Chapitre III

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Pour rendre cette discussion plus compréhensible, il est nécessaire d’avoir présente à l’esprit ma conception du moi primitif. Celui-ci existe, selon moi, dès le début de la vie néo-natale, mais sous une forme rudimentaire et peu cohérente. A un stade très ancien, il remplit déjà nombre de fonctions importantes. Il est possible que ce moi précoce se rapproche de ce que Freud a désigné sous le nom de partie inconsciente du moi. Freud ne croyait pas que le moi existât d’emblée, mais il attribuait à l’organisme une fonction qui, à mon avis, ne peut être tenue que par par le moi. La menace d’anéantissement par l’instinct de mort au-dedans représente – et je m’écarte de Freud sur ce point21 – l’angoisse primordiale ; et c’est le moi qui, au service de l’instinct de vie – peut-être même instauré par lui –, dévie pour une part cette menace vers l’extérieur. Tandis que Freud attribuait à l’organisme cette défense fondamentale contre l’instinct de mort, je tiens ce processus pour une activité primordiale du moi.

Il existe d’autres activités primordiales du moi qui dépendent, à mon avis, de la nécessité impérative de faire face à la lutte opposant les instincts de vie et de mort. Une de ces fonctions consiste en une intégration progressive qui naît de l’instinct de vie et trouve à s’exprimer dans la capacité d’aimer. A l’opposé, la tendance du moi à se cliver et à cliver ses objets est l’effet, d’une part, de son manque de cohésion à la naissance, et apparaît, d’autre part, en tant que défense contre l’angoisse primordiale ; la tendance au clivage est donc un moyen de protéger le moi. Depuis de nombreuses années, j’ai accordé une grande importance à un processus de clivage particulier : la scission du sein maternel en un bon et un mauvais objet. J’y ai vu l’expression du conflit inné entre l’amour et la haine, et des angoisses auxquelles ce conflit donne naissance. Toutefois il existe, en même temps que cette scission, des processus divers de clivage dont certains n’ont, été plus clairement compris qu’au cours de ces dernières années. J’ai découvert, par exemple, que l’intériorisation avide et dévorante de l’objet – en premier lieu du sein maternel – s’accompagnait d’un véritable morcellement du moi et de ses objets : le moi disperse ainsi les pulsions destructives et les angoisses internes de persécution. Ce processus, dont l’intensité est variable et dont dépend le degré de normalité d’un sujet, est une des défenses élaborées au cours de la position paranoïde-schizoïde qui s’étend normalement sur les trois ou quatre premiers mois de la vie22. Je ne dis pas que l’enfant ne puisse, au cours de cette période, jouir pleinement de l’allaitement, de sa relation avec sa mère, ou qu’il ne passe par de fréquents moments de bien-être et de confort physique. Mais, chaque fois que surgit l’angoisse, elle est principalement de nature paranoïde, alors que les défenses qui se dressent contre elle, aussi bien que les mécanismes utilisés, sont pour une grande part de nature schizoïde. Mutatis mutandis, ceci s’applique à la vie affective de l’enfant au cours de la période marquée par la position dépressive.

Revenons au processus de clivage que je considère comme une condition préalable à la relative stabilité du nourrison ; au cours des tout premiers mois, il tend surtout à maintenir la séparation entre un « mauvais » et un bon objet, et à protéger ainsi fondamentalement ce dernier, ce qui signifie que la sécurité du moi se trouve renforcée. En même temps, cette bipartition primaire ne peut réussir que si la capacité d’amour est suffisante et le moi relativement fort. Je prétends que la capacité d’amour stimule à la fois les tendances d’intégration et la possibilité de réussir ce clivage initial entre l’objet aimé et l’objet haï. Ceci peut sembler paradoxal. Mais, comme je l’ai dit, puisque l’intégration dépend d’un « bon » objet, solidement ancré, qui constitue le noyau du moi, un certain clivage est indispensable pour que l’intégration puisse se faire ; le bon objet se trouve ainsi protégé et le moi pourra par la suite faire la synthèse de ses deux aspects. Des sentiments trop intenses d’envie, qui expriment les pulsions de destruction, s’opposent au clivage primitif du bon et du mauvais sein, et ne permettent pas l’édification d’un bon objet. Il manquera toujours une base solide pour qu’une personnalité adulte bien intégrée puisse se développer, car toute différenciation entre le « bon » et le « mauvais » se trouvera compromise. Pour autant que ce développement est perturbé du fait d’une envie excessive, il faut y voir la prédominance, au cours des stades initiaux, de mécanismes paranoïdes et schizoïdes qui, constituent la base de la schizophrénie.

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Pour élucider les premiers processus de clivage, il est essentiel de distinguer le bon objet et l’objet idéalisé, encore qu’il soit difficile de les différencier de façon rigoureuse. Un très profond clivage entre les deux aspects de l’objet indique qu’il n’intervient pas entre le bon et le mauvais objet, mais entre l’objet idéalisé, d’une part, et le très mauvais objet, de l’autre. Une scission aussi profonde et aussi nette témoigne de l’intensité des pulsions destructives, de l’envie et de l’angoisse de persécution ; l’idéalisation sert surtout de défense contre ces affects.

Si le bon objet est solidement ancré, le clivage sera fondamentalement de nature différente et favorisera l’activité des processus indispensables pour aboutir à l’intégration du moi et à la synthèse des objets. L’amour peut atténuer la haine dans une certaine mesure, et faciliter ainsi la translaboration de la position dépressive. De cette façon, l’identification au bon objet global se fera avec d’autant plus de sécurité ; de même, le moi se trouve fortifié, capable de préserver son identité et de sentir qu’il possède une bonté qui lui appartient en propre. Il risque moins de s’identifier aux différents objets à tort et à travers, un processus qui caractérise la faiblesse du moi. De plus, une pleine identification à un bon objet fait que le soi a le sentiment de posséder une « bonté » qui lui est propre. En revanche, si des perturbations surviennent, on peut voir l’identification projective devenir excessive ; une telle identification projette les parties clivées du soi sur l’objet, et de ce fait permet de confondre le soi et l’objet qui vient à le représenter23. Ceci s’accompagne d’un affaiblissement du moi et entraîne une profonde perturbation des relations d’objet.

Les enfants doués d’une forte capacité d’amour ressentent moins la nécessité de recourir à l’idéalisation que ceux chez qui prédominent les pulsions destructives et l’angoisse de persécution. Une idéalisation excessive, indique que la persécution constitue la principale force pulsionnelle. J’ai découvert, il y a de nombreuses années, dans mon travail avec de jeunes enfants, que l’idéalisation est un dérivé de l’angoisse de persécution et constitue une défense contre elle – et que le sein idéal est le complément du sein dévorant.

L’objet idéalisé est moins bien intégré dans le moi que le bon objet, puisqu’il dérive surtout de l’angoisse persécutive et, à un moindre degré, de la capacité d’amour. J’ai également découvert que l’idéalisation découle du sentiment inné qu’il existe un sein maternel « extrêmement bon », sentiment qui aboutit à désirer intensément un bon objet et à être capable de l’aimer24. C’est là, semble-t-il, une condition même de la vie ou, si l’on veut, une expression de l’instinct de vie. Et puisque le besoin de posséder un bon objet est universel, on ne peut considérer que la distinction entre un objet idéalisé et un bon objet soit de nature absolue.

Certains individus, incapables de posséder un bon objet, doivent faire face à cette incapacité – qui dérive de l’envie excessive – en idéalisant l’objet. Cette première idéalisation est précaire car l’envie à l’égard du bon objet s’étend obligatoirement à sa forme idéalisée. Ceci est vrai en ce qui concerne les idéalisations ultérieures et aussi l’identification à d’autres objets, qui est souvent labile et hasardeuse : l’avidité y joue un rôle important, car le besoin de posséder toujours ce qu’il y a de meilleur inhibe la faculté de choisir et de discerner. Cette incapacité est également liée à la confusion établie entre le « bon » et le « mauvais », confusion qui se fait jour dans la relation à l’objet originel.

Ceux qui instaurent un « bon » objet originel, avec le sentiment d’une certaine sécurité, sont capables de lui conserver leur amour en dépit de ses imperfections ; on découvre en revanche, chez d’autres sujets, à quel point leurs relations d’amour et leurs amitiés sont marquées par l’idéalisation. Celle-ci a tendance à s’effondrer et l’objet d’amour doit toujours être remplacé par un autre, aucun ne parvenant à combler pleinement l’espoir placé en lui. La personne autrefois idéalisée devient souvent un persécuteur (ce qui confirme que l’idéalisation trouve son origine en tant que complément de la persécution), et le sujet projette en lui son attitude envieuse et critique. Des processus analogues opèrent dans le monde intérieur où s’accumulent ainsi des objets particulièrement dangereux. Tout ceci conduit à rendre instables les relations humaines et constitue un autre aspect de la faiblesse du moi.

Même lorsque la relation mère-enfant s’instaure de façon sécurisante, des doutes concernant le bon objet surgissent facilement ; ils ne résultent pas seulement de l’extrême dépendance de l’enfant vis-à-vis de sa mère, mais aussi de la répétition de l’angoisse, celle de succomber à sa propre avidité et à ses pulsions destructives. Une telle angoisse constitue un facteur important au cours des états dépressifs. Sous le poids de l’angoisse, la confiance et la foi en un bon objet peuvent se trouver ébranlées à n’importe quel stade de la vie ; mais c’est de l’intensité et de la durée de ces états de doute, de découragement et de persécution que dépend la capacité du moi à se réintégrer et à réinstaurer ses bons objets en toute sécurité25. Comme on peut le constater dans la vie courante, la confiance et l’espoir que la « bonté » existe nous aident à surmonter les plus grands malheurs et à neutraliser efficacement la persécution.


21 Freud écrit dans Inhibition, symptôme et angoisse : « Dans l’inconscient il n’y a rien qui puisse donner un contenu à notre concept de destruction de la vie. »

22 Cf. Melanie Klein : « Notes sur quelques mécanismes schizoïdes » (in Développements de la psychanalyse) ; voir aussi Herbert Rosenfeld : « Analysis of a Schizophrénie State with Depersonalizatiun » (1947)

23 J’ai envisagé l’importance de ce processus dans certains de mes écrits, mais j’aimerais souligner ici qu’un tel mécanisme semble jouer un rôle fondamental dans la position paranoïde-schizoide.

24 J’ai déjà parlé du besoin inhérent d’idéaliser la situation prénatale. Un autre domaine est disponible pour l’idéalisation : la relation du nourrisson à la mère. Cette idéalisation rétrospective se retrouve surtout chez ceux qui n’avaient pu trouver dans cette relation un bonheur suffisant.

25 A ce propos je renvoie le lecteur à mon article sur « le deuil et ses relations aux états maniaco-dépressifs » (1940), in Essais de Psychanalyse (Payot, 1967). J’y définis le travail du deuil comme un processus au cours duquel les bons objets primitifs se trouvent réinstaurés. Je pense qu’une telle translaboration ne peut se faire que lorsque le jeune enfant a déjà affronté la position dépressive.