Chapitre IV

1

Une des conséquences de l’envie excessive est l’apparition précoce de la culpabilité. Si cette culpabilité prématurée est vécue par un moi encore incapable de la tolérer, elle est ressentie en tant que persécution et l’objet qui l’a suscitée devient le persécuteur. Le nourrisson ne peut alors translaborer ni son angoisse dépressive ni son angoisse persécutive, du fait qu’elles se confondent. Lorsque la position dépressive s’installe quelques mois plus tard, elle rencontre un moi déjà plus intégré et plus fort, plus apte à tolérer la douleur qu’entraîne la culpabilité et capable d’édifier les défenses correspondantes, surtout la tendance à la réparation.

Si, à un stade initial (c’est-à-dire au cours de la position paranoïde-schizoïde), la persécution et la désintégration se trouvent renforcées par une culpabilité précoce, la translaboration de la position dépressive échoue également26.

On peut observer un tel échec chez tous nos patients, enfants ou adultes : dès que la culpabilité apparaît, l’analyste devient un persécuteur et se trouve être l’objet d’accusations diverses. Dans tous ces cas on trouve que la culpabilité n’avait pu être éprouvée au cours de l’enfance sans entraîner aussitôt l’angoisse persécutive avec ses défenses correspondantes qui réapparaissent plus tard sous forme de projections sur l’analyste et de déni omnipotent.

Il semble qu’une des sources les plus profondes de la culpabilité est toujours liée au sentiment d’envie à l’égard du sein nourricier et à la crainte de l’avoir endommagé par des attaques envieuses dans ce qu’il a de « bon ». Le sujet peut d’autant mieux faire face à la culpabilité ainsi engendrée que l’objet originel avait été intégré avec une relative stabilité au cours de la prime enfance, car l’envie est alors plus passagère et la relation au bon objet s’en trouve moins menacée.

L’envie excessive s’oppose aux gratifications orales et stimule, en les intensifiant, les tendances et les désirs génitaux. Ainsi l’enfant a trop prématurément recours aux gratifications génitales et la relation orale se génitalise tandis que les revendications et les anxiétés orales imprègnent fortement les tendances génitales. Les sensations et les désirs génitaux peuvent entrer en action dès la naissance ; l’on sait par exemple, que les petits garçons ont très tôt des érections. L’apparition précoce de ces sensations signifie que les tendances génitales viennent gêner les tendances orales à un stade ou prédominent normalement les désirs oraux27. Ici encore il faut tenir compte des effets produits par une confusion précoce qui estompe les limites séparant les pulsions et les fantasmes oraux, anaux et génitaux. Que ces diverses sources de la libido et de l’agressivité empiètent les unes sur les autres est un phénomène normal. Un tel chevauchement, qui empêcherait de percevoir suffisamment la prédominance d’une de ces tendances à son stade évolutif correspondant, retentira sur toute la vie sexuelle et sur toutes les sublimations. Une génitalité qui ne serait qu’une fuite pour échapper à l’oralité est nécessairement mal affermie : elle se trouvera imprégnée de la méfiance et des déceptions liées à l’altération de la jouissance orale. Lorsque les tendances génitales viennent saper la primauté orale, elles rendent plus fragile la gratification de la sphère génitale et peuvent souvent être la cause de la masturbation compulsionnelle et de la promiscuité sexuelle. Le manque de jouissance primaire introduit des éléments compulsionnels dans les désirs génitaux et peut alors mener, comme j’ai pu le constater chez certains patients, à l’envahissement de toutes les activités, de tous les processus de pensée et des intérêts les plus divers par les sensations sexuelles. La fuite dans la génitalité constitue aussi, chez certains enfants, une défense contre le fait de haïr et d’endommager le premier objet à l’égard duquel ils éprouvent des sentiments ambivalents. L’installation prématurée de la génitalité peut être liée à l’apparition précoce de la culpabilité et représente l’un des éléments qui caractérisent la paranoïa et la schizophrénie28.

Lorsque l’enfant aborde la position dépressive et devient capable de mieux affronter sa réalité psychique, il perçoit aussi que ce que l’objet a de « mauvais » est dû, dans une large mesure, à sa propre agressivité et à la projection de celle-ci. Cette prise de conscience, comme on peut le constater dans la situation transférentielle, donne naissance à une souffrance psychique et à une intense culpabilité lorsque la position dépressive atteint son point culminant. Le soulagement et l’espoir qui apparaissent alors facilitent à leur tour la fusion des deux aspects de l’objet et du soi, ainsi que la translaboration de la position dépressive. Cet espoir est fondé sur la connaissance inconsciente croissante que l’objet interne et externe n’est pas aussi « mauvais » qu’il semblait l’être lorsqu’il se présentait sous ses aspects clivés. Pour l’enfant, l’objet s’améliore quand la haine se trouve atténuée par l’amour ; s’atténue aussi la crainte d’avoir détruit l’objet par le passé et celle qu’il puisse être détruit dans l’avenir : n’étant pas endommagé, il semble être devenu moins vulnérable. L’objet interne acquiert une attitude lui permettant de se maîtriser et de se protéger ; sa force accrue joue un rôle important dans sa fonction surmoïque.

La position dépressive est surmontée grâce à une plus grande confiance à l’égard du bon objet interne : mais un tel résultat n’est pas définitivement acquis. Toute tension interne ou externe peut réactiver la dépression et la méfiance – dans le soi et dans l’objet. Toutefois, la capacité de se dégager de ces états dépressifs et de reconquérir le sentiment de sécurité intérieure constitue, selon moi, le critère d’une personnalité bien développée. En revanche, réagir à la dépression en durcissant ses propres sentiments et en niant la dépression, c’est régresser aux défenses maniaques utilisées lors de la position dépressive infantile.

2

L’envie à l’égard du sein maternel et l’apparition de la jalousie sont directement liées. La jalousie se fonde sur la rivalité avec le père, soupçonné et accusé de s’être emparé du sein maternel et de la mère. Cette rivalité marque les stades initiaux du complexe d’Œdipe positif et négatif, qui apparaît normalement en même temps que la position dépressive au cours du second quart de la première année29.

L’évolution du complexe d’Œdipe est fortement influencée par les vicissitudes de la première relation exclusive à la mère ; lorsque cette relation est perturbée trop tôt, la rivalité avec le père apparaît prématurément. Les fantasmes de pénis se trouvant à l’intérieur de la mère, ou dans son sein, transforment le père en un intrus hostile. De tels fantasmes sont particulièrement intenses lorsque l’enfant n’a pas pu éprouver toute la jouissance et le bonheur dans sa première relation à la mère, et n’a pas pu intérioriser son premier bon objet avec une suffisante sécurité. Un tel échec dépend en grande partie de l’intensité de l’envie.

Au cours de la position dépressive, l’enfant intègre peu à peu ses sentiments d’amour et de haine, réussit à faire la synthèse des bons et des mauvais aspects de la mère, et affronte le deuil qu’accompagnent les sentiments de culpabilité. L’enfant acquiert aussi une meilleure compréhension du monde extérieur, et il commence à prendre conscience qu’il ne pourra pas garder sa mère comme sa propriété exclusive. Que la relation au second objet – le père – ou aux autres personnes de son entourage puisse aider ou non l’enfant à surmonter cette douleur dépend en grande partie de ses affects à l’égard de son unique objet perdu. Si cette relation a été solidement établie, la crainte de perdre la mère est moins intense et l’enfant pourra mieux envisager de la partager avec autrui. Il peut alors éprouver plus d’amour envers ses rivaux. Tout ceci présuppose une translaboration suffisante de la position dépressive, possible à condition que l’envie à l’égard de l’objet originel ne soit pas excessive.

Nous savons que la jalousie est inhérente à la situation œdipienne et qu’elle s’accompagne de haine et de désirs de mort. Normalement, l’acquisition de nouveaux objets susceptibles d’être aimés – le père, les frères et sœurs – et d’autres compensations que le moi, en se développant, puise dans le monde extérieur atténuent la jalousie et les revendications. Si les mécanismes paranoïdes et schizoïdes sont intenses, la jalousie – et en dernier lieu l’envie – ne sera pas atténuée. L’évolution du complexe d’Œdipe est essentiellement influencée par tous ces facteurs.

Les fantasmes que le sein maternel ou la mère contiennent le pénis du père, ou que le père contient la mère, comptent parmi les éléments intervenant aux stades initiaux du conflit œdipien ; ils permettent à l’image des parents combinés de s’édifier ; j’ai déjà insisté sur l’importance de ce fantasme30. L’intensité de l’envie et de la jalousie œdipienne retentit sur les effets produits par l’image des parents combinés qui doit permettre à l’enfant de différencier les deux parents et d’établir de bonnes relations avec chacun d’eux. L’enfant subodore que les parents se satisfont sexuellement l’un l’autre ; le fantasme de l’image parentale combinée – qui connaît aussi d’autres sources – se trouve renforcé.

Si ces angoisses sont très actives et persistent trop longtemps, elles peuvent entraîner une perturbation durable dans les relations de l’enfant avec les deux parents. Cette incapacité à dissocier la relation au père et la relation à la mère (car, dans l’esprit du sujet, les parents sont inextricablement liés) se retrouve chez les malades graves, et joue un rôle important au cours des états de confusion mentale.

Si l’envie n’est pas trop importante, la jalousie qui accompagne la situation œdipienne peut devenir un moyen pour la translaborer. Lorsque apparaissent les sentiments de jalousie, l’hostilité se porte non pas tant sur l’objet originel que sur ses rivaux – le père ou les frères et sœurs – et introduit aussi un effet de dispersion. En se développant, ces relations donnent naissance à des sentiments d’amour et deviennent une nouvelle source de gratification. Lors du passage des désirs oraux aux désirs génitaux, le rôle de la mère en tant que dispensatrice du plaisir oral devient moins important. Chez le garçon, une grande partie de la haine est déviée sur le père envié pour autant qu’il garde la mère en sa possession : c’est la jalousie œdipienne typique. En dirigeant ses désirs génitaux sur le père, la petite fille pourra trouver un autre objet d’amour. Ainsi, dans une certaine mesure, la jalousie supplante l’envie ; la mère devient le rival principal. La petite fille convoite la place de la mère : elle désire posséder les enfants que le père aimé donne à la mère et s’occuper d’eux. L’identification à la mère dans ce rôle favorise un éventail plus vaste de sublimations. La translaboration de l’envie au moyen de la jalousie constitue aussi une défense importante contre l’envie. La jalousie apparaît bien plus acceptable et donne moins lieu à la culpabilité que l’envie primaire qui détruit le premier bon objet.

Il nous est souvent donné de constater le rapport étroit qui existe entre la jalousie et l’envie au cours des psychanalyses. Un de mes patients éprouvait une violente jalousie à l’égard d’un homme avec qui, pensait-il, j’étais très liée. Puis il eut l’impression que de toute façon je devais être ennuyeuse – et de peu d’intérêt dans ma vie privée, et soudain toute l’analyse lui parut ennuyeuse. Ce fut le patient lui-même qui vit là une défense et fut ainsi amené à reconnaître que sa dévalorisation de l’analyste était le résultat d’une nouvelle vague d’envie.

Un autre facteur qui contribue dans une grande mesure à attiser l’envie est constitué par l’ambition. Elle est d’abord à mettre en relation avec la rivalité et avec la compétition de la situation œdipienne ; mais lorsqu’elle est particulièrement intense, il est évident que ses origines sont à chercher plus haut, dans les sentiments d’envie à l’égard de l’objet originel. L’impossibilité de réaliser ses ambitions résulte souvent du conflit qui oppose le besoin impérieux de réparer l’objet, endommagé par l’envie destructive, à une nouvelle résurgence de l’envie.

En découvrant l’envie du pénis chez la femme et ses liens avec les pulsions agressives, Freud fit une contribution fondamentale à l’étude du sentiment d’envie. Lorsque l’envie du pénis et les désirs de castration sont intenses, l’objet envié, à savoir le pénis, doit être détruit et l’homme qui le possède doit en être privé. Dans Analyse finie el indéfinie, Freud souligne les difficultés auxquelles se heurte la femme dans l’analyse, du fait qu’elle ne peut jamais acquérir le pénis qu’elle désire31. Freud dit que la femme éprouve « la conviction intime que le traitement analytique ne saurait servir à rien, et qu’il est impossible de l’aider. Il est difficile de lui donner tort lorsqu’on apprend que la motivation la plus forte qui la pousse vers l’analyste est l’espoir d’acquérir quand même un jour l’organe sexuel masculin si douloureusement manquant ».

J’ai déjà évoqué les nombreux facteurs qui contribuent à l’envie du pénis32. Je me bornerai ici à envisager l’envie du pénis chez la femme sous l’angle de son origine orale. Sous la prédominance des désirs oraux, une équivalence peut s’établir entre le pénis et le sein maternel (Abraham) : l’expérience clinique montre que l’on peut rattacher l’envie du pénis à l’envie du sein maternel. Si l’on aborde sous cette incidence l’analyse de l’envie du pénis chez la femme, on peut constater qu’elle prend son origine dans la relation primitive à la mère, dans l’envie fondamentale du sein maternel, et dans les sentiments destructifs qui l’accompagnent.

Freud a su dégager l’importance vitale de l’attitude de la fille à l’égard de sa mère, attitude qui conditionnera plus tard ses relations avec les hommes. Lorsque la fille transfère l’envie du sein maternel sur le pénis du père, son attitude homosexuelle peut s’en trouver renforcée. Les angoisses intenses et les conflits qui apparaissent dans la relation orale peuvent aboutir à l’abandon brusque et soudain du sein maternel au profit du pénis. Il s’agit essentiellement d’un mécanisme de fuite, qui ne saurait instaurer des relations stables avec le second objet. Si l’envie et la haine éprouvées à l’égard de la mère sont la raison principale d’une telle fuite, elles se trouvent bientôt transférées sur le père ; aucune relation affectueuse avec lui ne saurait s’établir de façon durable. En même temps, la relation envieuse à la mère s’exprime dans une rivalité œdipienne exagérée. Ce n’est pas tant l’amour pour le père qui est à la base de cette rivalité que l’envie à l’égard de la mère possédant à la fois le père et son pénis. L’envie vécue à l’égard du sein se trouve intégralement transposée dans la situation œdipienne. Le père (ou son pénis) est devenu une dépendance33 de la mère et c’est pour cette raison que la fille entend le lui ravir. Dès lors tout succès qu’elle remporte dans ses relations masculines prendra le sens d’une victoire sur une autre femme. Cette rivalité existe même à défaut d’une vraie rivale, car la rivalité s’adresse alors à la mère de l’homme aimé, comme le cas par exemple dans les relations souvent difficiles entre belle-fille et belle-mère. Si l’homme se trouve surtout valorisé parce que sa conquête est une victoire remportée sur une rivale, la femme peut se désintéresser de lui dès que cette conquête est achevée. L’attitude à l’égard de la rivale signifie alors : « Toi [qui représentes la mère], tu possédais ce sein merveilleux auquel je ne pouvais accéder parce que tu me le refusais et que je désire encore te ravir ; en conséquence je te dérobe ce pénis qui t’es cher. » Le besoin de renouveler chaque fois cette victoire sur une rivale haïe explique souvent la quête incessante d’un autre homme.

Lorsque la haine et l’envie à l’égard de la mère ne sont pas aussi intenses, la déception et la rancune peuvent pourtant détourner la fille de sa mère ; mais l’idéalisation du second objet, à savoir du pénis paternel et du père, devient alors possible. L’idéalisation se rattache à la quête d’un bon objet, qui ayant échoué une première fois, peut échouer de nouveau ; cette quête peut aboutir si l’amour pour le père prédomine dans la situation de jalousie ; car la haine à l’égard de la mère peut s’associer à l’amour pour le père et plus tard à l’amour pour d’autres hommes. Dans ce cas, l’amitié avec une femme devient possible, à condition que celle-ci ne représente pas un substitut maternel de façon trop évidente. Les amitiés féminines et l’homosexualité sont alors fondées sur la nécessité de trouver un bon objet qui puisse remplacer l’objet primordial qui a été évité. Le fait que certains sujets – hommes ou femmes – puissent établir de bonnes relations d’objet est souvent trompeur ; car l’envie à l’égard de l’objet originel reste sous-jacente ; bien qu’elle soit séparée par un clivage, elle demeure active et peut perturber n’importe quelle relation.

Une frigidité plus ou moins marquée apparaît souvent comme une conséquence d’une attitude instable à l’égard du pénis, car elle est surtout fondée sur une fuite devant l’objet originel. La capacité d’éprouver la gratification orale pleine et entière, qui dépend fondamentalement d’une relation satisfaisante à la mère, préside à la possibilité d’une pleine satisfaction orgasmique (Freud). L’envie du sein maternel joue un rôle tout aussi important chez les hommes. Lorsque l’envie est trop intense et s’oppose à la gratification orale, la haine et l’angoisse sont transférées sur le vagin. Une évolution génitale normale doit permettre au garçon de conserver sa mère en tant qu’objet d’amour ; si cette relation orale est profondément perturbée, des difficultés vont surgir et retentir sur son attitude génitale à l’égard des femmes. Une perturbation de la relation au sein maternel d’abord puis au vagin peut entraîner des troubles divers : l’impuissance sexuelle, un besoin compulsif de gratification génitale, la promiscuité sexuelle et l’homosexualité.

Une des sources de la culpabilité homosexuelle réside dans le sentiment de s’être détourné de la mère avec haine, et de l’avoir trahie en s’alliant au pénis du père et au père lui-même. Au cours du stade œdipien, mais aussi plus tard dans la vie, cette trahison d’une femme aimée peut perturber les amitiés masculines, même si elles n’affectent pas une allure ouvertement homosexuelle. D’autre part, la culpabilité envers une femme aimée et l’anxiété qu’elle suppose peuvent précipiter les réactions de fuite et renforcer les tendances homosexuelles.

L’envie excessive à l’égard du sein peut facilement s’étendre à tous les attributs féminins, en particulier à la faculté d’avoir des enfants. Si le développement est normal, l’homme cherchera à compenser l’inassouvissement de ces désirs féminins en établissant une relation heureuse avec sa femme ou sa maîtresse, et en assumant son rôle paternel à l’égard des enfants qu’elle lui donnera. Une telle relation ouvre de nouvelles voies ; par exemple, la possibilité de s’identifier à l’enfant et de compenser aussi son envie et ses frustrations précoces. De même, le sentiment d’avoir engendré un enfant neutralise les premiers sentiments envieux à l’égard de la féminité de sa mère.

L’envie joue un rôle dans le désir de s’emparer des attributs du sexe opposé, ainsi que de s’approprier ou de détériorer ceux du parent du même sexe. Ainsi dans la situation œdipienne positive ou négative la jalousie et la rivalité paranoïdes apparaissent dans les deux sexes, aussi différente que soit leur évolution, et trouvent leur origine dans l’envie excessive à l’égard de l’objet originel, la mère, ou plutôt le sein maternel.

3

Le « bon » sein qui nourrit et amorce la relation d’amour à la mère est le représentant de la pulsion de vie ; il est aussi ressenti comme étant la première manifestation de la créativité34. Au cours de cette relation fondamentale, l’enfant non seulement reçoit la gratification qu’il désire mais éprouve le sentiment d’être maintenu en vie. La faim engendre la peur de l’initiation – peut-être même de toute souffrance physique ou morale – et de ce fait elle est ressentie comme une menace de mort. L’identification à un bon objet intériorisé, dispensateur de vie, donne une impulsion à la créativité. A première vue, le sujet semble convoiter le prestige, la richesse et la puissance d’autrui35 ; en fait son véritable but est la créativité. La capacité de donner et de préserver la vie est ressentie comme le don le plus précieux, et la créativité devient ainsi la cause la plus profonde de l’envie. L’idée que l’envie implique une destruction de la créativité se retrouve dans Le Paradis perdu de Milton36. Satan, envieux de Dieu, décide de devenir l’usurpateur du Ciel. Son combat avec Dieu, au cours duquel il tente de détruire la vie céleste, entraîne sa chute et celle des autres anges. Déchus, ils bâtissent l’Enfer pour rivaliser avec le Ciel, et deviennent la force qui cherche à détruire ce que Dieu a créé37. Cette idée théologique nous viendrait de saint Augustin qui décrit une force créatrice, la Vie, qu’il oppose à une force destructrice, l’Envie. On peut, dans cette perspective, interpréter ainsi la Première Épître aux Corinthiens : « L’amour ne saurait envier. »

Mon expérience analytique m’a appris que les sentiments envieux à l’égard de la créativité jouent un rôle fondamental dans toute perturbation du processus créateur. Le fait de détériorer et de détruire la source initiale de ce qui est « bon » a tôt fait d’aboutir à une attaque et à la destruction des enfants contenus dans le ventre maternel et entraîne la transformation du bon objet en un objet hostile, critique et envieux. La figure surmoïque sur laquelle se projette l’envie devient particulièrement persécutoire et entrave les processus de pensée, toute activité productrice et, en fin de compte, la créativité.

La critique destructive, souvent qualifiée de « mordante » et de « pernicieuse », est sous-tendue par une attitude envieuse et destructrice à l’égard du sein maternel. De telles attaques sont surtout dirigées contre la créativité. L’envie est un loup vorace, comme l’écrit Spenser dans The Faerie Queene :

He hated ait good workes and vertuous deeds.

And eke the verse of famous

Poets witt He does backebite, and spightfutt poison spues

From teprous mouth on all that ever wrill38.

Une critique constructive reconnaît d’autres sources ; elle vise à aider autrui et à promouvoir son œuvre. Quelquefois, la critique constructive dérive d’une identification intense avec l’auteur de l’œuvre critiquée. Il n’est pas exclu qu’une attitude maternelle ou paternelle soit également en jeu ; souvent aussi une confiance en sa propre créativité neutralise l’envie.

L’absence du sentiment d’envie chez les autres peut être un facteur particulier qui fait naître l’envie. La personne enviée possède ce qui est fondamentalement le bien le plus précieux et le plus désirable, à savoir un bon objet, ce qui signifie aussi avoir bon caractère et jouir d’une bonne santé mentale. Celui qui peut se réjouir généreusement de la créativité et du bonheur des autres ne souffre pas des tourments de l’envie, de la revendication et de la persécution. Libéré des sentiments malheureux qu’engendre l’envie, il peut vivre de façon paisible et satisfaite, et, en fin de compte, se sentir sain d’esprit. Ceux qui ont connu de grands malheurs et des souffrances morales trouvent les ressources intérieures, le ressort qui leur permettront de rétablir l’équilibre. Une telle attitude, où l’on retrouve la reconnaissance pour les plaisirs passés et la jouissance de ce que le présent offre encore, est celle de la sérénité. C’est ainsi que les gens âgés peuvent s’adapter à l’idée que la jeunesse ne saurait être retrouvée, et trouver du plaisir â s’intéresser à la vie des jeunes : ce peut être le cas de parents revivant leur propre vie à travers leurs enfants et leurs petits-enfants, sous réserve qu’il ne s’agisse pas d’un sentiment exagéré de possessivité ou d’une ambition déçue. Ceux qui ont le sentiment d’avoir eu leur part des expériences et des plaisirs de la vie sont, plus que d’autres, à même de croire que la vie ne saurait s’arrêter39. Être capable de se résigner sans trop d’amertume et conserver pourtant la possibilité d’éprouver du plaisir signifie que lors de sa prime enfance le sujet a su jouir du sein maternel sans envier démesurément la mère pour en être la détentrice. Le bonheur vécu au cours de l’enfance et l’amour du bon objet qui enrichit la personnalité sous-tendent la capacité de jouissance et de sublimation : leurs conséquences se font sentir jusqu’à un âge avancé. Quand Goethe écrit : « Celui qui peut réconcilier la fin de sa vie avec son commencement est le plus heureux des hommes », je suis tentée d’interpréter ce « commencement » comme étant la première relation heureuse à la mère qui, tout au long de sa vie, atténue la haine et l’angoisse, et continue à dispenser son réconfort et son appui au sujet âgé. Un jeune enfant qui a pu instaurer son bon objet avec sécurité peut trouver des compensations aux pertes et aux privations de l’âge adulte. Tout ceci paraîtra toujours inaccessible à l’envieux pour autant qu’il ne sera jamais satisfait, et que ses sentiments d’envie se voient constamment renforcés.


26 Je n’ai pas changé d’opinion en ce qui concerne le début de la position dépressive : celle-ci s’installe vers le deuxième trimestre de la première année et atteint son point culminant vers le sixième mois. Pourtant j’ai constaté dans certains cas des manifestations passagères de culpabilité chez des enfants au cours des tout premiers mois (cf. Développements de la psychanalyse, chap. viii). Ceci ne signifie pas que la position dépressive soit installée dès cet âge. J’ai mentionné ailleurs la très grande variété des processus et des défenses qui caractérisent la position dépressive, telle la relation à l’objet global, la reconnaissance plus ferme de la réalité externe et interne, les défenses contre la dépression et tout particulièrement le besoin de réparation ainsi que l’expansion des relations d’objet qui mènent aux stades précoces du conflit œdipien. En parlant de la culpabilité éprouvée de façon transitoire au cours du tout premier stade de la vie, je me rapprochais de l’opinion que j’avais exprimée dans La Psychanalyse des enfants, lorsque je décrivais la culpabilité et la persécution chez le très jeune enfant. Plus tard, en définissant la position dépressive, je distinguais plus nettement, mais peut-être d’une façon trop schématique, la culpabilité, la dépression et les défenses s’y rattachant, d’une part, et, d’autre part, le stade paranoïde, que je devais désigner plus tard sous le nom de position paranoïde, que je devais désigner plus tard sous le nom de position paranoïde-schizoïde.

27 J’ai des raisons de croire que cette génitalisation prématurée se rencontre fréquemment chez les sujets présentant de fortes tendances schizoïdes ou chez les schizophrènes avérés. Cf. W. Bion, « Notes on the Theory of Schizophrenia » (1954) et « Differentiation of the Psychotic from the Non-Psychotic Personalities » (1957) – « Remarques à propos de la théorie de la schizophrénie » et « Différences entre les personnalités psvchotiques et non psychotiques ».

28 Cf. « L’importance de la formation du symbole dans le développement du moi » (1930) et « Contribution à l’étude de la psychogenèse des états maniaco-dépressifs » (1934), in Essais de psychanalyse ; voir aussi La Psychanalyse des enfants.

29 J’ai déjà insisté (par exemple dans Développements de la psychanalyse, chap. vi) sur l’étroite relation qui existe entre la phase au cours de laquelle s’installe la position dépressive et les premiers stades du conflit oedipien.

30 Cf La Psychanalyse des enfants (surtout chapitre viii) et Développements de la psychanalyse (chap vi). J’y annonçais que ces fantasmes existent normalement au cours des premiers stades du conflit œdipien. J’ajouterai aujourd’hui que toute l’évolution du complexe d’œdipe est fortement influencé par l’intensité de l’envie qui conditionne l’intensité de l’image des parents unis.

31 « Die endliche und unendliche Analyse », Ges. Werke, xvi, p. 99. (Analyse terminée et Analyse interminable)

32 Cf. Contributions to Psycho-analysis, pp. 389-390 (Le complexe d’œdipe éclairé par les angoisses précoces, résumé théorique général, (d) Comparaisons avec le concept classique de complexe d’Œdipe) : « L’envie du pénis et le complexe de castration jouent un rôle essentiel dans le développement de la fille. Mais ils sont considérablement renforcés par la frustration de ses désirs œdipiens positifs. Bien que la petite fille admette, à un stade de son évolution, que la mère possède un pénis comme attribut masculin, cette conception est loin de jouer dans son développement un rôle aussi important que Freud le laisse entendre. La théorie inconsciente selon laquelle sa mère contient le pénis paternel admiré et désiré explique, d’après mon expérience, bon nombre de phénomènes que Freud décrit comme faisant partie de la relation de la fille à la mère phallique.

« Les désirs oraux de la fille pour le pénis paternel se mêlent à ses premiers désirs génitaux de recevoir le pénis. Ces désirs génitaux supposent le désir de recevoir des enfants de son père, ce qui confirme l’équation “pénis = enfant”. Le désir féminin d’intérioriser le pénis paternel et de recevoir un enfant de son père précède invariablement le désir de posséder un pénis à elle. » (In Essais de psychanalyse, traduction française de Marguerite Derrida.)

33 Le mot utilisé ici par Mélanie Klein est appendage. Nous laisserons au lecteur le soin de l’interpréter à sa guise par les traductions possibles (selon Harrap’s) d’apanage, d’annexe, voire d’appendice. (N.d.T.)

34 Développements de la psychanalyse, chap. vi et vii

35 « De l’identification » (repris dans ce volume).

36 Livres I et II.

37 « Mais c’est par l’envie du diable que la mort fait son entrée dans le monde, et sont mis à l’épreuve ceux qui partagent son lot » (Sagesse de Salomon, chap. ii, v. 24).

38 Il haïssait les bons ouvrages et les exploits vertueux.

Et de l’esprit de poètes fameux

Il médit aussi, vomissant de sa bouche lépreuse

Un venin malveillant sur ce qui fut écrit.

Nous retrouvons chez Chaucer des références fréquentes à cette médisance et à cette critique destructive dont usent les sujets envieux. Chaucer décrit le péché de médisance comme résultant à la fois de l’incapacité de l’envieux à tolérer la bonté et la prospérité des autres, et de la satisfaction qu’il trouve dans leurs malheurs. Ce comportement impénitent se retrouve chez « celui qui loue son voisin, mais avec mauvaise intention, car il ajoute toujours un mais suivi d’un reproche plus considérable que la louange qu’il prodigue. Si un homme est bon et dit des choses (ou les fait) dans une bonne intention, le médisant retournera toute cette bonté en vue de ses propres fins astucieuses. Si d’autres disent du bien de cet homme, le médisant renchérira en en disant plus de bien encore, mais il parlera aussitôt de quelqu’un qui est encore meilleur et dénigrera ainsi celui dont d’autres disent du bien. »

39 Un petit garçon de cinq ans dont la mère était enceinte eut un mot qui illustre de façon significative l’idée que la vie ne saurait s’arrêter. Il espérait que l’enfant qui devait naître serait une fille et « ainsi elle aura des hébés, et ses bébés en auront d’autres, et ainsi pour toujours »