Treizième séance – Lundi

Richard était triste et accablé : sa mère avait été malade pendant le week-end et n’avait pas pu l’accompagner à « X » ; elle avait mangé un morceau de saumon qui l’avait dérangée. Tout le monde en avait mangé et elle avait été la seule à être malade. Les larmes aux yeux, il dit qu’il était très malheureux d’avoir quitté sa maison, ses parents et tout ce qu’il aimait54. Cependant, il n’avait pas dit à sa mère qu’il ne voulait pas retourner à l’analyse. Il s’était demandé si Mme K. apporterait ses dessins, des crayons et du papier ; il pensait que non (il parlait d’un air distrait et ses paroles étaient entrecoupées de longs silences).

Mme K. interpréta : Il craignait que les dessins qu’il avait faits la dernière fois ne lui fissent du mal ; ils risquaient de la blesser, de la tuer, même, et elle pouvait lui devenir hostile et méchante ; c’est pour cette raison qu’il voulait qu’elle apportât ses dessins et de quoi dessiner. Il s’inquiétait au sujet de sa mère parce qu’il avait l’impression que les attaques qu’il avait dessinées lui avaient fait mal. Le sous-marin anglais Salmon55 jouait un rôle important dans deux de ses dessins et c’est précisément du saumon qui avait fait mal à sa mère, donc inconsciemment il se sentait d’autant plus responsable de l’indisposition de sa maman.

Là-dessus, Richard se mit à dessiner ; il ne cessait de regarder le 3e dessin et voulait en faire une copie exacte pour la donner à sa mère. Quand il eut terminé le 4e dessin il constata avec surprise qu’il n’était pas pareil à l’original et il décida aussitôt qu’il ne le donnerait pas à sa mère. Tout en dessinant, il raconta un drame : ses canaris devenaient chauves.

Dans sa copie, lui fit remarquer Mme K., l’étoile de mer qui représentait un bébé vorace (lui-même) était plus loin de la plante qui figurait le sein de sa mère ; c’était parce qu’il avait peur de lui faire mal par son avidité qu’il s’était mis loin d’elle. Il y avait deux sous-marins allemands (au lieu d’un seul dans le 3e dessin ; ils figuraient Richard en train de torpiller (ou semblant torpiller) le « beau bateau », c’est-à-dire ses parents).

Richard montra à Mme K. que, dans le 4e dessin, la torpille n’était pas dirigée contre le bateau et ne pouvait donc pas lui faire mal. Il y avait deux poissons maintenant, ajouta-t-il, c’était papa et maman surveillant attentivement le sous-marin allemand et l’empêchant de faire du mal.

Mme K. lui dit qu’il avait voulu copier le dessin pour sa mère afin de montrer qu’il ne préférait pas Mme K. à sa mère. Il avait sans doute eu ce même sentiment à l’égard de sa maman et de sa nurse, que Mme K. représentait maintenant. Dans la mesure où il considérait le dessin avec le « beau bateau » comme un cadeau, il se sentait d’autant plus coupable de l’avoir donné à Mme K. que sa mère était malade et qu’il désirait la guérir, ce que peut-être ce « beau bateau » pouvait faire. La différence entre les deux dessins (3e et 4e) s’expliquait par sa peur d’avoir blessé ses parents. Dans le 4e dessin, il se retenait de faire du mal, et ses parents, vigilants, l’en empêchaient également. C’était la même chose que lorsque Mme K. découvrait ses désirs d’agression au cours de l’analyse et qu’il comptait sur elle pour l’aider à les maîtriser. Mme K. lui demanda alors ce que le deuxième sous-marin allemand représentait.

C’était Paul, dit Richard. Puis il s’aperçut avec étonnement qu’il s’était « trompé » : le bateau n’avait pas la même couleur dans le 3e dessin que dans le 4e dessin.

Mme K. interpréta cette différence de couleur : son père et sa mère, représentés par les cheminées, étaient devenus rouges, probablement parce que Richard croyait qu’ils étaient blessés. La cheminée de droite était un peu plus grosse que l’autre, mais des fumées semblables s’échappaient maintenant des deux cheminées (représentant les organes sexuels des parents), ce qui exprimait le désir de Richard de rendre ses parents égaux afin d’éviter tout ennui entre eux (Note I). Mme K. lui dit que ses deux canaris qui devenaient chauves symbolisaient, comme les cheminées rouges, les parents blessés.

Richard raconta que son père devenait chauve et que, très souvent, il était fatigué ; mais il était très gentil et Richard l’aimait bien… Il ajouta avec émotion que la mauvaise santé de papa avait « quelque chose de bien » : il avait été dispensé de faire la dernière guerre.

Mme K. lui fit remarquer la force de son conflit entre l’amour et la haine ; d’autre part, ses sentiments de culpabilité renforçaient encore son inquiétude.

En partant, Richard était beaucoup moins triste. Il demanda à Mme K. de rapporter les dessins et les jouets qu’il avait aperçus à la première séance ; peut-être aimerait-il jouer avec. Pendant que Mme K. interprétait, son attention avait vagabondé mais il l’avait regardée à plusieurs reprises avec intérêt, ayant l’air de comprendre ce qu’elle disait, notamment quand elle avait parlé du combat entre l’amour et la haine, de sa peur de ne pas pouvoir contrôler ses pulsions destructrices, et de son désir de réparation. À la fin de la séance, Richard fit un 5e dessin et dit que le petit croquis en bas à gauche, où il avait inscrit le nombre d’avions anglais et allemands abattus, représentait aussi un hangar à Douvres. (Ce dessin est analysé dans la Seizième séance.)

Note de la treizième séance

I. J’en conclurai que Richard, étant jaloux de la fertilité de sa mère et de la puissance de son père, projetait cette jalousie sur ses parents : s’il les rendait égaux, ils ne seraient plus jaloux l’un de l’autre.


54 Tantôt c’était sa mère qui habitait à l’hôtel avec Richard, tantôt la cuisinière ou son ancienne nurse, qui vivait dans les alentours de « X ».

55 « Salmon » = « Saumon ». (N.d.T.)