi-même à l’intérieur de son corps.

Au cours de mes travaux ultérieurs, j’en suis également venue à reconnaître l’importance majeure, dans l’identification, de certains mécanismes de la projection, complémentaires de ceux de l’introjection. Le processus qui fonde le sentiment de l’identification avec d’autres personnes, l’attribution à ces personnes de ses propres qualités ou attitudes, était généralement admis avant même que le concept correspondant ne fasse partie de la théorie psychanalytique. Par exemple, le mécanisme de projection qui est à la base de l’empathie nous est familier dans la vie quotidienne. Mais certains phénomènes bien connus en psychiatrie, par exemple le sentiment du patient d’être effectivement le Christ, Dieu, un roi, un personnage célèbre, supposent la projection d’autre chose que de simples affects. Les mécanismes qui sont à la base de ces phénomènes n’avaient pourtant pas été étudiés de façon très détaillée lorsque, dans mes « Notes sur quelques mécanismes schizoïdes5 », je proposai le terme d’« identification projective6 » pour désigner ces processus, qui font partie de la position paranoïde-schizoïde. Les conclusions auxquelles cet article aboutissait se fondaient néanmoins sur certaines de mes constatations antérieures7, et en particulier celle des tendances et des fantasmes relevant du sadisme oral, urétral et anal des enfants, et concernant des attaques diverses contre la mère, y compris la projection d’excréments et de parties de soi à l’intérieur de son corps.

L’identification projective est liée à des processus de développement situés pendant les trois ou quatre premiers mois de la vie (la position paranoïde-schizoïde), où le clivage est à son comble et où l’angoisse de persécution prédomine. Le moi est encore loin d’être intégré ; il est par conséquent exposé au clivage, comme le sont ses émotions et ses objets internes et externes ; mais le clivage est aussi une des défenses fondamentales contre l’angoisse de persécution. Les autres défenses qui apparaissent à cette période sont l’idéalisation, le déni et la maîtrise toute-puissante des objets internes et externes. L’identification par la projection suppose que le clivage de certaines parties de soi s’associe à leur projection sur (ou plutôt dans) une autre personne. Ces processus présentent de nombreuses ramifications et ont une action décisive sur les relations d’objet.

Dans le développement normal, l’angoisse de persécution diminue pendant le second quart de la première année et l’angoisse dépressive prend la première place ; c’est le résultat de la première aptitude du moi à pratiquer son intégration et à effectuer la synthèse de ses objets. Cela entraîne affliction et culpabilité pour le mal fait (dans les fantasmes de toute-puissance) à un objet ressenti maintenant comme à la fois aimé et haï ; ces angoisses et les défenses qu’elles suscitent représentent la position dépressive. En cette conjoncture, une régression vers la position paranoïde-schizoïde peut se produire, comme tentative de fuite devant la dépression.

En outre, j’ai formulé l’hypothèse que l’intériorisation est d’une grande importance en ce qui concerne les processus de projection, et en particulier que le bon sein intériorisé agit, dans le moi, comme un foyer à partir duquel des sentiments bons peuvent être projetés sur les objets extérieurs. Cela renforce le moi, compense les processus de clivage et de dispersion, et augmente la capacité d’intégration et de synthèse. L’intériorisation du bon objet est donc une des conditions préalables à l’existence d’un moi stable et intégré et de bonnes relations d’objet. Je pense que la tendance à l’intégration, parallèle au clivage, constitue dès la plus petite enfance un caractère dominant de la vie mentale. Un des principaux facteurs du besoin d’intégration est le sentiment que celle-ci suppose que l’on est vivant, aimant, et aimé du bon objet interne et externe ; cela revient à dire qu’il existe un lien étroit entre l’intégration et les relations d’objet. Inversement, je considère que le sentiment du chaos, de la désintégration, d’être dépourvu d’émotions, sentiment né du clivage, se rattache étroitement à la peur de la mort. J’ai soutenu (dans l’article sur « Les Mécanismes schizoïdes ») que la peur d’être anéanti par les forces destructives intérieures est la plus profonde de toutes. Le clivage comme défense primitive contre cette peur n’est efficace que dans la mesure où il amène une dispersion de l’angoisse et une interruption des émotions. Mais on peut dire qu’il échoue, parce qu’il aboutit à un sentiment voisin de la mort : c’est à cela que reviennent la désintégration et le sentiment de chaos qui l’accompagnent. Les souffrances du schizophrène ne sont pas, je pense, pleinement reconnues, parce qu’il semble dépourvu d’émotions.

Je voudrais à présent aller un peu plus loin que mon article sur les « Mécanismes schizoïdes ». Mon opinion est qu’un bon objet sûrement établi, et par conséquent un amour de l’objet sûrement établi, donne au moi un sentiment de richesse et d’abondance qui permet un débordement de la libido et une projection de bonnes parties de soi dans le monde extérieur, sans qu’apparaisse la sensation de se vider. En outre, le moi est alors à même de sentir qu’il peut réintrojecter l’amour projeté et absorber des choses bonnes provenant d’autres sources, et qu’ainsi le processus dans son ensemble peut l’enrichir. Autrement dit, il y a dans ce cas un équilibre entre ce qu’il rejette et ce qu’il absorbe, entre l’introjection et la projection.

De plus, chaque fois qu’un sein intact est absorbé dans une situation d’amour et de satisfaction, la manière dont le moi accomplit clivages et projections s’en trouve modifiée. Comme je l’ai laissé entendre, il existe un grand nombre de processus de clivage (au sujet desquels nous avons encore beaucoup à découvrir), et leur nature est d’une portée considérable en ce qui concerne le développement du moi. Le sentiment de contenir un sein et un mamelon intacts – bien qu’existent en même temps des fantasmes de sein dévoré et donc en morceaux – produit l’effet suivant : le clivage et la projection ne sont pas liés, de façon prédominante, à des parties fragmentées du soi, mais à des parties plus cohérentes. Cela signifie que le moi n’est pas menacé d’un fatal affaiblissement par dispersion et que, pour cette raison, il est mieux à même de recommencer sans cesse à annuler l’effet du clivage et à pratiquer intégration et synthèse dans sa relation aux objets.

Inversement, le sein absorbé avec haine, et ressenti par conséquent comme destructif, devient le prototype de tous les mauvais objets internes, contraint le moi à de nouveaux clivages et se fait le représentant intérieur de l’instinct de mort.

J’ai déjà dit que parallèlement à l’intériorisation du bon sein, la mère extérieure reçoit elle aussi un investissement libidinal. Freud décrivit à plusieurs reprises ce processus et certaines de ses conséquences : se référant par exemple à l’idéalisation dans une relation d’amour, il déclare8 : « … Nous traitons l’objet de la même manière que notre propre moi, de telle sorte que lorsque nous sommes amoureux, une quantité considérable de libido narcissique déborde sur l’objet. […] Nous l’aimons en raison des perfections que nous nous sommes efforcés d’atteindre pour notre propre moi9… »

Selon moi, les processus décrits par Freud supposent que cet objet aimé est ressenti comme contenant une partie de soi séparée, précieuse et aimée, qui continue ainsi son existence à l’intérieur de l’objet. Celui-ci devient ainsi une extension de soi10.

Ce qui précède est un bref résumé des constatations que j’ai présentées dans « Notes sur quelques mécanismes schizoïdes11 ». Je ne me suis pas limitée, cependant, aux questions examinées dans cet article ; j’y ai ajouté quelques hypothèses nouvelles, et j’en ai développé d’autres que cette étude sous-entendait, mais qui n’y étaient pas explicitement énoncées. Je me propose à présent d’illustrer certaines de ces constatations en analysant une histoire racontée par le romancier français Julien Green12.


1  (1917). Métapsychologie, Paris, Gallimard, coll. « Idées » 1968. Dès 1912 (« Préliminaires à l’investigation et au traitement psychanalytique de la folie maniaco-dépressive et des états voisins ») et 1924 (« Esquisse d’une histoire du développement de la libido basée sur la psychanalyse des troubles mentaux »), les travaux d’Abraham sur la mélancolie furent également d’une grande importance à cet égard. Cf. Dr Karl Abraham, Œuvres complètes, Paris, Payot, 1966.

2  « Le Moi et le Ça » (1923). Trad. fr. in Essais de psychanalyse, Paris, Payot.

3  Parmi ces sources, l’attitude de la mère est, dès la naissance, d’une importance vitale, et reste un des facteurs essentiels du développement de l’enfant. Cf., par exemple, Développements de la psychanalyse, Paris, P.U.F., 1966.

4 Pour parler en terme des deux catégories d’instincts, il s’agit de savoir si dans la lutte entre l’instinct de vie et l’instinct de mort, c’est le premier qui l’emporte.

5  Article lu devant la British Psycho-Analytical Society, le 4 décembre 1946 ; publié dans Int. J. Psycho-Anal., vol. XXVII (1946), et dans Développements de la psychanalyse, Paris, P.U.F., 1966.

6  Je me réfère ici aux articles de Herbert Rosenfeld : « Anolysis of a Schizophrenic State with Depersonalization », I.J.P.-A., vol. XXVIII, 1947 ; « Remarks on the Relation of Maie Homoscxuality to Paranoia Ànxiety, and Narcissisme », I.J.P-A., vol. XXX (1949) ; el « A Note on the Psycho-pathologv of Confusional States in Chronic Schizophrenias », I.J.P-A., vol. XXXI, f950, qui traitent de ces problèmes.

7  Cf. mon livre sur La Psychanalyse des enfants, par exemple, p. 141 et suivantes.

8  (1921) « Psychologie collective et analyse du moi », Essais de psychanalyse, Paris, Payot, 1927.

9  Anna Freud a décrit un autre aspect de la projection sur un objet aimé et de l’identification à cet objet, dans son concept d’« abandon altruiste ». Le Moi et les mécanismes de défense, Paris, P.U.F., 1952.

10  En relisant récemment « Psychologie collective et analyse du moi », m’apparut que Freud connaissait le processus de l’identification par projection, bien qu’il ne l’eût pas distingué, au moyen d’un terme spécial, du processus de l’identification par introjection, auquel il s’intéressait d’abord. Elliott Jacques, dans un article intitulé « Social Systems as a Defence against Persecutory and Depressive Anxiety » (chap. xx), New Directions in Psycho-Analysis (Londres, 1955), cite certains passages de Psychologie collective qui se réfèrent implicitement à l’identification par projection.

11  Cf.. également « Quelques conclusions théoriques au sujet de la vie émotionnelle des bébés », Développements de la psychanalyse, Paris, P.U.F., 1966.

12  Si j’étais vous, Paris, Pion, 1947.