Chapitre premier

Je me propose dans ce livre de présenter de nouvelles hypothèses concernant la vie affective du très jeune enfant et d’en tirer quelques conclusions sur l’âge adulte et la santé mentale. Les découvertes freudiennes postulent que l’exploration du passé d’un patient, de son enfance et de son inconscient, est indispensable à la compréhension de la personnalité adulte. En dévoilant le complexe d’Œdipe chez l’adulte, Freud s’est appliqué à reconstruire le conflit œdipien non seulement dans ses détails mais aussi dans son parcours temporel. Les recherches poursuivies dans cette voie par Karl Abraham ont considérablement enrichi une telle démarche qui caractérise aujourd’hui la méthode psychanalytique. N’oublions pas que, selon Freud, la partie consciente du psychisme se développe à partir de l’inconscient. Le matériel que m’ont fourni l’analyse des enfants puis celle des adultes, j’ai cherché à en retrouver les sources dans la prime enfance : ce faisant, ma démarche a été celle de la psychanalyse. Les observations recueillies auprès des jeunes enfants ne tardèrent pas à corroborer les découvertes de Freud. Certaines de mes conclusions concernant un stade encore bien antérieur, à savoir les toutes premières années de la vie, peuvent également être confirmées jusqu’à un certain point par l’observation. Freud, dans le passage suivant, établit de façon fort convaincante le droit – en fait, la nécessité – de reconstruire, à partir du matériel fourni par nos patients, les particularités et les données concernant les stades précoces :

« Ce que nous souhaitons, c’est une image fidèle des années oubliées par le patient, image complète dans toutes ses parties essentielles. […] Le travail de construction qu’effectue l’analyste, ou, si l’on préfère, son travail de reconstruction, présente une ressemblance profonde avec celui de l’archéologue qui déterre une demeure détruite et ensevelie, ou un édifice du passé. Au fond, il lui est identique, à cette seule différence que l’analyste opère dans de meilleures conditions et dispose de plus de ressources en matériaux parce que ses efforts portent sur quelque chose qui est encore vivant et non sur un objet détruit, et peut-être encore pour une autre raison. Cependant, de même que l’archéologue, d’après des pans de murs restés debout, reconstruit les parois de l’édifice, d’après des cavités du sol détermine le nombre et la place des colonnes et, d’après des vestiges retrouvés dans les débris, reconstitue les décorations.et les peintures qui ont jadis orné les murs, de même l’analyste tire ses conclusions des bribes de souvenirs, des associations et des déclarations de l’analysé. Tous les deux gardent sans conteste le droit de reconstruire en complétant et en assemblant les restes conservés. Dans les deux cas, beaucoup de difficultés et de sources d’erreurs sont les mêmes. […] Nous avons dit que l’analyste travaille dans de meilleures conditions que l’archéologue parce qu’il a aussi à sa disposition un matériel qui n’offre rien de semblable à celui des fouilles, par exemple les répétitions de réactions remontant aux premiers âges de l’enfance et tout ce que, lors de telles répétitions, le transfert met au jour… L’essentiel est entièrement conservé, même ce qui paraît complètement oublié subsiste encore de quelque façon et en quelque lieu, mais enseveli, inaccessible à l’individu. Comme on le sait, il est douteux qu’une formation psychique quelconque puisse vraiment subir une destruction totale. C’est une simple question de technique analytique que de déterminer si l’on réussira à faire apparaître entièrement ce qui a été caché1. »

L’expérience m’a montré que la complexité d’une personnalité parvenue à maturité ne peut être saisie que si l’on arrive à comprendre le psychisme du nouveau-né et à suivre son développement tout au long de la vie. C’est dire que l’analyse parcourt le chemin allant de l’âge adulte vers l’enfance pour revenir, par étapes intermédiaires, à l’âge adulte, dans un mouvement répété de va-et-vient, selon la situation transférentielle prévalente.

J’ai toujours attaché une importance fondamentale à la toute première relation d’objet de l’enfant – la relation au sein maternel et à la mère – et je suis parvenue à la conclusion qu’un développement ne peut se dérouler de façon satisfaisante que si cet objet primordial, qui se trouve être introjecté, réussit à s’enraciner dans le moi avec un certain sentiment de sécurité. Des facteurs innés contribuent à nouer ce lien. Sous la prédominance des pulsions orales, le sein maternel est instinctivement ressenti comme une source d’aliment, et, dans un sens plus large, comme une source de vie. Cette intimité physique et psychique avec le sein gratifiant réinstaure dans une certaine mesure – si les choses se déroulent bien – l’unité prénatale avec la mère, ainsi que le sentiment de sécurité qui l’accompagne. Ceci suppose que le nourrisson est à même d’investir suffisamment le sein maternel ou sa représentation symbolique, à savoir le biberon ; ainsi la mère devient un objet aimé. Avoir fait partie du corps maternel durant la gestation contribue sans doute au sentiment inné de l’enfant qu’il existe, extérieur à lui, quelque chose qui est capable de combler tous ses besoins et tous ses désirs. Le bon sein ainsi incorporé fait dès lors partie intégrante du moi ; l’enfant qui se trouvait d’abord à l’intérieur de la mère place maintenant la mère à l’intérieur de lui-même.

L’état prénatal s’accompagne à coup sûr d’un sentiment d’unité et de sécurité avec la mère ; mais la mesure dans laquelle ce climat demeure stable dépend des conditions physiques et psychologiques de la mère, et peut-être de certains facteurs encore inexplorés chez l’enfant in utero. On peut voir dans cette nostalgie – universelle – d’un stade prénatal l’expression d’un besoin d’idéalisation. Une source d’une telle nostalgie pourrait bien être alors l’intense angoisse persécutive que déclenche la naissance. Nous pouvons imaginer que cette première forme sous laquelle se manifeste l’angoisse s’étend aux expériences désagréables vécues, in utero, qui s’associent au sentiment de sécurité ; serait ainsi préfigurée la dualité de la relation à la mère : le bon et le mauvais sein.

Les circonstances extérieures jouent un rôle vital dans la relation initiale au sein. Un accouchement difficile, entraînant des complications telles qu’une anoxie, peut perturber l’adaptation du sujet au monde extérieur ; la relation au sein maternel s’en trouve affectée dès le départ. Dans de tels cas, la faculté de découvrir de nouvelles sources de gratification est altérée ; le nouveau-né ne peut suffisamment intérioriser un véritable bon objet originel. La capacité d’accepter le lait avec plaisir et d’intérioriser le bon sein se trouve soumise à divers facteurs selon que l’allaitement et le « maternage » sont plus ou moins adéquats, que la mère prend plaisir aux soins qu’elle prodigue à l’enfant ou bien que, anxieuse, elle éprouve des difficultés psychologiques à le nourrir.

Un élément de frustration est nécessairement introduit dans la toute première relation de l’enfant au sein maternel car toute situation d’allaitement, pour heureuse qu’elle soit, ne saurait remplacer intégralement l’unité prénatale avec la mère. D’autre part, ce à quoi aspire l’enfant, c’est à un sein inépuisable et omniprésent et cette aspiration ne dérive pas uniquement d’un besoin alimentaire et de désirs libidinaux. En effet, même aux stades initiaux, le besoin d’un amour maternel qui serait constamment témoigné est fondamentalement lié à l’angoisse. La lutte entre les instincts de vie et les instincts de mort, ce qu’une telle lutte entraîne de menace d’anéantissement du soi et de l’objet par des pulsions destructives constituent des facteurs fondamentaux de la relation initiale à la mère. Car les désirs de l’enfant signifient que le sein maternel d’abord, puis que la mère elle-même écartent de lui ces pulsions destructives et lui épargnent la souffrance engendrée par l’angoisse de persécution.

Aux expériences heureuses se mêlent des griefs inévitables qui viennent renforcer le conflit inné entre l’amour et la haine, ou, plus radicalement, le conflit entre les instincts de vie et de mort, donnant ainsi naissance au sentiment qu’il existe un bon et un mauvais sein. La vie affective précoce se trouve alors caractérisée par la sensation de perdre et de recouvrer le bon objet. Par conflit inné entre l’amour et la haine, j’entends que la capacité d’éprouver à la fois l’amour et les pulsions destructives est, dans une certaine mesure, constitutionnelle bien que son intensité puisse varier selon les sujets et être influencée dès le départ par les conditions extérieures.

A plusieurs reprises, j’ai déjà avancé l’hypothèse selon laquelle le bon objet originel, à savoir le sein maternel, constitue le noyau du moi et contribue à sa croissance de façon vitale ; j’ai souvent décrit comment l’enfant ressentait qu’il intériorisait concrètement le sein et le lait maternel. Dès lors s’établit dans son psychisme un rapport mal défini entre le sein et les autres parties ou les autres aspects de la mère.

Je ne dis pas que le sein représente simplement pour l’enfant un objet physique. L’ensemble des désirs et des fantasmes inconscients tend à parer le sein de qualités qui dépassent de loin la fonction de nutrition en tant que telle2.

L’analyse de nos patients montre que le bon sein est le prototype de la bonté maternelle, de la patience et de la générosité inépuisable, ainsi que de la créativité. Ce sont précisément ces fantasmes et ces besoins pulsionnels qui enrichissent l’objet originel au point de le constituer comme le fondement de l’espoir, de la confiance et de la croyance dans le bien.

J’aborde dans cet ouvrage un aspect particulier de ces toutes premières relations d’objet et des processus d’intériorisation, dont la source réside dans l’oralité. Je veux parler des effets qu’exerce l’envie sur le développement de l’aptitude à la gratitude et au bonheur. L’envie contribue à rendre l’élaboration du bon objet difficile à l’enfant : il sent que le sein s’est emparé à son propre profit de la gratification dont il a été, lui, privé ; le sein est ainsi vécu comme responsable de sa frustration3.

Il convient d’établir une distinction entre l’envie, la jalousie et l’avidité. L’envie est le sentiment de colère qu’éprouve un sujet quand il craint qu’un autre ne possède quelque chose de désirable et n’en jouisse ; l’impulsion envieuse tend à s’emparer de cet objet ou à l’endommager. La jalousie se fonde sur l’envie mais, alors que l’envie implique une relation du sujet à une seule personne et remonte à la toute première relation exclusive avec la mère, la jalousie comporte une relation avec deux personnes au moins et concerne principalement l’amour que le sujet sent comme lui étant dû, amour qui lui a été ravi – ou pourrait l’être – par un rival. Selon l’idée commune, la jalousie est le sentiment qu’éprouve l’homme ou la femme d’être privé de la personne aimée par quelqu’un d’autre.

L’avidité est la marque d’un désir impérieux et insatiable, qui va à la fois au-delà de ce dont le sujet a besoin et au-delà de ce que l’objet peut ou veut lui accorder. Au niveau de l’inconscient, l’avidité cherche essentiellement à vider, à épuiser ou à dévorer le sein maternel ; c’est dire que son but est une introjection destructive. L’envie, elle, ne vise pas seulement à la déprédation du sein maternel, elle tend en outre à introduire dans la mère, avant tout dans son sein, tout ce qui est mauvais, et d’abord les, mauvais excréments et les mauvaises parties du soi, afin de la détériorer et de la détruire. Ce qui, au sens le plus profond, signifie détruire sa créativité.

Un tel processus, qui dérive de pulsions sadiques-urétrales et sadiques-anales, je l’ai défini ailleurs4 comme étant un aspect destructif de l’identification projective qui se manifeste dès le commencement de la vie5. Du fait de leurs rapports étroits, l’on ne peut séparer rigoureusement l’avidité de l’envie, mais une différence essentielle s’impose pour autant que l’avidité se trouve surtout liée à l’introjection, l’envie à la projection.

Selon le Shorter Oxford Dictionary, la jalousie est éveillée chez un sujet quand quelqu’un d’autre lui a ôté ou a reçu le « bien » lui appartenant de droit. Dans ce contexte, je définirais le « bien » comme étant le bon sein, la mère, l’être aimé, dont quelqu’un d’autre s’est emparé. Selon les English Synonyms de Crabb…, « la jalousie est la crainte de perdre ce qu’on possède ; l’envie est la souffrance de voir quelqu’un d’autre posséder ce qu’on désire pour soi-même. […] Le plaisir d’autrui tourmente l’envieux qui ne se complaît que dans la détresse des autres. Ainsi tout effort pour satisfaire un être envieux demeure stérile. » Toujours selon Crabb, « la jalousie est une passion noble ou ignoble selon l’objet. Dans le premier cas, elle se traduit par une émulation aiguisée par la crainte, dans le second, par une avidité stimulée par la crainte. L’envie est toujours une passion vile, entraînant les pires passions dans son sillage. »

L’attitude générale envers la jalousie diffère de celle que l’on témoigne à l’égard de l’envie. Dans certains pays (notamment en France), un crime passionnel dont le mobile est la jalousie bénéficie de circonstances atténuantes, cela en raison du sentiment, universellement répandu, selon lequel le meurtre d’un rival implique l’amour envers l’infidèle. Ce qui signifie, dans notre terminologie, que l’amour pour le « bien » existe et que l’objet aimé n’est pas endommagé ou détérioré comme il le serait par l’envie.

Othello, en proie à la jalousie, détruit l’objet qu’il aime, ce qui caractérise, à mon avis, « une passion ignoble » (selon les termes de Crabb) : l’avidité stimulée par la crainte. La jalousie est dépeinte en tant que qualité inhérente à l’individu :

But jealous souls will not be answer’d so ;

They are not ever jealous for the cause,

But jealous for they are jealous ; ’tis a monsler

Begol upon ilself, born on ilself ».6

On pourrait dire que l’envieux est insatiable, toujours insatisfait, car l’envie, profondément enracinée en lui, trouve aisément un objet sur lequel converger. Ceci nous montre également le lien étroit qui existe entre la jalousie, l’envie et l’avidité.

Shakespeare ne semble pas toujours distinguer l’envie et la jalousie. Ces vers d’Othello illustrent clairement la signification de l’envie telle que je viens de la définir :

Oh beware my Lord of jealousy ;

Il is the green-eyed monsler which dolh mock

The méat il feeds on7

Comment ne pas évoquer ici l’expression « mordre la main qui vous nourrit » qu’on peut presque entendre ainsi : mordre, détruire et détériorer le sein maternel ?

 


1 « Konstruktionen in der Analyse » (1937), Ces. Werke, XVI. (Constructions dans l’analyse.)

2 Le jeune enfant ressent tout ceci d’une façon bien plus primitive que ne le saurait exprimer le langage. Lorsque ces émotions et ces fantasmes préverbaux sont revécus dans la situation transférentielle, ils y apparaissent sous la forme de memories in feelings (souvenirs en forme de sentiments) comme je serais tentée de les appeler, et sont reconstruites et verbalisées grâce à l’aide de l’analyste. De même nous devons avoir recours aux mots pour reconstruire et décrire d’autres phénomènes appartenant aux stades primitifs du développement. Il est de fait que nous ne pouvons traduire le langage de l’inconscient en termes de conscient qu’en lui prêtant des mots empruntés à notre domaine conscient.

3 Dans certains de mes écrits (dans La Psychanalyse des enfants, dans « Les stades précoces du conflit œdipien » in Essais de psychanalyse et dans Développements de la psychanalyse) j’ai déjà mentionné que l’envie naissait du sadisme oral, urétral et anal au cours des stades les plus précoces du complexe d’Œdipe. J’ai établi un rapprochement entre cette envie et le désir de détruire tout ce que possède la mère, et tout particulièrement le pénis paternel qu’elle doit détenir, selon le fantasme de l’enfant. Déjà dans mon article « Une névrose obsessionnelle chez une fillette de six ans », qui fait l’objet d’une communication en 1924, mais ne fut publié qu’en 1932 dans La Psychanalyse des enfants, j’ai souligné le rôle prédominant que joue l’envie au cours des attaques sadiques-orales, urétrales et anales que le jeune enfant dirige contre le corps de sa mère. Mais je n’avais pas encore spécifiquement établi le lien qui unit cette envie au désir qu’a l’enfant de s’emparer du sein maternel et de l’endommager ; pourtant je ne fus pas loin d’aboutir à une telle conclusion. Dans mon article « De l’identification » (New Directions in Psycho-Analysis ; repris dans ce volume) j’avais déjà envisagé l’envie comme un facteur très important au cours de l’identificationDe l’identification projective. Dès 1932, dans La Psychanalyse des enfants, je remarquai que non seulement les tendances sadiques-orales, mais aussi les tendances sadiques-urétrales et anales, tenaient un rôle actif dès la toute première enfance.

4 « Notes sur quelques mécanismes schizoïdesNotes sur quelques mécanismes schizoïdes » (Développements de la psychanalyse).

5 Le Dr Elliott Jaques a attiré mon attention sur la racine étymologique du mot envie, du latin invidia qui dérive du verbe invideo – regarder quelqu’un de travers, le considérer avec méfiance ou rancune, lui jeter le mauvais œil, envier ou garder rancune à quelqu’un. On en trouve un exemple dans la phrase de Cicéron, dont la traduction signifie : « Provoquer un malheur par le mauvais œil. » Ceci confirme la distinction que j’établis entre l’envie et l’avidité, en soulignant le caractère projectif de l’envie.

6 Mais les âmes jalouses ne l’entendent pas ainsi ;

elles sont jalouses non pour la cause

mais en vertu même de leur jalousie : c’est un monstre

engendré par lui-même, issu de lui-même

7 Ô Seigneur, prenez garde à la jalousie ; C’est le monstre aux yeux verts qui nargue La chair même dont il se repaît…