Douzième séance – Samedi

Mme K. avait posé sur la table des crayons, des pastels, et un bloc de papier quelle avait apportés51.

Richard demanda avec insistance à Mme K. pourquoi elle avait apporté tout ça et s’il pouvait s’en servir pour écrire et dessiner.

Mme K. lui répondit qu’il pouvait faire tout ce qu’il voulait.

À peine Richard eut-il commencé à dessiner qu’il lui demanda à plusieurs reprises s’il ne la dérangeait pas.

Mme K. interpréta : il semblait avoir peur de lui faire du mal en dessinant.

Le 1er dessin terminé, Richard réitéra sa question puis remarqua soudain qu’il avait fait des traces sur la deuxième page du bloc de papier.

Mme K. interpréta : il était contrarié d’avoir fait des traces de crayon parce qu’il avait peur d’avoir, en dessinant, fait quelque chose de destructif, d’autant plus que son dessin52 représentait une bataille.

Richard s’arrêta après avoir achevé ses deux premiers dessins.

De quoi était-il question ? demanda Mme K.

Richard expliqua : il y avait une bataille mais il ne savait pas qui du Salmon ou du sous-marin allemand53 attaquerait le premier. Il montra le U 10 2 disant que 10 était son âge ; U 16 évoquait pour lui l’âge de John Wilson. Il fut très étonné de découvrir que ces nombres avaient une signification et sembla très intéressé de voir qu’on pouvait exprimer des pensées inconscientes en dessinant.

Ces nombres, fit remarquer Mme K., indiquaient également que John et lui-même étaient représentés par des sous-marins allemands et étaient par conséquent hostiles et dangereux pour les Anglais.

Cette interprétation déconcerta Richard ; mais, après un moment de silence, il admit que c’était sans doute vrai ; pourtant, ajouta-t-il, il ne voulait sûrement pas attaquer les Anglais, car il était bon « patriote ».

Mme K. interpréta : les Anglais symbolisaient sa propre famille, et n’avait-il pas reconnu lui-même qu’il l’aimait et désirait la protéger, tout en voulant l’attaquer ? [Clivage du moi] ; le dessin le montrait bien : lui et John étaient alliés (John étant figuré par Mme K. et représentant son frère) contre elle – chaque fois que Richard éprouvait à son égard la même hostilité qu’il éprouvait à l’égard de ses parents. Mme K. lui rappela son trouble lorsque la petite fille l’avait pris pour un Italien (Dixième séance) : sa violente réaction était due au fait qu’être Italien signifiait trahir les Anglais (ses parents). Les bateaux anglais Truant et Sunfish symbolisaient ses parents qu’il attaquait avec John (représentant Paul).

Richard s’étendit longuement sur la position de U 72 à droite du Truant et du Sunfish. Il aimait le nombre 2 parce que c’était, dit-il, un « gentil nombre pair » et il n’aimait pas les nombres impairs.

Il raconta l’histoire de deux hommes qui chassaient le lapin et se demanda comment ils pourraient partager sept lapins entre eux deux.

Mme K. interpréta : les deux hommes qui chassaient les lapins et se les partageaient étaient Richard et John ; ses parents, que les sous-marins allemands avaient attaqués, étaient maintenant les lapins qu’on tuait, partageait et dévorait. Le 7 de 72 représentait les parents dévorés ; le 2, Richard et John son allié (comme aurait pu l’être Paul quand Richard était en colère contre son père et sa mère). John était aussi son allié contre Mme K., représentée alors par les lapins qui avaient été tués et partagés. Mais le nombre 72 représentait également Richard (Note I). Mme K. revint à U 102 : il était bien plus grand que les bateaux anglais, fit-elle remarquer, ce qui exprimait le désir de Richard d’être plus fort et plus puissant que ses parents, c’est-à-dire capable de les commander ; ce désir était d’autant plus grand qu’il avait peur qu’ils ne contre-attaquent. [Projection de l’agressivité et peur des représailles.]

Richard, reprenant l’interprétation de Mme K., dit que son frère était parfois son allié surtout contre la nurse ; mais il était parfois son ennemi : quand il le taquinait, par exemple.

Mme K. interpréta : quand Richard s’alliait avec John contre elle, elle représentait aussi la nurse. En haut du 1er dessin le Salmon et le sous-marin allemand (U-Boat) représentaient également Richard et Paul, lui fit-elle remarquer, et il avait dit qu’il ne savait pas lequel des deux attaquerait le premier.

Richard montra à Mme K. que sur le 1er dessin, le périscope du Sunfish transperçait le Truant.

Mme K. lui dit qu’il voulait montrer que ses parents se battaient, aussi, et que le périscope, représentant le pénis de son père, était perforant et dangereux, et blessait sa mère. Richard, jaloux du plaisir que prenaient ses parents dans leurs relations sexuelles, voulait que son père attaquât sa mère (le vagabond, Hitler), c’est-à-dire qu’il l’attaquait indirectement, lui aussi ; par conséquent, l’idée du mal qu’ils se faisaient le terrorisait. La chasse aux lapins et leur partage était une agression directe contre ses parents et avec l’aide de John, c’était également Mme K. qu’il attaquait.

Richard regarda le 2e dessin et, montrant U 19, constata avec surprise que 19 était l’âge de son frère, ce qui l’impressionna beaucoup.

Maintenant il semblait plus convaincu que Paul, John et lui-même étaient représentés par des sous-marins ennemis dangereux pour ses parents et pour Mme K. U 10 (dans le bas du 2e dessin), c’était lui, dit-il : il était plus grand que Paul et placé au-dessus de papa et de maman, mais, fit-il remarquer, ces derniers le transperçaient avec leur périscope.

Richard désirait être au-dessus de tout le monde, interpréta Mme K. il était le plus petit et le plus faible de la famille et voulait être le plus fort et le plus important ; mais, dans la mesure où il était un sous-marin grand et dangereux, s’il attaquait ses parents, il les détruirait : ce qui le terrifiait. Ils étaient dangereux, eux aussi, parce qu’ils le pénétraient de leurs organes génitaux-périscopes ; ce qui signifiait qu’il avait des rapports sexuels avec l’un et l’autre de ses parents et que, dans ces rapports, c’étaient eux qui avaient le dessus. (Pendant que Mme K. lui expliquait tout cela, Richard avait dessiné une croix gammée ; il lui montra comme il était facile de la transformer en drapeau anglais.) Cela signifiait, lui dit Mme K., qu’il désirait changer sa personne de sous-marin ennemi et agressif en une personne anglaise, c’est-à-dire bonne.

Pendant que Mme K. interprétait, Richard avait commencé son 3e dessin, disant qu’il voulait faire un « beau bateau ». Sous ce bateau, il traça un trait et s’aperçut que la moitié inférieure du dessin était « sous l’eau » et n’avait rien à voir avec la partie supérieure. Sous l’eau, il y avait une étoile de mer affamée qui aimait les plantes. Il ne savait pas ce que le sous-marin allemand qui était à côté d’elle allait faire, probablement attaquer le bateau. Le poisson nageait tranquillement : « C’est maman » dit-il, « et l’étoile de mer, un bébé ».

Mme K. interpréta le 3e dessin : il avait dessiné un « beau bateau » pour réconcilier ses parents, tous deux étant représentés par le bateau.

« Ai-je fait les cheminées ? » demanda Richard.

Mme K. lui montra que de l’une des cheminées s’élevait une fumée droite, ce qui pouvait représenter le pénis de son père ; l’autre cheminée était moins grosse et la fumée qui s’en échappait zigzaguait, ce qui figurait les organes génitaux de sa mère.

Maman était moins grosse que papa, dit Richard, mais il n’avait jamais vu d’organes génitaux de femme ; cependant il avait peut-être vu ceux d’une petite fille, mais il ne pouvait l’affirmer.

L’étoile de mer affamée, le bébé, représentait Richard, dit Mme K. ; la plante, le sein de sa mère dont il désirait se nourrir. Quand il était ce bébé vorace qui voulait sa mère pour lui tout seul et voyait qu’il ne pouvait posséder sa mère de façon exclusive, il se sentait jaloux, irrité, et avait l’impression d’attaquer ses parents. C’est ce que signifiait le sous-marin allemand qui allait « probablement » attaquer le bateau. Il était également jaloux de John parce que Mme K. lui consacrait du temps et de l’attention ; la plante représentait alors l’analyse.

Tout ce qui était sous l’eau n’avait rien à voir avec le haut du dessin, avait-il dit, ce qui signifiait qu’une partie de son esprit n’avait pas conscience de sa voracité, de sa jalousie et de son agressivité. Dans la partie supérieure du dessin, bien séparée de la partie inférieure, il exprimait son désir d’unir ses parents et de les voir heureux ensemble. C’est dans la partie supérieure de son esprit qu’il éprouvait ces sentiments dont il était conscient. [L’inconscient détaché du conscient et, par conséquent, refoulé.]

Richard avait suivi cette interprétation avec beaucoup d’intérêt et se sentait visiblement soulagé (Note II). (Peu après avoir commencé ses dessins, il avait demandé s’il pourrait les emporter chez lui. Mme K. répondit qu’elle préférait les garder pour qu’ils puissent les regarder ensemble quand Richard en aurait envie. Que Mme K. datât les dessins, l’intéressa également ; visiblement il comprenait qu’elle tenait à les garder. Il avait l’impression de lui faire un cadeau, sentiment qui apparaît à plusieurs reprises dans le matériel.) Quand Richard quitta Mme K., il lui dit qu’il était très content de rentrer chez lui à la fin de la semaine.

Notes de la douzième séance

I. Ce matériel livre d’autres conclusions (non interprétées pendant la séance). Richard avait l’impression d’avoir dévoré ses parents (les lapins) et ceux-ci étaient devenus partie intégrante de sa personne. Le 7 de U 72 les représentait donc ; le U (le sous-marin hostile et dangereux) figurait le côté vorace et destructeur de Richard et le 2 son « bon » côté (le – gentil nombre pair » qu’il aimait bien). Le 2 le représentait également dans son alliance avec John, ce qui implique qu’il avait intériorisé John (et Paul) avec son « mauvais » côté (vorace) et son côté salutaire (d’allié) ; le bon côté « pair » de Richard, le 2, n’était donc pas exclusivement son « bon » côté, opposé à son « mauvais » côté de sous-marin allemand. L’alliance avec le « mauvais » frère rendait ce bon côté « pair » dangereux : dans l’expression « gentil nombre pair » « gentil » et « pair » ont un autre sens, à savoir : hypocrite, doux et gentil en apparence. Ce que confirme d’ailleurs toute la formation du caractère de Richard. Ainsi qu’on le remarquera dans le matériel ultérieur, il avait, en effet, une forte tendance à flatter, à être aimable, etc., attitudes auxquelles il ne se fiait pas lui-même. Après toutes les associations accumulées dans cette séance et à la lumière du matériel antérieur et ultérieur, on voit très bien que le U 72 révèle la structure du moi de Richard, y compris les différents aspects résultant des clivages du moi ; notamment : les pulsions destructrices et agressives ; les tendances amoureuses et réparatrices, les tendances à l’hypocrisie, quelques-unes de ses images intériorisées : les parents tués, découpés et dévorés qui, dans son univers intérieur, devenaient des objets blessés, hostiles, vengeurs et dévorants (voir Quarante-quatrième séance, l’oiseau vorace figurant la mère intériorisée).

Deux séances après, Richard s’aperçut de son avidité et de sa jalousie et s’empressa d’ajouter U 2 à ce 1er dessin, disant que ce sous-marin le représentait. Il expliqua que, s’il avait transpercé si violemment U 102 et U 16 avec son périscope, c’est qu’il était fâché contre eux. J’interprétai en disant qu’une partie de lui-même détestait l’autre, le sous-marin hostile et avide. Bien qu’il donnât raison à la partie punisseuse de lui-même (le surmoi), cette dernière n’en était pas moins violente et agressive et était par conséquent représentée aussi par un sous-marin allemand. Mais comme elle était à la fois bonne et mauvaise, on ne pouvait discerner la croix gammée dessinée sur U 2 : c’était un mélange de svastika et de drapeau anglais.

Ici j’ai choisi un exemple parmi tant d’autres pour illustrer et étayer la proposition suivante : le moi se développe dès le début de la vie post-natale par l’intermédiaire des objets intériorisés ; et les mécanismes de clivage du moi sont liés aux aspects partiels résultant du clivage des objets. Richard avait parlé de lapins tués et partagés après avoir dit qu’il aimerait se nicher dans mon esprit (Voir Dixième séance, le matériel concernant les rats), ce que j’avais interprété comme le désir de se nicher à l’intérieur de sa mère, de lui mordre et de lui manger l’intérieur du corps. Cela nous ramène aux premières formes du mécanisme de l’intériorisation : le désir de dévorer le sein maternel qui est à l’origine des objets intérieurs blessés et dévorants. Bref, on peut remonter très loin dans la structure du moi de Richard ; jusqu’à un matériel portant sur sa petite enfance et même sur la période préverbale. On peut retrouver ces mécanismes chez l’adulte (qui, évidemment ne fournit pas le même matériel que l’enfant) lorsque l’analyse atteint des couches profondes du psychisme.

II. Richard montra d’abord une réticence à exprimer ses pensées inconscientes malgré le bon accueil qu’il avait fait au papier et aux crayons. Il commença par dessiner les Salmon et le sous-marin allemand (U-boat) en haut du 1er dessin ; ensuite, il dessina trois bateaux qu’il barra aussitôt et ce n’est qu’après avoir fait le Truant, le Sunfish et U 72 que ses autres sous-marins allemands devinrent plus gros. À ce moment-là, j’avais déjà interprété sa peur de me faire du mal avec son dessin. Je pus donc rapprocher le fait qu’il m’ait fait remarquer des traces de crayon sur la page suivante de cette interprétation-là. Dans le 2e dessin, et les associations s’y rapportant, il s’exprima bien plus librement. Le matériel du 3e dessin doit sa richesse aux interprétations du 1er et du 2e dessin. Ceci illustre donc que c’est la façon de traiter les associations du patient et le matériel inconscient qu’elles contiennent – c’est-à-dire l’analyse de la signification spécifique des attitudes, du comportement et des associations du patient et l’interprétation opportune de tout cela – qui influence la nature et la quantité du matériel et qui modifie le cours de l’analyse.


51 J’ai déjà dit qu’à la première séance j’avais disposé sur une table des jouets, des crayons, du papier, etc. Mais Richard ne s’y était pas intéressé et avait déclaré ne pas vouloir jouer parce qu’il préférait parler et penser. Depuis quelques séances, il parlait beaucoup moins et, avec l’apparition d’angoisses profondes, son besoin de jouer devenait évident, comme l’indiquait d’ailleurs son attitude : il regardait la carte plus souvent, y « choisissait » des pays ; il jouait avec ma montre, l’ouvrait et la caressait ; il allumait et éteignait le radiateur électrique ; il explorait la salle plus en détail, inspectait les images et les cartes postales et frappait les tabourets.

Cette pièce n’étant pas exclusivement réservée à mes activités, je n’avais pu. comme je le fais d’habitude, ranger les jouets à un endroit accessible à l’enfant (dans un tiroir non fermé à clef ou sur une table), le laissant ainsi les utiliser à son gré et quand bon lui semble. (L’analyste doit se retenir de diriger les jeux et les autres activités de l’enfant : attitude qui correspond au principe de la libre association dans la psychanalyse des adultes.) Je ne pouvais non plus préparer ces objets avant chaque séance, car, si Richard était arrivé en avance, j’aurais dû le faire devant lui. Cependant, il était clair que Richard avait besoin d’un moyen mieux approprié pour exprimer son inconscient, et je décidai donc de rapporter du papier, des crayons et des pastels, pas de jouets pour l’instant, pour voir comment il allait réagir.

52 U2 qui figure en bas du 1er dessin a été ajouté deux séances plus tard.

53 U signifie U-boat, nom donné aux sous-marins allemands (« Unterwasserboot »). (N.d.T.)