Chapitre VI

1

J’ai souvent eu l’occasion de montrer le lien étroit entre ma conception de l’angoisse et ma technique. Cependant l’angoisse, et ceci dès l’origine, n’est pas accessible directement, sans les défenses qui se dressent contre elle. Comme je l’ai souligné dans un chapitre précédent, la fonction première et prédominante du moi est d’affronter l’angoisse. Si, comme je le soutiens, le moi entre en activité dès la naissance, c’est parce qu’il existe une angoisse primordiale, engendrée par la menace, au-dedans, de l’instinct de mort. Le moi cherche constamment à se protéger contre la souffrance et la tension que suscite l’angoisse ; il utilise ainsi des défenses dès le commencement de la vie postnatale. Je tiens depuis longtemps que la capacité plus ou moins grande du moi à tolérer l’angoisse est un facteur constitutionnel qui permet aux défenses de se développer. Si le moi est incapable d’affronter l’angoisse, il peut régresser à des défenses plus précoces, ou même être contraint de se servir – des défenses appartenant à un stade donné d’une façon excessive. Ainsi la violence avec laquelle se manifestent l’angoisse persécutive et les moyens de l’affronter peuvent-ils perturber par la suite la trans-laboration de la position dépressive. Dans certains cas cliniques, surtout lorsqu’il s’agit de psychoses, nous rencontrons dès le début des défenses apparemment si impénétrables qu’elles semblent défier toute analyse.

Je vais à présent passer en revue certaines des défenses contre l’envie qu’il m’a été donné d’observer. Certaines d’entre elles, parmi les plus précoces, tels l’omnipotence, le déni, le clivage, sont renforcées par l’envie. J’ai signalé dans un des premiers chapitres de cet ouvrage que l’idéalisation est utilisée en tant que défense non seulement contre la persécution mais aussi contre l’envie. Le clivage normal entre bon et mauvais objet peut avoir échoué dès la prime enfance ; l’échec est alors lié à l’envie excessive et aboutit souvent à un clivage entre un objet idéalisé d’une manière omnipotente et un très mauvais objet originel. L’objet aussi bien que les dons qu’il prodigue peuvent être valorisés de façon exagérée pour essayer d’atténuer l’envie. Toutefois, le fait d’envier d’une façon très intense peut se retourner tôt ou tard contre l’objet originel idéalisé et contre toute personne qui, au cours du développement, viendra en tenir lieu.

Lorsque le clivage fondamental et normal entre l’amour et la haine et entre le bon et le mauvais objet échoue, une confusion entre le bon et le mauvais objet peut s’installer48. J’y vois la base de toute confusion – qu’il s’agisse d’états confusionnels graves ou de formes atténuées, telle l’indécision –, à savoir une difficulté à conclure et une incapacité à penser clairement. Mais la confusion peut également servir de défense, et ceci à n’importe quel niveau du développement. La confusion, qui peut empêcher le sujet de reconnaître si le substitut de l’image primitive est bon ou mauvais, permet par ailleurs de neutraliser la persécution et la culpabilité qui surviennent lorsque l’objet primordial est attaqué ou détérioré par l’envie. La lutte contre l’envie revêt, un autre caractère lorsque certains sentiments de culpabilité apparaissent en même temps que la position dépressive. Même lorsque l’envie n’est pas excessive, la sollicitude témoignée à l’égard de l’objet, l’identification avec lui, et la crainte de le perdre ou de nuire à sa créativité, constituent un important facteur qui rend difficile la translaboration de la position dépressive.

Ce mécanisme, qui consiste à fuir la mère el à investir d’autres personnes admirées et idéalisées, cherche à éviter que les sentiments hostiles ne portent atteinte au sein maternel qui constitue par excellence l’objet envié (et donc haï). Cette fuite devient alors le moyen de sauvegarder le sein maternel et, de ce fait, la mère49. J’ai souvent souligné que le mode selon lequel le premier objet est abandonné au profit d’un second, le père, est d’une importance capitale. Si l’envie et la haine prédominent, ces émotions se trouvent jusqu’à un certain point transférées sur le père, ou sur les frères et sœurs, et plus tard sur d’autres personnes ; par la suite ce mécanisme de fuite est voué à l’échec.

En se détournant de l’objet originel, les sentiments qui s’y rattachent subissent une dispersion, ce qui à un stade ultérieur peut mener à la promiscuité sexuelle. L’expansion des relations d’objet au cours de l’enfance est un processus normal. Pour autant que la relation à de nouveaux objets se substitue, dans une certaine mesure, à l’amour porté à la mère et ne représente pas uniquement une fuite devant les sentiments de haine qu’elle inspire, ces nouveaux objets peuvent venir compenser l’inévitable sentiment de perte du premier et unique objet – perte qui survient lors de la position dépressive. Dans ces nouvelles relations, l’amour et la gratitude se trouvent alors sauvegardés à un degré variable, bien que ces émotions soient dans une certaine mesure détachées des sentiments à l’égard de la mère. Si la dispersion des émotions est surtout utilisée comme défense contre l’envie et la haine, une telle défense ne saurait servir de base à des relations d’objet stables ; elle est trop influencée par l’hostilité persistante envers le premier objet.

La défense contre l’envie prend souvent la forme d’une dévalorisation de l’objet. La détérioration et la dévalorisation sont inhérentes à l’envie : un objet dévalorisé n’a plus de raison d’être envié. C’est ce qui arrive à l’objet idéalisé. La rapidité avec laquelle cette idéalisation s’effondre dépend de la puissance de l’envie. Mais le recours à la dévalorisation et à l’ingratitude peut se rencontrer à tous les niveaux du développement, en tant que défenses contre l’envie, et caractériser un certain mode de relations d’objet. Certains patients, du fait de leur situation transférentielle, se mettent à critiquer une interprétation qui s’est avérée très utile jusqu’à ce que rien de bon n’en demeure. Voici un exemple : un patient, au cours d’une séance, parvient à résoudre un problème extérieur ; il commence la séance suivante en me disant « qu’il m’en veut » pour avoir éveillé en lui une angoisse intense en le confrontant avec ce problème. En fait, il se sentait accusé et dévalorisé par moi, parce que la solution ne s’était pas imposée à lui avant que nous n’ayons analysé son problème. Ce fut seulement à la réflexion qu’il put reconnaître l’aide effectivement apportée par l’analyse.

La dévalorisation du soi constitue une défense particulière à certaines dépressions. Certains sujets sont incapables de cultiver leurs dons et de les exploiter. Dans d’autres cas, cette incapacité n’existe que dans certaines circonstances, à chaque fois qu’il peut être dangereux d’avoir à rivaliser avec une image prééminente. En dévalorisant leurs propres dons, ils nient leur envie tout en se punissant de l’éprouver. L’envie à l’égard de l’analyste peut être mobilisée à nouveau par la dévalorisation du soi : l’analyste est alors ressenti comme étant supérieur au patient, d’autant que celui-ci s’est fortement dévalorisé lui-même. Le fait de s’interdire tout succès peut être la conséquence de facteurs multiples, ce qui est d’ailleurs vrai pour toutes les attitudes auxquelles je me réfère50. Mais j’ai constaté que c’était la culpabilité et la détresse de n’avoir pu sauvegarder le bon objet en raison de l’envie qui constituaient une des racines les plus profondes de ce type de défense. Ceux qui ont instauré leur bon objet de façon plutôt précaire vivent dans l’angoisse de le voir endommagé et perdu du fait de leurs sentiments compétitifs et envieux ; ils sont alors forcés d’éviter tout succès et toute compétition.

Un autre type de défense contre l’envie est intimement lié à l’avidité. En intériorisant le sein maternel avec tant d’avidité que celui-ci devient dans l’esprit de l’enfant sa possession exclusive, entièrement soumise à son contrôle, l’enfant sent que tout le bien qu’il lui attribue lui appartiendra. C’est là un moyen utilisé pour neutraliser l’envie. Mais l’avidité même avec laquelle cette intériorisation est effectuée contient en germe la possibilité de l’échec. Lorsqu’un bon objet est solidement instauré, et de ce fait assimilé, il peut non seulement aimer le sujet mais encore en être aimé. Ceci caractérise la relation au bon objet mais ne s’applique pas, ou s’applique à un moindre degré, à l’objet idéalisé. Ce sentiment violent et impérieux de possession fait que le bon objet se voit transformé en un persécuteur détruit ; il ne saurait ainsi empêcher les conséquences de l’envie. En revanche, la tolérance dont on fait preuve à l’égard d’une personne aimée se trouve également projetée sur d’autres qui deviennent ainsi des images amicales.

Une méthode fréquente de défense consiste à activer l’envie chez les autres en faisant valoir son propre succès, ses richesses, sa réussite, bref en renversant la situation. Ce mode de défense s’avère inefficace pour deux raisons : d’abord il fait naître une angoisse persécutive : les individus envieux, et en particulier l’objet interne envieux, sont ressentis comme étant les pires persécuteurs. Ensuite cette défense est précaire pour une raison en rapport, elle, avec la position dépressive : le désir de susciter l’envie chez les autres, particulièrement chez ceux que l’on aime, le désir de triompher d’eux, provoque la culpabilité et la crainte de leur nuire. L’angoisse qui apparaît ainsi altère la possibilité de jouir de ce qu’on possède et accroît à son tour l’envie.

Une autre défense souvent rencontrée consiste à réprimer des sentiments d’amour et, par là même, à intensifier la haine, ce qui paraît moins douloureux à tolérer que la culpabilité naissant d’une conjonction intime de l’amour, de la haine et de l’envie. Il n’y a pas alors nécessairement haine manifeste mais indifférence apparente. S’abstenir de tout contact social constitue une défense du même ordre. Le besoin d’indépendance, qui est en soi un phénomène normal du développement, peut se trouver renforcé afin d’éviter la gratitude, ou d’éviter la culpabilité concernant l’ingratitude et l’envie. L’analyse nous montre que, du point de vue inconscient, cette indépendance est fallacieuse, le sujet restant dépendant de son objet interne.

Herbert Rosenfeld51 a décrit un mécanisme particulier pour faire face à la confluence des parties clivées de la personnalité, parmi lesquelles on compte les parties les plus envieuses et les plus destructives ; on assiste alors à une intégration progressive. Il a montré comment l’acting out est utilisé afin d’éviter la réduction du clivage. Selon moi, dans la mesure où l’acting out est utilisé pour éviter l’intégration, il devient une défense contre les angoisses soulevées par l’acceptation de la partie envieuse du soi.

Je suis loin d’avoir décrit toutes les défenses susceptibles de se dresser contre l’envie, tant leur variété est infinie. Elles se trouvent intimement liées aux défenses contre les pulsions destructives et contre l’angoisse persécutive et dépressive. Leur efficacité dépend de nombreux facteurs internes et externes. Lorsque l’envie est intense et donc susceptible de resurgir dans toutes les relations d’objet, les défenses contre elle semblent précaires ; celles qui se dressent contre les pulsions destructives qui ne sont pas dominées par l’envie semblent être bien plus efficaces, encore qu’elles puissent entraîner des inhibitions et des limitations de la personnalité.

Lorsque les éléments schizoïdes et paranoïdes prédominent, les défenses contre l’envie échouent ; les attaques dirigées contre le sujet entraînent en effet un sentiment accru de persécution dont seules de nouvelles attaques peuvent venir à bout, ce qui suppose un renforcement des pulsions destructives. Ainsi s’installe un cercle vicieux qui affecte la capacité à neutraliser l’envie. Ceci s’applique surtout aux schizophrènes et explique, dans une certaine mesure, ce qui rend leur traitement si difficile52.

L’issue est plus favorable lorsqu’il existe une relation à un bon sujet, ce qui suppose que la position dépressive a été en partie translaborée. L’expérience vécue de la dépression et de la culpabilité comporte le désir implicite d’épargner l’objet aimé et d’atténuer l’envie.

Ces défenses, ainsi que beaucoup d’autres, jouent leur rôle dans la réaction thérapeutique négative ; elles inhibent la capacité d’accepter ce que l’analyste peut offrir. J’ai déjà fait allusion aux différentes formes qu’emprunte le sentiment d’envie à l’égard de l’analyste. Lorsque le patient est capable d’éprouver de la gratitude – ce qui signifie qu’il est alors moins envieux – il se trouve dans une situation bien plus avantageuse pour tirer profit de l’analyse et pour consolider les bénéfices déjà acquis. En d’autres termes, les perspectives thérapeutiques sont d’autant plus favorables que les éléments dépressifs priment sur les éléments schizoïdes et paranoïdes.

Il existe aussi d’autres modalités importantes pour neutraliser l’envie, telles que le besoin impérieux de réparation et la nécessité d’aider l’objet envié. Il y a alors appel, en fin de compte, à la neutralisation des pulsions destructives grâce à la mobilisation des sentiments d’amour.

2

Ayant mentionné la confusion à diverses reprises, il me paraît utile de passer en revue les états de confusion mentale les plus importants, pour autant qu’ils apparaissent en diverses circonstances au cours de l’évolution normale.

J’ai déjà mentionné53 que les désirs agressifs et libidinaux, qu’ils soient urétraux, anaux, voire génitaux, – qu’ils soient dominés par l’oralité –, opèrent dès la naissance ; en l’espace de quelques mois la relation aux objets partiels se superpose à la relation aux personnes globales.

J’ai souligné que l’intensité des composantes paranoïdes-schizoïdes et l’envie excessive sont parmi les facteurs qui, dès le début, estompent la différence et empêchent le clivage entre le bon et le mauvais sein ; la confusion de l’enfant s’en trouve renforcée. Je crois qu’il importe, au cours d’une analyse, de rattacher tous les états confusionnels, même les plus graves – ceux de la schizophrénie –, à cette inaptitude primordiale à distinguer le bon objet du mauvais objet originel ; mais il faut se rappeler que la confusion peut également servir de défense contre l’envie et contre les pulsions destructives.

Cette difficulté entraîne des conséquences dont certaines ont déjà été énoncées : la culpabilité s’instaure de façon prématurée, le jeune enfant est incapable de séparer les sentiments de culpabilité et de persécution, et l’angoisse persécutive s’en trouve accrue. J’ai aussi attiré l’attention sur le rôle important que joue la confusion entre les deux parents, qui s’installe lorsque l’image parentale unie est renforcée du fait de l’envie. J’ai rattaché l’installation prématurée de la génitalité à la fuite devant l’oralité, qui aboutit à une confusion accrue entre les tendances et les fantasmes oraux, anaux et génitaux.

L’identification projective et l’identification introjective font partie des facteurs qui contribuent de bonne heure à instaurer la confusion, en estompant temporairement les limites, d’une part, entre le soi et les objets, et, d’autre part, celles qui séparent le monde intérieur du monde extérieur. Cette confusion empêche de reconnaître la réalité psychique. Une telle reconnaissance aide à percevoir la réalité extérieure de façon objective, et à mieux la comprendre. La méfiance et la crainte d’absorber de la nourriture mentale proviennent de la méfiance inspirée par ce qu’un sein envié et détérioré pouvait offrir. Si, au départ, la bonne nourriture se trouve confondue avec la mauvaise, cette confusion retentira plus tard sur la capacité de penser clairement et d’établir une échelle de valeurs. Toutes ces perturbations qui, selon moi, sont étroitement liées aux défenses contre l’angoisse et la culpabilité, et qui sont déclenchées par la haine et par l’envie, se manifestent sous forme d’une inhibition à apprendre, et retentissent sur le développement intellectuel. Je n’ai pas envisagé ici tous les autres facteurs qui peuvent être responsables de telles difficultés.

L’intense conflit entre les tendances destructives (la haine) et les tendances intégratrices (l’amour) contribue à créer les états de confusion mentale que je viens de passer rapidement en revue, et qu’on peut considérer comme étant normaux dans une certaine mesure. Au cours de l’intégration croissante, et grâce à la translaboration réussie de la position dépressive – ce qui suppose une plus grande élucidation de la réalité interne –, la perception du monde extérieur devient plus réaliste. Un tel résultat est largement amorcé au cours de la seconde moitié de la première année, et au début de la seconde54. Ces changements sont essentiellement liés à une diminution de l’identification projective, qui fait partie des angoisses et des mécanismes paranoïdes-schizoïdes.


48 Cf. Rosenfeld, Note on the psychopathology of confusional States in chronic Schizophrenias (1950)

49 Cf. chap. vi in Développements de la psychanalyse.

50 Cf. Freud, « Quelques types de caractères rencontrés au cours du travail analytique » (1916)

51 An Investigation of the Need of Neurotic and Psychotic Patients to Ad Out during Analysis (1955). (Recherches concernant le besoin de l’acting-out au cours de l’analyse chez des sujets névrosés et psychotiques.)

52 Certains de mes collègues qui analysent des schizophrènes m’ont rapporté qu’ils mettent maintenant l’accent sur l’envie en tant que facteur de détérioration et de destruction, ce qui s’avère être très important tant pour comprendre que pour traiter les patients.

53 Cf. La Psychanalyse des enfants, chap. viii.

54 J’ai fait remarquer (dans Développements de la psychanalyse) que les mécanismes obsessionnels au cours de la deuxième année, et que le moi s’organise sous la domination des pulsions et des fantasmes anaux.