Conclusion

Il y a longtemps que je m’intéresse, dans l’analyse de mes patients, à l’envie du sein nourricier, en tant que j’y vois le facteur qui rend plus vives les attaques contre l’objet originel. Mais ce n’est que depuis peu que j’ai insisté sur le caractère détériorant et destructeur de l’envie, pour autant qu’elle compromet l’instauration d’une relation sécurisante avec le bon objet interne et externe, qu’elle sape à la base le sentiment de gratitude et qu’elle estompe la différence entre le « bien » et le « mal ».

La relation à l’analyste en tant qu’objet interne joue un rôle fondamental dans les cas que j’ai présentés. C’est là un fait auquel j’accorde une portée générale. Lorsque l’angoisse liée à l’envie et à ses conséquences atteint son point culminant, le patient se sent persécuté par l’analyste comme par un objet rancunier et envieux, qui perturbe son travail, sa vie et toutes ses activités. C’est alors que le bon objet semble perdu, cette perte entraînant la perte du sentiment de la sécurité interne. Quel que soit le moment de la vie, toutes les fois que la relation au bon objet se trouve gravement perturbée – perturbation où l’envie joue un rôle déterminant – on constate non seulement un retentissement sur la quiétude et la sécurité interne, mais aussi une détérioration du caractère. Quand les objets persécuteurs internes prédominent, ils renforcent les pulsions destructives ; cependant si le bon objet se trouve solidement ancré, il peut servir à l’identification qui, à son tour, raffermit la capacité d’amour, les pulsions constructives et la gratitude. Tout ceci ne fait que confirmer mon hypothèse de départ : à savoir qu’il est possible de résister à des perturbations passagères lorsque le bon objet

est profondément enraciné. Ainsi se trouvent établies des bases à une bonne santé mentale, à la formation du caractère et au développement du moi.

J’ai souligné ailleurs l’importance que prend le premier objet intériorisé : le sein empoisonné, dévorant et usant de représailles. Je dirais aujourd’hui que la projection de l’envie confère un caractère particulier à l’angoisse soulevée par la persécution interne. Toute tentative de réparation et toute créativité semblent ainsi être perturbées par un surmoi envieux, vécu comme une instance qui exige à tout moment qu’on lui témoigne une gratitude exorbitante. La persécution s’accompagne d’un sentiment de culpabilité d’avoir, par ses propres pulsions envieuses et destructives, détérioré le bon objet et, de ce fait, donné naissance aux objets persécuteurs internes. Le besoin de punition, qui ne saurait se satisfaire que d’une dévalorisation accrue de soi, instaure ainsi un cercle vicieux.

Nous savons que le but dernier de la psychanalyse est l’intégration de la personnalité du sujet. La conclusion de Freud : Wo Es war, soll Ich werden indiquait une telle orientation. Les processus de clivage apparaissent aux stades les plus précoces du développement. Trop intenses ils font partie intégrante des éléments paranoïdes et schizoïdes qui peuvent constituer la base de la schizophrénie. Au cours du développement normal, ces tendances schizoïdes et paranoïdes (ce que je nomme la position para-noïde-schizoïde) sont surmontées pour une grande part pendant la phase où se place la position dépressive ; l’intégration se poursuit ainsi favorablement. Les étapes successives de l’intégration préparent le moi à se servir du refoulement, dont l’importance ne fera que croître au cours de la deuxième année.

J’ai déjà mentionné dans les Développements de la psychanalyse59 que le jeune enfant était capable d’affronter ses difficultés affectives grâce au refoulement, si, au cours des premiers stades évolutifs, les processus de clivage n’avaient pas été trop intenses et avaient permis aux parties conscientes, et inconscientes, du psychisme de se consolider. Au cours des premiers stades de développement, le clivage et d’autres mécanismes de défense jouent un rôle prédominant. Dans Inhibition, symptôme el angoisse, Freud indiquait déjà qu’avant l’apparition du refoulement d’autres mécanismes de défense pouvaient exister. Dans le présent ouvrage, je n’ai pas envisagé le rôle vital que joue le refoulement dans le développement normal, car mon principal souci a été d’élucider les effets produits par l’envie primaire et les liens étroits qui la rattachent aux processus de clivage.

J’ai essayé de montrer que, du point de vue technique, il est nécessaire d’analyser de façon répétée les angoisses et les défenses liées à l’envie et aux pulsions destructives pour faire progresser l’intégration. J’ai toujours été convaincue que la perlaboration, décrite par Freud, constitue une des tâches principales de la pratique analytique ; ma propre expérience, dans la mesure où j’essaie d’analyser les processus de clivage et d’en retracer l’origine, n’a fait que renforcer cette conviction. Les résistances auxquelles nous nous heurtons sont d’autant plus fortes que les difficultés abordées dans l’analyse sont plus profondes et plus complexes, ce qui nous oblige à accorder toute son importance à la perlaboration.

Cette nécessité se fait sentir tout particulièrement lorsqu’il s’agit de l’envie à l’égard de l’objet originel. Certains patients peuvent reconnaître leur envie, leur jalousie et leurs attitudes compétitives à l’égard d’autrui, voire le désir de nuire à leurs dons et à leurs facultés intellectuelles ; mais seul l’analyste, à force d’analyser leurs sentiments hostiles dans le transfert, peut leur permettre de revivre ces sentiments dans leurs premières relations affectives, réduisant ainsi le clivage du soi.

L’expérience m’a montré que l’analyse de ces fantasmes, de ces émotions, de ces pulsions fondamentales échoue lorsque la douleur et l’angoisse dépressive, devenues manifestes, l’emportent, comme c’est le cas chez certains patients sur leur désir de vérité et, en fin de compte, sur leur désir d’être aidés. La coopération du patient doit prendre appui sur sa détermination à découvrir la vérité sur lui-même, s’il doit accepter et assimiler les interprétations qu’on lui donne concernant les couches les plus archaïques de son psychisme. Car si ces interprétations portent en profondeur, elles mobilisent une partie du soi qui est ressentie à la fois comme étant l’ennemie du moi et de l’objet aimé et qui, de ce fait, a succombé au clivage et a été anéantie. J’ai souvent constaté que les angoisses soulevées par les interprétations portant sur la haine et sur l’envie à l’égard de l’objet originel, et sur le sentiment d’être persécuté par l’analyste dont le travail éveille ces affects, sont plus douloureuses que n’importe quel autre matériel que nous pourrions interpréter.

Nous rencontrons ces difficultés surtout chez des patients qui présentent des angoisses paranoïdes et des mécanismes schizoïdes car ils sont moins capables que d’autres d’établir un transfert positif, d’avoir confiance dans l’analyste et de tolérer en même temps les angoisses éveillées par les interprétations : en d’autres termes, ils sont moins aptes à maintenir des sentiments d’amour. Dans l’état actuel de nos connaissances, je pense que c’est avec cette catégorie de malades – qui ne sont pas nécessairement des psychotiques avérés – que nos résultats thérapeutiques sont limités, voire nuls.

Lorsque l’analyse peut être poussée assez loin, l’envie et la crainte de l’envie diminuent et renforcent ainsi la confiance du sujet dans ses propres forces constructives ou réparatrices, autrement dit dans sa capacité d’aimer. Il en résulte une tolérance accrue à l’égard de ses propres limites, une amélioration de ses relations d’objet et une perception plus nette de la réalité interne et externe.

La prise de conscience qui accompagne les processus d’intégration au cours de l’analyse permet au patient de reconnaître la présence de parties potentiellement dangereuses de son soi. Lorsque l’amour peut être suffisamment rapproché de la haine et de l’envie, qui avaient été séparées par un clivage, ces affects deviennent supportables et diminuent d’intensité ; ils se trouvent atténués par l’amour. Les divers contenus de l’angoisse – comme, par exemple, la menace d’être dominé par une partie destructive et clivée de soi – perdent ainsi de leur intensité. Ce danger paraît d’autant plus redoutable que, dans le fantasme, le mal infligé semble irréparable du fait de l’intensité de l’omnipotence archaïque. L’angoisse, qui correspond à la crainte de détruire l’objet aimé par des sentiments hostiles, décroît lorsque ces sentiments sont mieux reconnus et se trouvent intégrés à la personnalité. De même, les souffrances vécues par le patient durant son analyse s’atténuent ; cette amélioration, qui est étroitement liée à l’intégration croissante, fait que le patient retrouve une certaine initiative, arrive à prendre des décisions dont il était incapable et, d’une façon générale, se sent plus libre de se servir de ses dons et de ses capacités. Son inhibition à réparer les torts s’efface. Sa capacité à éprouver du plaisir augmente et l’espoir renaît, bien que des périodes dépressives puissent encore survenir. En analysant l’envie et la destructivité, on arrive, dans les cas les plus favorables, à instaurer le bon objet avec plus de sécurité : la créativité s’en trouve accrue d’autant.

Tout comme les expériences répétées d’être nourri et aimé contribuent à instaurer le bon objet en toute sécurité au cours de l’enfance, ainsi l’expérience réitérée de l’efficacité et de la véracité des interprétations contribue à édifier l’analyste – et rétrospectivement l’objet originel – comme un « bon » objet.

L’ensemble de ces modifications aboutit à un enrichissement de la personnalité. La haine, l’envie et la destructivité, ainsi que d’autres parties importantes du soi qui avaient été perdues, sont récupérées au cours de l’analyse. Le sujet éprouve un soulagement considérable à s’appré-hender comme une personne globale, à se sentir maître de son soi, à vivre sa relation au monde extérieur avec un sentiment accru de sécurité. Dans mon article « Quelques mécanismes schizoïdes », j’avais signalé à quel point les souffrances du schizophrène étaient intenses : il se sent littéralement morcelé. Et, parce que son angoisse se manifeste sous une forme très différente de celle du névrosé, on a tendance à sous-estimer ses souffrances. Nous rencontrons des souffrances analogues, même en dehors de toute psychose, dans l’analyse des patients dont l’intégration a été perturbée, et qui vivent dans l’incertitude d’eux-mêmes et des autres ; ces angoisses s’atténuent lorsque l’intégration se complète. Selon moi, une intégration complète et définitive n’est jamais possible. Car on voit survenir, même chez les sujets les mieux intégrés, sous l’effet de tensions internes ou externes, des processus de clivage plus intenses, encore qu’il puisse s’agir de phénomènes passagers.

J’ai déjà souligné qu’il était important, pour l’instauration de la santé mentale et pour le développement de la personnalité, que la fragmentation ne joue pas un rôle prédominant dans les processus de clivage précoces. C’est ainsi que j’écris dans mon texte sur l’identification60 : « Le sentiment de contenir un sein et un mamelon intacts – bien qu’existent en même temps des fantasmes de sein dévoré et donc morcelé – produit l’effet suivant : le clivage et la projection ne sont pas liés, de façon prédominante, à des parties fragmentées du soi mais à des parties plus cohérentes. Cela signifie que le moi n’est pas menacé d’un fatal affaiblissement par dispersion et que, pour cette raison, il est plus apte à recommencer sans cesse l’annulation de l’effet du clivage et à pratiquer intégration et synthèse dans sa relation aux objets. »

Je crois que cette capacité à recouvrer des parties clivées de la personnalité est une condition préalable à un développement normal : le clivage étant réduit, dans une certaine mesure, au cours de la position dépressive, il cède graduellement la place au refoulement des pulsions et des fantasmes.

L’analyse du caractère a depuis toujours constitué une partie importante de la thérapeutique analytique*. Il me semble que c’est en ramenant certains aspects de la formation du caractère aux processus précoces, que nous pouvons espérer modifier de façon durable le caractère et la personnalité du sujet.

On peut encore aborder sous un angle différent les problèmes techniques que nous avons envisagés ici. Dès le début de la vie toutes les émotions sont rattachées au premier objet. Lorsque les pulsions destructives, l’envie et l’angoisse paranoïde sont trop intenses, le nourrisson déforme et amplifie toute frustration externe et le sein maternel devient un objet persécuteur externe et interne. Dès lors, même les gratifications réelles ne suffisent pas à neutraliser l’angoisse de persécution. L’analyse, en donnant au sujet la possibilité de remonter à sa prime enfance, lui permet de revivre des situations fondamentales – ce que j’ai décrit sous le nom de souvenirs en sentiments. En les revivant, le patient devient capable d’adopter une attitude nouvelle à l’égard de ses frustrations anciennes. Il est hors de doute que si l’enfant a été véritablement exposé à des conditions très défavorables, l’instauration a posteriori d’un bon objet ne saurait effacer les mauvaises expériences vécues dans sa prime enfance. Pourtant l’introjec-tion de l’analyste en tant que bon objet – à condition qu’elle ne se fonde pas sur l’idéalisation – peut, dans une certaine mesure, fournir un bon objet interne, là où le manque s’en faisait sentir. Le patient peut retrouver et revivre des souvenirs agréables de son passé, même lorsque la situation première fut très défavorable, ceci à condition que les mécanismes de projection se soient atténués et que, de ce fait, sa rancune ait diminué et sa tolérance se soit accrue, grâce à l’analyse du transfert négatif et positif qui nous ramène aux premières relations d’objet. Tout ceci devient possible lorsque, grâce à l’analyse, l’intégration est venue renforcer un moi qui était trop faible au commencement de la vie. C’est dans ces conditions que l’on peut espérer entreprendre avec quelques chances de réussite l’analyse des psychotiques. Un moi mieux intégré devient capable de tolérer la culpabilité et les sentiments de responsabilité qu’il n’avait pu affronter lors de sa prime enfance. Ainsi la synthèse de l’objet devient possible, la haine se trouve atténuée par l’amour ; l’envie et l’avidité, qui sont les corollaires des pulsions destructives, perdent leur virulence.

En d’autres termes, grâce à l’atténuation de l’angoisse et des mécanismes schizoïdes, le patient devient capable de translaborer la position dépressive. Lorsqu’il surmonte dans une certaine mesure son incapacité initiale à instaurer un bon objet, l’envie décroît tandis qu’augmente peu à peu la capacité à éprouver du plaisir et de la gratitude. Ces modifications s’étendent à divers aspects de la personnalité du patient, et vont de la vie affective infantile aux relations et aux expériences adultes. Notre plus grand espoir de pouvoir aider nos patients réside dans l’analyse des effets produits par les troubles précoces du développement tout entier.

 


59 Chap. vi : Quelques conclusions théoriques au sujet de la vie émotionnelle des bébés.

60 Cf. infra, p. 00. (De l’identification)