Chapitre II

1

Mon expérience clinique m’a appris que le sein nourricier représente pour le nourrisson quelque chose qui possède tout ce qu’il désire ; il est une source inépuisable de lait et d’amour qu’il se réserve pourtant pour sa propre satisfaction : ainsi est-il le premier objet à être envié par l’enfant8. Ce sentiment ne fait qu’intensifier sa haine et sa revendication et perturbe ainsi la relation à la mère. Les formes excessives que peut revêtir l’envie dénotent que les éléments paranoïdes et schizoïdes sont particulièrement intenses ; un tel enfant peut être considéré comme malade.

Dans ce chapitre, je ne parlerai que de l’envie primordiale à l’égard du sein maternel, bien différente des formes qu’elle affectera par la suite (que l’on retrouve aussi bien chez la fille qui désire prendre la place de sa mère que dans la position féminine du jeune garçon), formes où elle ne s’attache pas uniquement au sein mais se trouve déplacée sur la mère qui reçoit le pénis du père, qui porte des enfants dans son ventre, les met au monde et les nourrit.

J’ai souvent parlé des attaques sadiques contre le sein maternel qui naissent des pulsions destructives. Je voudrais ajouter ici que l’envie confère à ces attaques une force particulière. Lorsque je me référais aux fantasmes infantiles qui se proposent d’évider avidement le sein et le corps maternel, de détruire les enfants que la mère porte en elle et de déposer dans son corps de mauvais excréments9, j’anticipais sur ce que je devais nommer plus tard la détérioration envieuse de l’objet.

Si nous tenons compte du fait que la privation accroît l’avidité et l’angoisse de persécution, et qu’il existe dans l’esprit de l’enfant le fantasme d’un sein inépuisable – c’est là son désir le plus grand –, l’on comprend de quelle façon s’installe l’envie, même si l’enfant est insuffisamment nourri, if semble que, pour l’enfant, le sein qui le prive devienne mauvais, comme s’il gardait pour son propre compte le lait, l’amour et les soins qui se trouvent associés au bon sein. L’enfant se met à haïr et à envier ce sein avare et parcimonieux.

On conçoit mieux que le sein satisfaisant puisse être également envié. C’est précisément la facilité avec laquelle il dispense le lait – et gratifie ainsi l’enfant – qui suscite l’envie, comme si ce don était inaccessible.

Cette envie primitive pourra être revécue dans la situation transférentielle. Prenons un exemple : l’analyste vient de donner une interprétation ayant soulagé la détresse du patient qui, dès lors, reprend confiance. Certains patients, et ceci peut être vrai pour le même patient à des moments donnés de son analyse, soumettent une telle interprétation à une critique destructive et cessent aussitôt de la ressentir comme un don bénéfique et enrichissant. Leur critique peut porter sur des détails : l’interprétation aurait dû être faite plus tôt ; ou bien elle était trop longue et a troublé les associations du patient ; ou, trop brève, elle reflète un manque de compréhension. Le patient envieux n’accorde qu’à contrecœur à l’analyste le succès de son entreprise ; s’il sent que l’analyste et l’aide qu’il apporte se trouvent détériorés et dévalorisés du fait de sa critique envieuse, il lui devient impossible d’introjecter l’analyste en tant que bon objet ou d’accepter et d’assimiler ses interprétations avec une conviction suffisante. Une conviction réelle, telle qu’elle apparaît chez les patients moins envieux, comporte un sentiment de gratitude pour le don reçu. Le patient envieux peut encore se sentir indigne de bénéficier de l’analyse : il est coupable d’avoir déprécié l’aide qui lui fut prodiguée.

Il va sans dire que nos patients nous critiquent pour diverses raisons, dont certaines sont justifiées. Mais le besoin qu’éprouve un patient de dévaloriser le travail analytique, dont il vient de ressentir l’utilité, est l’expression même de l’envie. Grâce au transfert, nous découvrons la racine de l’envie lorsque nous pouvons ramener les situations émotionnelles vécues à des stades précoces jusqu’à la situation primordiale. La critique destructive est particulièrement évidente et ouvertement exprimée par les patients paranoïaques qui trouvent un plaisir sadique à dénigrer le travail de l’analyste malgré le soulagement qu’il leur procure. Avec d’autres patients, bien que la critique joue un rôle tout aussi important, elle demeure implicite, voire inconsciente. L’expérience m’a montré que, dans ces cas, la progression de l’analyse se trouve ralentie par l’envie. Les doutes et les incertitudes persistantes quant à la valeur de l’analyse viennent de ce que le patient a scindé la partie envieuse, hostile de son soi et présente constamment à l’analyste certains aspects qu’il croit plus acceptables. Cependant ces parties clivées exercent une influence considérable sur le cours de l’analyse qui, en fin de compte, ne devient vraiment efficace qu’en aboutissant à l’intégration et en s’adressant à la personnalité globale. D’autres patients cherchent à éviter la critique en étant confus ; la confusion n’est pas seulement une défense, elle reflète aussi un certain doute : l’analyste demeure-t-il une bonne image ? ou, au contraire, l’analyste et l’aide qu’il apporte ne sont-ils pas devenus mauvais pour avoir été soumis à la critique hostile du patient ? Cette incertitude peut être rattachée aux sentiments de confusion qui sont une des conséquences d’une perturbation survenue au cours de la toute première relation au sein maternel. L’enfant qui, de par l’intensité des mécanismes paranoïdes et schizoïdes et la force de son envie, ne parvient pas à départager l’amour de la haine, et, par conséquent, à maintenir une séparation entre le bon et le mauvais objet, confondra par la suite, dans d’autres situations, ce qui est bon et ce qui est mauvais.

C’est ainsi que l’envie et les défenses qui s’y opposent jouent un rôle important dans la réaction thérapeutique négative ; elles se surajoutent aux facteurs décrits d’abord par Freud puis par Joan Rivière10.

Car l’édification11 progressive du bon objet dans la situation transférentielle est entravée par l’envie et par les attitudes qui en découlent. Si la bonne nourriture et le bon objet originel n’ont pu être acceptés et assimilés à un stade précoce, cela se répète dans le transfert et retentit sur le cours de l’analyse.

En nous servant du matériel analytique, nous pouvons grâce à la perlaboration12 de situations antérieures, reconstruire les sentiments éprouvés par le patient à l’égard du sein maternel, lors de sa première enfance. Le nourrisson sent, par exemple, que le lait coule trop vite ou trop lentement à son gré13 ou qu’il n’a pas été mis au sein au moment où il le désirait ; et, lorsqu’on le lui présente, il ne voudra pas l’accepter : il s’en détourne et se met à sucer ses doigts. Quand bien même il finirait par l’accepter, il ne prendra alors que peu de lait, ou bien la tétée se trouve perturbée. Il est certain que beaucoup d’enfants éprouvent de grandes difficultés à surmonter des griefs de cet ordre. D’autres y parviennent, même si ces griefs reposent sur des frustrations réelles : ils prennent le sein et en jouissent pleinement. Certains, parmi nos patients, croient savoir que leur allaitement a été satisfaisant ; ils ont pu éliminer par un clivage leurs ressentiments, leur envie et leur haine qui, cependant, s’inscrivent dans le développement de leur caractère. Ce processus se révèle clairement dans la situation transférentielle. Le désir initial de faire plaisir à la mère, le désir ardent d’être aimé, ainsi que le besoin d’être protégé contre les conséquences de leurs propres pulsions destructives, se retrouvent dans l’analyse de certains patients : ils favorisent la coopération ; mais leur envie et la haine, détachées par clivage, sont alors partie intégrante de la réaction thérapeutique négative.

2

J’ai déjà souligné à quel point le nourrisson désire que le sein maternel soit inépuisable et omniprésent. Et il apparaît par tout ce qui précède qu’il ne s’agit pas là seulement d’un désir de nourriture ; l’enfant voudrait aussi être débarrassé de ses pulsions destructives et de son angoisse persécutive. Au cours des analyses d’adultes, on retrouve ce souhait d’une mère omnipotente, capable de protéger le sujet contre toutes les souffrances et tous les maux provenant de l’intérieur comme de l’extérieur.

Remarquons à ce propos, en passant, que les nouvelles méthodes d’alimentation, assurément moins strictes et mieux adaptées que celles qui soumettaient l’allaitement à un horaire rigide, ne sauraient pour autant éviter complètement les difficultés de l’enfant car la mère est incapable d’éliminer toutes les pulsions destructives et toute l’angoisse persécutive du nourrisson. D’autre part, la sollicitude exagérée d’une mère anxieuse, qui tend à nourrir l’enfant dès qu’il pleure, est bien loin de le soulager : il perçoit l’anxiété maternelle, ce qui renforce la sienne. J’ai entendu des adultes qui se plaignaient de n’avoir pas eu la possibilité de pleurer à leur aise, de n’avoir pu exprimer par là leur anxiété et leur chagrin (et, ce faisant, y trouver uû soulagement) : ni leurs pulsions destructives ni leurs angoisses dépressives ne purent trouver d’exutoire. Parmi les facteurs pathogènes de la psychose maniaco-dépressive, Abraham mentionne justement à la fois l’excès de frustration et la trop grande indulgence14. Si la frustration n’est pas excessive, elle peut favoriser l’adaptation au monde extérieur et le développement du sens de la réalité. Une certaine somme de frustrations suivies de gratifications permet effectivement à l’enfant de sentir qu’il a été capable d’affronter son angoisse. J’ai également constaté que les désirs inassouvis de l’enfant – qui, répétons-le, ne sauraient être comblés – contribuent à ouvrir la voie aux sublimations et aux activités créatrices. L’absence de conflit chez le jeune enfant – à supposer qu’on puisse imaginer une telle situation – l’empêcherait d’enrichir sa personnalité et le priverait d’un facteur important qui contribue à renforcer le moi.

Car tout conflit, qui comporte la nécessité de le résoudre, constitue un élément fondamental de la créativité.

L’assertion selon laquelle l’envie détériore le bon objet originel et intensifie les attaques sadiques dirigées contre le sein maternel entraîne d’autres conclusions. Le sein nourricier ainsi attaqué est dévalorisé : déchiqueté par les morsures, empoisonné par l’urine et les excréments, il est devenu un mauvais sein. L’envie excessive ne fait qu’accroître l’intensité et la durée de ces attaques et rend la retrouvaille du bon objet perdu plus ardue pour l’enfant. Lorsque les attaques sadiques contre le sein maternel sont moins sous-tendues par l’envie, elles demeurent passagères et n’impliquent pas, dans l’esprit de l’enfant, une destruction aussi violente et durable du bon objet. Retrouver le sein et en jouir fournit la preuve sensible de son intégrité inaltérée, de sa « bonté »15.

Le fait que l’envie affecte la capacité de jouissance explique dans une certaine mesure la raison pour laquelle l’envie est aussi persistante16. C’est la jouissance et la gratitude qu’elle entraîne qui atténuent les pulsions destructives, l’envie et l’avidité. Autrement dit, l’avidité, l’envie et l’angoisse persécutive, étroitement liées entre elles, exercent, du fait de leur coexistence, une intensification réciproque et inévitable. Le sentiment de dommage causé par l’envie, l’intense angoisse qui en dérive et qui pose la question de la qualité de l’objet – est-il bon ou mauvais ? – ont pour effet d’accroître l’avidité et les pulsions destructives. Toutes les fois que prédomine le bon aspect de l’objet, il est d’autant plus avidement désiré et incorporé. Cela s’applique aussi à la nourriture. Nous constatons que lorsqu’un patient doute de son objet, ainsi que de la valeur de l’analyse et de l’analyste, il peut se cramponner à n’importe quelle interprétation susceptible de soulager son angoisse ; il cherche à prolonger la séance afin d’absorber tout ce qu’il ressent comme étant « bon » au moment présent. (Certains patients redoutent leur propre avidité au point de veiller scrupuleusement à terminer la séance à l’heure dite.)

Les sujets qui nourrissent des doutes quant à la possession du bon objet, et qui, de ce fait, ne se sentent pas certains de leurs bons sentiments, s’engagent volontiers dans des identifications avides et hasardeuses. Il s’agit d’individus très influençables pour autant qu’ils n’osent se fier à leur propre jugement.

Contrairement à l’enfant qui, en raison de son envie, n’a pas pu édifier un bon objet interne en toute sécurité, un nourrisson capable d’amour et de gratitude parvient à établir une relation bien enracinée avec le bon objet ; il peut surmonter, sans en être fondamentalement atteint, les états passagers de haine, d’envie et de rancune qui apparaissent même chez les enfants aimés et entourés de la sollicitude maternelle. Ainsi, lorsque ces états négatifs sont transitoires, le bon objet peut être chaque fois retrouvé. C’est là une condition essentielle pour instaurer un bon objet, pour fonder la stabilité, établir un moi fort. Au cours du développement, la relation au sein maternel permet à l’enfant d’acquérir la faculté de se dévouer à autrui et de se consacrer aux valeurs humaines et culturelles. Ainsi se trouve utilisée une partie de l’amour initialement porté à l’objet originel.

3

Le sentiment de gratitude est un dérivé important de la capacité d’aimer ; il est essentiel à l’édification de la relation au bon objet et nécessaire à la reconnaissance de ce qu’il y a de « bon » chez les autres et chez soi-même. La gratitude naît des émotions et des attitudes de la première enfance, lorsque la mère représente encore le seul et unique objet. J’ai mentionné17 ce lien précoce qui constitue la base de toute relation ultérieure avec un être aimé. Cette relation exclusive à la mère existe jusqu’à un certain point chez tous les sujets, même si elle subit des variations individuelles dans sa durée et dans son intensité. Elle peut se trouver perturbée du fait des circonstances extérieures. Mais les facteurs internes qui la fondent – au premier plan, la capacité d’amour – semblent être innés. Les pulsions destructives, en particulier le sentiment intense d’envie, peuvent perturber ce lien particulier avec la mère à un stade primitif. Si l’envie à l’égard du sein nourricier est intense, la gratification ne saurait être entière car l’envie implique la détérioration de l’objet : elle le dépouille de ce qu’il possède.

Le nourrisson ne peut ressentir une jouissance complète que s’il est capable d’aimer suffisamment ; c’est cette jouissance qui est à la base de toute gratitude. Freud, décrivant la béatitude de l’enfant au moment de l’allaitement, y a vu le prototype de la gratification sexuelle18. Selon moi, ces expériences ne servent pas seulement de base à la gratification sexuelle mais à toute possibilité de bonheur comme au sentiment de ne faire qu’un avec l’autre ; sentiment qui se manifeste par une profonde compréhension mutuelle, essentielle à toute relation heureuse d’amour ou d’amitié. Une telle compréhension peut même s’exprimer sans recourir aux paroles ; c’est qu’elle dérive de l’intimité originaire avec la mère qui remonte au stade préverbal. La possibilité d’éprouver du plaisir, quelle qu’en soit la source, repose sur la capacité de jouir de la toute première relation au sein maternel.

Pour que le bon sein puisse être introjecté avec un sentiment de sécurité relative, il faut que le plaisir d’être nourri ait été vécu sans mélange et à de très nombreuses reprises. Avoir été allaité au sein et en avoir été pleinement satisfait signifie pour l’enfant qu’il a reçu de son objet d’amour un don unique, qu’il désire conserver. Tel est le fondement de toute gratitude. Celle-ci est intimement liée à la confiance en une « bonne » image et implique avant tout une aptitude à accepter et à assimiler l’objet d’amour primitif (non seulement en tant que source d’aliment), sans que l’avidité et l’envie interviennent par trop. En effet une intériorisation avide perturbe la relation avec l’objet ; le sujet sent qu’à le contrôler et à l’épuiser, il finit par l’endommager, alors que, dans une bonne relation à l’objet interne et externe, le désir de le conserver et de l’épargner prédomine. J’ai parlé ailleurs19 du processus qui rend possible la croyance en un « bon » sein, croyance qui se rattache à la capacité qu’a l’enfant d’investir libidinalement le premier objet externe. De cette manière se trouve instauré un « bon » objet qui aime et qui protège le soi et que le soi aime et protège à son tour20. C’est là-dessus que repose la croyance du sujet en sa propre « bonté ».

La jouissance et la gratitude sont éprouvées de façon d’autant plus fréquente que l’expérience gratifiante de l’allaitement au sein est vécue de façon répétée et est pleinement acceptée ; se trouve aussi éveillé le désir de donner du plaisir à son tour. C’est la répétition fréquente de cette expérience gratifiante qui fait que la gratitude s’instaure à un niveau plus profond ; de même la capacité à la réparation aussi bien que' toutes les sublimations s’en trouvent facilitées. Grâce aux processus de projection et grâce à la richesse intérieure prodiguée et ré-introjectée, il se produit un enrichissement et une expansion du moi. De cette façon, la possession d’un objet interne se trouve chaque fois réaffirmée.

La gratitude est étroitement liée à la générosité. Par l’assimilation du bon objet, la richesse intérieure est accrue, l’individu devient capable de partager ses dons avec autrui. Un monde extérieur plus amical peut être introjecté et entraîne ainsi un sentiment d’enrichissement. Que la générosité ne soit pas toujours suffisamment appréciée n’affaiblit pas nécessairement la capacité de donner. En revanche, certains sujets n’ont pas su acquérir un sentiment de force et de richesse intérieure suffisant : leurs accès de générosité sont suivis d’un besoin excessif d’estime et de gratitude, mais aussi d’une angoisse persécutive, d’une crainte d’avoir été dépouillés et appauvris.

La satisfaction ne peut être pleinement ressentie lorsque le sein nourricier est l’objet d’une envie intense. De même la gratitude se trouve entravée dans son développement. Ce n’est pas sans d’excellentes raisons psychologiques que l’envie trouve sa place parmi les sept péchés capitaux. J’irai jusqu’à dire que l’envie est inconsciemment ressentie comme le plus grand des péchés parce qu’elle détériore et nuit au bon objet qui est à la source de la vie. Chaucer le confirme clairement dans son Parson’s Tale : « Il est certain que l’envie est le pire des péchés, car tous les autres ne sont péchés que contre une seule vertu, alors que l’envie l’est contre toute vertu et contre tout bien. » Le sentiment d’avoir endommagé et détruit cet objet primitif ébranle la confiance du sujet : il doute de sa sincérité dans ses relations ultérieures, de sa capacité d’aimer et d’éprouver la bonté.

Il arrive souvent que les manifestations de la gratitude soient motivées par des sentiments de culpabilité plutôt que par une capacité d’amour. Il importe de bien distinguer de tels sentiments de culpabilité et la véritable gratitude, même si la gratitude la plus sincère n’est pas exempte de toute trace de culpabilité.

J’ai pu constater que des modifications caractérielles importantes – qui, à les examiner de près, se présentent comme une détérioration du caractère – surviennent plus volontiers chez les individus qui n’ont pas réussi à instaurer leur premier objet avec une sécurité suffisante et qui se montrent incapables de maintenir leur gratitude à son égard. Lorsque, pour des raisons internes ou externes, l’angoisse persécutive croît chez de tels sujets, ils perdent complètement leur bon objet primitif, ou, plus exactement, ses représentants substitutifs, qu’il s’agisse de personnes ou de valeurs humaines. Les processus qui sous-tendent cette modification constituent un retour régressif à des mécanismes précoces de clivage et de désintégration. Puisqu’il s’agit d’une question de degrés, et bien qu’en fin de compte elle retentisse fortement sur le caractère, une telle désintégration ne mène pas nécessairement à une maladie apparente. L’ambition du pouvoir et du prestige ou le besoin d’apaiser à tout prix des persécuteurs, figurent parmi les aspects des changements caractériels auxquels je fais ici allusion.

J’ai pu constater dans certains cas que, lorsque l’envie apparaît, une envie plus primitive se trouve réactivée. Ces sentiments primitifs de nature omnipotente se répercutent sur le sentiment d’envie actuel à l’égard d’une image substitutive, retentissent sur les affects éveillés par l’envie et contribuent à intensifier le découragement et la culpabilité. La réactivation, par une expérience quelconque, de cette envie primitive est un phénomène que l’on retrouve chez tous les sujets, mais le degré et l’intensité de ce sentiment, ainsi que le sentiment de destruction omnipotente, sont soumis à des variations individuelles. Ce facteur peut s’avérer d’une grande importance dans l’analyse de l’envie car ce n’est qu’en touchant aux couches les plus profondes que l’analyse a des chances d’avoir son plein effet.

Nul doute que la frustration et les circonstances difficiles n’éveillent l’envie ou la haine au cours de la vie de chacun d’entre nous, mais l’intensité de ces émotions et la manière de les affronter varient considérablement d’un sujet à l’autre. C’est une des raisons pour lesquelles la capacité de jouissance, liée au sentiment de gratitude pour le bien reçu, varie largement selon les individus.


8 Joan Rivière, dans son article « Jealousy as a Mechanism of Defence » (La jalousie en tant que mécanisme de défense) [1932], fait remonter l’origine de l’envie chez la femme au désir infantile de dérober et d’endommager le sein maternel. Selon J. Rivière, la jalousie prend son origine dans cette envie primaire. On en trouvera des illustrations dans les exemples intéressants qu’elle rapporte dans son article.

9 Cf. mon ouvrage La Psychanalyse des enfants, où ces concepts jouent un rôle important à plus d’un titre.

10 Joan Rivière : « A Contribution to the Analysis of the Negative Therapeutic Reaction », 1936 (Une contribution à l’analyse de la réaction thérapeutique négative) ; voir aussi Freud, Le moi el le ça.

11 En anglais : building up. (N.d.T.)

12 En anglais : working through. Cf. note en fin de volume, p. 224. (N.d.T.)

13 En fait le nourrisson a pu manquer de lait ou n’avoir pas été nourri au moment où il le désirait le plus ; ou encore n’avoir pas été nourri de façon satisfaisante pour lui : le lait avait un débit trop rapide ou au contraire trop lent. La façon de tenir l’enfant, le fait qu’il se sentait confortable ou non ; l’attitude de la mère à l’égard de l’allaitement, le plaisir qu’elle y prenait ou l’angoisse qu’elle en ressentait, le fait que l’enfant ait été nourri au sein ou au biberon : tous ces facteurs jouent, dans chaque cas particulier, un rôle très important.

14 « Esquisse d’une histoire du développement de la libido » (1924)

15 L’observation des nourrissons nous renseigne sur ces attitudes inconscientes sous-jacentes. Certains qui hurlent de rage paraissent très heureux aussitôt qu’ils commencent à téter. Ceci signifie qu’ils avaient provisoirement perdu, puis retrouvé leur bon objet. Une observation attentive permet de constater chez d’autres enfants que leur revendication [grievance] et leur angoisse persistent, même si la tétée a pu les apaiser pendant un certain temps.

16 Il semble évident que l’envie puisse se trouver intensifiée du fait de la privation, d’un allaitement insatisfaisant ou de circonstances défavorables, pour autant qu’elles entravent une pleine gratification : ainsi s’installe un cercle vicieux.

17 Développements de la psychanalyse, chap. vi.

18 Trois essais sur la théorie de la sexualité (1905).

19 Développements de la psychanalyse, chap. vii.

20 Cf. le concept du « sein illusoire » (illusory breasl) introduit par Donald Winnicott ; il défend l’opinion qu’à l’origine les objets sont créés par le soi (« Psychoses and Child Care », 1953.)