Quatorzième séance – Mardi

Mme K. avait apporté des jouets56 qu’elle avait posés sur la table. Richard, très intéressé, se mit aussitôt à jouer. Il commença par prendre deux petites balançoires, les mit côte à côte, les fit balancer, puis les coucha l’une près de l’autre disant : « Elles s’amusent bien. » Il remplit de petites figurines un des wagons du train qu’il appelait « train de marchandises », disant que « les enfants » partaient en promenade à Douvres. Il ajouta dans ce wagon une poupée femelle un peu plus grosse que les autres qu’il nomma « maman » (dans tous les jeux suivants, cette figurine en robe rose représentera « maman ») (Note I). Maman partait en voyage avec les enfants. Il ajouta ensuite l’un des plus gros bonshommes et l’appela le « ministre » à cause de son chapeau ; mais, peu après, il enleva le « ministre » du train, l’assit sur le toit d’une maison et mit la poupée rose à côté de lui : tous deux dégringolèrent. Alors, il les plaça seuls face à face dans un wagon du train de marchandises et dit : « Papa et maman font l’amour. » Il avait enlevé toutes les petites poupées du premier wagon, il en plaça une toute seule dans un autre wagon, à contempler le couple.

Mme K. interpréta : les balançoires représentaient ses parents quand il les couchait côte à côte et prétendait qu’« elles s’amusaient bien », il voulait dire que ses parents étaient au lit ; le balancement figurait leurs relations sexuelles. La dame en rose qu’il appelait « maman » s’apprêtait à partir en voyage avec les enfants, c’est-à-dire que les parents ne restaient pas ensemble. Il voulait bien que Mme K. vînt aussi avec lui et les autres (Paul, John, etc.), mais pas en compagnie d’un homme (représentant M. K.). Se sentant ennuyé et coupable parce qu’il avait séparé ses parents, Richard avait ramené son père (le « ministre »). Il avait permis à ses parents d’être ensemble et d’avoir des relations sexuelles (comme les balançoires) en les plaçant tous deux sur le toit. Quand ils étaient tombés, c’est-à-dire qu’ils étaient blessés, il leur avait réservé un wagon, et l’enfant dans l’autre wagon représentait Richard en train de regarder ses parents faire l’amour. (À partir de ce moment-là, la combinaison de trois personnages, parfois représentés par des animaux, exprima les bons rapports de Richard avec ses parents) (Note II).

Richard fit plusieurs groupes de figurines : deux hommes ensemble, un cheval et une vache dans le premier wagon, un mouton dans le second, puis il disposa les petites maisons de façon à construire « un village » et « une gare ». Par ses soins, le train contourna la gare et y entra ; comme l’espace était insuffisant, le train renversa les maisons que Richard redressa aussitôt. Puis il poussa le deuxième train (qu’il appelait train électrique) et provoqua une collision entre les deux trains. Bouleversé, il se mit à tout renverser avec le train « électrique » : les jouets s’amoncelaient, il parla de « pagaille » et de « catastrophe ». À la fin, seul le train « électrique » était encore debout (Note III).

Mme K. interpréta : le voyage des enfants à Douvres signifiait qu’ils voulaient eux aussi avoir des activités sexuelles, comme leurs parents ; ils allaient à Douvres qui avait été endommagé peu avant (il en avait parlé dans son 5e dessin), ce qui signifiait que les relations sexuelles des parents avaient quelque chose de dangereux. Le fait de mettre le père « ministre » et maman sur le toit, d’où ils étaient tombés, exprimait également ce danger. Tout finissait par une catastrophe. Il avait peur que l’analyse ne se termine également par une catastrophe, et par sa faute (c’était comme lorsqu’il avait l’impression d’avoir fait du mal à sa mère). Mme K. rappela à Richard le chien qu’il avait fallu supprimer et la mort de sa grand-mère (dont il avait parlé au cours de la Deuxième séance).

L’interprétation de Mme K. impressionna beaucoup Richard ; il était étonné, avoua-t-il, qu’on puisse ainsi voir ses pensées et ses sentiments dans ses jeux.

Mme K. interpréta ses paroles : en reconnaissant que ses jeux exprimaient ses sentiments, Richard voulait dire aussi que Mme K. rendait plus clair pour lui ce qui se passait en lui, ce qui lui prouvait que Mme K. et l’analyse étaient bonnes et utiles.

Mme K. symbolisait maintenant la bonne mère qui l’aiderait en dépit de la catastrophe dont il se considérait comme responsable.

Richard lui demanda si ce qui s’était produit à la fin ne signifiait pas que le train, c’était lui, et qu’il était le plus fort.

Mme K. lui rappela que, lorsqu’il était représenté par le sous-marin allemand du 2e dessin, il était également le plus grand et le plus fort de la famille.

Après un moment de silence, Richard repoussa les jouets, disant qu’il en avait assez. Il se mit à dessiner avec soin (6e dessin57). Il y avait un tas de bébés-étoiles de mer, dit-il, ils étaient tous dans une « rage folle » et avaient une très grande faim ils voulaient être près de la plante (qu’il n’avait encore pas dessinée) aussi avaient-ils arraché la pieuvre de là. Richard fit ensuite des hublots sur le Nelson.

Mme K. lui dit que ces hublots représentaient aussi des bébés, comme les étoiles de mer et les plaques d’immatriculation sur la vieille voiture noire (Neuvième séance). Il voulait que sa maman eût des bébés pour qu’elle devînt meilleure. Quand les étoiles de mer arrachaient la pieuvre, cela signifiait que lui et Paul extirpaient de maman le mauvais pénis du père et que John et lui extrayaient le pénis-Hitler de Mme K. Le saumon qui avait rendu maman malade était aussi le mauvais pénis de son père. Les hublots permettaient d’avoir un meilleur accès au corps de maman, si bien qu’il devenait inutile d’arracher les choses qui étaient en elle. La plante, auprès de laquelle les bébés-étoiles de mer voulaient être, représentait le sein, les organes génitaux et l’intérieur de maman. Mme K. aussi le nourrissait, l’analyse étant perçue comme une nourriture. Les bébés arrachaient la pieuvre pour qu’elle ne fasse pas mal à la mère, mais aussi parce qu’ils étaient dans une « rage folle » : étant jaloux de la pieuvre, ils voulaient prendre sa place. Mme K. lui rappela certaines interprétations : son désir jaloux et rageur de voir son père faire mal à sa mère lui faisait craindre le mauvais père (le vagabond de la Première séance, et maintenant la pieuvre). En jouant, il avait hésité entre la jalousie (enlever maman, la dame en rose à son père, le ministre) et le désir d’unir ses parents (les laissant faire l’amour). Dans son jeu, il n’avait pas montré ses parents comme mauvais mais comme ayant ensemble des plaisirs sexuels, ce qui l’avait rendu jaloux et fou de rage.

« Oui, les bébés veulent être là, près de la plante », dit Richard, « ils ne veulent pas que la méchante pieuvre soit là ». Il avait, semble-t-il, admis l’interprétation de Mme K., à savoir que les attaques contre le père n’étaient pas uniquement dues à ce qu’il percevait le pénis du père comme mauvais (la méchante pieuvre), mais provenaient également de sa jalousie…

Richard regarda ses dessins et s’empressa d’ajouter U 2 au 1er dessin (Douzième séance), disant que c’était lui ; il ajouta qu’il avait transpercé U 102 et U 16 avec son périscope parce qu’il était en colère contre eux.

Mme K. lui expliqua qu’on avait déjà vu qu’une partie de lui-même détestait l’autre (Douzième séance), représentée par un sous-marin allemand ; bien qu’il approuvât cette partie de lui-même qui s’en prenait à son côté sous-marin (et au « méchant » John) (et à Paul), parce qu’elle freinait et punissait ses tendances hostiles, il la représentait quand même par un sous-marin allemand car elle le punissait avec rage et violence. [Le surmoi redouté].

Mais, comme il trouvait que cette partie punisseuse avait raison, on discernait mal la croix gammée de U 2 qui était en fait un mélange de croix gammée et de drapeau anglais, c’est-à-dire un mélange de son « mauvais » moi et de ce qu’il trouvait bien (Note IV).

Notes de la quatorzième séance

I. Certains jouets conservèrent la même signification symbolique tout au long de l’analyse ; c’est le cas du « train de marchandises » et du « ministre ». D’autres changèrent de rôle, ce qui indique que les symboles n’ont pas toujours le même sens.

II. Le désir de voir les parents unis, mais sous ses yeux, a plusieurs origines : la curiosité sexuelle, le désir de contrôler les parents, la certitude de voir que les parents ne se font pas de mal quand ils font l’amour. Dans mon introduction, j’ai fait allusion à la capacité d’amour de Richard ; elle s’exprimait au cours de l’analyse par ses tendances réparatrices. Ces facteurs qui font que les traits dépressifs l’emportent sur les traits schizoïdes expliquent en outre que Richard ait été un patient coopérant et que l’analyse, quoique très courte, ait porté ses fruits.

III. L’un des avantages de l’analyse par le jeu – surtout avec de petits jouets – c’est que l’enfant, exprimant une grande variété d’émotions et de situations, peut mieux montrer ce qui se passe dans son univers intérieur. Les dessins, d’autres formes de jeu et les rêves ont à peu près le même avantage, mais c’est lorsque l’enfant joue avec de petits objets que ses émotions contradictoires s’expriment le plus clairement. Que Richard ait fourni dès le premier jeu un matériel d’une telle richesse, rappelle le fait bien connu du premier rêve que racontent les patients et qui révèle une grande partie de leur inconscient ; de tels rêves préfigurent souvent le matériel qui jouera un rôle important dans l’analyse.

IV. Bien que Richard ait opposé une forte résistance (il avait cessé de jouer) après l’interprétation de son jeu, il n’en dessina pas moins avec entrain et fournit ainsi un matériel révélant des émotions encore plus fondamentales : ses angoisses orales à l’égard de son père et de lui-même ; le complot avec son frère contre le père. La résistance provoquée par l’interprétation lui fit abandonner le jeu ; cependant, comme il avait plus ou moins admis cette interprétation, il put continuer à fournir du matériel en dessinant. Le besoin d’exprimer le contenu de son inconscient n’avait donc pas diminué, mais le moyen de l’exprimer – les jouets – était devenu impropre : c’est pourquoi il eut recours au dessin. Dans la psychanalyse des adultes, il arrive aussi que la résistance du patient interrompe une série d’associations, mais que l’analyste recueille ce même matériel (ou un matériel encore plus complet) par l’intermédiaire du rêve que fait le patient après la séance ou d’un rêve qu’il n’a encore jamais raconté.