Onzième séance – Vendredi

Richard était très inquiet parce qu’il voyait des enfants dans la rue quand il était assis avec Mme K. près de la fenêtre. Il était sans cesse sur ses gardes, dit-il (d’un air très malheureux, comme s’il se rendait compte de l’intensité de ses sentiments de persécution) même quand il était avec Mme K. (qu’il considérait pourtant comme un personnage protecteur). Quand elle était petite, avait-elle eu, elle aussi, de pareilles craintes, lui demanda-t-il ; on lui avait dit que tous les enfants en avaient. Il examina le radiateur électrique tout en l’allumant et l’éteignant. Puis il prit la montre de Mme K., la remonta, l’ouvrit, et pendant un moment s’en caressa la joue… Il parla des succès remportés par les bombardiers britanniques, de la flotte allemande et des bateaux de guerre détruits à Brest. Il se demandait comment Hitler avait pu faire de l’Allemagne un pays nazi ; maintenant, on ne pouvait se débarrasser de Hitler sans attaquer l’Allemagne.

Mme K. interpréta : il voulait détruire le mauvais père et les méchants bébés qui étaient à l’intérieur de sa mère (l’Allemagne qu’il fallait attaquer à cause du méchant Hitler) mais craignait de faire mal à cette dernière. Quand il examinait la montre de Mme K., il voulait, en réalité, découvrir son intérieur, ses organes génitaux et le méchant M. K. (le père Hitler) qui était en elle. Quant au radiateur électrique qu’il ne cessait d’allumer et d’éteindre, elle lui rappela les interprétations qu’elle en avait déjà données (Neuvième séance) : il désirait détruire le mauvais père et les mauvais enfants qui se trouvaient à l’intérieur de sa mère, mais il avait peur de tuer celle-ci. En caressant sa montre, c’était Mme K. qu’il caressait ; c’était parce qu’il regrettait que le méchant M. K. et les méchants bébés qu’elle avait en elle (le méchant Hitler en Allemagne) lui fassent du mal.

Richard continua à jouer avec le radiateur, puis s’intéressa de nouveau à la montre. Il voulut savoir pourquoi l’aiguille de la sonnerie indiquait une heure aussi matinale, et demanda à Mme K. ce qu’elle avait fait si tôt le matin… Puis, il annonça qu’il choisissait l’Autriche sur la carte. Hitler était bien Autrichien, n’est-ce pas ? Mais il ajouta promptement que Mozart, lui aussi, était Autrichien et qu’il l’aimait beaucoup.

Dans son interprétation, Mme K. dit qu’il avait des soupçons sur ses relations avec les hommes ; c’est pour cela qu’il voulait savoir ce qu’elle avait fait de si bonne heure le matin. Hitler, l’Autrichien qui avait fait de l’Allemagne un pays nazi, représentait le méchant M. K. qui rendait Mme K. méchante. Mozart représentait le bon M. K. et cette idée soulageait Richard de sa peur du méchant M. K.-Hitler ; cela l’empêchait de penser que le mauvais père était à l’intérieur de sa mère et la rendait méchante.

Richard était resté impassible pendant ces interprétations et avait l’air de ne pas avoir entendu. Il se remit à explorer la chambre et fit des remarques sur les tabourets sales ; comme auparavant, il les frappa pour en éliminer la poussière. Puis il ouvrit la porte et admira le paysage, notamment les collines.

Mme K. interpréta : la vue de ce beau paysage lui prouvait que le monde extérieur pouvait être beau et bon et que, par conséquent, il pouvait espérer que le monde intérieur, notamment celui de sa mère, fût également beau. Cela diminuait également ses soupçons concernant les relations de Mme K. (et de sa mère) avec de méchants hommes. Mme K. rappela à Richard sa peur des enfants dans la rue : ces derniers représentaient les enfants-rats méchants et sales qui étaient dans maman et qui voulaient l’attaquer ; c’est pour cela qu’il avait peur que ces enfants ne l’attaquent dans la rue. Au début de la séance, lui fit-elle remarquer, il avait réalisé combien il les craignait.

Richard montra alors moins de résistance aux interprétations de Mme K. ; il avait l’air très grave et avait visiblement pris conscience de ses angoisses de persécution50.


50 Si cette séance est brève, c’est non seulement que mes notes sont incomplètes, mais encore que, depuis quelques jours, avec l’apparition d’angoisses plus profondes, Richard parlait beaucoup moins et l’analyse était plus difficile.