Chapitre VII

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Je vais essayer maintenant de décrire brièvement les difficultés qui, au cours d’une analyse, peuvent être considérées comme des indices de progrès. Seul un travail long et assidu permet au patient d’affronter son envie primordiale et sa haine. Pour familiers que soient à la plupart des hommes les sentiments de compétition et d’envie, leurs implications les plus profondes et les plus primitives, vécues dans la situation transférentielle, n’en sont pas moins extrêmement pénibles et, de ce fait, difficilement acceptées par le patient. Pour forte que soit la résistance à laquelle nous nous heurtons, chez l’homme ou chez la femme, lorsqu’on analyse leur jalousie et leur hostilité œdipiennes, elle ne l’est pas autant que celle qu’on rencontre dans l’analyse de l’envie et de la haine à l’égard du sein maternel. Aider un patient à affronter ces conflits et ces souffrances constitue le plus sûr moyen de promouvoir la stabilité et l’intégration ; le transfert lui permet en effet d’instaurer son bon objet et son amour envers lui avec plus de sécurité et de prendre confiance en lui-même. Il va sans dire que, pour analyser cette première relation, il faut explorer ses relations ultérieures, ce qui permet à l’analyste de mieux saisir la personnalité adulte du patient.

Au cours de l’analyse nous devons nous attendre à voir alterner les améliorations et les rechutes. Ceci peut se manifester de plusieurs façons. Par exemple : le patient a ressenti de la gratitude à l’égard de son analyste et a pu apprécier sa compétence. Cette même compétence, cause de son admiration, cède bientôt le pas à l’envie ; l’envie peut se trouver compensée par la fierté d’être en traitement avec un bon analyste. Si cette fierté suscite un sentiment de possession, l’avidité infantile peut être ravivée et s’exprimer par ces termes : je possède tout ce que je désire ; j’ai une bonne mère rien que pour moi. L’avidité et la maîtrise ainsi ressenties peuvent détériorer la relation au bon objet et engendrer la culpabilité qui entraîne bientôt de nouvelles défenses, comme par exemple : « Je ne veux pas faire du tort à l’analyste-mère, je préférerais ne pas accepter ses cadeaux. » Dans une telle situation, la culpabilité primitive d’avoir refusé le lait et l’amour offerts par la mère se trouve ranimée parce que l’aide proposée par l’analyste n’a pas été acceptée. Le patient se sent aussi coupable du fait qu’il se prive lui-même (la bonne partie de son soi) de toute aide et de toute amélioration ; il se reproche d’imposer un trop lourd fardeau à l’analyste en ne coopérant pas suffisamment et il a ainsi le sentiment de l’exploiter. De telles attitudes alternent avec son angoisse persécutive de se sentir dépouillé de ses défenses, de ses émotions, de ses pensées et de tous ses idéaux. Dans certains états d’angoisse, il semble n’exister d’autre alternative dans l’esprit du patient que celle-ci : dépouiller ou être dépouillé.

J’ai déjà souligné que les défenses continuent à jouer malgré de nouvelles prises de conscience. Chaque pas vers l’intégration, et l’angoisse qu’elle soulève, peut raviver des défenses primitives qui se manifestent avec plus d’intensité, voire en faire surgir de nouvelles. Nous devons nous attendre aussi à voir l’envie primaire réapparaître de façon répétée ; la situation affective est alors soumise à de nouvelles fluctuations. Par exemple, l’envie à l’égard de l’analyste réapparaît lorsque le patient se sent méprisable, et de ce fait inférieur à son analyste, car il croit en même temps que l’analyste est calme et bienveillant. Dès lors apparaît une cause toute particulière d’envie lorsque le patient compare son propre malheur, sa souffrance et ses conflits à ce qu’il croit être la sérénité de l’analyste – en réalité sa santé mentale.

Lorsque le patient est incapable d’accepter avec gratitude une interprétation dont il reconnaît pourtant l’utilité, nous sommes confrontés à l’un des aspects de la réaction thérapeutique négative. Celle-ci désigne aussi certaines autres difficultés que nous allons envisager maintenant. Au fur et à mesure que le patient progresse dans son intégration, c’est-à-dire chaque fois que la partie envieuse, haïssante et haïe de la personnalité se rapproche davantage des autres parties du soi, des angoisses intenses apparaissent et le patient se méfie davantage de ses pulsions d’amour. Cette façon d’étoufïer l’amour, déjà décrite comme une défense maniaque au cours de la position dépressive, trouve son origine dans le danger qu’évoquent les pulsions destructives et l’angoisse de persécution. Chez l’adulte, la dépendance à l’égard d’une personne aimée est ressentie comme humiliante pour autant qu’elle ranime l’impuissance fondamentale dans laquelle se trouvait le nourrisson55. Mais il ne s’agit pas simplement d’impuissance infantile ; si l’enfant craint que ses pulsions destructives ne transforment la mère en un objet persécuteur ou endommagé, son angoisse s’intensifie et sa dépendance à l’égard de la mère devient excessive ; elle peut se trouver ravivée dans la situation transférentielle. L’angoisse de voir l’avidité détruire l’objet si l’on donnait libre cours à l’amour peut constituer une autre raison de réprimer les pulsions amoureuses. Il en va de même lorsque le sujet redoute que l’amour n’amène trop de responsabilités et que l’objet aimé ne devienne trop exigeant. Lorsque le patient sait inconsciemment que la haine et les pulsions destructives demeurent actives, sa sincérité peut s’en trouver accrue ; il admet qu’il ne s’aime pas plus qu’il n’aime les autres.

L’angoisse ne peut apparaître sans que le moi ne mette en œuvre toutes les défenses dont il dispose : c’est ainsi que les processus de clivage jouent un rôle considérable pour parer aux expériences persécutives et à l’angoisse dépressive. Lorsque nous interprétons ces processus de clivage, le patient prend davantage conscience d’une partie de lui-même qui le terrifie : il sent qu’elle représente ses pulsions destructives. Lorsque les processus primitifs de clivage (toujours liés aux éléments schizoïdes et paranoïdes) ne prédominent pas, le refoulement des pulsions est plus intense et le tableau clinique diffère. Nous avons alors affaire à une catégorie de malades plus névrosés, chez qui le clivage primitif a été, dans une certaine mesure, réduit et chez qui le refoulement est devenu la principale défense contre leurs troubles affectifs.

L’analyse peut être entravée pendant de longues périodes par une autre difficulté, à savoir la persévérance avec laquelle le patient reste fixé à un intense transfert positif qui risque de nous induire en erreur car il repose sur l’idéalisation ; du coup, la haine et l’envie, qui ont été scindées, s’en trouvent masquées. Les angoisses orales sont ainsi souvent évitées, et les éléments génitaux promus au premier plan.

J’ai essayé de montrer ailleurs que les pulsions destructives, expression de l’instinct de mort, sont ressenties comme étant en premier lieu dirigées contre le moi. Lorsque le patient est confronté avec elles, même si cette confrontation est progressive, il se sent menacé de destruction alors qu’il est en train de reconnaître ces pulsions comme autant d’aspects de lui-même et de les intégrer. En d’autres termes, à certains moments, le patient doit faire face à de graves dangers qui résultent de son intégration : son moi risque de se trouver débordé ; il peut perdre la partie idéale de son soi lorsqu’il est amené à reconnaître l’existence de la partie clivée, destructive et haïe, de sa personnalité ; l’analyste peut devenir hostile et user de représailles en raison des pulsions destructives du patient qui ne sont plus refoulées, et se présenter ainsi comme une image surmoïque dangereuse ; dans la mesure où l’analyste représente le bon objet, il est menacé de destruction. Ce danger auquel l’analyste est exposé contribue à renforcer la résistance que nous rencontrons en essayant de réduire le clivage et de promouvoir l’intégration ; ceci s’explique si nous nous souvenons que le jeune enfant sent que son objet originel est la source de tout bien et de toute vie et, par là, irremplaçable. La crainte d’avoir détruit cet objet est la cause de la plupart des difficultés affectives et prend une part importante dans les conflits qui naissent au cours de la position dépressive. La prise de conscience de cette envie destructive donne naissance au sentiment de culpabilité qui peut, pendant un certain temps, inhiber les capacités du patient.

Lorsque les fantasmes omnipotents, voire mégalomaniaques, deviennent plus intenses et constituent une défense contre l’intégration, nous nous trouvons devant une situation très différente. Ce peut être là une phase critique car le sujet cherche à se protéger en renforçant ses attitudes et ses projections hostiles. Il se croit ainsi supérieur à l’analyste qu’il accuse de le sous-estimer, justifiant de cette façon la haine à son égard. Il s’attribue le mérite de tous les progrès accomplis. Qu’on se rapporte à la situation du petit enfant : le patient a pu, en fantasme, se croire plus puissant que ses parents, voire imaginer qu’il – ou qu’elle – avait créé sa propre mère, lui avait donné naissance et que le sein maternel lui appartenait. Ce serait alors la mère qui aurait dérobé le sein au patient et non le patient qui l’en aurait dépouillée. La projection, l’omnipotence et la persécution sont à leur point culminant. On retrouve ces fantasmes chaque fois qu’il est question de priorité à propos d’une découverte scientifique ou autre. Ce désir impérieux de priorité peut être ranimé aussi par d’autres facteurs tels que les diverses ambitions, et tout particulièrement par un sentiment de culpabilité fondamentalement lié à l’envie et à la destruction de l’objet originel ou de ses substituts. Car la culpabilité d’avoir dépouillé l’objet originel peut conduire à la dénégation : en revendiquant une complète originalité, on croit écarter tout soupçon d’avoir dérobé à l’objet ou accepté de lui quoi que ce soit.

J’ai insisté plus haut sur les difficultés qui peuvent surgir à certains moments de l’analyse chez les patients dont l’envie est constitutionnellement intense. Néanmoins, l’analyse de ces troubles graves et profonds constitue, dans nombre de cas, une protection contre le danger potentiel d’une psychose qui pourrait éclater si les attitudes devenaient par trop envieuses ou omnipotentes. Mais il est essentiel de ne pas trop précipiter les étapes qui mènent vers l’intégration. Si le patient découvrait trop brutalement la division de sa personnalité, il aurait de grandes difficultés à l’affronter56. Lorsque le patient prend conscience de ses pulsions envieuses et destructives, il les trouve d’autant plus dangereuses que le clivage a été plus intense. Au cours de l’analyse, le chemin qui mène à prendre conscience des coupures existant dans le soi du patient doit être parcouru lentement et progressivement : les aspects destructifs doivent être maintes fois perdus et retrouvés avant qu’une intégration plus complète puisse avoir lieu. Il en résulte que le sentiment de responsabilité, la culpabilité et la dépression sont vécus de façon plus intense. Le moi en sort alors renforcé, l’omnipotence des pulsions destructives et l’envie s’atténuent, et la capacité d’amour et de gratitude – jugulée par les processus de clivage – se trouve libérée. Ainsi les parties clivées deviennent progressivement plus acceptables et le patient est de plus en plus capable de refouler les pulsions destructives à l’égard des objets d’amour au lieu de cliver le soi. De ce fait, la projection qui transformait l’analyste en une image dangereuse et punitive s’atténue ; du même coup, la tâche de l’analyste, qui doit aider le patient à progresser vers l’intégration, devient plus aisée. C’est dire que la réaction thérapeutique négative perd de son intensité.

L’analyse des processus de clivage et celle de la haine et de l’envie sur lesquels ils reposent – tant dans le transfert positif que dans le transfert négatif – soumettent l’analysé et l’analyste à rude épreuve. C’est bien pourquoi certains analystes ont tendance à renforcer le transfert positif et à éviter le transfert négatif. Ils cherchent aussi à affermir les sentiments d’amour en assumant le rôle du bon objet que le patient n’a pas été capable d’instaurer avec sécurité par le passé. Cette technique diffère essentiellement de celle qui vise à atténuer la haine par l’amour en aidant le patient à parfaire l’intégration de son soi. Mon expérience m’a montré que les techniques visant à rassurer le patient sont rarement couronnées de succès, et en particulier, leurs résultats ne sont guère durables. Le besoin de se sentir rassuré, besoin qui remonte à la première relation à la mère, se trouve profondément enraciné en chacun de nous. Non seulement le nourrisson s’attend-il à ce que sa mère comble tous ses besoins, mais encore désire-t-il ardemment qu’elle lui prodigue des signes d’amour toutes les fois qu’il éprouve de l’angoisse. Ce désir intense de se sentir rassuré est un facteur capital dans la situation analytique, et nous ne devons pas sous-estimer son importance chez nos patients, qu’ils soient adultes ou enfants. Bien que leur but conscient, et souvent inconscient, soit d’être analysés, nous trouvons qu’ils ne renoncent jamais complètement au désir d’obtenir des preuves d’amour et d’estime de la part de l’analyste et de se sentir de la sorte rassurés. Même la coopération du patient, qui rend possible l’analyse des couches les plus profondes du psychisme, des pulsions destructives et de l’angoisse persécutive, peut jusqu’à un certain point être influencée par le besoin impérieux de donner satisfaction à l’analyste et être aimé de lui. L’analyste qui a conscience de ce fait analysera les racines infantiles de tels désirs ; sinon, par son identification au patient, le contre-transfert sera fortement influencé par le besoin archaïque d’être rassuré et retentira ainsi sur sa technique. Du fait de cette identification, l’analyste peut être tenté de prendre la place de la mère et de céder à un besoin impérieux de soulager immédiatement les angoisses de son enfant, c’est-à-dire du patient.

Une des difficultés qui surgissent lorsqu’on cherche à faire progresser le sujet dans son intégration s’exprime par la phrase : « Je comprends ce que vous me dites, mais je ne le sens pas. » Nous savons que nous nous adressons à une partie de la personnalité qui, en ce moment donné et en l’occurrence, n’est suffisamment accessible ni au patient ni à l’analyste. Nos efforts pour aider le patient à parfaire son intégration n’aboutiront que dans la mesure où nous pourrons lui montrer – à l’aide du matériel qu’il nous apporte ou nous a apporté – comment et pourquoi il reproduit chaque fois un clivage qui détache certaines parties du soi. Ces preuves peuvent nous être fournies par tel ou tel rêve que le patient aura fait avant la séance, ou encore par tout l’ensemble de la situation analytique. Si une interprétation du clivage se trouve étayée de la façon déjà décrite, elle peut se trouver confirmée à la séance suivante par un fragment de rêve ou quelque matériel supplémentaire. La somme de toutes ces interprétations a pour effet de permettre au patient d’avancer peu à peu dans la voie de l’intégration et de la prise de conscience.

L’angoisse qui fait obstacle à l’intégration doit être comprise et interprétée dans sa totalité, dans la situation de transfert. J’ai déjà souligné que la ré-intégration, grâce à l’analyse, des parties détachées du soi peut faire naître dans le psychisme du patient une menace dirigée contre le soi et contre l’analyste. En essayant d’aborder l’angoisse, on ne doit pas sous-estimer les pulsions d’amour que l’on peut déceler dans le matériel, car ce sont ces pulsions qui finalement permettent au patient d’atténuer sa haine et son envie.

Aussi intense que soit l’impression ressentie par le patient qu’une interprétation a manqué son but, il faut savoir qu’il s’agit souvent là d’une résistance. Si, dès le début de l’analyse, nous avons attaché une attention suffisante aux tentatives réitérées de séparer par clivage des parties destructives de la personnalité, en particulier la haine et l’envie, nous avons en fait, du moins dans la plupart des cas, permis au patient de progresser dans la voie de l’intégration. Ce n’est que grâce à un travail assidu et attentif de l’analyste que nous pouvons espérer aboutir à une intégration plus stable chez le patient.

Je vais rapporter maintenant deux rêves illustrant ce stade de l’analyse.

Il s’agit du second patient dont j’ai parlé dans un chapitre précédent, mais cette fois à un stade plus avancé de son analyse ; son intégration avait progressé, et il s’était amélioré à plusieurs points de vue. Il raconta alors le rêve suivant qui témoigne des fluctuations du processus d’intégration, dues à la souffrance causée par des sentiments dépressifs : il se trouvait dans un appartement situé à un étage supérieur et un ami d’un de ses amis, X., l’appelait de la rue l’invitant à aller faire une promenade. Il ne descendit pas rejoindre X. parce qu’un chien noir, qui se trouvait dans l’appartement, risquait de sortir et de se faire écraser. Il se mit à caresser le chien. Lorsqu’il regarda par la fenêtre, il s’aperçut que X. s’était effacé.

Certaines associations lui permirent de rapprocher cet appartement du mien, et de comparer le chien noir avec mon chat noir, dont il parla au féminin. Le patient n’a jamais aimé X., ils avaient fait leurs études ensemble. Il le décrivit comme étant doucereux et hypocrite. X. empruntait souvent de l’argent (qu’il rendait d’ailleurs toujours), mais le demandait en donnant l’impression d’y avoir droit. Le patient admit cependant que X. était très compétent dans sa profession.

Il reconnut que « l’ami d’un de ses amis » représentait un aspect de lui-même. L’essentiel de mon interprétation porta sur le fait qu’il prenait davantage conscience de certains aspects déplaisants et dangereux de sa personnalité ; le danger que courait le chien-chat, c’est-à-dire l’analyste, était d’être écrasé (c’est-à-dire endommagé) par X. Lorsque X. lui avait proposé de l’accompagner, on pouvait voir là, symbolisé, un pas vers l’intégration. Alors apparut dans son rêve un élément rassurant, l’idée que X., en dépit de ses défauts, avait bien réussi dans sa profession. Dans ce rêve, il se rapproche d’un aspect de lui-même qui n’est ni aussi destructeur ni aussi envieux que dans le matériel précédent, signe évident d’une amélioration.

Les craintes du patient concernant le chien-chat exprimaient son souhait de protéger l’analyste contre ses propres tendances hostiles et avides représentées par X. ; ceci entraîna une accentuation passagère du clivage qui avait déjà été en partie réduit. Que X., la partie rejetée de lui-même, ne faisait que « s’effacer » sans partir complètement indiquait la nature passagère du processus inté-gratif. Cette phase de l’analyse fut marquée par la tonalité dépressive du patient ; la culpabilité à l’égard de l’analyste et le désir de la protéger étaient au premier plan. Dans ce contexte, la peur de l’intégration était rattachée au sentiment que l’analyste devait être protégée des pulsions, avides et dangereuses, refoulées. Nul doute qu’un clivage persistait mais le refoulement des pulsions destructives et avides était devenu plus évident. Ainsi il devenait nécessaire d’interpréter à la fois le clivage et le refoulement.

Un autre rêve fut rapporté par le premier patient mentionné plus haut, à un stade plus tardif de son analyse. Ce rêve témoignait qu’il avait progressé dans son intégration. Il rêva qu’il avait un frère délinquant qui avait commis un crime. Il avait tué et volé les personnes qui l’avaient invité chez elles. Le patient en était profondément affecté mais son sentiment de solidarité à l’égard de son frère l’obligeait à le sauver. Tous deux prirent la fuite et se retrouvèrent à bord d’un bateau. Ses associations l’amenèrent à parler alors des Misérables de Victor Hugo ; il mentionna Javert qui, toute sa vie durant, avait persécuté un innocent, le poursuivant jusque dans les égouts de Paris où il avait cherché refuge. Mais Javert se suicida à la fin, en reconnaissant que toute sa vie avait été engagée dans une fausse voie.

Le patient reprit alors le récit de son rêve. Son frère et lui furent arrêtés par un agent de police qui le regarda avec bienveillance, et il se prit à espérer qu’il ne serait peut-être pas exécuté ; il semblait abandonner son frère à son propre sort.

Le patient prit immédiatement conscience que le frère délinquant représentait une partie de lui-même. Il avait récemment utilisé l’expression « délinquant » pour qualifier certaines conduites très anodines. Rappelons-nous que, dans un rêve précédent, il avait parlé d’un jeune délinquant à l’égard duquel il ne savait quelle attitude adopter.

Cette nouvelle étape de l’intégration fut marquée par le fait que le patient acceptait d’endosser la responsabilité de son frère délinquant et qu’il se trouvait « embarqué dans le même bateau ». J’interprétais le crime d’avoir volé et assassiné les personnes qui l’avaient reçu avec bienveillance comme une attaque fantasmatique contre l’analyste. Je lui rappelais l’angoisse qu’il avait souvent exprimée : la crainte que son désir avide de me ravir tout ce qui était à sa portée ne vienne à me nuire. Je rattachais ceci au sentiment de culpabilité concernant sa mère. Le policier bienveillant représentait l’analyste qui ne le jugerait pas trop sévèrement et l’aiderait à se débarrasser delà mauvaise partie de lui-même. Je soulignais en outre qu’on pouvait noter la réapparition dans ce processus d’intégration d’un clivage affectant à la fois le soi et l’objet, comme l’illustre le double rôle qu’assumait l’analyste, celui du policier bienveillant et celui du persécuteur Javert qui finit par se suicider, et sur qui le patient projette ce qu’il a de « mauvais ». Tout en reconnaissant qu’il était responsable de la partie « délinquante » de sa personnalité, le patient n’en continuait pas moins à recourir au clivage. Ainsi il figurait sous les traits de l’homme « innocent », mais d’autre part, les égouts dans lesquels il était poursuivi représentaient les profondeurs de sa destructivité anale et orale.

La réapparition du clivage était due non seulement à l’angoisse persécutive mais aussi à l’angoisse dépressive : le sujet craignait qu’il ne pouvait, sans nuire à l’analyste, surtout lorsqu’elle jouait un rôle bienveillant, l’exposer à la mauvaise partie de lui-même. C’était une des raisons de son alliance avec l’agent de police, dirigée contre la mauvaise partie de lui-même qu’il désirait détruire.

2

Freud a très tôt admis que certaines variations individuelles du développement étaient dues à des facteurs constitutionnels, c’est ainsi, par exemple, que dans son article « Caractère et érotisme anal » (1908), il soutient que, chez de nombreux individus, un érotisme anal intense est de nature constitutionnelle57. Abraham découvrit que la force des pulsions orales comportait un élément inné qui se trouve lié à l’étiologie de la psychose maniaco-dépressive. Il écrit que « … ce qui est réellement constitutionnel et héréditaire est une accentuation excessive de l’érotisme oral, de la même manière que l’érotisme anal semble être, dès le début, un facteur prépondérant dans certaines constellations familiales58 ».

J’ai déjà mentionné que l’avidité, la haine et les angoisses persécutives se rapportant à l’objet originel, à savoir le sein de la mère, sont de nature innée. Dans le présent ouvrage, j’ai ajouté que l’envie, la manifestation la plus puissante des pulsions sadiques-orales et sadiques-anales, est également de nature constitutionnelle. L’intensité variable de ces facteurs constitutionnels est, selon moi, liée à la prépondérance de l’un ou de l’autre instinct, dans le jeu combiné de l’instinct de vie et de l’instinct de mort décrit par Freud. Je crois qu’il existe une relation entre cette prépondérance de l’un de ces instincts et la force ou la faiblesse du moi. J’ai souvent parlé de la force du moi dans son rôle pour contrôler l’angoisse, comme d’un facteur constitutionnel. Les difficultés à tolérer l’angoisse, la tension et la frustration témoignent, dès le commencement de la vie postnatale, d’un moi trop faible pour affronter les pulsions destructives et les sentiments de persécution auxquels il est exposé. Lorsqu’un moi faible se trouve exposé à des angoisses aussi intenses, il réagit en utilisant exagérément des défenses qui appartiennent toutes à un stade primitif du développement, à savoir le déni, le clivage et l’omnipotence. Conformément à ma thèse, j’ajouterai qu’un moi constitutionnellement fort ne devient pas facilement la proie de l’envie, et se trouve plus apte à effectuer le clivage entre « bon » et « mauvais », ce que je considère comme la condition préalable à l’instauration d’un bon objet. Le moi est alors moins exposé à ces processus de clivage menant au morcellement que l’on retrouve dans les traits paranoïdes-schizoïdes, lorsque ceux-ci sont marqués.

En outre, le premier développement est soumis à un autre facteur, à savoir la grande diversité des expériences externes vécues par l’enfant. Ainsi s’explique en partie le développement de ses premières angoisses, particulièrement intenses chez le nourrisson dont la naissance fut difficile et l’allaitement insatisfaisant. Cependant, je suis convaincue, pour l’avoir souvent observé, que l’impact de ces expériences externes est proportionnel à l’intensité constitutionnelle des pulsions destructives innées et des angoisses paranoïdes qui en découlent. Beaucoup de nourrissons dont les expériences n’ont pas été entièrement défavorables présentent des troubles graves de l’alimentation et du sommeil et nous pouvons constater chez eux tous les signes d’une angoisse intense dont les circonstances externes ne rendent pas entièrement compte.

Nous savons bien que certains nourrissons qui ont pourtant été exposés à des privations graves et qui ont vécu dans des circonstances défavorables ne présentent pas des angoisses excessives, ce qui permettrait de supposer que des éléments paranoïdes et envieux ne prédominent pas chez eux, comme le confirme souvent l’évolution ultérieure.

Au cours de ma pratique analytique, j’ai pu à de nombreuses occasions rattacher l’origine de la formation du caractère aux variations que subissent les facteurs innés. Il nous reste beaucoup à apprendre en ce qui concerne les influences prénatales ; mais même une connaissance plus approfondie n’infirmerait pas l’importance des éléments innés qui déterminent la force du moi et des pulsions instinctuelles.

L’existence des facteurs innés souligne les limites de la thérapie psychanalytique. Je le sais bien ; et pourtant mon expérience m’a montré que, dans un certain nombre de cas, il nous est possible de produire des changements fondamentaux et positifs, même lorsque les dispositions constitutionnelles ne furent pas favorables.


55 Helplessness, équivalent anglais de la Hilflosigkeit dont parle Freud à propos du nourrisson dans son total dénuement et sa foncière incapacité à faire face à ses besoins vitaux les plus immédiats. (N.d.T.)

56 Il est possible qu’un sujet, qui commet un crime ou présente un épisode psychotique que rien ne laissait prévoir, ait soudainement pris conscience des parties dangereuses et clivées de son soi. On connaît les cas de ces sujets qui cherchent à se faire arrêter par la police pour éviter de commettre un meurtre.

57 De tels indices nous permettent de conclure que la zone anale assume une signification érogène particulière dans la constitution sexuelle innée de tels sujets.

58 « Esquisse d’une histoire du développement de la libido » (1924).