Interprétations

I.

L’auteur de ce roman fait preuve d’une pénétrante compréhension de l’inconscient ; c’est ce qui apparaît aussi bien dans la manière dont il dépeint les événements et les personnages, que dans son choix – qui est pour nous d’un intérêt particulier – des êtres dans lesquels Fabien se projette. Mon intérêt pour la personnalité et les aventures de Fabien, en tant qu’elles illustrent quelques-uns des problèmes complexes et encore obscurs de l’identification projective, me conduisit à tenter une analyse de ce riche matériel presque comme si le héros était un patient.

Avant d’étudier l’identification projective, j’examinerai l’action que les processus de l’introjection et de la projection exercent l’un sur l’autre ; je pense qu’elle trouve elle aussi son illustration dans le roman. L’auteur décrit par exemple le besoin que ressent Fabien, malheureux, de regarder les étoiles. « Chaque fois qu’il regardait ainsi dans les avenues de la nuit, il lui semblait qu’il s’élevait doucement au-dessus du monde. […] On eût dit qu’à force de promener la vue dans le vide, une sorte d’abîme se creusait en lui-même, répondant à ces vertigineuses profondeurs où l’imagination défaillait. » Cela signifie, selon moi, que Fabien regarde en même temps au loin et en lui-même ; qu’il absorbe le ciel et les étoiles, et en même temps, qu’il projette dans le ciel et les étoiles ses objets d’amour intérieurs et les bonnes parties de lui-même. J’interpréterais également son ardente contemplation des étoiles comme un effort pour reprendre ses bons objets qu’il sent perdus ou lointains.

D’autres aspects encore de ses identifications introjectives éclairent chez Fabien les processus de la projection. Une nuit, dans sa chambre, alors que la solitude lui pèse, il se met à souhaiter, comme cela lui arrive souvent, « d’entendre aller et venir ses voisins ». Fabien pose sur la table la montre en or de son père ; il aime beaucoup cette montre, surtout « pour son poli, sa douceur, et la finesse des chiffres sur le cadran ». Elle lui donne aussi un vague sentiment de confiance. Lorsqu’elle est posée sur la table au milieu de ses papiers, il sent que la chambre tout entière prend un air d’ordre et de sérieux, « peut-être à cause de ce petit bruit à la fois paisible et affairé qui sortait d’elle, emplissant le silence ». Regardant la montre et écoutant son bruit, il pense aux heures de joie et de malheur qu’elle a marquées dans la vie de son père et elle lui paraît vivante et comme indépendante de son ancien possesseur mort. Dans un passage antérieur, l’auteur dit que depuis son enfance, Fabien « devinait en lui la présence de quelque chose qui, d’une manière inexprimable, demeurait hors de sa portée… ». Je conclurais en disant que la montre possède certaines qualités paternelles, telles que. l’ordre et le sérieux, qu’elle communique à la chambre et, dans un sens plus profond, à Fabien lui-même ; autrement dit, la montre représente le bon père intériorisé qu’il veut toujours sentir présent. Cet aspect du surmoi, qui se rattache à l’attitude hautement morale et respectueuse de l’ordre de sa mère, contraste avec les passions de son père et sa « joyeuse » vie, que le tic-tac de la montre rappelle également à Fabien. Ajoutons que celui-ci s’identifie avec ce côté frivole, comme le montre le grand prix qu’il attache à la conquête des femmes – encore que de tels succès ne lui procurent pas de bien grandes satisfactions.

Un autre aspect du père intériorisé apparaît sous la forme du Diable. Nous lisons que lorsque le Diable s’approche pour venir le trouver, Fabien entend des pas qui résonnent dans l’escalier : « … Il eut l’impression que ce bruit de pas battait à ses tempes… ». Un peu plus tard, alors qu’il est en face du Diable, il lui semble « que cet homme n’en finissait pas de se lever et qu’il remplissait la pièce entière de sa silhouette noire ». Ces mots décrivent, je pense, l’intériorisation du Diable (du mauvais père), le noir exprimant également la terreur d’avoir absorbé un objet aussi sinistre. Plus tard, alors que Fabien roule en voiture avec le Diable, il s’endort et rêve « que son compagnon se rapprochait de lui » et que sa voix « s’enroulait autour de lui, liant ses bras, serrant sa gorge avec une douceur irrésistible ». Nous voyons ici la peur de Fabien devant la pénétration du mauvais objet dans son corps. Mes Notes sur quelques mécanismes schizoïdes décrivent ces craintes comme une conséquence du désir de pénétrer dans une autre personne, c’est-à-dire de l’identification projective. L’objet extérieur qui pénètre dans le soi et le mauvais objet que l’on a introjecté se ressemblent beaucoup ; les angoisses que ces deux processus éveillent sont étroitement liées et prêtes à se renforcer l’une l’autre. La relation avec le Diable répète les sentiments précoces de Fabien au sujet d’un des visages paternels : le père séducteur ressenti comme mauvais. D’autre part, les composantes morales des objets intériorisés apparaissent dans le mépris ascétique du Diable pour « les plaisirs de la chair13 ». Cet aspect a pour origine l’identification de Fabien avec sa mère, ascétique et morale, le Diable représentant ainsi les deux parents en même temps.

Voilà donc quelques-uns des aspects de son père que Fabien avait intériorisés. Leur incompatibilité était la source de conflits intérieurs sans fin, encore accentués par le conflit réel qui opposait ses parents, et perpétués par l’intériorisation de ses parents dans leur relation malheureuse. Les différentes manières dont il s’identifiait avec sa mère n’étaient pas moins complexes, ainsi que j’essaierai de le montrer. La persécution et la dépression qui résultaient de ces relations internes rendaient compte, dans une large mesure, du sentiment de solitude que Fabien ressentait, de ses humeurs inquiètes, de sa haine de soi et de son envie de se fuir14. Dans sa préface, l’auteur cite les vers suivants de Milton : « Tu, es devenu, ô plus dure des prisons, le donjon de toi-même ! ».

Un soir où Fabien a marché sans but dans les rues, l’idée de retourner dans son logement le remplit d’horreur. Il sait qu’il n’y trouvera rien que lui-même ; il ne peut pas non plus fuir dans une nouvelle aventure amoureuse, car il sait que de nouveau, comme à l’ordinaire, il s’en lasserait très vite. Il se demande pourquoi il est si difficile, et se rappelle qu’on lui a dit une fois : « Il vous faut une statue d’or et d’ivoire ! ». Il pense que ces exigences pourraient lui venir de son père (thème du don Juan). Il rêve de se fuir, ne fût-ce que pendant une heure, pour échapper aux « éternels débats » dont il se sent persécuté15.

S’il hait ses persécuteurs internes, il se sent également dénué de toute valeur, du fait qu’il contient de si mauvais objets. C’est là un corollaire du sentiment de culpabilité ; car il sent que ses tendances et ses fantasmes agressifs ont transformé ses parents en persécuteurs et en vengeurs, s’ils ne les ont pas détruits. C’est ainsi que la haine de soi, bien qu’elle se rapporte aux mauvais objets intériorisés, se concentre finalement sur les tendances de l’individu lui-même, conçues comme ayant été et étant encore destructives et dangereuses pour le moi et ses bons objets.

Avidité, envie et haine, causes premières des fantasmes agressifs, sont les traits dominants de la personnalité de Fabien, et l’auteur nous montre que ces émotions le poussent à s’emparer des possessions d’autrui, qu’elles soient matérielles ou spirituelles ; elles le conduisent irrésistiblement à ce que j’ai décrit comme des identifications projectives. A un moment où Fabien vient d’accepter la proposition du Diable et s’apprête à essayer son nouveau pouvoir, il s’écrie : « Humanité, grande coupe où je vais boire ! ». Ce cri rappelle le désir avide de boire à un sein inépuisable. Nous pouvons admettre que ces émotions et ces identifications pleines d’avidité, projectives ou introjectives, Fabien en avait d’abord fait l’expérience dans sa relation à ses objets primitifs, à sa mère et à son père. Ma pratique de l’analyse m’a montré que le processus de l’introjection et de la projection répète dans une certaine mesure, au cours de la vie, le modèle des premières introjections et projections ; le monde extérieur est sans cesse à nouveau absorbé et rejeté, réintériorisé et reprojeté. L’avidité de Fabien, comme son histoire nous le donne à penser, est renforcée par la haine qu’il se porte et par le besoin de fuir sa propre personnalité.

II.

Mon interprétation du roman suppose que l’auteur ait présenté les aspects fondamentaux de la vie affective sur deux plans : celui des expériences du nourrisson et celui de l’action de ces expériences sur la vie de l’adulte. Je viens d’aborder quelques-unes des émotions, des angoisses, des introjections et des projections du jeune enfant, qui fondent, selon moi, la personnalité et les expériences de Fabien à l’âge adulte.

Je me propose à présent de confirmer ces vues en étudiant certains épisodes que je n’ai pas mentionnés dans mon résumé du roman. J’assemblerai divers incidents en me plaçant dans cette perspective particulière, sans suivre l’ordre chronologique ni du livre, ni du développement de Fabien. Je les considérerai plutôt comme l’expression de certains aspects du développement infantile : nous ne devons pas oublier que les expériences affectives, spécialement dans la petite enfance, ne sont pas seulement consécutives, mais aussi, dans une large mesure, simultanées.

Il est un intermède, dans ce roman, qui me semble d’une importance essentielle pour comprendre le développement du héros dans sa petite enfance. Fabien-Fruges s’est endormi, accablé par sa pauvreté et ses insuffisances, terrifié à l’idée de ne pas pouvoir se changer en quelqu’un d’autre. Quand il s’éveille, le ciel est clair et le soleil brille. Il s’habille plus soigneusement qu’à l’accoutumée, sort, et, assis au soleil, une sorte d’exaltation le saisit. Tous les visages qu’il aperçoit lui semblent beaux. Il pense aussi que dans cette admiration de la beauté il n’y a aucune trace de « cette louche convoitise qui empoisonnait ses méditations les plus graves » ; il admire simplement, « mais avec un respect qui touchait à la piété ». Bientôt, il a faim, car il n’a pas déjeuné, et c’est ce qui explique à ses yeux le léger vertige qu’il éprouve dans sa griserie pleine d’espoirs. Il se rend compte, cependant, du danger de ce bonheur, car il doit agir afin de changer d’apparence ; mais, d’abord, il est poussé par la faim à chercher quelque nourriture16. Il entre dans une boulangerie pour acheter un croissant. L’odeur de la farine et du pain chaud rappelle toujours à Fruges les vacances de sa huitième année, qu’il passait dans une maison de campagne remplie d’enfants. La boulangerie tout entière devient dans son esprit une mère nourrice. Il est absorbé par la contemplation d’un grand panier de croissants frais vers lesquels il tend la main, lorsqu’il entend une voix de femme lui demander ce qu’il désire. Il tressaille « comme un somnambule qu’on réveille ». Cette femme, elle aussi, sent bon, « de toute sa robuste personne montait une légère odeur végétale, presque de blé » ; il a envie de la toucher et s’étonne d’en avoir peur. Sa beauté le met en extase, et il sent qu’il renoncerait pour elle à toutes ses croyances et à tous ses espoirs. Il regarde avec délice chacun de ses mouvements lorsqu’elle lui tend un croissant, et fixe sa poitrine, dont les contours se dessinent sous ses vêtements. La blancheur de sa peau l’enivre, il est pris du désir irrésistible de mettre ses mains autour de sa taille. Dès qu’il quitte la boutique, une grande souffrance le submerge. Il a envie, tout à coup, de jeter le croissant par terre et « de le broyer sous ses grands souliers luisants […] afin […] d’insulter la chose sainte qu’est le pain ». Il se rappelle alors que ce pain, la boulangère l’a tenu et « avec une sorte de rage amoureuse, il enfonça ses dents au plus épais du croissant ». Il attaque même ce qu’il en reste en écrasant des miettes dans sa poche ; en même temps, il a l’impression qu’un morceau de croissant demeure comme une pierre dans sa gorge. Il souffre. « Quelque chose en lui palpitait, battait un peu au-dessus de l’estomac, pareil à un second cœur, mais plus gros, plus lourd. » Il pense de nouveau à la boulangère et conclut amèrement qu’on ne l’a jamais aimé. Il n’a eu que des aventures sordides avec les femmes, et « aucune ne possédait cette gorge ronde dont l’image se présentait à lui avec une souveraine insistance ». Il décide de retourner dans le magasin pour la regarder encore une fois, car il brûle, son désir est comme une flamme. Il la trouve encore plus désirable et sent que son regard revient presque à la toucher. Il voit alors un homme qui lui parle, la main posée tendrement sur son bras à la « chair laiteuse ». La femme sourit et fait avec l’homme des projets pour la soirée. Fabien-Fruges est sûr de ne jamais oublier cette scène, dont « chaque détail prenait une importance tragique ». Les paroles que l’homme a prononcées résonnent encore dans ses oreilles. « … Il ne pouvait pas la faire taire, cette voix, elle murmurait quelque part en lui… ». Désespéré, il met les mains à ses tempes. Jamais son désir ne l’a autant fait souffrir.

Je lis, dans les détails de cet épisode, le désir fortement ravivé de Fabien pour le sein de sa mère, ainsi que la frustration et la haine qui s’ensuivent ; l’envie de broyer le pain sous ses souliers noirs exprime ses attaques sadiques-anales, et le fait de mordre le croissant avec rage, son cannibalisme et ses tendances sadiques-orales. La situation est intériorisée dans son ensemble, et toutes ses émotions, sa déception et ses attaques concernent également la mère intériorisée. Ce fait apparaît lorsque Fabien-Fruges écrase avec fureur les restes du croissant dans sa poche, lorsqu’il sent qu’un morceau en est resté dans sa gorge comme une pierre et, aussitôt après, qu’un second cœur, plus gros que le vrai, bat en lui au-dessus de son estomac. Dans le même épisode, la frustration ressentie à l’égard du sein dans la relation précoce à la mère se montre intimement liée à la rivalité avec le père. Une situation très précoce se trouve illustrée ici : le petit enfant, privé du sein maternel, sent que quelqu’un d’autre, et d’abord le père, le lui a enlevé pour en jouir – situation d’envie et de jalousie qui fait partie, selon moi, des stades les plus anciens du complexe d’Œdipe. Ici aussi, la jalousie passionnée de Fabien-Fruges à l’égard de l’homme qui, croit-il, possède la boulangère la nuit se rapporte également à une situation intérieure : il entend à l’intérieur de lui-même la voix de l’homme s’adressant à la femme. J’en conclurais que l’incident dont il a été témoin avec de si fortes émotions représente la scène primitive qu’il a intériorisée dans le passé. Quand, bouleversé, il se cache les yeux avec les mains, il revit, je pense, le désir du petit enfant de ne jamais avoir vu et absorbé, la scène primitive.

La dernière partie du chapitre décrit le sentiment de culpabilité que ressent Fabien-Fruges devant ses désirs, qu’il voudrait détruire « comme le feu dévore des ordures ». Il entre dans une église, pour trouver qu’il n’y a pas d’eau dans le bénitier : celui-ci est « à sec ». Une telle négligence des sacristains à l’égard de leurs devoirs religieux indigne vivement Fabien-Fruges. Il s’agenouille, très abattu, et pense qu’il faudrait un miracle pour le délivrer de sa culpabilité et de sa tristesse, pour résoudre le conflit qui le déchire en face de la religion, et qui réapparaît à ce moment-là. Bientôt, ses plaintes et ses accusations s’adressent à Dieu. Pourquoi l’a-t-il créé, « triste et noir comme un rat malade » ? Il se rappelle ensuite un vieux livre sur les âmes qui auraient pu être créées et qui ne sont pas nées. II s’agit donc d’un choix de Dieu, et cette pensée le réconforte. Il éprouve même une certaine exaltation à l’idée d’être vivant, et porte « les deux mains à sa poitrine comme pour sentir les battements de son cœur ». Il se dit ensuite que ce sont là des pensées d’enfant, mais « la vérité » n’est-elle pas, « en définitive, une pensée d’enfant » ? Là-dessus, il place des cierges sur toutes les pointes vides de l’if de fer. Une voix intérieure le tente de nouveau, lui disant qu’il serait beau de voir la boulangère à la lumière de toutes ces petites flammes.

Ma conclusion est la suivante : la culpabilité et le désespoir de Fabien-Fruges sont liés à la destruction fantasmée de la mère extérieure et intérieure et de ses seins, et à la rivalité meurtrière qui l’oppose à son père, autrement dit, au sentiment qu’il a détruit ses bons objets internes et externes. Cette angoisse dépressive se rattache à une angoisse de persécution. En effet Dieu, qui représente le père, est accusé de l’avoir fait mauvais et malade. Fabien-Fruges oscille entre cette accusation et la satisfaction d’avoir été créé de préférence aux âmes qui ne sont pas nées et d’être vivant. Les âmes qui n’ont pas été appelées à la vie représentent les frères et les sœurs non nés de Fabien. Le fait d’être fils unique est à la fois un motif de culpabilité et, puisqu’il a été choisi pour naître alors qu’ils ne l’ont pas été, de satisfaction et de gratitude envers le père. L’idée religieuse que la vérité est « une pensée d’enfant » prend ainsi une autre signification. Le plus grand acte créateur est de créer un enfant : cela revient à perpétuer la vie. Lorsque Fabien-Fruges pose des cierges sur toutes les pointes vides de l’if de fer et les allume, il féconde ainsi la mère et donne la vie aux enfants non nés. Le désir de voir la boulangère à la lumière des bougies exprimerait le vœu de la voir enceinte de tous les enfants qu’il lui donnerait. Il s’agit là du désir de la mère, incestueux et « coupable », et de la tendance à la réparation en lui donnant tous les enfants qu’il a détruits. A cet égard, l’indignation devant le bénitier « à sec » n’est pas fondée sur la religion seule. J’y vois l’angoisse de l’enfant à l’égard de la mère frustrée, négligée par le père au lieu d’en être aimée et fécondée. Cette angoisse est particulièrement forte chez les enfants derniers-nés ou uniques : l’absence d’autres enfants semble confirmer le sentiment empreint de culpabilité d’avoir fait obstacle aux rapports sexuels des parents, à la grossesse de la mère et à la naissance d’autres enfants, par la haine, la jalousie et les attaques contre le corps maternel *. Puisque j’admets que Fabien-Fruges exprime la destruction du sein maternel en attaquant le croissant que la boulangère lui a donné, je peux conclure que le bénitier « à sec » représente aussi le sein asséché et détruit par son avidité de nourrisson.

III.

Il est significatif de constater que la première rencontre de Fabien avec le Diable a lieu au moment où il éprouve une vive frustration : sa mère, en exigeant qu’il aille communier le lendemain, l’empêche de s’engager ce soir-là dans une nouvelle aventure amoureuse ; et lorsque Fabien se révolte et va à son rendez-vous, la fille ne se montre pas. C’est à ce moment que le Diable entre en scène ; il représente dans ce contexte les tendances dangereuses qui s’éveillent dans l’esprit du jeune enfant quand sa mère lui fait subir une frustration. Dans ce sens, le Diable personnifie les tendances destructives du jeune enfant.

Ce passage ne concerne cependant qu’un seul aspect de la relation complexe à la mère, aspect illustré par la tentative de Fabien pour se projeter dans le garçon qui lui apporte son maigre petit déjeuner (dans le roman, c’est là son premier essai de prendre la personnalité d’un autre). Certains processus de projection dominés par l’avidité font partie, comme je l’ai noté à plusieurs reprises, de la relation du nourrisson à la mère ; ils ont une force particulière là où la frustration est fréquente17. La frustration renforce à la fois le désir avide d’une satisfaction illimitée et l’envie d’évider le sein et de pénétrer dans le corps de la mère afin d’obtenir par la force la satisfaction que celle-ci refuse. Nous avons vu, dans la relation à la boulangère, le désir ardent de Fabien-Fruges pour le sein, et la haine que la frustration éveillait en lui. La personnalité de Fabien dans son ensemble, la force de son sentiment de frustration et de son ressentiment semblent confirmer l’hypothèse selon laquelle il s’était senti très frustré, au cours de sa première enfance, dans la relation alimentaire. De tels sentiments se réveillent dans la relation au garçon de café si celui-ci représente un des aspects de la mère – la mère qui le nourrissait mais ne le satisfaisait pas vraiment. La tentative de Fabien pour se transformer dans le garçon de café représenterait donc un réveil du désir de pénétrer dans la mère pour la voler et obtenir plus de nourriture et de satisfaction. Remarquons un autre fait significatif : le garçon – le premier objet dans lequel Fabien avait voulu se transformer – est la seule personne dont il demande l’assentiment (le garçon refuse). Ce qui voudrait dire que la culpabilité, si clairement exprimée dans la relation à la boulangère, est présente aussi dans la relation au garçon de café18.

Dans l’épisode de la boulangère, Fabien-Fruges éprouve toute la gamme des émotions liées à la relation maternelle : désirs oraux, frustration, angoisses, culpabilité et besoin de réparer ; il y revit aussi le développement de son complexe d’Œdipe. La combinaison du désir physique passionné, de l’affection et de l’admiration, montre qu’il fut un temps où la mère de Fabien représentait pour lui à la fois la mère qui lui inspirait des désirs oraux et génitaux, et la mère idéale, la femme que l’on voudrait voir à la lumière des cierges votifs, que l’on voudrait donc adorer. Il est vrai qu’il ne réussit pas à prier dans l’église, car il ne parvient pas à refréner ses désirs. La boulangère représente néanmoins, à certains moments, la mère idéale qui ne devrait pas avoir de vie sexuelle.

Sous cet aspect, on devrait donc adorer la mère comme une madone ; mais elle apparaît aussi sous un aspect opposé. La transformation dans l’assassin Esménard exprime à mes yeux les tendances qui poussent l’enfant à vouloir tuer la mère, dont la relation sexuelle avec le père n’est pas ressentie seulement comme une trahison de l’amour que l’enfant lui porte, mais comme entièrement mauvaise et méprisable. C’est ce sentiment qui est à la base de l’assimilation inconsciente et caractéristique de l’adolescence, de la mère à une prostituée. Berthe, décrite comme une femme facile, se rapproche d’une prostituée dans l’esprit de Fabien-Esménard. La vieille femme au fond de la boutique obscure, qui vend des cartes postales obscènes cachées derrière d’autres articles, est une autre incarnation de la mère comme figure sexuelle mauvaise. Fabien-Fruges éprouve à la fois du dégoût et du plaisir à regarder des images obscènes, et il est hanté par le grincement du tourniquet. Nous voyons s’exprimer là le désir du petit enfant de regarder et d’écouter la scène primitive, ainsi que sa révulsion devant ce désir. La culpabilité qui s’attache à ces observations, réelles ou fantasmées, dans lesquelles les bruits entendus jouent souvent un rôle, provient des tendances sadiques visant les parents dans cette situation ; elle est également liée à la masturbation, qui accompagne fréquemment ces fantasmes sadiques.

Un autre personnage encore représente la mauvaise mère : c’est la bonne qui vit dans la maison de Camille, et qui est une vieille femme hypocrite, alliée avec le méchant oncle contre les jeunes gens. La mère de Fabien apparaît elle-même sous ce jour quand elle exige qu’il aille se confesser. Car Fabien n’aime pas le père-confesseur et déteste lui avouer ses fautes. L’exigence de sa mère ne peut donc manquer de représenter pour lui une conspiration entre ses parents, alliés contre les désirs agressifs et sexuels de l’enfant. La relation de Fabien à sa mère, représentée par toutes ces figures, laisse apparaître la haine et la dévalorisation, ainsi que l’idéalisation.

IV.

Nous ne trouvons dans le roman que quelques allusions à la relation précoce de Fabien avec son père, mais elles sont significatives. Lorsque j’ai parlé des identifications introjectives de Fabien, j’ai formulé l’hypothèse suivante : le grand attachement qu’il manifeste pour la montre paternelle, les idées que cette montre lui inspire sur la vie et la fin prématurée de son ancien propriétaire, tout cela révèle l’amour de Fabien pour son père, sa compassion, sa tristesse qu’il soit mort. A propos d’une remarque de l’auteur selon laquelle Fabien, « depuis son enfance, devinait en lui la présence de quelque chose… », j’ai déjà dit que cette présence intérieure figurait le père intériorisé.

Je pense que le besoin de compenser la mort prématurée de son père et, dans un certain sens, de le garder en vie entre largement dans son désir violent et avide de jouir pleinement de l’existence. Je dirais qu’il est avide aussi au nom de son père. D’autre part, dans son incessante recherche des femmes et sa négligence à l’égard de sa santé, Fabien reproduit le sort de son père, mort prématurément à cause, croit-on, de sa vie dissolue. Cette identification se trouve renforcée par la mauvaise santé de Fabien : il souffre de la même maladie de cœur que son père, et on lui a souvent recommandé de ne pas se fatiguer19. Il apparaît donc qu’une tendance à provoquer sa mort s’opposait chez Fabien à un avide besoin de prolonger sa vie et, par là, la vie de son père intériorisé, en rentrant dans d’autres personnes et en leur volant leur existence. Cette lutte intérieure entre la recherche et le refus de la mort rend compte en partie de son humeur instable et inquiète.

La relation de Fabien à son père intériorisé a donc pour centre le besoin de prolonger sa vie ou de la lui redonner. Je voudrais citer un autre aspect du père intérieur mort. La culpabilité liée à la mort du père – du fait des souhaits de mort nourris à son égard – tend à transformer le père intériorisé en persécuteur. Dans le roman de Julien Green, un épisode illustre la relation de Fabien à la mort et aux morts. Avant que Fabien n’ait accepté son pacte, le Diable l’emmène une nuit dans une maison sinistre où se tient une étrange assemblée. Fabien se trouve être le centre d’une attention et d’une envie intenses. Ce qu’on lui envie s’exprime dans un murmure : « C’est pour le don… » Le « don », nous le savons, est la formule magique du Diable qui va donner à Fabien le pouvoir de se transformer en d’autres personnes et, à ce qu’il lui semble, de prolonger sa vie indéfiniment. Fabien est accueilli par un « subordonné » du Diable, une figure très séduisante du démon ; il succombe à son charme et se laisse persuader d’accepter le « don ». Les gens assemblés représentent, semble-t-il, les esprits de morts qui n’avaient pas reçu le « don » ou l’avaient mal utilisé. Le « subordonné » du Diable parle d’eux avec dédain, laissant entendre qu’ils ont été incapables de jouir pleinement de leur vie ; il les méprise peut-être de s’être en vain vendus au Diable. Ces personnes insatisfaites et envieuses représentent vraisemblablement, elles aussi, le père mort de Fabien, car celui-ci attribuait certainement à son père – qui avait, en fait, gâché sa vie – leur envie et leur avidité. A ces sentiments correspond la peur de Fabien que son père intériorisé ne veuille aspirer sa vie, et cette angoisse renforce en lui le besoin de se fuir et le désir avide (par identification avec le pcre) de voler leur vie à d’autres personnes.

La perte de son père à un âge très tendre a une large part dans sa dépression, mais, une fois de plus, nous pouvons trouver la racine de ces angoisses dans sa première enfance. Car, si nous admettons que la forte émotion de Fabien devant l’amant de la boulangère est une répétition des sentiments œdipiens de sa petite enfance, nous devons conclure qu’il ressentait de violents désirs de mort à l’égard de son père. Comme nous le savons, les désirs de mort et la haine à l’égard du père en tant que rival aboutissent chez le jeune enfant non seulement à l’angoisse de persécution, mais aussi – du fait qu’ils entrent en conflit avec l’amour et la compassion – à une culpabilité et une dépression profondes. Il est significatif de constater que Fabien, qui possède le pouvoir de se transformer en n’importe qui, n’a jamais l’idée de prendre la place de l’amant si envié de la femme qu’il admire. Il semble que s’il avait accompli cette transformation, il aurait eu l’impression d’usurper la place de son père et de donner libre cours à la haine meurtrière que celui-ci lui inspire. La peur du père et le conflit entre amour et haine, c’est-à-dire l’angoisse de persécution et l’angoisse dépressive, le poussent l’une et l’autre à renoncer à une expression aussi franche de ses désirs œdipiens. J’ai déjà décrit son attitude contradictoire à l’égard de sa mère – là encore, il s’agit d’un conflit entre amour et haine – qui l’avait poussé à se détourner d’elle en tant qu’objet d’amour et à refouler ses sentiments œdipiens.

Les difficultés de Fabien dans sa relation à son père doivent être examinées conjointement avec son avidité, son envie et sa jalousie. Sa transformation en Poujars s’explique par une avidité, une envie et une haine violentes ; ces sentiments, le petit enfant les éprouve pour son père qui est adulte et puissant et qui, dans les fantasmes de l’enfant, possède tout, puisqu’il possède la mère. J’ai déjà cité l’auteur, qui décrit par ces mots l’envie de Fabien en face de Poujars : « Le soleil ! C’était comme si M. Poujars l’avait mis dans sa poche20. »

L’envie et la jalousie, renforcées par les frustrations, constituent une partie du ressentiment que le jeune enfant éprouve à l’égard de ses parents et accentuent le désir de renverser les rôles et de les frustrer à son tour. L’attitude de Fabien après qu’il a pris la place de Poujars et qu’il regarde avec un mélange de mépris et de pitié sa personne antérieure, si peu engageante, nous permet de voir à quel point il est content d’avoir renversé les rôles. Il est une autre situation où Fabien punit une figure paternelle mauvaise alors qu’il est dans le corps de Camille : il insulte et met hors de lui le vieil oncle de Camille avant de quitter sa maison.

Nous discernons, dans la relation de Fabien à son père comme dans sa relation à sa mère, le processus de l’idéalisation et son corollaire, la peur des objets persécuteurs. Lorsque Fabien s’est transformé en Fruges, nous assistons à la lutte intérieure, très violente, qui oppose son amour pour Dieu et son attirance pour le Diable ; Dieu et le Diable représentent clairement le père idéal et le père entièrement mauvais. L’attitude ambivalente à l’égard du père apparaît également lorsque Fabien-Fruges accuse Dieu (le père) de l’avoir créé si misérable : en même temps, il lui témoigne sa gratitude de lui avoir donné la vie. Ces indications m’amènent à conclure que Fabien a toujours cherché son père idéal et que cette recherche est un puissant stimulant de ses identifications projectives. Elle échoue pourtant : elle ne peut réussir, car Fabien est poussé par l’avidité et l’envie. Tous les hommes dont il prend l’apparence se révèlent bientôt méprisables et faibles.

Fabien les hait de l’avoir déçu, et se réjouit du sort qui attend ses victimes.

V.

J’ai admis que certaines expériences émotionnelles vécues pendant les transformations de Fabien éclairent son développement au cours de sa première enfance. Sa vie sexuelle nous donne une image de la période antérieure à sa rencontre avec le Diable, c’est-à-dire une image du Fabien originel. J’ai déjà dit que les liaisons sexuelles de Fabien duraient peu et s’achevaient dans la déception. Il ne semble pas capable d’aimer véritablement une femme. J’ai interprété l’épisode de la boulangère comme un réveil des sentiments œdipiens de sa première enfance. Son échec dans le maniement de ces sentiments et de ces angoisses est à la base de son développement sexuel ultérieur. Sans devenir impuissant, il a opéré une division entre les deux tendances décrites par Freud comme « amour sacré » et « amour profane » (ou bestial21).

Ce processus de clivage n’a pas atteint son but lui non plus, car Fabien n’a jamais trouvé une femme qu’il pût idéaliser ; mais une indication nous prouve qu’une telle femme existe dans son esprit : il se demande s’il ne serait pleinement satisfait que par « une statue d’or et d’ivoire ». Comme nous l’avons vu, il éprouve, dans le rôle de Fabien-Fruges, une admiration passionnée pour la boulangère : il s’agit là d’une idéalisation. Je dirais que toute sa vie, il a cherché inconsciemment la mère idéale qu’il avait perdue.

Les épisodes où Fabien prend l’aspect du riche Poujars, d’un homme physiquement puissant comme Esménard, ou d’un homme marié (Camille, dont la femme est très belle), font penser à une identification avec le père, fondée sur le désir de lui ressembler et de prendre sa place en tant qu’homme. Rien ne laisse entendre, dans le roman, que Fabien serait homosexuel. On peut cependant trouver une indication d’homosexualité dans la forte attirance physique qu’il éprouve pour le « subalterne » du Diable, un homme jeune et beau dont la force de persuasion emporte ses doutes et ses angoisses à l’égard du pacte avec le Démon. J’ai déjà mentionné la peur de Fabien devant ce qu’il prend pour des avances sexuelles que le Diable lui fait. Mais le désir homosexuel d’être l’amant de son père se manifeste plus directement par rapport à Élise. Son attrait pour la jeune fille – pour ses yeux pleins de tristesse – vient, comme l’auteur l’indique, de son identification avec elle. Il est tenté un instant de se transformer en Élise et le ferait s’il pouvait être sûr de l’amour du beau Camille. Mais il se rend compte que c’est impossible et renonce à son idée.

Dans ce contexte, l’amour malheureux d’Élise semble exprimer la situation œdipienne inversée de Fabien. Prendre le rôle d’une femme aimée par le père signifierait l’évincement ou la destruction de la mère et susciterait une forte culpabilité. En fait, dans cette histoire, Élise a pour rivale abhorrée la femme, belle mais désagréable, de Camille ; Stéphanie représente, je pense, une autre figure maternelle. Il est intéressant de constater que c’est seulement vers la fin du roman que Fabien éprouve le désir de devenir une femme. On pourrait rattacher ce fait à l’émergence de tendances et de désirs refoulés, et par conséquent à une réduction des fortes défenses opposées aux tendances féminines et homosexuelles-passives.

On peut tirer de ce matériel certaines conclusions sur les incapacités graves dont souffre Fabien. Sa relation à sa mère était profondément perturbée. Celle-ci est décrite, nous le savons, comme une mère consciencieuse, soucieuse avant tout de la santé morale et physique de son fils, mais incapable d’affection et de tendresse. Il paraît vraisemblable qu’elle avait la même attitude quand il était nourrisson. J’ai déjà dit que le caractère de Fabien, la nature de son avidité, de son envie et de son ressentiment prouvent qu’au cours du stade oral, ses griefs avaient été considérables et qu’ils n’avaient jamais été surmontés. Nous pouvons admettre que ce sentiment de frustration s’étendait à son père ; en effet, dans les fantasmes du jeune enfant, le père est le second objet dont il attend des satisfactions orales. Autrement dit, le côté positif de l’homosexualité de Fabien était lui aussi perturbé dès l’origine.

L’échec de la modification des angoisses et des désirs oraux fondamentaux a de multiples suites. Il signifie en dernière analyse que la position paranoïde-schizoïde n’a pas été élaborée avec succès. Je pense que c’était le cas chez Fabien ; par conséquent, il n’avait pas non plus élaboré la position dépressive d’une manière appropriée.

C’est pour ces raisons que son aptitude à réparer était altérée, et que, par la suite, il ne put lutter contre son sentiment de persécution et sa dépression. Il s’ensuit que sa relation à ses parents et aux autres personnes était très peu satisfaisante. Tout cela suppose, ainsi que mon expérience me l’a montré, qu’il n’avait pas pu établir en toute sécurité le bon sein, la bonne mère, dans son monde intérieur22 – échec initial qui empêche à son tour le développement d’une forte identification avec un bon père. L’excessive avidité de Fabien, née en partie de son incertitude à l’égard de ses bons objets intérieurs, agissait sur ses processus d’introjection aussi bien que de projection, et – puisque nous nous occupons également de l’adulte Fabien – sur ses processus de ré-introjection et de reprojection. Toutes ces difficultés rendent compte de son inaptitude à établir un rapport amoureux avec une femme, c’est-à-dire de son développement sexuel perturbé. Selon moi, il oscille entre une homosexualité fortement refoulée et une hétéro-sexualité instable.

Un certain nombre de facteurs externes avaient joué un rôle important dans le développement malheureux de Fabien, comme la mort prématurée de son père, le manque de tendresse de sa mère, la pauvreté, le travail peu satisfaisant, le conflit avec sa mère au sujet de la religion, et sa maladie physique, élément très important. Nous pouvons tirer de ces faits des conclusions supplémentaires. Le mariage des parents de Fabien était manifestement un mariage malheureux, comme le prouve le fait que son père allait chercher son plaisir ailleurs. Sa mère n’était pas seulement incapable de manifester une certaine chaleur affective ; c’était aussi, nous pouvons l’admettre, une femme malheureuse qui cherchait une consolation dans la religion. Fabien était fils unique et se sentait certainement très seul. Son père était mort alors qu’il allait encore à l’école, ce qui l’avait privé d’une instruction plus poussée et de l’espoir de faire une belle carrière ; il eut aussi pour effet de réveiller son sentiment de persécution et sa dépression.

Nous savons que tous les événements compris entre sa première transformation et son retour chez lui doivent avoir eu lieu en trois jours. Pendant ces trois jours, comme nous l’apprenons à la fin lorsque Fabien-Camille rejoint sa personnalité antérieure, Fabien est resté couché dans son lit, sans connaissance, veillé par sa mère. Elle lui dit qu’il s’est évanoui dans le bureau de son patron après avoir tenu des propos déplacés, qu’on l’a transporté chez lui et qu’il est resté inconscient depuis. Quand il parle de la visite de Camille, elle pense qu’il a déliré. L’auteur veut peut-être que nous prenions toute l’histoire pour une suite de fantasmes nés dans l’esprit de Fabien pendant la maladie qui précède sa mort ? Cela impliquerait que tous les personnages sont des figures de son monde intérieur, ce qui illustrerait le fait que l’introjection et la projection opéraient chez lui en agissant étroitement l’une sur l’autre.

VI.

Les processus qui sont à la base de l’identification projective sont très concrètement décrits par l’auteur. Une partie de Fabien quitte littéralement sa personne et entre dans sa victime, événement accompagné chez les deux protagonistes de fortes sensations physiques. La partie clivée de Fabien, celle qui quitte son corps, nous dit-on, est plus ou moins submergée par ses objets et perd les souvenirs et les traits de caractère appartenant au Fabien originel. Nous en déduirons donc (en accord avec l’idée très concrète que l’auteur se fait des processus de projection) que les souvenirs de Fabien sont restés, avec d’autres aspects de sa personnalité, chez le Fabien abandonné qui doit avoir gardé une bonne partie de son moi lorsque le clivage s’est produit. Cette partie de Fabien, endormie jusqu’au retour des côtés de sa personnalité qui se sont séparés de lui, représente à mon avis cette composante du moi que les patients ont le sentiment inconscient d’avoir gardée, alors que les autres parties du moi ont été projetées dans le monde extérieur et perdues.

Les conditions spatiales et temporelles de ces événements dans la description de l’auteur sont identiques aux conditions dans lesquelles nos patients font l’expérience des processus correspondants. Le sentiment que certaines parties de soi ne sont plus disponibles, qu’elles se sont éloignées ou qu’elles ont tout simplement disparu, est évidemment un fantasme sous-jacent aux processus de clivage. Mais de tels fantasmes ont des conséquences d’une grande portée et exercent une action fondamentale sur la structure du moi. Ils ont pour effet de rendre momentanément inaccessibles, pour l’analyste comme pour le patient, les parties du soi à l’égard desquelles celui-ci se sent comme étranger, et qui comprennent souvent ses émotions Le sentiment de ne pas savoir où se trouvent les parties de soi dispersées dans le monde extérieur est une source de grande angoisse et d’insécurité23.

J’examinerai maintenant les identifications projectives de Fabien sous trois angles différents : 1° celui des rapports entre les parties clivées et projetées de sa personnalité, et les parties qu’il a laissées intactes ; 2° celui des motifs qui fondent le choix des objets dans lesquels il se projette ; et 3° celui de la mesure dans laquelle, au cours de ces processus, la partie projetée de son soi est submergée par l’objet ou au contraire le domine.

1° La peur qu’éprouve Fabien de vider son moi par le clivage et la projection dans d’autres personnes de certaines de ses parties s’exprime, avant sa première transformation, dans la façon dont il regarde ses vêtements jetés sur une chaise : « Plus pénibles à voir que le reste, ses vêtements […] qui, d’une manière indéfinissable, lui ressemblaient, mais c’était lui assassiné, ou tordu par la foudre ; les manches vides, surtout, pendaient avec quelque chose de tragique, comme des bras sans vie. »

Nous apprenons aussi que Fabien, lorsqu’il se transforme en Poujars (autrement dit, lorsque les processus de clivage et de projection viennent de se produire), est très inquiet au sujet de sa personne antérieure. Il pense qu’il pourrait avoir envie de revenir à son moi originel ; il se préoccupe donc de faire ramener Fabien chez lui et remplit un chèque en sa faveur.

L’importance attachée au nom de Fabien prouve également que son identité est liée aux parties de lui-même qu’il laisse intactes et que celles-ci représentent le cœur de sa personnalité ; le nom est une pièce essentielle de la formule magique, et il est significatif de constater que sa première pensée, au moment où, sous l’influence d’Élise, il éprouve l’envie de revenir à son moi antérieur, est celle de son nom, « Fabien ». Je crois que la culpabilité d’avoir négligé et déserté une précieuse composante de sa personnalité explique en partie la nostalgie d’être à nouveau lui-même – nostalgie qui, irrésistiblement, le ramène chez lui à la fin du roman.

2° Le choix de sa première victime éventuelle, le garçon de café, s’explique facilement si nous admettons, comme je l’ai proposé plus haut, que celui-ci représente la mère de Fabien ; car la mère est, pour le jeune enfant, le premier objet de ses identifications, qu’elles soient introjectives ou projectives.

Nous avons déjà examiné quelques-unes des raisons qui poussent Fabien à se projeter dans Poujars ; j’ai formulé l’hypothèse qu’il veut prendre la place du riche et puissant père, c’est-à-dire lui voler tout ce qu’il possède et le punir. Ce faisant, il est poussé par un autre mobile que je voudrais souligner ici les tendances et les fantasmes sadiques de Fabien (exprimés par le désir de maîtriser et de punir son père) sont ce que Poujars et lui ont en commun. La cruauté de Poujars, telle que Fabien se la représente, figure aussi sa propre cruauté et sa soif du pouvoir.

Le contraste entre Poujars (qui se révèle malade et malheureux) et le jeune et viril Esménard n’est qu’un facteur accessoire dans le choix de celui-ci comme objet d’identification. Dans la décision de devenir Esménard, malgré sa laideur et son aspect peu engageant, l’élément principal est le suivant : Esménard représente une partie de la personnalité de Fabien, et la haine meurtrière qui pousse Fabien-Esménard à tuer Berthe est une réédition des émotions éprouvées par Fabien dans sa petite enfance à l’égard de sa mère, lorsque celle-ci lui faisait subir, selon ses fantasmes, une frustration orale et génitale. La jalousie d’Esménard devant tout homme auquel Berthe accorde ses faveurs renouvelle sous une forme extrême le complexe d’Œdipe de Fabien et son intense rivalité avec son père. Cette partie de lui-même, meurtrière en puissance, est personnifiée par Esménard. En devenant Esménard, Fabien projette dans une autre personne et vit ainsi quelques-unes de ses propres tendances destructives. La complicité de Fabien dans le meurtre est soulignée par le Diable qui lui rappelle, après qu’il s’est transformé en Fruges, que les mains qui ont étranglé Berthe étaient les siennes quelques minutes seulement auparavant.

Venons-en maintenant au choix de Fruges. Fabien a bien des choses en commun avec Fruges, chez lequel, cependant, ces traits de caractère sont beaucoup plus prononcés. Fabien incline à nier l’autorité que la religion (ce qui signifie aussi Dieu, ou le père) fait peser sur lui, et explique ses contradictions religieuses par l’influence de sa mère. Chez Fruges, les conflits intérieurs au sujet de la religion sont très violents et, Julien Green nous montre que Fruges est pleinement conscient du fait que le combat entre Dieu et le Diable domine sa vie. Il lutte constamment contre son désir de luxe et de richesse ; sa conscience le pousse à une austérité extrême. Chez Fabien, le désir d’être aussi riche que les gens qu’il envie est aussi très fort, mais il n’essaie pas de le réprimer. Ils ont également en commun leurs travaux littéraires et une très grande curiosité intellectuelle.

Ces caractères communs doivent prédisposer Fabien à choisir Fruges pour son identification projective. Je pense néanmoins qu’une autre raison motive son choix. Le Diable, jouant ici le rôle d’un surmoi qui le guide, vient d’aider Fabien à quitter Esménard et de le mettre en garde contre le danger d’entrer dans une personne qui le submerge au point qu’il ne puisse plus lui échapper. Fabien est terrifié de s’être transformé en meurtrier, ce qui signifie, autrement dit, d’avoir cédé à la partie la plus dangereuse de lui-même, à ses tendances destructives ; il se sauve donc en échangeant sa place avec quelqu’un de complètement différent de son choix précédent. Mon expérience m’a montré que la lutte contre une identification écrasante – introjective ou projective – conduit souvent les gens à s’identifier avec des objets présentant des caractéristiques opposées. (Cette lutte porte aussi une autre conséquence : la fuite aveugle vers une multitude d’autres identifications et l’oscillation entre les identifications. Ces conflits et ces angoisses sont souvent chroniques et, de plus, affaiblissent le moi.)

Le dernier objet du choix de Fabien, Camille, n’a pas grand-chose de commun avec lui. Mais il apparaît que par Camille, Fabien s’identifie avec Élise, la jeune fille qui aime Camille sans être aimée de lui. Nous avons vu qu’Élise représente le côté féminin de Fabien, et ses sentiments pour Camille, l’amour homosexuel insatisfait de Fabien pour son père. En même temps, Élise figure la bonne partie de son moi, celle qui est capable d’aimer. Selon moi, l’amour du jeune enfant Fabien pour son père, lié à ses désirs homosexuels et à sa position féminine, avait été troublé dès l’origine. J’ai déjà montré que Fabien était incapable de se changer en une femme, parce que cette transformation aurait signifié une réalisation des désirs féminins, profondément refoulés, liés à la relation œdipienne inversée. (Je ne m’occupe pas ici des autres facteurs qui font obstacle à l’identification féminine, et en particulier de l’angoisse de castration.) Lorsque s’éveille son aptitude à l’amour, Fabien peut s’identifier à Élise dans sa passion malheureuse pour Camille ; à mon avis, il devient également capable de ressentir son amour et son désir pour son père. J’en déduis qu’Élise en est venue à représenter une partie bonne de lui-même.

J’ajouterais qu’Élise figure aussi, je pense, une sœur imaginaire. Nous savons que les enfants ont des compagnons imaginaires, qui représentent, surtout dans la vie fantasmatique des enfants uniques, des frères ou des sœurs plus âgés, plus jeunes ou jumeaux, qui n’ont jamais vu le jour. On peut supposer que Fabien, fils unique, aurait eu beaucoup à gagner de la compagnie d’une sœur. Cette relation l’aurait en outre aidé à mieux affronter son complexe d’Œdipe et à devenir plus indépendant par rapport à sa mère. Dans la maison de Camille, de tels rapports existent effectivement entre Élise et le jeune frère de Camille.

Rappelons que l’écrasant sentiment de culpabilité ressenti par Fabien-Fruges à l’église se rattache au fait qu’il a été choisi pour vivre, alors que d’autres âmes ne sont jamais nées. J’ai interprété le fait d’allumer des cierges et d’imaginer la boulangère éclairée par leur flamme, à la fois comme une idéalisation (la mère en tant que sainte) et comme une expression du désir de faire réparation en donnant la vie aux frères et aux sœurs non nés. Ce sont surtout les enfants derniers-nés et uniques qui ont un. fort sentiment de culpabilité : ils ont l’impression que leur jalousie et leurs tendances agressives ont empêché leur mère de donner naissance à d’autres enfants. Ces sentiments sont également liés à la peur de représailles et à l’angoisse de persécution. J’ai constaté à plusieurs reprises que la peur et la méfiance à l’égard des camarades de classes ou des autres enfants en général se rattachaient à des fantasmes selon lesquels les frères et les sœurs non nés étaient malgré tout en vie ; tout enfant paraissant hostile les représentait alors. L’envie nostalgique d’avoir des sœurs et des frères pleins d’affection subit l’action profonde de ces angoisses.

Je n’ai pas encore étudié la raison pour laquelle Fabien choisit d’abord de s’identifier au Diable, fait sur lequel toute l’intrigue se fonde. Le Diable représente le père séducteur et dangereux ; il représente aussi certaines parties de l’esprit de Fabien, son surmoi ainsi que son ça. Dans le roman, le Diable n’a que de l’indifférence pour le sort de ses victimes ; avide et cruel à l’extrême, il apparaît comme le prototype des identifications projectives hostiles et mauvaises, qui sont décrites comme des intrusions violentes dans les personnes choisies. Je dirais qu’il révèle sous une forme extrême cette composante de la vie affective infantile, qui est dominée par la toute-puissance, l’avidité et le sadisme, et que ce sont ces caractères que Fabien et le Diable ont en commun. Fabien s’identifie donc avec le Diable et exécute tous se ordres.

Il est un fait significatif et qui exprime, je pense, un aspect important de l’identification : à chaque nouvelle transformation, Fabien maintient dans une certaine mesure ses identifications projectives antérieures. La preuve en est le puissant intérêt – un intérêt mêlé de mépris – qu’éveille chez Fabien-Fruges le sort de ses victimes antérieures, et le sentiment d’être en fin de compte responsable du meurtre commis sous l’aspect d’Esménard. Le fait apparaît clairement à la fin de l’histoire, car les expériences qu’il a faites au cours de ses transformations sont toutes présentes à son esprit avant qu’il ne meure, et le sort de ses victimes le préoccupe. Cela voudrait dire qu’il introjecte ses objets autant qu’il se projette en eux, conclusion qui s’accorde avec mon idée, selon laquelle la projection et l’introjection agissent l’une sur l’autre dès le début de la vie.

En isolant une cause importante du choix des objets dans l’identification, j’ai décrit celle-ci comme si elle se déroulait en deux étapes : a) il existe un terrain commun, b) l’identification se produit. Mais le processus, tel que nous pouvons l’observer dans la pratique de l’analyse, ne se subdivise pas ainsi. Un individu sent qu’il a beaucoup de choses en commun avec une autre personne en même temps qu’il se projette dans cette personne (ou en même temps qu’il l’introjecte). Ces processus varient dans leur intensité et dans leur durée, et de ces variations dépendent la force et l’importance des identifications, et leurs vicissitudes. A ce propos, je voudrais attirer l’attention sur le fait que si les processus décrits semblent souvent se produire simultanément, nous devons regarder attentivement, dans chaque cas et dans chaque situation, si l’identification projective, par exemple, l’emporte sur les processus introjectifs, ou vice versa24.

Dans les Notes sur quelques mécanismes schizoïdes, j’ai formulé l’hypothèse suivante : la réintrojection d’une partie projetée de soi implique l’intériorisation d’une partie de l’objet dans lequel la projection a eu lieu, d’une partie qui peut être, selon les fantasmes du patient, hostile, dangereuse, et éminemment indésirable. De plus, étant donné que la projection d’une partie de soi comprend la projection des objets internes, ceux-ci aussi doivent être réintro-jectés. Tout cela détermine la mesure dans laquelle les parties projetées de soi sont à même, dans l’esprit du patient, de conserver leur force à l’intérieur de l’objet où elles ont pénétré. Je me propose à présent d’exprimer quelques idées sur cet aspect du problème.

3° Dans le roman, Fabien succombe au Diable et s’identifie avec lui. Bien que son aptitude à l’amour et à la tristesse fût, semble-t-il, très insuffisante, avant même cet événement, Fabien, dès qu’il prend le Diable pour guide, ne manifeste plus la moindre pitié. Cela signifie qu’en s’identifiant avec le Diable, Fabien succombe entièrement à son côté avide, tout-puissant et destructif. Lorsque Fabien devient Poujars, il conserve quelques-unes de ses propres attitudes et, en particulier, une opinion critique sur la personne où il est entré. Il craint de se perdre complètement dans Poujars, et c’est seulement parce qu’il a gardé un peu de l’initiative de Fabien qu’il est capable d’opérer la transformation suivante. Cependant, il est bien près de perdre complètement sa personnalité antérieure quand il devient le meurtrier Esménard. Mais comme le Diable, qui est lui aussi, nous l’avons admis, une partie de Fabien – ici son surmoi – le met en garde et l’aide à s’échapper du meurtrier, nous pouvons en déduire que Fabien n’a pas été complètement submergé par Esménard25.

Dans le cas de Fruges, la situation est différente : le Fabien originel reste beaucoup plus actif dans cette transformation : Fabien est très critique à l’égard de Fruges, et c’est la capacité accrue de garder vivante, à l’intérieur de Fruges, une partie de sa personnalité originelle qui lui permet de rejoindre progressivement son moi vidé, et de redevenir lui-même. Je pense en général que la mesure dans laquelle on sent son moi submergé par les objets avec lesquels on s’identifie par introjection ou par projection est de la plus grande importance en ce qui concerne le développement des relations d’objet, et détermine la force ou la faiblesse du moi.

Fabien retrouve certaines parties de sa personnalité après sa transformation en Fruges et, en même temps, se produit une chose très importante. Fabien-Fruges s’aperçoit que ses expériences lui ont donné une meilleure compréhension de Poujars, d’Esménard, et même de Fruges, et qu’il est capable à présent d’éprouver de la sympathie pour ses victimes. C’est à travers Fruges aussi, qui aime les enfants, que s’éveille l’affection de Fabien pour le petit Georges. Georges, tel que l’auteur le décrit, est un enfant plein d’innocence, qui aime sa mère et souhaite retourner auprès d’elle. Il rappelle à Fabien-Fruges les souvenirs d’enfance de Fruges et, bientôt, éveille en lui l’irrésistible désir de devenir Georges. Je crois qu’il souhaite impatiemment retrouver son aptitude à l’amour, c’est-à-dire un moi idéal de son enfance.

Cette résurgence de l’amour se manifeste de diverses manières : il éprouve des sentiments passionnés pour la boulangère, ce qui signifie d’après moi un réveil de la vie amoureuse de sa petite enfance. Il fait un pas de plus dans cette direction lorsqu’il se transforme en un homme marié et qu’il entre par conséquent dans un cercle familial. Mais la seule personne qui plaise à Fabien et pour laquelle il ait de l’affection est Élise. J’ai décrit les différentes significations qu’Élise a pour lui. Il a découvert chez elle, en particulier, cette partie de lui-même qui est capable d’amour, et il est profondément attiré vers cet aspect de sa propre personnalité ; autrement dit, il a découvert aussi un début d’amour pour lui-même Physiquement et mentalement, il retourne sur ses pas, refait le chemin suivi au cours de ses transformations ; il est ramené, avec une rapidité croissante, près de sa maison et de Fabien, malade, qu’il a abandonné et qui en est venu à représenter la partie bonne de lui-même. La sympathie pour ses victimes, la tendresse pour Georges, l’intérêt pour Élise et l’identification avec elle dans sa passion malheureuse pour Camille, enfin le désir d’avoir une sœur – que toutes ces étapes sont celles de l’épanouissement de son aptitude à l’amour. Cette évolution était la condition préalable du besoin passionné de retrouver son ancienne personnalité, c’est-à-dire la condition préalable de l’intégration de son moi. Avant même que ses transformations n’aient commencé, le désir de retrouver la meilleure partie de sa personnalité – qui, parce qu’elle est perdue, lui apparaît comme idéale – rend partiellement compte de son sentiment d’être seul et de son inquiétude ; d’autre part, ce désir est le moteur de ses identifications projectives26 ; il est complémentaire de sa haine de soi-même, autre facteur qui le pousse à entrer de force dans d’autres personnes. La recherche du soi idéal que l’on a perdu27, élément important de la vie mentale, comprend inévitablement la recherche des objets idéaux perdus ; en effet, la partie bonne de soi est cette fraction de la personnalité dont on sent qu’elle se trouve en relation d’amour avec ses bons objets. Le prototype de cette relation est le lien qui unit le nourrisson et sa mère. Effectivement, lorsque Fabien rejoint la partie perdue de sa personnalité, il retrouve aussi son amour pour sa mère.

Nous constatons que Fabien semble incapable de s’identifier avec un objet bon ou admiré. Il faudrait en examiner ici un grand nombre de raisons diverses, mais je me contenterai d’en donner une comme explication possible. Nous savons que pour s’identifier fortement à une autre personne, il est essentiel de sentir que l’on a en soi suffisamment de points communs avec cet objet. Étant donné que Fabien a perdu, semble-t-il, la partie de soi qui était bonne, il ne sent pas assez de bonté en lui pour s’identifier avec un objet très bon. Il se peut qu’il ressente une angoisse caractéristique de ces états d’esprit, celle qu’un objet admiré n’entre dans un monde intérieur trop dépourvu de bonté. Le bon objet est alors maintenu à l’extérieur (il est représenté chez Fabien, je pense, par les étoiles lointaines). Mais, quand il retrouve la partie bonne de soi-même, il trouve aussi ses bons objets et peut s’identifier à eux.

Nous avons vu dans le roman que la partie vidée de Fabien désire elle aussi sa réunion avec les parties projetées. A mesure que Fabien-Camille se rapproche de la maison, Fabien s’agite de plus en plus sur son lit de malade. Il reprend conscience et s’avance vers la porte à travers laquelle son autre moitié, Fabien-Camille, prononce la formule magique. Selon la description de l’auteur, les deux moitiés de Fabien souhaitent impatiemment leur réunion. Cela signifie que Fabien souhaite l’intégration de soi-même. Nous avons vu aussi que ce désir se rattache au développement de son aptitude à l’amour. Cela correspond à la théorie freudienne de la synthèse comme fonction de la libido – en dernière analyse, de l’instinct de vie.

J’ai formulé plus haut l’hypothèse suivante : bien que Fabien soit à la recherche d’un bon père, il est incapable de le trouver, car c’est l’envie et l’avidité, accrues par le ressentiment et la haine, qui déterminent son choix des figures paternelles. Quand il devient moins vindicatif et plus tolérant, ses objets lui apparaissent sous un meilleur jour ; mais à ce moment-là, il est aussi moins exigeant qu’il ne l’était auparavant. Il n’exige plus que ses parents soient idéaux, et il peut donc leur pardonner leurs fautes. A l’accroissement de son aptitude à l’amour correspond une réduction de sa haine, qui aboutit à son tour à un affaiblissement de son sentiment de persécution ; tout cela produit une diminution de l’avidité et de l’envie. La haine de soi était un des traits marquants de son caractère ; avec une aptitude accrue à l’amour et à la tolérance en ce qui concerne les autres, nous voyons apparaître une plus grande tolérance et un plus grand amour à l’égard de soi-même.

A la fin du roman, Fabien retrouve son amour pour sa mère, il est en paix avec elle. Fait significatif, il reconnaît son manque de tendresse, mais pense qu’elle aurait peut-être été une meilleure mère s’il avait été, lui, un meilleur fils. Il obéit à l’injonction de sa mère quand elle lui dit de prier, et semble avoir retrouvé, après toutes ses luttes, sa croyance et sa confiance en Dieu. Les derniers mots de Fabien sont « Notre Père », et il semble qu’à ce moment, alors qu’il est rempli d’amour pour l’humanité, réapparaît son amour pour son père. L’angoisse de persécution et l’angoisse dépressive que l’approche de la mort doit réveiller sont neutralisées, dans une certaine mesure, par l’exaltation et l’idéalisation.

Fabien-Camille est ramené chez lui, comme nous l’avons vu, par une force irrésistible. Il semble probable que le sentiment d’une mort imminente donne sa force au besoin de rejoindre la partie de soi qu’il a désertée. Je crois en effet que la peur de la mort, qu’il a niée bien qu’il sût la gravité de sa maladie, surgit alors dans toute sa force. Peut-être a-t-il nié cette peur parce qu’elle était d’une nature foncièrement persécutive. Nous connaissons la profondeur de son ressentiment contre le destin et contre ses parents ; nous savons combien il se sentait persécuté par les défauts de sa propre personnalité. D’après mon expérience, la peur de la mort se trouve considérablement accentuée si la mort est ressentie comme une attaque des objets hostiles, externes et internes, ou si elle éveille une angoisse dépressive devant la destruction éventuelle des bons objets par ces figures hostiles. (Bien entendu, les fantasmes de persécution et les fantasmes dépressifs peuvent coexister.) Les angoisses de nature psychotique sont la cause de cette excessive peur de la mort dont bien des individus souffrent tout au long de leur vie ; quant aux souffrances morales violentes que certaines personnes éprouvent, comme j’ai pu l’observer quelquefois, sur leur lit de mort, elles sont dues d’après moi au réveil des angoisses psychotiques de la première enfance.

Étant donné que l’auteur décrit Fabien comme un être inquiet, malheureux et plein de ressentiment, on peut penser que sa mort doit être douloureuse, qu’elle doit éveiller les angoisses de persécution dont je viens de parler. Ce n’est pas ce qui se passe dans le roman, car Fabien meurt heureux et en paix. L’explication de cette fin abrupte ne saurait être définitive. Du point de vue esthétique, c’est probablement la meilleure solution que l’auteur ait pu choisir. Mais, selon la conception des expériences de Fabien que j’ai exposée dans cet article, j’incline à expliquer la fin inattendue du roman par les deux aspects de Fabien tel qu’il nous est présenté. Jusqu’au moment où les transformations commencent, c’est Fabien adulte que nous voyons. Au cours de ses transformations, nous assistons à la naissance des émotions, des angoisses de persécution et des angoisses dépressives qui caractérisent, selon moi, le développement de sa première enfance. Mais alors que dans son enfance il n’avait pas été capable de surmonter ces angoisses et d’accomplir son intégration, il traverse avec succès, pendant les trois jours que couvre le roman, un monde d’expériences affectives, ce qui revient d’après moi à une élaboration de la position paranoïde-schizoïde et de la position dépressive. Le fait de surmonter les angoisses psychotiques fondamentales de la première enfance a pour résultat de faire apparaître dans toute sa force le besoin intrinsèque de l’intégration. Fabien accomplit son intégration en même temps qu’il établit de bonnes relations d’objet ; il répare ainsi ce qui, dans sa vie, n’était pas satisfaisant.

Cet article a été traduit par Marguerite Derrida.


13  Les caractéristiques diverses et contradictoires – à la fois idéales et mauvaises – qui sont attribuées au père aussi bien qu’à la mère constituent un aspect courant du développement des relations d’objet de l’enfant. Des attitudes aussi contradictoires sont également attribuées aux ligures intériorisées, dont certaines forment le surmoi.

14  J’ai formulé l’hypothèse Notes sur quelques mécanismes schizoïdes que l’identification projective apparaît pendant la position paranoïde-schizoïde, caractérisée par des processus de clivage. J’ai indiqué plus haut que la dépression de Fabien et son sentiment d’indignité donnaient une force supplémentaire à son besoin d’échapper à soi-même. Le renforcement de l’avidité et du déni, qui caractérise les défenses maniaques contre la dépression, constitue avec l’envie un des facteurs importants des identifications projectives.

15 Dans Le moi et le ça (1923) (trad. fr. in Essais de psychanalyse) Paris, Payot, Freud écrit (p. 197) : « Lorsque ces identifications deviennent trop nombreuses, trop intenses, incompatibles les unes avec les autres, on se trouve en présence d'une situation pathologique ou du prélude à une pareille situa­tion. Il peut notamment en résulter une dissociation du Moi dont les différen­tes identifications réussissent à s'isoler les unes des autres, en s'opposant des résistances ; et c'est peut-être dans ce fait qu'il faut chercher l'explication des cas mystérieux, dits de multiple personnalité, dans lesquels les différentes identifications cherchent tour à tour à accaparer à leur profit toute la con­science. Mais alors même que les choses ne vont pas aussi loin, on n'en assiste pas moins à des conflits entre les différentes identifications, conflits qui ne sont pas toujours et nécessairement pathologiques. »

16  On peut comparer cet état d’élation, selon moi, à l’accomplissement hallucinatoire des désirs (Freud), que sous la pression de la réalité, et en particulier de la faim, le nourrisson ne peut maintenir bien longtemps.

17 Je touche ici à l’une des causes essentielles de la culpabilité et de la détresse qui naît dans l’esprit des enfants. Le très jeune enfant a l’impression que ses tendances et fantasmes sadiques sont tout-puissants, et que, par conséquent, ils ont fait, font et feront leur effet. Il a la même impression au sujet de ses désirs et fantasmes réparateurs, mais il apparaît que la croyance dans ses pouvoirs destructifs l’emporte largement sur la confiance dans ses aptitudes constructives.

18  Je sais, en avançant cette interprétation, que ce n’est pas la seule qui puisse expliquer cet épisode. Le garçon peut aussi représenter le père qui ne satisfait pas les désirs oraux ; l’épisode de la boulangère signifierait alors un pas de plus dans le développement de l’enfant : le retour à la relation maternelle, avec tous ses désirs et toutes ses déceptions.

19  Nous voyons là un exemple de l’action que des facteurs physiques (peut-être héréditaires) et des facteurs affectifs exercent les uns sur les autres.

20  Une des significations du soleil dans la poche pourrait être celle-ci : il représenterait la bonne mère que le père a absorbée. Car le jeune enfant pense que, lorsqu’il est privé du sein de la mère, c’est le père qui le reçoit. Le sentiment que le père contient la bonne mère, et la vole au nourrisson, éveille l’avidité et l’envie ; c’est aussi un des importants facteurs qui poussent à l’homosexualité.

21  « Contributions à la psychologie de la vie amoureuse » (II, 1S12), trad. fr. in Revue française de psychanalyse, vol. IX, 1936.

22  La sûre intériorisation de la bonne mère—processus d’une importance fondamentale – est accomplie dans une mesure variable et n’est jamais si totale qu’elle ne puisse être ébranlée par des angoisses provenant de sources Intérieures ou extérieures.

23  J’ai formulé l’hypothèse, dans les « Mécanismes schizoïdes », que la peur d’être emprisonné à l’intérieur de la mère, conséquence de l’identification projective, est à la base de diverses situations d’angoisse, et en particulier de la claustrophobie. J’ajouterais aujourd’hui que l’identification projective peut aboutir à la peur que la partie de soi perdue ne soit jamais retrouvée parce qu’elle est enfouie dans l’objet. Dans le roman, Fabien a l’impression – après sa transformation en Poujars et en Fruges – d’être enterré et de ne jamais plus pouvoir s’échapper. Cela signifie qu’il a peur de mourir dans ses objets. Que l’on me permette de mentionner ceci encore : à côté de la peur d’être emprisonné à l’intérieur de la mère, j’ai constaté qu’un autre facteur de la claustrophobie est la peur au sujet de l’intérieur de son propre corps et des dangers qui y menacent. Citons une fois de plus les vers de Milton : « Tu es devenu, ô plus dure des prisons, le donjon de toi-même. »

24 Ces distinctions sont d’une grande importance technique. En effet, nous devons toujours choisir, pour nos interprétations, le matériel le plus urgent à un moment donné. Et à ce propos, je voudrais dire qu’il y a des périodes, dans l’analyse, pendant lesquelles certains patients semblent entièrement dominés par la projection ou l’introjection. D’autre part, il est essentiel de se rappeler que le processus contraire reste efficace dans une plus ou moins large mesure, et que, par conséquent, il reprend tôt ou tard la place de facteur prédominant.

25  Si fortement que fonctionnent le clivage et la projection, la désintégration du moi n’est jamais totale, dirais-je, tant que la vie continue. Je pense en effet que le besoin d’intégration, si troublé qu’il soit, et même s’il est perturbé dans ses racines, est en quelque sorte inhérent au moi. Cela s’accorde a mon idée qu’aucun nourrisson ne peut survivre sans posséder, si peu que ce soit, un bon objet. C’est cela qui permet à l’analyse de produire une certaine intégration, fût-ce dans des cas très graves.

26  Le sentiment d’avoir dispersé de la bonté et de bonnes parties de soi dans le monde extérieur accroît le ressentiment et l’envie à l’égard des autres, qui sont ressentis comme contenant les choses bonnes que l’on a perdues.

27  Le concept freudien de l’idéal du moi fut, nous le savons, le précurseur du concept de surmoi. Mais certains traits de l’idéal du moi n’ont pas été entièrement repris dans le concept de surmoi. Ma description du soi idéal, que Fabien essaie de retrouver, se rapproche, je pense, des idées initiales de Freud sur l’idéal du moi, plutôt que de ses idées sur le surmoi.