Chapitre V

1

II est temps maintenant d’étayer par des exemples cliniques quelques-unes des conclusions auxquelles je suis parvenue40. Mon premier exemple est emprunté à l’analyse d’une femme. Elle avait été nourrie au sein, mais les circonstances n’avaient pas été par ailleurs favorables, et sa première enfance et son allaitement lui avaient laissé un sentiment de profonde insatisfaction. Les griefs qu’elle adressait à son passé étaient intimement liés à son manque d’espoir en ce qui concerne le présent et l’avenir. Nous avions déjà analysé ensemble tout ce qui avait trait à l’envie du sein nourricier et aux difficultés qui en découlaient quant à ses relations d’objet, avant que n’apparaisse le matériel que je vais rapporter maintenant.

La patiente me téléphone un jour pour m’avertir qu’elle ne pourrait se rendre à sa séance : elle souffrait d’une douleur à l’épaule. Elle m’appelle le lendemain pour remettre sa venue au jour suivant : elle continue à souffrir. Le troisième jour, elle se présente enfin, mais c’est pour me faire part de ses récriminations : en dehors de sa bonne, personne ne s’était intéressé à elle. Elle me raconte qu’à un moment donné la douleur s’était soudain intensifiée, s’accompagnant d’une sensation aiguë de froid ; elle avait alors ressenti un besoin irrésistible : quelqu’un devait immédiatement lui couvrir l’épaule et la réchauffer, puis partir aussitôt. Au même instant, l’idée lui vint qu’il avait dû en être ainsi lorsque, toute petite, elle désirait que l’on s’occupât d’elle et que personne ne venait.

Ce double désir : réclamer l’attention et en même temps repousser précisément l’objet gratifiant, caractérisait l’attitude de la patiente envers autrui ; il permettait aussi d’entrevoir quelle fut sa première relation au sein maternel. Son attitude soupçonneuse à l’égard du don reçu, allant de pair avec le besoin impérieux d’être l’objet de soins attentifs – ce qui, en fin de compte, signifiait le désir d’être nourrie –, exprimait ainsi son attitude ambivalente à l’égard du sein maternel. J’ai déjà parlé de nourrissons qui réagissent à la frustration en utilisant de façon insuffisante la gratification qu’une tétée, venant même avec un certain retard, pourrait leur apporter. Sans doute n’abandonnent-ils pas leur désir d’un sein gratifiant, mais ils le repoussent, étant incapables d’en jouir. Le cas que nous étudions ici illustre quelques-unes des raisons qui déterminent une telle attitude : la méfiance manifestée à l’égard du don souhaité vient de ce que l’objet se trouve déjà détérioré par l’envie et par la haine, et qu’en même temps le sujet éprouve une profonde rancune à l’occasion de n’importe quelle frustration. Souvenons-nous que notre patiente – et ceci est vrai pour beaucoup d’adultes chez qui l’envie est intense – avait subi de nombreuses expériences décevantes, sans doute dues en partie à sa propre attitude ; ces expériences avaient contribué à créer en elle le sentiment que l’affection désirée ne serait pas satisfaisante.

Au cours de cette même séance, la patiente raconte un rêve : elle se trouvait au restaurant, assise à une table, mais attendait vainement qu’on vînt la servir. Elle se décide enfin à aller elle-même prendre un plateau et à se placer dans la file des personnes qui attendent leur tour. Devant elle une femme choisit deux ou trois petits gâteaux et les emporte. Ma patiente en fait autant. Les associations me permirent de dégager ce qui suit : la femme aux gâteaux semblait décidée, sa silhouette lui rappelait la mienne ; la patiente ne se souvint soudain plus du nom des petits gâteaux (en réalité des petits fours41) qu’elle nomma tout d’abord des « petits fru », et qu’elle associa d’abord à « petit frau » et ensuite à « Frau Klein ». Mon interprétation porta principalement sur ses griefs concernant les séances manquées, étroitement liées à l’allaitement insatisfaisant au cours de son enfance malheureuse. Elle avait parlé de deux ou trois gâteaux ; les deux gâteaux se référaient au sein maternel, dont elle s’était sentie privée à deux reprises, ayant manqué les deux séances d’analyse. Elle avait hésité en disant deux ou trois ; c’est qu’elle n’était pas sûre de pouvoir se rendre chez l’analyste le troisième jour. Le caractère décidé de la femme et le fait que la patiente suivait son exemple en prenant les gâteaux mettaient en évidence à la fois son identification avec l’analyste et la projection sur elle de sa propre avidité. Certains points me paraissent particulièrement propres à montrer que l’analyste emportant les deux ou trois « petits fours » représente non seulement le sein maternel dont la patiente fut privée mais aussi le sein qui allait « se nourrir » lui-même. En se rapportant au matériel accessible de cette analyse, on peut dire que l’analyste décidée représente le sein maternel et une personne possédant des qualités, bonnes ou mauvaises, auxquelles la patiente s’identifie.

Ainsi à la frustration était venue s’ajouter l’envie du sein maternel, envie qui avait suscité un profond ressentiment à l’égard d’une mère considérée comme parcimonieuse et égoïste, préférant garder pour elle amour et nourriture plutôt que de les prodiguer à son enfant. Dans la situation analytique, la patiente me soupçonnait d’avoir profité de ses absences pour me divertir ou pour consacrer ce temps à d’autres malades que je lui préférais. La file de personnes derrière laquelle elle se plaça dans son rêve est une allusion évidente à ses rivaux plus favorisés.

L’analyse du rêve produisit un changement saisissant dans la situation émotionnelle. La patiente se sentit envahie par un sentiment de bonheur et de gratitude, plus vif qu’au cours des séances précédentes. Avec des larmes aux yeux, ce qui lui arrivait rarement, elle compara l’intensité de son émotion à celle qu’elle aurait éprouvée après une tétée tout à fait satisfaisante42. L’idée lui vint que peut-être, après tout, son allaitement au sein et sa première enfance avaient été plus heureux qu’elle n’avait supposé. Elle reprit confiance et envisagea l’issue de son analyse de façon plus optimiste. Elle avait pris conscience de cette partie d’elle-même qu’elle n’ignorait d’ailleurs pas sous d’autres rapports. Elle se rendait compte qu’elle était envieuse et jalouse de certaines personnes, mais jusqu’alors elle n’avait pas su reconnaître ces sentiments dans sa relation à l’analyste : il lui était trop pénible d’admettre qu’elle enviait et détruisait l’analyste et le fruit de son travail. Les interprétations données au cours de cette séance avaient atténué son envie : sa capacité d’éprouver du plaisir et de la gratitude devint plus évidente, et elle put vivre la séance comme une expérience heureuse de nourrissage. Il fallut une perlaboration prolongée de la situation affective, du transfert positif et du transfert négatif, pour aboutir à sa consolidation.

La patiente avait pu, dans sa relation à l’analyste, réunir les parties clivées de son soi ; elle avait pu aussi découvrir à quel point elle élait envieuse et soupçonneuse à mon endroit, et d’abord à l’endroit de sa mère. C’est dans ces conditions que fut vécue l’expérience d’un nourrissage heureux, avec le sentiment de gratitude qui l’accompagna. Par la suite l’envie diminua au cours de l’analyse et les sentiments de gratitude furent plus fréquents et plus durables.

2

Mon second exemple est emprunté à l’analyse d’une patiente dont le tableau clinique était marqué par de fortes tendances dépressives et schizoïdes. Des épisodes dépressifs s’étaient succédé pendant de longues années. L’analyse progressait, malgré les doutes exprimés maintes fois par la patiente quant au travail effectué. J’avais déjà interprété ses pulsions destructives envers l’analyste, les parents, les frères et sœurs, et grâce à l’analyse elle avait pu reconnaître des fantasmes spécifiques d’attaques visant à détruire le corps de la mère. Une telle prise de conscience était habituellement suivie d’un épisode dépressif qui, à chaque fois, avait pu être jugulé.

Notons que la profondeur et la gravité du trouble ne furent pas évidentes d’emblée. Dans sa vie sociale, la patiente donnait en effet l’impression d’être une personne fort agréable, bien que souvent sujette à des dépressions ;

ses tendances réparatives et son attitude serviable avec ses amis étaient tout à fait sincères. Cependant, à un certain stade du traitement, la gravité de son état se manifesta : cette aggravation était due au travail analytique, et fut précipitée par certains événements extérieurs. Ce ne furent pas des déceptions mais un succès inattendu survenu dans sa carrière professionnelle, qui me permit de mettre en évidence ce que j’avais essayé d’analyser depuis plusieurs années, à savoir sa rivalité intense avec moi, et le sentiment qu’elle pourrait m’égaler, voire me surpasser, dans son propre domaine. Je reconnus et lui fis reconnaître l’importance de son envie destructive à mon égard et, comme toujours lorsque nous atteignons ces couches profondes, il apparut que les pulsions destructives en jeu, quelles qu’elles soient, étaient ressenties comme toutes-puissantes, et, par là, comme irrévocables, irrémédiables. L’analyse approfondie de ses désirs sadiques-oraux nous permit d’aborder ses pulsions destructives envers sa mère et envers moi-même, qu’elle put reconnaître en partie. Ses désirs sadiques-urétraux et sadiques-anaux furent également abordés au cours de l’analyse, mais je sentais que nous n’avions pas été bien loin, et que ces pulsions et ces fantasmes restaient compris par elle de façon tout intellectuelle. Au cours de la période dont nous allons parler maintenant, le matériel urétral apparut avec une force accrue.

L’exaltation de la patiente à la suite de son succès professionnel fut annoncée par un rêve où son triomphe était sous-tendu par une envie destructive à mon égard, pour autant que je représentais sa mère. Dans son rêve, elle planait au-dessus de la cime d’un arbre, sur un tapis volant. De cette position élevée, son regard pouvait plonger à travers une fenêtre dans une pièce où une vache était en train de mâchonner quelque chose qui se présentait comme un ruban de laine, interminable. Dans un autre rêve qu’elle fit cette même nuit, elle portait des culottes mouillées.

Ses associations permirent de comprendre que d’être perchée au sommet d’un arbre signifiait pour elle qu’elle m’avait dépassée d’une longueur43 et qu’elle regardait avec mépris la vache qui me représentait. Ceci n’était pas nouveau. Déjà, tout au début de son analyse, j’étais apparue dans l’un de ses rêves sous les traits d’une femme apathique et bovine alors qu’elle était une petite fille qui tenait un discours brillant. A l’époque, mon interprétation tendant à lui montrer qu’elle avait transformé son analyste en une personne méprisable tandis qu’elle se faisait valoir par une performance brillante, malgré son jeune âge, n’avait été que partiellement acceptée, bien qu’elle admît que la femme bovine représentât l’analyste, et qu’elle était la petite fille. A partir de ce rêve, elle prit peu à peu conscience de ses attaques destructives et envieuses dirigées à la fois contre moi et contre sa mère : depuis lors, la femme bovine qui me représentait était devenue un élément identifiable du matériel analytique. Ainsi, la vache dans le nouveau rêve n’était autre que l’analyste. D’ailleurs, la patiente déclara que l’interminable ruban de laine représentait un flux interminable de paroles, à savoir tous les mots que j’avais prononcés au cours de l’analyse, et qu’il me fallait maintenant avaler. Le ruban de laine faisait allusion à l’imprécision floconneuse et à l’indigence de mes interprétations. On peut voir à quel point l’objet originel, représenté ici de façon significative par une vache, se trouve totalement dévalorisé. On peut voir aussi poindre l’attitude revendicatrice à l’égard de la mère qui ne l’avait pas nourrie de façon satisfaisante. En tant qu’analyste je me trouve punie, l’on m’impose de ravaler mes propres mots, ce qui montre clairement la profonde méfiance de la patiente et les doutes qui l’ont maintes fois assaillie au cours de son analyse. A la suite de mes interprétations, il devint évident qu’on ne pouvait faire confiance ni à l’analyste si maltraitée, ni à une analyse ainsi dévalorisée. La patiente fut stupéfaite et atterrée d’avoir une telle attitude à mon égard, attitude dont elle avait refusé de mesurer toute la portée avant ce rêve.

Les culottes mouillées du rêve et les associations qui s’y rapportaient exprimaient (parmi d’autres significations) les attaques urétrales empoisonnées dirigées contre l’analyste. Ces attaques cherchaient à détruire ses capacités mentales et à transformer l’analyste en une femme bovine. Peu de temps après, la patiente fit un autre rêve illustrant ce point particulier. Elle se trouvait au pied d’un escalier levant les yeux vers un jeune couple, et il lui semblait que quelque chose « n’allait pas ». Elle leur lança une boule de laine qui, comme elle le disait elle-même, était de la « bonne magie » ; par ses associations, elle reconnut que toute mauvaise magie, et plus précisément le poison, doit être combattue par l’usage d’une bonne magie. Grâce aux associations à propos du couple, j’ai pu interpréter sa situation actuelle comme étant celle d’une jalousie fortement niée. Ceci nous ramena à des expériences plus anciennes, et finalement aux parents. Il s’avéra que les sentiments destructifs et envieux envers l’analyste, et, dans le passé, à l’égard de la mère, sous-tendaient la jalousie et l’envie à l’égard du couple dans le rêve. Le fait que la boule trop légère lancée dans leur direction ne parvint pas jusqu’à eux impliquait un échec de sa tentative de réparation ; et l’angoisse qui en résultait fut un élément déterminant de sa dépression.

Ceci n’est qu’un fragment du matériel analytique qui permit à la patiente de se convaincre qu’elle éprouvait, à l’égard de l’analyste et de l’objet originel, une envie empoisonnée. Elle passa alors par un épisode dépressif, plus grave que les précédents. Cette dépression succédant à son état d’excitation était surtout due à sa confrontation à une partie complètement clivée d’elle-même, qu’elle n’avait jusqu’alors jamais pu reconnaître. Comme je l’ai déjà souligné, il était très difficile de l’aider à prendre conscience de sa haine et de son agressivité. Mais, lorsque nous en arrivâmes à cette source particulière d’agressivité – son envie qui la poussait à endommager et à humilier l’analyste qu’elle estimait par ailleurs –, elle ne put supporter de se voir sous ce jour. Non pas qu’elle fût spécialement vaniteuse ou prétentieuse, mais elle était fixée à une image idéalisée d’elle-même, favorisée par des processus de clivage et des défenses maniaques. En discernant qu’elle se sentait méchante et méprisable, ce qu’elle ne pouvait plus nier à ce stade de l’analyse, son idéalisation s’effondra ; elle perdit confiance en elle-même et se sentit coupable pour tout le mal irrémédiable commis par le passé et dans le présent. Elle reporta toute sa culpabilité et sa dépression sur le sentiment d’ingratitude à l’égard de l’analyste qui l’avait aidée et l’aidait encore, et pour laquelle elle n’avait pourtant que mépris et haine. Cette ingratitude visait en dernière analyse sa mère qu’elle se représentait inconsciemment comme détériorée et endommagée par ses pulsions envieuses et destructives.

L’analyse de sa dépression amena une amélioration chez la patiente. Quelques mois plus tard, elle eut une rechute lorsqu’elle prit plus clairement conscience de la virulence de ses attaques sadiques-anales contre l’analyste (et autrefois contre sa propre famille). Cette prise de conscience confirmait son sentiment d’être à la fois malade et mauvaise. C’était la première fois qu’elle se trouvait capable de constater l’importance du processus qui avait, par clivage, séparé les éléments sadiques-anaux des éléments sadiques-urétaux. Chaque élément se trouvait intriqué à des parties importantes de sa personnalité et de ses intérêts. L’analyse de sa dépression fut suivie d’une intégration dont les étapes successives lui avaient permis de recouvrer toutes les parties qu’elle avait perdues ; c’est d’avoir à les affronter qui fut la cause de sa dépression.

3

L’exemple suivant est celui d’une patiente qui pouvait être considérée comme quelqu’un d’assez normal. Elle avait à la longue pris peu à peu conscience de ses sentiments d’envie à l’égard de sa sœur aînée et de sa mère. Elle avait combattu l’envie envers sa sœur en lui opposant le sentiment, d’ailleurs justifié, de sa supériorité intellectuelle, auquel venait s’ajouter l’intuition inconsciente que sa sœur était très névrosée. Quant à l’envie éprouvée à l’égard de sa mère, elle s’en défendait par de violents sentiments d’amour et en valorisant sa bonté.

La patiente raconte un rêve : elle se trouvait seule dans un compartiment de chemin de fer avec une femme qu’elle ne voit que de dos, et qui s’appuie contre la portière. Du fait de sa position elle risque de tomber sur la voie. La patiente la retient de toutes ses forces, la maintenant par la ceinture d’une main pendant que de l’autre elle rédige une note qu’elle appose à la vitre, disant que, dans ce compartiment, un médecin s’occupe d’une malade et ne doit pas être dérangé.

Ce rêve amena un grand nombre d’associations parmi lesquelles je choisis celles qui suivent : la patiente avait le sentiment très vif que la personne qu’elle tentait de retenir si violemment était une partie d’elle-même, mais une partie démente. Elle se souvint d’avoir eu la ferme conviction dans son rêve qu’il fallait empêcher cette femme de tomber par la portière, la garder dans son compartiment et s’en occuper. L’analyse montra que le compartiment représentait la patiente ; les cheveux, qu’elle ne voyait que de dos, évoquaient sa sœur aînée. D’autres associations menèrent la patiente à reconnaître qu’elle avait éprouvé des sentiments de rivalité et d’envie à son égard, sentiments qui remontaient à l’époque où, encore enfant, sa sœur était déjà en âge d’être courtisée. Elle en vint alors à parler d’une robe que portait sa mère et qu’enfant elle avait particulièrement admirée et convoitée. Cette robe soulignait tout particulièrement la forme des seins ; il devint clair, bien que rien de ceci ne fût entièrement nouveau, que c’était le sein maternel qu’elle enviait et détériorait originellement dans son fantasme.

Cette prise de conscience augmenta sa culpabilité à l’égard de sa sœur et de sa mère, et la fit s’interroger à nouveau sur ses toutes premières relations. Elle put alors envisager les déficiences de sa sœur avec plus d’indulgence et regretter de ne pas l’avoir aimée davantage. Elle découvrit que l’amour qu’elle avait porté à sa sœur durant son enfance avait été bien plus fort que le souvenir qui lui en était resté.

J’ai pu interpréter alors qu’elle avait ressenti un besoin de garder le contrôle d’une partie aliénée et clivée d’elle-même, une partie qui se trouvait pourtant liée à l’intériorisation de la sœur névrosée. La patiente, qui avait toutes les raisons de se considérer, somme toute, comme normale, fut stupéfaite et bouleversée par l’interprétation de ce rêve. Ceci nous montre qu’il existe, même chez les individus normaux, des sentiments et des mécanismes résiduels tant paranoïdes que schizoïdes, et qui, par suite d’un clivage, se trouvent séparés des autres parties du soi44.

Le rêve où la patiente se sentait obligée de retenir la femme pour l’empêcher de tomber se rapportait au sentiment de n’avoir pas aidé sa sœur davantage. A présent, ce même sentiment était revécu par la malade, mais cette fois-ci par rapport à sa sœur en tant qu’objet intériorisé. Elle soumettait ses premières relations à une révision, du fait que ses sentiments à l’égard des objets primaires introjectés se trouvaient modifiés. La représentation de sa sœur en tant que partie aliénée d’elle-même était due pour une part à une projection de ses propres sentiments schizoïdes et paranoïdes sur l’image de sa sœur. Ce fut grâce à cette prise de conscience que le clivage de son moi put être quelque peu réduit.

4

Je voudrais présenter maintenant le rêve d’un patient, rêve qui lui fit reconnaître non seulement ses pulsions destructives dans ses relations à sa mère et à l’analyste, mais encore lui fit prendre conscience du rôle très spécifique que jouait l’envie dans ces relations. Jusqu’alors, il avait pris conscience dans une certaine mesure de ses pulsions destructives, non sans une intense culpabilité. Pourtant, il méconnaissait les sentiments d’envie et d’hostilité dirigés contre la créativité de l’analyste, et antérieurement contre celle de sa mère. Il était conscient par ailleurs de l’envie ressentie à l’égard des autres, et des sentiments de rivalité et de jalousie à l’égard de son père, bien qu’il eût une bonne relation avec lui. Le rêve suivant lui fit prendre conscience des sentiments d’envie à l’égard de l’analyste, et lui permit de mieux comprendre ses désirs primitifs de posséder tous les attributs féminins de sa mère.

Dans le rêve, le patient était en train de pêcher ; ayant tiré un poisson de l’eau, il hésitait quant à son sort : allait-il le tuer pour le manger ensuite ? Il décida de le poser dans le panier à ses côtés et de le laisser mourir. Le panier en question était en fait une corbeille à linge. Soudain le poisson se transforma en un beau nourrisson, avec quelque chose de vert dans son habillement. C’est alors qu’il remarqua, en ressentant une vive inquiétude que les intestins du bébé lui sortaient du ventre ; l’enfant avait été endommagé par l’hameçon, avalé lorsqu’il était encore un poisson. Associations : le vert se rapportait aux livres de l’International Psycho-Anatytical Library45 (reliés en vert) ; le patient remarqua aussi que le poisson dans le panier représentait l’un de mes livres qu’il avait de toute évidence volé. La suite des associations révéla cependant que le poisson représentait non seulement l’instrument et le fruit de mon travail, mais aussi moi-même : j’avais avalé l’hameçon, en d’autres termes mordu à l’appât, ce qui signifiait que je l’avais surestimé et que je n’avais pas reconnu que certaines parties de son soi cherchaient à me détruire. Le patient ne pouvait pas reconnaître vraiment que de traiter ainsi, dans son rêve, le poisson, le bébé et l’analyste, était une façon de détruire à la fois mon œuvre et ma personne ; mais il pouvait cependant en avoir inconsciemment l’intuition. J’interprétais également que la corbeille à linge exprimait ici son désir d’être une femme, d’avoir des enfants et d’en priver sa mère. Cette nouvelle étape de l’intégration, où il lui fallut affronter les éléments agressifs de sa personnalité, déclencha un épisode dépressif intense. Bien que ces éléments eussent déjà été annoncés bien plus tôt au cours de son analyse, il en fut cette fois consterné et ressentit une profonde horreur de lui-même.

La nuit suivante, le patient rêva d’un brochet qu’il associa à une baleine et à des requins, mais dans son rêve, le brochet ne lui apparut pas comme une créature dangereuse car il avait l’air vieux, las et épuisé. Un rémora était fixé sur le vieux brochet, ce qui suggéra au patient l’idée que le rémora n’attaque pas le brochet ou la baleine pour les parasiter, mais s’y cramponne pour se protéger des attaques d’autres poissons. Cette explication – il le reconnut lui-même – n’était qu’une défense contre le le sentiment qu’il était le rémora, et que j’étais le vieux brochet exténué pour avoir été maltraitée dans le rêve précédent, et parce qu’il m’avait vidée de toute ma substance. Ceci faisait de moi un objet – non seulement blessé, mais de surcroît dangereux. E# d’autres termes, l’angoisse persécutive et l’angoisse dépressive devinrent évidentes : le brochet, associé aux baleines et aux requins, représentait les aspects persécutoires alors que l’apparence âgée et exténuée du brochet exprimait la culpabilité éprouvée par le patient pour m’avoir causé du tort tant par le passé que dans le présent.

Cette prise de conscience entraîna une dépression grave qui se prolongea pendant plusieurs semaines de façon plus ou moins continue, sans affecter toutefois ni l’activité professionnelle ni la vie familiale du sujet. Il décrivit cette dépression comme différente de celles qu’il avait connues précédemment, et bien plus profonde. Elle venait renforcer un besoin impérieux de réparation, s’exprimant par une activité physique et psychique, et préparant la voie pour la surmonter. Le résultat de cette phase de l’analyse fut particulièrement net. Même lorsque la dépression disparut par une perlaboration progressive, le patient eut la conviction qu’il ne pourrait plus jamais se voir comme par le passé. Toutefois, ceci n’était plus fondé sur un sentiment de découragement mais sur une meilleure connaissance de lui-même et une tolérance accrue à l’égard d’autrui. L’analyse avait abouti à une meilleure intégration, et à la possibilité d’affronter sa propre réalité psychique. Cependant, au cours de son analyse, le patient ne put maintenir cette attitude sans quelque fluctuation. C’est dire que cette perlaboration fut, comme toujours, un processus progressif.

Ses facultés d’observation et de jugement avaient précédemment été considérées assez normales. Pourtant ce stade de l’analyse vit une amélioration incontestable. L’autre conséquence fut une résurgence intensifiée de ses souvenirs d’enfance et de ses attitudes à l’égard de ses frères et sœurs, le ramenant ainsi à la relation primitive à sa mère. L’intérêt et le plaisir qu’il prenait à l’analyse, et qu’il avoua avoir perdus au cours de sa dépression, réapparurent aussitôt celle-ci surmontée. Il rapporta bientôt un rêve qui, selon lui, ne constituait qu’une légère critique à l’endroit de son analyste, mais que l’analyse permit d’interpréter en fait comme une véritable dévalorisation. Dans ce rêve, le patient avait affaire à un jeune délinquant et ne se sentait pas satisfait de la manière dont il s’était comporté dans cette situation. Le père de ce jeune garçon proposait au patient de le conduire en voiture à sa destination. En route, il s’apercevait qu’ils avaient dépassé l’endroit où il voulait se rendre, et qu’ils s’en éloignaient toujours davantage. Au bout d’un moment, il remercia le conducteur de la voiture, descendit et se mit en marche, guidé par son sens de l’orientation ; il ne se sentait nullement égaré. Chemin faisant, il aperçut un édifice extraordinaire qui, pensa-t-il, semblait intéressant, pouvant servir de hall d’exposition, mais il n’aurait pas été agréable d’y habiter. Ses associations lui permirent de rattacher l’édifice à un certain aspect de mon apparence extérieure. En précisant que le bâtiment était flanqué de deux ailes, il se souvint de l’expression « prendre quelqu’un sous son aile ». Il reconnut que le jeune délinquant auquel il avait eu affaire dans son rêve n’était autre que lui-même, et la suite de son rêve l’amena à préciser la nature de sa délinquance. Le fait que le père, représentant l’analyste, l’éloignait toujours davantage de sa destination exprimait les doutes dont il se servait en partie pour me dévaloriser ; il s’enquérait si la direction que je prenais était la bonne, s’il était nécessaire d’aller si loin, et si, ce faisant, je lui causais du tort. Son sentiment de garder le sens de l’orientation et de ne pas se sentir perdu exprimait le contraire de l’accusation portée contre le père du jeune garçon (l’analyste) : il savait que l’analyse était précieuse pour lui et que c’était son envie à l’égard de l’analyste qui intensifiait ses doutes.

Il comprit également que le curieux édifice dans lequel il n’aurait voulu habiter représentait l’analyste. D’autre part, il sentait qu’en l’analysant, je l’avais pris sous mon aile et je le protégeais contre ses conflits et ses angoisses. Les incertitudes et les accusations formulées contre moi dans le rêve étaient utilisées en vue de me dévaloriser, et se rapportaient non seulement à l’envie mais aussi au découragement provoqué par l’envie et aux sentiments de culpabilité qu’entraînait son ingratitude.

Ce rêve pouvait aussi être interprété différemment – une interprétation qui fut confirmée par d’autres, et qui traduisait le fait que, dans la situation analytique, je représentais souvent le père ; mais j’étais aussi susceptible de me transformer rapidement pour figurer la mère et, à certains moments, représenter simultanément les deux parents. Cette interprétation mettait en évidence le lien établi entre l’accusation portée contre le père qui lui faisait faire fausse route et l’attraction homosexuelle qu’exerçait primitivement son père. Cette attraction – l’analyse l’avait révélé – se trouvait chargée d’un sentiment intense de culpabilité : j’ai pu montrer qu’ayant subi un clivage l’envie et la haine à l’égard de la mère et du sein maternel avaient amené le patient à se tourner vers le père. Ses désirs homosexuels étaient alors ressentis comme une alliance hostile dirigée contre la mère. En accusant le père de lui faire faire fausse route, le sujet témoignait d’un sentiment que l’on rencontre si souvent chez nos patients : avoir été victime d’une séduction homosexuelle. Nous sommes ici en présence des propres désirs du sujet projetés sur l’un des parents.

L’analyse du sentiment de culpabilité eut plusieurs conséquences : en premier lieu, le patient éprouva un attachement plus profond à l’égard de ses parents ; il se rendit compte également – et ces deux faits sont intimement liés – que son besoin de réparation était sous-tendu par un facteur compulsionnel. Une identification trop intense avec l’objet endommagé dans son fantasme – et représenté à l’origine par la mère – avait altéré sa capacité de jouissance et appauvri ainsi sa vie dans une certaine mesure. Il devint clair que même dans sa toute première relation à la mère, et bien qu’il n’eût aucune raison de douter d’avoir été heureux lorsqu’il était au sein, il n’avait pu en jouir pleinement, de crainte d’épuiser ou de léser le sein maternel. D’autre part, les revendications et les sentiments accrus de persécution provenaient de sa jouissance ainsi perturbée. C’est là un exemple d’un processus déjà décrit, selon lequel, dans les premiers stades du développement, la culpabilité – et en particulier la culpabilité dérivant de l’envie destructive de la mère et de l’analyste – peut se transformer en persécution. Grâce à l’analyse de son envie primitive de ce patient, l’angoisse dépressive et persécutive s’atténua ; il devint ainsi capable d’éprouver plus pleinement le plaisir et la gratitude.

5

Que la tendance à la dépression s’associe à un besoin compulsionnel de réparation est particulièrement évident dans le cas d’un autre patient dont je vais parler maintenant. Chez lui, son ambition, ses rivalités, son envie

— qui s’accompagnaient de beaucoup de traits de caractère très estimables – avaient déjà été analysées. Mais il fallut quelques années d’analyse pour que l’envie du sein maternel et de sa créativité, ainsi que le désir de lui nuire, désir qui avait subi un processus de clivage particulièrement intense, puissent être pleinement vécus par le patient46. Au début de son analyse, ce patient fît un rêve qu’il qualifia lui-même de « grotesque » : il fumait une pipe bourrée de papiers arrachés de l’un de mes livres. Il s’en montra d’abord surpris : « On ne fume pas des papiers imprimés », me dit-il. Je lui fis remarquer que ce n’était là qu’un élément mineur du rêve ; l’interprétation devait surtout porter sur le fait qu’il avait déchiré mon œuvre et qu’il était en train de la détruire. Je soulignai en outre que la destruction en question avait un caractère sadique-anal. Ces attaques agressives avaient été niées par le patient qui alliait à l’intensité de ses processus de clivage une grande capacité de déni. On peut remarquer aussi que le rêve laissait apparaître des sentiments de persécution en rapport avec la situation analytique. Le patient avait gardé rancune à l’analyste de certaines de ses interprétations précédentes car il avait le sentiment qu’on lui demandait d’y réfléchir par lui-même47. L’analyse du rêve permit au patient de reconnaître comment ses propres pulsions destructives étaient orientées vers l’analyste et comment elles avaient été ranimées le jour précédent par une situation de jalousie (sentiment que j’avais attaché plus de valeur à quelqu’un d’autre qu’à lui-même). Mais cette prise de conscience ne lui permit pas de comprendre l’envie à l’égard de l’analyste, malgré l’interprétation donnée. Je ne doute pas toutefois que ceci avait frayé la voie vers un matériel susceptible d’élucider progressivement les pulsions destructives et l’envie.

L’analyse atteignit son point culminant lorsque le patient put prendre conscience de ses sentiments à l’égard de l’analyste dans toute leur violence. Il rapporta alors un rêve qu’il qualifia une fois de plus de « grotesque ». Il se trouvait debout sur un dispositif semi-circulaire, fait de fils métalliques ou de « quelque chose d’atomique », et il se sentait propulsé à vive allure comme s’il roulait en voiture. « Cela me permettait d’avancer », dit-il. Soudain il remarqua que le dispositif se désagrégeait sous lui ; il en fut très angoissé. Il associa l’objet semi-circulaire aux seins et à l’érection du pénis, autrement dit à sa puissance sexuelle. Son rêve reflétait son sentiment de culpabilité pour avoir mal utilisé son analyse et éprouvé des pulsions destructives à mon égard. Dans sa dépression, il sentait que je ne pouvais échapper à cette destruction, ce qui évoquait des angoisses analogues, partiellement conscientes, concernant le fait qu’il n’avait pas su protéger sa mère quand son père était parti pour la guerre, et même plus tard. Ce sentiment de culpabilité à l’égard de sa mère et de moi-même avait déjà été analysé. Mais récemment le patient avait pu saisir que c’était son envie qui jouait un rôle destructeur à mon égard. Il se sentait d’autant plus coupable et malheureux qu’il m’était par ailleurs reconnaissant. Les mots « cela me permettait d’avancer » montraient à quel point l’analyse lui était essentielle et comment elle était une condition préalable à sa puissance, au sens le plus large, pour lui permettre de combler toutes ses aspirations.

Ce fut pour lui un choc violent que de prendre conscience de ses sentiments d’envie et de haine à mon égard ; il s’ensuivit une dépression intense accompagnée d’un sentiment d’indignité. Je crois pouvoir affirmer qu’un tel choc, comme je l’ai observé dans plusieurs de mes cas, représente le résultat d’un processus menant vers la réduction du clivage entre les différentes parties du soi, et constitue ainsi une étape de l’intégration du moi.

Au cours de la séance qui suivit le second rêve, le sujet put prendre plus clairement conscience de son ambition et de son envie. Il put mesurer ses possibilités réelles ; selon son expression, il ne s’attendait pas à se couvrir de gloire, ni à se faire un grand nom dans sa profession. A partir de ce moment, et encore sous l’influence du rêve, il comprit que cette façon de s’exprimer lui permettait de mesurer son ambition, et lui montrait sa compétition envieuse avec moi-même. D’abord surpris, il fut bientôt convaincu de l’importance de cette découverte.


40 Je sais bien qu’il aurait été utile de donner plus de détails concernant l’âge des patients, leur histoire clinique, leur personnalité et les événements extérieurs. Le secret professionnel nous l’interdisant, je me bornerai à emprunter au matériel clinique certains éléments susceptibles d’illustrer mes thèmes principaux.

41 En français dans le texte

42 Les émotions qui accompagnent les premières expériences d’allaitement peuvent être revécues dans la situation transférentielle, aussi bien par l’enfant que par l’adulte. Par exemple, une sensation intense de faim ou de soif peut surgir au cours d’une séance et disparaître à la suite d’une interprétation qui est ressentie par le patient comme ayant comblé son besoin. Ainsi un de mes patients, submergé par un tel sentiment, se leva du divan et entoura de ses bras une des colonnes qui séparaient une partie de mon bureau du reste de la pièce. A la fin de telles séances j’ai souvent entendu prononcer des phrases comme « J’ai été bien nourri », qui marquent la retrouvaille du bon objet sous sa forme la plus primitive : celle d’une mère qui s’occupe de son enfant et le nourrit.

43 En anglais : meant having outstripped me, se rapportant aussi au ruban de laine, endless strip. (N.d.T.)

44 Dans L’Interprétation des rêves Freud montre clairement qu’une certaine partie résiduelle de folie trouve à s’exprimer dans les rêves ; ceux-ci constituent une protection efficace pour sauvegarder la santé mentale.

45 Collection d’ouvrages psychanalytiques. (N.d. T.)

46 Mon expérience analytique m’a montré que lorsque l’analyste lui-même a pu se convaincre de l’importance de tel ou tel nouvel élément de la vie affective, il peut l’interpréter plus tôt au cours de l’analyse. En l’accentuant – chaque fois que le matériel clinique s’y prête – l’analyste peut amener le patient à saisir de tels processus et accroître ainsi l’efficacité de l’analyse.

47 En anglais : Put it into your pipe and smoke it. (N.d.T.)