Dixième séance – Jeudi

Richard arriva avec quelques minutes de retard. Il avait l’air très contrarié. Il rentrait de chez lui, expliqua-t-il à Mme K. et, au lieu de venir directement, en descendant de l’autobus, il avait accompagné sa mère à l’hôtel ; c’est ce qui l’avait retardé. (Mme K. en conclut qu’il craignait un conflit entre sa mère et elle47.) Il avait eu très peur des enfants dans la rue, ajouta-t-il ; une petite fille aux cheveux roux lui avait demandé s’il n’était pas Italien (il y avait un certain nombre d’italiens à « X »), ce qui l’avait effrayé et inquiété ; il pensait que les Italiens, amis d’Hitler, étaient des méchants et des traîtres.

Mme K. interpréta : il craignait un conflit entre sa mère et Mme K. et avait peut-être le même sentiment lorsque ses parents se querellaient.

Richard répondit que papa et maman ne se querellaient jamais ; mais, en revanche, il y avait eu de nombreuses disputes entre la cuisinière et la nurse. (Sa mère m’avait raconté que les disputes entre la nurse et la cuisinière, qui étaient d’ailleurs la cause du départ de cette dernière, avaient beaucoup affecté Richard, et qu’il en voulait toujours à la cuisinière qui travaillait encore chez eux.)

Richard choisit un pays : il commença par prendre l’Estonie ; mais, comme l’Estonie était l’ennemie des Polonais, il choisit à la place la « petite Lituanie48 ». Pendant ce temps, il n’avait cessé d’actionner le commutateur du radiateur. Puis il regarda les tabourets et se mit à les battre pour enlever la poussière.

Mme K. interpréta : Richard pensait peut-être que ses parents ne se disputaient jamais, mais il n’en craignait pas moins des désaccords éventuels entre eux ; cette inquiétude pouvait très bien lui donner le désir d’avoir une petite sœur ou un petit frère (« la petite Lituanie ») vers qui aller et avec qui s’allier ; ce désir était accru par la peur d’un désaccord entre ses parents et le besoin d’avoir quelqu’un qui l’aidât à unir ses parents. Mais il craignait aussi d’avoir des frères et des sœurs hostiles qui l’accuseraient de trahison (la petite fille rousse qui l avait pris pour un Italien) soit envers eux soit envers les parents, à cause de sa jalousie et de son agressivité. Il redoutait également que les bébés de sa mère ne soient sales et ne la blessent (les tabourets poussiéreux).

Richard parla à Mme K. d’une école où il allait au début de la guerre : il y avait des rats ; il y avait aussi des rats dans une blanchisserie de « X ». Les rats étaient des animaux horribles et ils empoisonnaient la nourriture. Il parla de Bobby qui le mordait quelquefois et ajouta que, lorsque le chien le mordait, il le mordait en retour. Il fut également question d’une attaque en piqué sur Bobby… Il posa à Mme K. des questions sur ses patients. Il voulait connaître tous ses secrets ; il voulait savoir ce qu’elle pensait et « nicher » son esprit dans « l’esprit de Mme K. ».

Mme K. lui répéta qu’elle ne pouvait lui parler des autres patients. Elle lui dit qu’il voulait se nicher avec ses dents dans Mme K. et sa mère – ce qui expliquait pourquoi la petite fille avec les dents en avant l’inquiétait – et trouver tous les bébés cachés (les autres patients de Mme K.). D’autre part, il avait peur que ces bébés ne soient méchants, comme les rats, qu’ils ne dévorent Mme K. (et maman) et ne l’empoisonnent ; ce qui augmentait son désir de pénétrer en elle. Quand il était petit, n’avait-il pas aussi désiré se nicher dans le sein de sa mère et le manger ? Mme K. pensait que les rats représentaient également pour lui les organes génitaux de son père qui, croyait-il, se nichaient dans maman et y restaient… S’il attaquait son père et les bébés qui se trouvaient à l’intérieur de maman, ceux-ci risquaient de se jeter sur lui et de le dévorer. Avec Bobby, il pouvait mordre pour jouer – c’est-à-dire qu’il ne faisait rien de mal – et échapper à la culpabilité qu’il ressentait à cause de son agressivité contre ses petits frères et sœurs (les bébés de maman) représentés alors par Bobby.

Richard prit un calendrier illustré et le feuilleta : il aimait bien la photo du bateau de guerre, dit-il ; elle lui faisait penser à un ami de ses parents, un capitaine qu’il admirait beaucoup. Puis, tout à coup, il mordit le bord de la page, prit sa casquette et la mordit aussi. Mme K. interpréta : si Richard éprouvait une si grande considération pour le capitaine, c’est surtout parce qu’il représentait son père s’occupant de sa mère, le bateau de guerre. Il l’admirait aussi parce qu’il ne voulait pas penser au père-rat dangereux : penser à un bon père le soulageait quand il avait peur du méchant père-rat. [Défense de type maniaque.] De plus, suggéra Mme K., lorsqu’il admirait le pénis fort et puissant49 de son père, cela signifiait pour lui qu’il ne l’avait pas blessé, si bien que ce père fort pouvait protéger et aider sa mère. Cependant, Richard était en même temps jaloux de ce puissant pénis et aurait voulu le couper à coups de dents ; c’est d’ailleurs pour cette raison qu’il venait de mordre la page du calendrier et sa casquette.

Richard était devenu très affectueux avec Mme K. Il lui dit qu’il l’aimait beaucoup et qu’elle était « douce ». L’interprétation l’avait visiblement soulagé. Il lui demanda s’il pouvait partir en même temps qu’elle et l’accompagner jusqu’au coin de la rue. Il lui dit au revoir à plusieurs reprises avant de la quitter.